Skip to main content

Full text of "Que devons-nous à l'Angleterre? La défense nationale, la révolution impérialiste, le tribut à l'Empire"

See other formats


HENRI  BOURASSA 

Directeur  du  Devoir 


Que  devons-nous 


à  l'Angleterre  ? 


La  défense  nationale  —  La  révolution 
impérialiste—- Le  tribut  à  l'Empire 


PRIX 


MONTREAL 
1915 


;     ;\  »v  »r 


i:i 


Cv*RA*X 


TABLE  DES  MATIÈRES 


PAGE 

AVERTISSEMENT V 

I 

LA  DÉFENSE  NATIONALE 

Introduction  du  régime  britannique  au  Canada 1 

Révolution  américaine 2 

Séparation  du  Bas-Canada  et  du  Haut-Canada 4 

Régime  de  l'Union 5 

Lord  Grey  et  Lord  Elgin — Bases  de  l'organisation  militaire  de  l'Empire       .  6 

Guerre  de  Crimée 8 

Obligations  respectives  de  la  métropole  et  des   colonies 9 

Loi  de  la  Milice,  1855 10 

Opposition  des  Canadiens-français 12 

Première    entente    entre    l'Angleterre    et   le    Canada    —   Transfert    des    Ordnance 

Lands       ....            14 

Révolte  des  Cipayes  —  Réorganisation  de  l'armée  impériale 16 

Guerre  de  Sécession  —  Menaces  de  rupture  avec  les  Etats-Unis 20 

Commission  parlementaire  canadienne  —  Projet  de  loi  de  1862 20 

Défaite  du  ministère  Cartier-Macdonald 22 

Ministère  McDonald-Sicotte 24 

La  neutralité  du  Canada .  27 

Correspondance  de  1862  —  Fière  attitude  des  ministres  canadiens       ....  28 

Autonomie  des  parlements  coloniaux 31 

Les  autorités  impériales  baissent  pavillon 34 

Hommes  d'Etat  d'autrefois  et  politiciens  d'aujourd'hui       . 35 

Loi  de  la  Milice,  1863 37 

Préliminaires  de  la  Confédération 38 

Déclarations  de  Cartier  à  Londres 40 

Impuissance  de  l'Angleterre  à  protéger  le  Canada 41 

Le  Traité  de  1865 42 

Incursions  des  Féniens  —  Application  de  l'Entente  de  1865 45 

Réclamations  du  Canada  —  Mission  et  rapport  de  Sir  Alexander  Campbell              .  48 

Sacrifice  des  droits  du  Canada  —  Traité  de  Washington 51 

La  Confédération  —  Principes  constitutionnels 54 

Loi  de  la  Milice,  1868 57 

Application  de  la  loi  —  Cartier  et  la  défense  navale 60 

Cartier  refuse  d'organiser  des  troupes  pour  le  service    de  l'Empire       ....  62 

Loi  de  1883  —  Sir  Adolphe  Caron  et  la  défense  navale 64 

Maintien  de  l'Entente  de  1865 67 

Guerre  du  Soudan  —  Le  gouvernement  refuse  d'y  coopérer 69 

Conférence  coloniale  de  1887  —  Précieux  témoignage     de  Sir  Alexander  Campbell  71 

Le  Canada  a  rempli  ses  obligations 74 

Un  "cadeau"  de  la  mère  patrie 75 

Les  colonies  australiennes  et  la  défense  navale 77 

Colonial  Defence  Committee  —  Mémoire  de  1896 78 

L'opinion  du  War  Office  en  1902 81 

La  preuve  est-elle  faite? 82 

Guerre  d'Afrique  —  "Pas  de  précédent" .  83 

Loi  de  la  Milice,  1901 85 

Loi  Navale,  1910 89 


—  II  — 
II 

LA  REVOLUTION  IMPERIALISTE 

PAGE 

Cartier,  Macdonald  et  l'indépendance  du  Canada 93 

Exploitation  des  Colonies 94 

Prodromes  de  la  Révolution  impérialiste 96 

Ligue  de  la  Fédération  Impériale  —  Sir  Charles  Tupper  et  M.  Tarte       ....  97 

Colonial  Defence  Committee  —  Premiers  indices  de  l'évolution  impérialiste  99 

Première  Conférence  Coloniale,  1887 100 

Impérialisme  allemand  et  Impérialisme  anglais 101 

L'impérialisme  militaire  au  premier  plan 104 

Joseph  Chamberlain 106 

Jubilé  de  la  Reine  —  Conférence  de  1897 108 

Défense  navale  —  Impérialisme  agressif 110 

Attitude  des  Coloniaux 111 

Déclarations  compromettantes  de  sir  Wilfrid  Laurier 112 

^f"  Impérialisme  en  action  —  Conquête    de  l'Afrique-Sud 114 

Cecil  Rhodes  —  Raid  de  Jameson 116 

Chamberlain,  Rhodes  et  Cie 118 

La  conspiration  aux  colonies 119 

Premières  résistances  de  M.  Laurier  —  Campagne  nationaliste  de  M.  Tarte      .  122 

Volte  face  de  M.  Laurier  —  Ma  démission 123 

Retour  à  la  Chambre  —  Naissance  du  mouvement    nationaliste 126 

Lord  Minto  et  la  Constitution 128 

^—Dangers  de  l'Impérialisme 130 

4t  Attitude  louvoyante  de  M.  Laurier  —  Elections  de  1900 133 

y —Réaction  nationaliste 135 

^t-^-Le  véritable  impérialisme  anglais 136 

M.  Laurier  se  préparc  à  la  résistance 138 

Conférence  de  1902  —  Chamberlain  pousse  sa  pointe 141 

Défense  navale  —  Politique  agressive 144 

Concentration  des  armées  de  l'Empire  —  French  et  Hutton 146 

Ferme  résistance  des  ministres  canadiens 151 

"Commerce  préférentiel"  —  Embargo  sur  les  bestiaux  canadiens 152 

M.  Laurier  justifie  sa  résistance  à  l'impérialisme  militaire 152 

Reprise  de  la  propagande  impérialiste  —  Congrès  des  Chambres  de  Commerce  de 

l'Empire 155 

M.  Rodolphe  Lemieux,  nationaliste 156 

Révision  de  la  loi  de  la  Milice  —  Destitution  de  lord  Dundonald 158 

Chamberlain  et  la  réforme  du  tarif  —  Sa  défaite,  prélude  du  triomphe  de  l'impé- 
rialisme militaire 159 

Conférence  de  1907 161 

Réticence  des  Canadiens 162 

Campbell-Bannerman,  dernier  tenant  du  libéralisme  gladstonien 164 

Réorganisation  de  la  Conférence  —  Nouveau  mécanisme  de  gouvernement  impérial  165 

M.  Haldane  poursuit  l'oeuvre  de  Chamberlain 166 

Impérial  Defence  Committee  —  Représentation  illusoire  des  colonies       ....  167 

Bases  de  l'impérialisme  militaire 169 

Mécanisme  impérial  de  guerre 171 

Escrime  de  politiciens:  M.  Haldane,  M.  Smartt  et  sir  Frederick  Borden       ...  172 

"Etat-major  pour  le  service  de  l'Empire" 174 

Défense  navale  —  Saine  politique  de  lord  Tweedmouth 174 

M.  Laurier  et  M.  Brodeur  refusent  toute  aide  à  l'Empire 176 

Les  ministres  anglais  et  le  "commerce  préférentiel" 179 

Avènement  de  M.  Asquith  —  Active  propagande  de  lord  Grcy 180 

Préparatifs  de  la  guerre  "impériale" 182 

Le  gouvernement  canadien  lâche  pied 185 

Le  "péril  allemand",  son  origine,  sa  nature 186 

Vœu  du  29  mars  1909  —  Accord  des  deux  partis 188 


III — 


PAGE 


La  panique  en  Australie 191 

Les  lanceurs  du  "péril  allemand" 192 

Conférence  militaire  de  1909  —  Les  impérialistes  anglais  démasquent  leurs  batteries  193 

Capitulation  des  Coloniaux  —  Triomphe  des  Impérialises 196 

III 

LE  TRIBUT  À  L'EMPIRE  19» 

Pèlerinage  de  M.  Borden  à  Londres  —  Son  discours   à  Halifax 200 

Banquet  de  Lachine  —  Retentissant  discours  de  M.  Monk       .......  202 

-Pas  de  marine  de  guerre 203 

Pas  d'obligation  coloniale 205 

M.  Laurier  et  la  loi  navale  —  "Quand  l'Angleterre  est  en  guerre,  le  Canada  e«t  en 

guerre" 207 

M.  Borden,  ultra-impérialiste 210 

Première  dissidence  de  M.  Monk  —  Assemblée  du  Monument  National       .       .  211 

M.  Laurier  et  le  "péril  allemand" 213 

M.  Borden  veut  donner  deux  dreadnoughts  à  l'Angleterre 214 

M.  Monk  combat  les  deux  politiques  —  Le  Canada  ne  "doit"  rien  à  l'Angleterre  216 
M.  Fielding  interprète  la  Loi:  "La  flotte,  canadienne  en  temps  de  paix,  impériale  en 

temps  de  guerre" 219 

Agitation  contre  la  Loi  navale 220 

Résolutions  de  Saint-Eustache 221 

Election  de  Drummond-Arthabaska 223 

M.  Borden  emboîte  le  pas  à  M.  Monk 224 

Conférence  Impériale  de  1911 226 

Conseil  de  l'Empire  —  M.  Laurier,  mi-nationaliste,  mi-impérialiste  .       .  228 

Domination  impériale:  —  "That  authority  cannot  be  shared" 229 

Déclaration  de  Londres  —  Triomphe  de  sir  Edward  Grey 230 

Impérialisme  militaire  —  Portes  closes 231 

M.  Laurier  se  dérobe  à  la  d'scussion  —  Dissolution  du  parlement 232 

Zones  navales  —  "Bloated  Coloniale" 233 

Etats-majors  et  armées  de  l'Empire 236 

Elections  de  1911  —  Marine  et  Réciprocité  —  Victoire  "autonomiste"       ....  237 

Attitude  du  nouveau  ministère  —  Le  "péril  allemand"  ajourné 239 

M.  Borden  à  Londres 240 

Le  "péril  allemand"  ressuscite  —  L'Amirauté  demande  des  dreadnoughts     .       .  241 

Le  trust  des  dreadnoughts 243 

Contribution  et  Représentation  des  Colonies 241 

Plaidoyer  d'urgence 246 

M.  Laurier  approuve  la  contribution   d'urgence  et  veut  construire  deux   escadres  247 

.-Commune  inspiration  des  deux  politiques 249 

Fausseté  du  prétexte  d'urgence  —  Démission  de  M.  Monk 249 

Dure  rebuffade  de  M.  Harcourt  à  M.  Borden 251 

Le  Canada  et  la  Guerre 253 

^L'impérialisme  anglais  à  son  apogée 255 

La  conscr'ption  au  Canada 256 

Sacrifices  sans  compensations 257 

PIÈCES  JUSTIFICATIVES 261 

INDEX  DES  NOMS  PROPRES 411 


AVERTISSEMENT 


Ce  volume  n'est  pas  une  œuvre  de  polémique.  Il  ne  traite  pas  des- 
causes de  la  guerre  européenne.  Il  ne  prétend  pas  à  déterminer  le  degré 
de  responsabilité  de  ses  fauteurs  et  de  ses  acteurs.  Il  ne  vise  pas  davan- 
tage à  raviver  le  feu  des  querelles  et  des  passions  de  parti,  au  Canada  ou 
en  Angleterre. 

C'est  un  simple  exposé  historique  des  origines  et  des  péripéties  de 
la  révolution  profonde,  radicale,  qui  s'est  opérée  depuis  quinze  ans  dans 
la  constitution  et  le  gouvernement  de  l'Empire  britannique.  Cette  révo- 
lution a  entraîné  le  Canada  dans  le  "  gouffre  du  militarisme  euro- 
péen" (1). 

Par  quelle  voie,  sous  quelle  impulsion,  les  colonies  autonomes  de  la 
Grande-Bretagne  en  sont-elles  arrivées  à  prendre  une  si  lourde  part  du 
fardeau  impérial,  exclusivement  attribué  au  Royaume-Uni,  jusqu'aux 
jours  de  la  guerre  d'Afrique?  C'est  la  réponse  à  cette  question  que  j'ai 
voulu  donner. 

Comment  finira  cette  révolution?  Quel  ordre  nouveau  se  substituera 
à  celui  que  le  triomphe  de  l'impérialisme  a  détruit?  C'est  ce  que  les  gou- 
vernants et  les  peuples  des  pays  britanniques  seront  appelés  à  décider 
au  lendemain  de  la  guerre.  La  solution  sera  ce  que  dictera  l'opinion  pré- 
pondérante, dans  chacun  de  ces  pays.  Qu'on  aime  ou  qu'on  abhorre  le 
régime  démocratique  et  représentatif  que  l'Angleterre  a  donné  à  toutes 
ses  possessions  autonomes,  ou  qu'on  en  prenne  tout  simplement  son 
parti — c'est  mon  cas — rien,  ni  personne,  n'empêchera  que  la  révolution 
britannique  se  résoudra  dans  le  sens  des  vœux  de  la  majorité,  apparente 
ou  réelle,  des  peuples  britanniques. 

Le  régime,  forcément  transitoire,  qui  domine  aujourd'hui  est  l'impé- 
rialisme absolu,  l'impérialisme  intégral.  L'impérialisme  anglais,  dans  sa 
forme  concrète  et  pratique,  peut  se  définir  en  dix  mots  :  la  participation 
active  des  colonies  aux  guerres  de  l'Angleterre.  C'est  à  peu  près  la  défi- 
nition que  j'en  donnais  dès  l'époque  de  la  guerre  d'Afrique  (2).  Elle 
reste  juste.  Envisagé  sous  un  angle  plus  vaste,  dans  ses  causes  profondes 
et  ses  conséquences  lointaines,  l'impérialisme  anglais  appelle  une  défi- 
nition plus  ample:  c'est  l'organisation  et  la  concentration  de  toutes  les 
forces  militaires  de  l'Empire  —  forces  de  terre  et  forces  de  mer  —  dans 
te  but  d'aider  la  Grande  Bretagne  à  dominer  le  monde;  c'est  la  suppres- 
sion graduelle  ou  tout  au  moins  l'asservissement  de  toutes  les  nationa- 
lités (3)  distinctes    qui  composent  l'Empire  britannique,   afin    d'assurer 

(1)  Paroles  de  sir  Wilfrid  Laurier,  en  1902.  On  les  retrouvera  à  la  page  141  et  à 
la  pièce  justificative  63. 

(2)  "Grande  Bretagne  et  Canada" — 1901.  On  trouvera  cette  définition  avec  com- 
mentaires à  la  page  135  et  suiv. 

(3)  Qu'on  ne  confonde  pas  ici  "nationalités"  avec  "races".  L'Angleterre  a,  depuis 
un  siècle,  tantôt  forcément  tantôt  volontairement,  respecté  les  libertés  des  races  qu'elle 
a  conquises.  Mais,  par  la  force  même  des  choses,  la  concentration  militaire  de  l'Empire 
tend  à  la  suppression  des  nationalités  d'abord,  puis  à  l'unification  des  races. 


—  Vi- 
tal suprématie  mondiale  de  la  race  anglo-saxonne,  de  sa  pensée,  de  sa 
langue,  de  ses  conceptions  politiques,  de  son  commerce  et  de  ses  riches- 
ses. C'est  l'écrasement  de  toutes  les  concurrences,  de  toutes  les  rivalités, 
intérieures  et  extérieures.  C'est  l'idéal  allemand,  c'était  l'idéal  romain. 
C'est  l'impérialisme  de  tous  les  pays,  à  toutes  les  époques,  agrandi  à  la 
mesure  des  monstrueuses  prétentions  du  pan-anglo-saxonisme. 

Ce  régime  aboutirait  fatalement  à  la  conscription  militaire,  aux  im- 
pôts forcés,  à  la  restriction  d'abord,  puis  à  l'anéantissement  des  libertés 
coloniales.  (1) 

Les  peuples  britanniques,  ceux  des  colonies  surtout,  qui  ont  tout  à 
y  perdre  et  rien  à  y  gagner,  se  soumettront-ils  docilement  à  la  perpétua- 
tion de  l'état  de  choses  créé  par  la  révolution  impérialiste  ?  C'est  dou- 
teux. Les  prodromes  de  la  contre-révolution  se  manifestent  déjà  en 
Australie,  à  la  Nouvelle-Zélande  et  même  au  Canada,  —  sans  parler  des 
Indes,  ce  perpétuel  et  troublant  inconnu  de  l'Empire  britannique.  Quel 
remède,  quel  correctif  apporteront-ils  au  régime  désastreux  qui  menace 
d'atteindre  dans  leurs  sources  vitales  les  jeunes  nationalités  issues  de 
l'expansion  britannique? 

Il  n'en  existe  que  deux,  l'un  radical,  l'autre  partiel  et  temporaire. 
4*  La  cure  radicale,  c'est  le  retour  au  nationalisme  sain  et  bien  ordon- 
né, qui  a  fait,  un  siècle  durant,  la  base  des  libertés  coloniales.  Chaque 
pays  d'Empire  pourvoit  aux  besoins  de  sa  défense  nationale.  La  Grande 
Bretagne  reste  seule  chargée  de  la  défense  générale  de  l'Empire;  elle 
porte  seule  le  poids  de  l'autorité  impériale  qu'elle  garde  et  exerce  jalou- 
sement; elle  subit  seule  les  conséquences  de  sa  politique  impériale,  et 
étrangère.  Et  ceci  dure  jusqu'au  jour  où  chaque  colonie  peut  et  vent 
s'affranchir  du  joug  et  devenir  une  nation  au  sens  véritable  du  mot. 

Le  palliatif  temporaire,  c'est  la  participation  des  colonies  au  gou- 
vernement de  l'Empire;  c'est  leur  représentation  effective  dans  les  con- 
seils qui  décident  la  paix  ou  la  guerre,  déterminent  les  alliances  étran- 
gères et  pourvoient  à  l'administration  des  immenses  domaines  de  la  Cou- 
ronne britannique. 

Quelques-uns  des  apologistes  les  plus  ardents  de  la  révolution  impé- 
rialiste affectent  de  croire  que  c'est  cette  association  même  qui  consti- 
tuerait le  véritable  impérialisme.  Empoisonnés  justiu'à  la  moelle, 
ils  repoussent  avec  un  égal  aveuglement  le  remède  et  le  palliatif;  ils 
tiennent  pour  des  fauteurs  de  désordre  ceux  qui  combattent  la  révolu- 
tion et  demandent  qu'on  la  muselle  ou  tout  au  moins  qu'on  la  bride.  Ils 
raisonnent,  ou  plutôt,  ils  déraisonnent  comme  le  malade  affolé  qui  traite 
de  bourreau  le  médecin  qui  veut  cautériser  ou  panser  sa  plaie  putride. 

Inutile  de  dire  ici  à  quelle  enseigne  je  loge. [Comme  Cartier  et  Mac- 
donald,  je  vois  dans  la  pratique  intégrale  du  nationalisme  la  seule  ga- 
rantie de  la  grandeur,  de  la  prospérité,  de  l'existence  même  de  la  natio- 
nalité canadienne^  Comme  Laurier,  avant  la  guerre  d'Afrique,  je  crois 
que  l'indépendance  absolue  est  la  fin  naturelle  et  légitime  de  l'oeuvre 
féconde  poursuivie  par  les  Pères  de  la  Confédération.  Je  regrette  SeU- 
Vl)  Ia*  général  Homcr  LEA  a  fort  l>!cn  développé  cet  aspect  de  la  question,  dans 
son  remarquable  ouvrage,  tout  sympathique  à  r'mpérialismc  anglais:  "The  Day  of  th« 
Saxon" — Ni  v.    York  and  Ix>ndon,  Harper  and  Brothers,  1912. 


—  vu  — 

lement  que  la  révolution  impérialiste  force  les  Canadiens  à  faire  trop 
brusquement  le  choix  de  leur  destinée.  Jusqu'au  jour  où  ce  choix  sera 
fait  je  lutterai  pour  l'application  du  remède  radical,  pour  le  retour  vers 
le  nationalisme  intégral. 

D'autre  part,  si  la  majorité  du  peuple  canadien,  si  la  plupart  des 
colonies  autonomes,  écartent  pour  l'instant  la  solution  nationaliste — et 
tout  indique  qu'elles  y  sont  décidées  —  il  me  paraît  opportun  de  recher- 
cher loyalement  les  avantages  du  palliatif,  de  réclamer  la  représentation 
effective  du  Canada  dans  le  gouvernement  de  cet  Empire  qu'on  nous 
force  aujourd'hui  à  défendre  aux  frontières  des  Flandres,  aux  Darda-  j 
nellcs,  en  Egypte,  —  qu'on  nous  obligera  peut-être  demain  à  défendre  I 
aux  Indes  ou  en  Chine. 

L'impérialisme  actuel,  sous  sa  forme  la  plus  brutale  qui  est  le  mili- 
tarisme anglo-saxon,  entraînera  fatalement  l'amoindrissement  puis  l'ex- 
clusion des  libertés  coloniales,  dans  l'ordre  extérieur  et  dans  l'ordre  inté-  v^ 
rieur.  Par  le  jeu  renversé  des  mêmes  causes,  la  représentation  des  colonies 
tendrait  à  réprimer  la  soif  de  conquêtes,  d'accaparement,  de  domination, 
qui  fait  le  fond  de  l'impérialisme  anglais.  Cet  orgueil  insupportable 
s'est  développé  chez  les  impérialistes  d'Angleterre  en  raison  directe  de 
la  complaisance  qu'ils  ont  trouvée  aux  colonies,  de  la  disposition  crois- 
sante des  coloniaux  à  servir  leurs  desseins,  à  remplir  leurs  légions,  sans 
réclamer  le  partage  des  responsabilités  suprêmes.  Le  jour  où  les  repré- 
sentants des  colonies  siégeront  dans  les  Conseils  de  l'Empire, — pourvu 
bien  entendu  qu'ils  exercent  véritablement  leurs  fonctions,  qu'ils  récla- 
ment tous  leurs  droits  et  accomplissent  tous  leurs  devoirs — Britanniques 
et  Coloniaux  y  regarderont  à  deux  fois  avant  de  précipiter  les  pays 
d'Empire  dans  de  sanglants  et  interminables  conflits.  Ils  réfléchiront 
davantage  aux  conséquences  de  leurs  actes  intérieurs  et  de  leurs  allian- 
ces étrangères. 

C'est  ce  qui  explique  que  la  plupart  des  impérialistes  anglais  ne 
veulent  pas  de  l'association  impériale.  Ils  préfèrent  laisser  aux  colo- 
niaux le  rang  inférieur  d'esclaves  volontaires,  de  légionnaires  dociles, 
prêts  à  verser  leur  sang,  à  prodiguer  leur  or,  pour  soutenir  l'Angleterre 
dans  toute  guerre  où  ses  gouvernants  jugeront  à  propos  de  la  précipiter 
pour  le  seul  avantage  de  sa  gloire,  de  sa  puissance,  de  ses  capitaux  et  de 
son  commerce.  C'est  pour  le  même  motif  qu'à  défaut  de  la  solution  na- 
tionaliste, les  Coloniaux  doivent,  à  mon  avis,  réclamer  le  droit  de  repré- 
sentation. Si  les  Canadiens-français  n'en  veulent  pas,  les  Anglo-Cana- 
diens le  réclameront  tout  de  même.  Si  la  majorité  des  Canadiens  de 
toutes  races  préfèrent  rester  dans  la  situation  "intolérable"  (1)  où  l'im- 
périalisme les  a  conduits,  les  Australiens  l'exigeront  impérieusement. 
Le  changement  s'opérera  au  bénéfice  de  ceux  qui  en  arrêteront  les  con- 
ditions. 

Ce  volume  n'a  pas  pour  objet  d'établir  les  avantages  et  les  incon- 
vénients de  ces  deux  solutions.  Il  n'a  d'autre  but  que  de  mettre  les 
Canadiens  qui  me  feront  l'honneur  de  me  lire  en  état  d'éclairer  et  de 

(1)     Le  mot  est  de  M.  BORDEN,  dans  son  discours  sur  l'amendement  à  l'Adresse,  pro- 
posé par  M.  Monk,  le  24  novembre  1910. 


—  VIII  — 

fortifier  leur  opinion  pour  le  jour  très  prochain  où  ils  seront  appelés  à 
décider  du  sort  de  la  nation. 
J  Un  peu  partout,  mais  principalement  dans  les  pays  affligés  ou  avan- 

tagés du  régime  démocratique,  la  solution  des  problèmes  vitaux  de  la 
nation  est  bonne,  médiocre  ou  mauvaise,  dans  la  mesure  où  l'opinion  pu- 
blique agit  sur  les  gouvernants  avec  plus  ou  moins  d'intelligence  et  de 
patriotique  énergie.  Et,  pour  se  guider  sur  la  route  de  l'avenir,  l'opinion 
publique  doit  jeter  un  regard  vers  le  passé.  Toutes  les  évolutions  d'un 
peuple  sont  la  résultante,  harmonieuse  ou  incohérente,  de  ses  mouve- 
ments antérieurs,  de  ses  instincts  ataviques.  Toute  institution  nouvelle 
qui  ne  s'appuie  pas  sur  une  base  traditionnelle  est  vouée  à  la  ruine. 

Si  le  peuple  canadien  veut  tirer  quelque  chose  de  durable  du  chaos 
actuel,  s'il  veut  reconstruire  solidement  ses  assises  nationales  sur  les 
ruines  amoncelées  par  le  délire  impérialiste,  il  doit  se  rendre  un  compte 
exact  des  causes  qui  ont  amené,  en  si  peu  d'années,  le  renversement  com- 
plet de  l'ordre  établi  en  un  siècle  de  laborieux  efforts.  Il  doit  se  retrem- 
per dans  le  souvenir  et  les  enseignements  des  hommes  d'Etal  qui  avaient 
édifié  l'ordre  national  aujourd'hui  démoli. 

Dès  l'époque  de  la  guerre  d'Afrique,  j'avais  été  frappé  de  cet  oubli 
des  leçons  du  passé,  de  cette  singulière  ignorance  des  principes  fonda- 
mentaux de  la  constitution  canadienne  et  des  institutions  britanniques. 
Sous  la  poussée  de  l'impérialisme,  cette  ignorance  et  cet  oubli  ont  atteint 
un  degré  incroyable.  A  entendre  la  plupart  de  nos  hommes  publics,  à 
lire  la  quasi  totalité  de  nos  journaux,  de  ceux  même  qui  se  sont  donné 
pour  mission  d'éclairer  le  peuple  et  d'enseigner  la  vérité  intégrale,  on 
croirait  que  l'histoire  du  Canada  britannique  et  celle  de  la  Grande-Bre- 
tagne ont  cessé  d'être  apprises  depuis  vingt  ans. 

C'est  pour  suppléer  à  cette  lacune  —  oh!  bien  imparfaitement,  je  le 
confesse  —  que  j'ai  entrepris  ce  travail.  Au  risque  de  rebuter  le  lecteur 
pressé  ou  superficiel,  j'ai  multiplié  les  preuves,  les  citations,  les  pièces 
justificatives.  J'ai  voulu  faire  revivre  abondamment  la  pensée  et  les 
actes  des  hommes  du  passé  et  ceux  des  contemporains,  et  jalonner  de 
très  près  les  étapes  de  la  route  que  le  Canada  a  parcourue  depuis  la  Con- 
quête jusqu'à  nos  jours,  dans  l'ordre  de  ses  obligations  coloniales.  La 
plupart  des  textes  traduits  ou  analysés  se  justifient  des  pièces  originales, 
reproduites  à  la  fin  du  volume.  Les  autres  portent  l'indication  précise 
de  la  source  où  ils  ont  été  puisés.  J'ai  donc  le  droit  de  dire  que  c'est 
une  œuvre  consciencieuse,  qui  invite  une  discussion  loyale.  Les  re^ 
cherches  considérables  qu'il  m'a  fallu  faire,  le  soin  méticuleux  apporté 
à  la  compilation  des  matériaux,  à  la  vérification  des  textes,  à  l'indica- 
tion des  sources,  m'ont  fait  négliger  la  tenue  littéraire  de  l'œuvre.  Ce  que 
j'ai  pu  consacrer  de  temps  et  d'efforts  à  la  composition  de  l'ouvrage,  je 
l'ai  employé  à  rendre  ma  thèse  aussi  claire  que  possible,  à  serrer  la  trame 
et  l'agencement  des  preuves,  à  faire  ressortir  nettement  les  leçons  qui 
se  dégagent  des  paroles,  des  attitudes  et  des  actes  des  constructeurs  ou 
des  démolisseurs  de  l'ordre  national.  Le  lecteur  pardonnera,  j'espère, 
les  négligences  de  style  et  la  lourdeur  presque  inévitable  du  récit.  Du 
reste,  je  n'ai  nulle  prétention  à  la  facture  littéraire. 


—  IX  — 

Telle  quelle,  cette  œuvre  modeste  apportera,  je  pense,  quelque  récon- 
fort à  ceux  de  mes  compatriotes  qui  m'ont  fait  l'honneur  de  me  conser- 
ver leur  confiance  à  travers  toutes  les  péripéties  d'une  lutte  déjà  vieille 
de  quinze  ans  contre  l'impérialisme  envahisseur.  C'est  le  second  objet 
de  ce  travail. 

Depuis  le  jour  où  le  Canada  a,  pour  la  première  fois,  prêté  main- 
forte  à  l'Angleterre  dans  une  guerre  étrangère  à  la  défense  du  Canada, 
nous  avons  soutenu,  en  face  des  impérialistes  de  toute  nuance,  les  pro- 
positions suivantes  : 

1°  Les  obligations  coloniales  du  Canada,  en  matière  de  guerre  et  de 
défense,  ont  été  rigoureusement  définies  par  des  traités,  après  de  lon- 
gues et  consciencieuses  délibérations  entre  les  autorités  impériales  et 
les  gouvernants  de  la  colonie. 

2°  Ces  obligations  se  réduisent  à  la  défense  du  territoire  canadien. 
Elles  excluent  la  participation  à  toute  guerre  de  l'Angleterre  qui  ne  me- 
nace pas  immédiatement  et  directement  le  territoire  canadien. 

3°  Le  Royaume-Uni,  seul  maître  des  relations  étrangères  de  l'Em- 
pire, doit  porter  seul  le  poids  de  la  défense  navale  de  l'Empire  et  le  far- 
deau de  toutes  les  guerres  extérieures  où  il  s'engage  de  son  seul  chef. 

4°  Ces  accords  s'inspirent  des  principes  fondamentaux  de  la  cons- 
titution anglaise  et  des  traditions  britanniques  les  mieux  établies.  Ils 
ont  été  mis  à  la  base  de  la  Constitution  canadienne,  qui  en  est  à  la  fois 
la  résultante  et  la  sanction.  Ils  ont  inspiré  toutes  nos  lois  de  la  milice, 
depuis  les  premiers  jours  de  la  Conquête  jusqu'à  l'heure  actuelle.  Ils 
ont  guidé  l'action  de  nos  gouvernants,  depuis  l'établissement  du  gouver- 
nement responsable  jusqu'à  la  guerre  d'Afrique.  Ils  ont  été  acceptés, 
pendant  plus  d'un  demi-siècle,  par  tous  les  chefs  de  la  nation  —  chefs 
laïques  et  chefs  religieux  —  comme  l'entière  expression  et  la  pleine  me- 
sure des  devoirs  respectifs  de  la  métropole  et  de  la  colonie. 

5°  Tant  que  ces  accords  n'auront  pas  été  rompus  de  consentement 
mutuel,  tant  que  la  Constitution  canadienne  et  la  Loi  de  la  milice  n'au- 
ront pas  été  modifiées,  l'Angleterre  n'a  pas  le  droit  d'imposer  au  Canada 
des  obligations  additionnelles,  contraires  à  l'ordre  établi  et  aux  princi- 
pes d'équité  qui  lui  servent  de  base. 

6°  L'expédition  d'Afrique,  la  Loi  navale  votée  en  1910,  la  contri- 
bution d'urgence  proposée  en  1912,  la  participation  du  Canada  à  la 
guerre  actuelle,  comme  dépendance  de  l'Angleterre,  sont  autant  de  brè- 
ches faites  dans  l'ordre  établi,  autant  de  coups  de  canif  dans  les  "chif- 
fons de  papier"  sur  lesquels  sont  inscrits  les  principes  de  la  Constitution 
canadienne  et  les  traités  conclus  entre  la  Grande-Bretagne  et  le  Canada. 

De  la  rigoureuse  vérité  de  ces  propositions,  on  trouvera  dans  ces 
pages  des  preuves  multiples  et  incontestables.  Les  plus  fortes  sont  four- 
nies par  les  textes  d'abord,  et  par  les  hommes  d'Etat  les  plus  autorisés 
de  la  Grande-Bretagne  et  du  Canada. 

Sans  doute,  le  Canada  a  la  faculté  de  renoncer  à  ses  libertés,  d'assu- 
mer de  nouvelles  obligations.  Le  parlement  de  Dublin  avait  plein  pou- 
voir, en  1798,  de  vendre  à  Castlereagh  les  libertés  de  l'Irlande.  Mais 
tant  que  la  trahison  n'est  pas  consommée,  tant  qu'il  n'existe  aucune 
preuve  que  le  peuple  du  Canada  acquiesce  au  sacrifice  de  sa  paix  et  de 


—  X  — 

sa  liberté,  il  reste  permis  de  combattre  la  révolution  par  tous  les  moyens 
légitimes. 

L'exacte  vérité,  c'est  que  les  "rebelles",  les  "déloyaux",  les  "traîtres", 
ce  sont  les  Canadiens  qui  ont  commis  cette  série  d'attentats  contre  la 
Constitution  et  les  traités.  Les  théoriciens  "pervers"  et  "dangereux",  ce 
sont  les  publicistes  qui  se  constituent  les  panégyristes  et  les  complices 
des  perturbateurs  de  l'ordre  établi. 

Ceux  au  contraire  qui  persistent  à  dire  que  le  Canada,  comme  dé- 
pendance de  la  Grande-Bretagne,  n'a  nulle  obligation  légale  ou  morale 
de  participer  à  la  guerre  actuelle  ou  à  toute  autre  guerre  entreprise  par 
l'Angleterre  sans  le  consentement  préalable  du  Canada,  —  sauf  quand 
le  territoire  canadien  est  attaqué  —  ceux-là  sont  dans  la  véritable  tra- 
dition britannique  et  canadienne,  ils  respectent  la  "sainteté  des  traités", 
ils  défendent  la  Constitution  contre  les  entreprises  destructrices  des 
révolutionnaires  de  l'Empire. 

A  ceux-là  qui  ont  eu  le  courage  et  la  clairvoyance  de  tenir  ferme 
sous  l'opprobre  des  injures  et  de  résister  à  la  débandade  des  intelligen- 
ces et  des  volontés,  ces  pages  sont  cordialement  dédiées. 

A  tous  les  hommes   de   bonne  foi,   elles   sont   loyalement   ouvertes. 

HENRI  BOURASSA. 
Octobre,  1915. 

N.  B.  —  La  plupart  des  citations  ont  été  traduites  à  nouveau,  même 
lorsqu'une  version  officielle  existe  au  Canada.  Les  traductions  officielles, 
les  anciennes  surtout,  sont  souvent  défectueuses  ;  parfois  même,  elles 
faussent  le  sens  du  discours  ou  de  la  pièce  originale.  Dans  chacun  des 
rares  cas  où  l'auteur  a  utilisé  la  version  officielle  —  comme  dans  les  ex- 
traits des  débats  parlementaires,  —  une  note  de  référence  l'indique.  Les 
passages  de  ces  citations  qui  appellent  l'attention  particulière  du  lecteur 
sont  imprimés  en  italiques,  en  majuscules  ou  en  caractères  gras.  Dans  le 
texte  original,  ils  sont  généralement  en  caractères  ordinaires. 


QUE  DEVONS-NOUS  A  L'ANGLETERRE? 

i 
LA  DÉFENSE  NATIONALE 


Introduction  du  régime  britannique  au  Canada 

La  conquête  du  Canada  par  l'Angleterre  changea  la  base  du  droit 
public  de  la  colonie  et  de  ses  habitants.  Les  principes  de  la  constitution 
anglaise  remplacèrent  le  régime  paternel  français.  Lors  de  la  capitula- 
tion de  Montréal,  le  marquis  de  Vaudreuil  avait  stipulé  que  les  habitants 
de  la  colonie  "ne  pourront  être  assujettis  à  d'autres  impôts  qu'à  ceux 
qui  étoient  établis  sous  la  domination  françoise".  Le  général  Amherst 
se  borna  à  répondre:  "Ils  deviennent  les  sujets  du  Roy."  Quelques 
années  plus  tard,  en  1774,  la  Cour  d'appel  du  Royaume-Uni,  dans  un 
arrêt  célèbre  qui  forma  la  base  de  la  jurisprudence  applicable  aux  pos- 
sessions acquises  à  l'Angleterre  par  le  traité  de  Paris,  décida  que  les 
nouveaux  sujets  de  la  Couronne  jouissaient  de  tous  les  privilèges  des 
sujets  britanniques  de  naissance  et  qu'ils  étaient  soumis  aux  mêmes  obli- 
gations.  (1) 

L'un  des  principes  fondamentaux  de  la  constitution  anglaise,  l'un 
des  privilèges  essentiels  de  tout  sujet  britannique,  était  alors  comme 
aujourd'hui:  no  taxation  without  représentation.  C'est  pour  la  reven- 
dication de  ce  privilège  que  les  treize  colonies  américaines  se  révoltè- 
rent et  conquirent  leur  indépendance.  Et  pourtant,  même  au  temps 
de  lord  North,  jamais  le  gouvernement  et  le  parlement  britanniques 
n'avaient  songé  à  taxer  les  colonies,  encore  moins  à  y  recruter  des  régi- 
ments, pour  la  défense  du  Royaume-Uni  ou  des  autres  possessions  de 
l'Empire.  Ils  s'étaient  bornés  à  les  assujettir  à  quelques  impôts  destinés 
à  défrayer  une  partie  des  frais  de  leur  propre  défense.  Ce  que  les 
Anglo-Américains  n'admettaient  pas,  c'est  que  ces  impôts  fussent  votés 
par  le  parlement  impérial  avant  d'avoir  été  consentis  par  leurs  propres 
législatures  coloniales.  Les  hommes  d'Etat  britanniques  reconnurent  le 
bien-fondé  de  cette  opposition;  et  avant  même  que  ]a  guerre  de  l'Indé- 
pendance ne  se  fut  terminée  par  la  victoire  définitive  des  Américains, 
le  parlement  impérial  abrogea  ses  lois  décrétant  l'impôt  sur  le  thé  et  la 
taxe  du  timbre.  Jamais,  depuis  cette  époque,  les  autorités  impériales 
n'ont  tenté  de  prélever  des  taxes  aux  colonies.  Inutile  d'ajouter  qu'elles 
n'ont  jamais  songé  à  leur  réclamer  l'impôt  du  sang. 

(1)  Sur  tous  ces  points,  on  trouvera  une  mine  d'indications  et  de  renseignements  pré- 
cieux dans  le  volume  des  Archives  Canadiennes  publié  par  MM.  SHORTT  et  DOUGHTY  : 
"Documents  concernant  l'histoire  constitutionnelle  du  Canada.  1759-1791." 


—  2  — 

Un  autre  principe  aussi  solidement  établi,  corollaire  du  premier, 
c'est  que  le  Royaume-Uni,  seul  détenteur  de  la  souveraineté  impé- 
riale, maître  absolu  des  relations  extérieures  de  l'Empire  et  des  causes 
de  guerre  entre  cet  Empire  et  les  puissances  étrangères,,  doit  porter  tout 
le  poids  de  la  défense  générale  des  possessions  britanniques. 

L'unique  point  débattu,  la  seule  cause  de  discussion  qui  se  soit  élevée 
durant  un  siècle  et  demi  entre  les  autorités  de  l'Empire  et  les  gouverne- 
ments des  diverses  colonies,  c'est  celle  qui  a  entraîné  la  révolte  des  colo- 
nies américaines,  c'est  la  définition  des  charges  et  des  responsabilités 
que  les  colonies  dites  'autonomes'  doivent  assumer  dans  la  défense  de 
leurs  territoires  respectifs. 

Durant  la  longue  période  des  guerres  américaines,  l'Angleterre 
n'avait  eu  aucune  peine  à  obtenir  le  concours  des  législatures  et  du 
peuple  des  colonies  anglaises  pour  disputer  à  la  France  la  possession 
définitive  de  l'Amérique  du  Nord.  Les  rivalités  de  commerce,  autant 
que  les  haines  de  race  et  de  religion,  suffisaient  à  entretenir  l'ardeur  bel- 
liqueuse des  colons  de  la  Nouvelle-Angleterre.  La  conquête  de  la  Nou- 
velle-France était  leur  guerre  plus  encore  que  celle  de  l'Angleterre. 

Mais  après  la  déclaration  de  leur  indépendance,  définitivement 
reconnue  par  l'Angleterre  en  1783,  les  rôles  se  trouvèrent  renversés. 
Pour  contenir  ses  anciens  sujets  devenus  ses  ennemis,  l'Angleterre  se  vit 
forcée  de  s'appuyer  sur  la  fidélité  des  habitants  de  la  Nouvelle-France, 
qui  avaient  subi  pendant  un  demi-siècle  le  choc  des  armes  anglaises  et 
dont  la  mémoire  n'avait  pas  encore  perdu  le  souvenir  des  ravages  exer- 
cés par  les  armées  de  Wolfe  et  d'Amherst  dans  toutes  les  paroisses  éche- 
lonnées le  long  du  Saint-Laurent. 

Révolution   américaine 

Le  respect  de  leur  serment  d'allégeance  et  l'influence  du  clergé  et 
des  seigneurs  empêchèrent  les  Canadiens-français  de  céder  aux  invites 
pressantes  des  révoltés,  même  après  que  la  France  eut  épousé  la  cause 
américaine.  Plusieurs  répondirent  à  l'appel  de  sir  Guy  CARLETON  et  pri- 
rent les  armes  pour  défendre  le  drapeau  britannique  contre  l'assaut  des 
Anglo-Américains.  Ce  fut  l'origine  de  la  milice  canadienne  sous  la  domi- 
nation anglaise.  Carleton,  avec  la  clairvoyance  qui  a  marqué  toute  son 
administration,  vit  là  le  germe  d'une  force  nouvelle  pour  l'Angleterre. 
Il  songea  dès  lors  à  l'établissement  d'une  milice  régulière  recrutée  parmi 
les  habitants  de  la  colonie.  Il  eut  sans  doute  à  vaincre,  sur  ce  point  com- 
me sur  tant  d'autres,  la  méfiance  des  autorités  impériales  et  les  préjugés 
des  nouveaux  colons  venus  d'Angleterre  —  ces  "fanatiques  déréglés" 
dont  le  général  Murray  se  plaignait  avec  si  peu  de  ménagements.  Quoi 
qu'il  en  soit,  son  opinion  triompha.  Dès  k  29  mars  1777,  il  signait  une 
ordonnance  enjoignant  à  tous  les  Canadiens,  âgés  de  16  à  60  ans, 
de  s'enrôler  dans  la  milice,  à  l'appel  des  officiers  désignés  par  le  gou- 
verneur. Le  refus  de  répondre  à  l'appel  entraînait  une  simple  pénalité. 
L'objet  de  cette  milice,  déclare  l'ordonnance,  est  de  "  résister  et  s'oppo- 


"  ser  à  tous  enemis,  pirates  et  rebels  tant  par  terre  que  par  eau  ",  et  de 
"  préserver  et  sauver  la  Province  de  tous  enemis  usurpateurs."  (1) 

Cette  ordonnance  émanait  des  pouvoirs  spéciaux  du  gouverneur, 
tels  que  définis  par  la  Commission  royale  qui  avait  appelé  Carleton  à 
son  poste.  Elle,  n'était  que  temporaire  :  elle  fut  renouvelée,  de  deux  ans 
en  deux  ans,  jusqu'en  1787. 

Le  23  avril  1787,  le  gouverneur  sanctionnait  une  ordonnance  régu- 
lière de  son  Conseil  "  qui  règle  plus  solidement  les  milices  de  cette  Pro- 
"  vince  et  qui  les  rend  d'une  plus  grande  utilité  pour  la  conservation  et 
"  sûreté  d'icelle."  (2) 

L'article  I  décrète  que  tous  les  habitants  de  la  colonie,  "depuis  l'âge 
"  de  seize  ans  jusqu'à  soixante,  sont  déclarés  miliciens,  et  obligés  de 
**  servir  en  cette  qualité  dans  la  milice  de  la  paroisse,  village  ou  seigneu- 
"  rie,  dans  lesquels  ils  sont  domiciliés."  Le  même  article  impose  une 
amende  de  cinq  livres  à  quiconque  refuse  d'obéir  à  l'appel  du  capitaine 
de  milice  de  son  arrondissement. 

L'article  V  décrète  que  lorsque  "  la  sûreté  des  frontières  "  exige 
"un  corps  des  milices  prêt  et  suffisamment  exercé",....  "son  excel- 
"  lence  le  capitaine  général,  ou  en  son  absence,  le  commandant  en  chef 
"pourra  ...lever  et  assembler  des  détachemens,  tirés  dans  [de]  telles 
"  cccnpagnies  des  milices,  à  sa  discrétion,  dans  une  juste  proportion, 
"pour  faire  marcher  et  être  emploies...  pendant  un  tems  qui  n'excè- 
"  dera  point  deux  années." 

La  base  de  l'organisation  militaire  de  la  colonie  est  d'ores  et  déjà 
bien  établie:  tous  les  habitants  de  la  colonie  sont  sujets  au  service  mili- 
taire ;  mais  ils  ne  peuvent  être  appelés  sous  les  armes  que  pour 
"la  sûreté  des  frontières",  c'est-à-dire  la  défense  du  territoire. 

Ce  double  principe  est  resté  en  vigueur  jusqu'à  nos  jours.  Ce  n'est 
qu'à  l'époque  de  la  guerre  d'Afrique  que  les  impérialistes  ont  commencé 
à  le  battre  en  brèche  en  lui  substituant  peu  à  peu  le  faux  principe  de  la 
contribution  des  colonies  aux  guerres  de  l'Angleterre.  L'idée,  du  reste, 
n'était  pas  nouvelle.  Dès  le  début  des  guerres  napoléoniennes,  'le  gou- 
vernement britannique,  qui  a  toujours  répugné  à  l'idée  d'imposer  au 
peuple  anglais  le  fardeau  du  service  militaire,  tenta  d'induire  les  Cana- 
diens à  prendre  du  service  dans  les  armées  impériales.  Quelques  jeunes 
officiers  canadiens-français  se  laissèrent  entraîner;  maïs  le  peuple  et 
la  masse  des  miliciens  résistèrent.  Les  soldats  du  Royal  Canadien,  en- 
régimentés sous  l'autorité  de  l'ordonnance  de  1787,  refusèrent  en  1799 
de  traverser  les  mers  (3).  Personne  ne  songea  à  leur  faire  violence  ni 
à  les  accuser  d'insubordination  ou  d'incivisme.  Personne,  au  cours  des 
vingt  années  de  guerre  que  l'Angleterre  eut  à  soutenir  contre  les  armées 
de  la  République  et  la  puissance  menaçante  de  Napoléon,  ne  songea  à 
soutenir  la  thèse  absurde  de  "Cobligation  morale"  du  Canada  de  venir 
en  aide  à  la  mère-patrie.  Et  pourtant,  la  Grande-Bretagne  courut  alors, 
à  plusieurs  reprises,  un  péril  pour  le  moins  aussi  grave  que  celui  qui  la 
menace  aujourd'hui.     Mais  la   casuistique  impérialiste   n'était  pas   née. 

(1)  Pièce  justificative  1. 

(2)  Pièce  justificative  2. 

(3)  Benjamin  Suite    :  "Histoire  de  la  Milice  Canadienne",  page  20. 


—  4  — 

Les  Canadiens  avaient  prouvé  en  1774  qu'ils  étaient  prêts  à  défendre 
leurs  foyers  et  les  droits  de  la  Couronne  britannique  au  Canada.  De  leur 
fidélité  et  de  leur  courage  ils  donnèrent  de  nouvelles  preuves  en  repous- 
sant les  attaques  des  Américains,  en  1812.  Mais  alors  comme  aujour- 
d'hui, ils  considéraient  qu'ils  avaient  accompli  tout  leur  devoir  en  dé- 
fendant la  colonie  contre  ses  agresseurs;  et  ni  les  gouvernants  civils, 
ni  les  autorités  religieuses  ne  leur  demandaient  davantage. 

Séparation  du  Bas-Canada  et  du  Haut-Canada 

En  1791,  la  province  avait  été  divisée  en  deux  gouvernements:  le 
Bas-Canada  et  le  Haut-Canada.  Dans  la  province  française,  l'ordon- 
nance de  1787  resta  en  vigueur.  En  1808,  la  Législature  du  Haut-Canada 
adopta  une  nouvelle  loi  de  Milice  (1). 

Comme  l'ordonnance  de  1787,  cette  loi  décrète  en  principe  le  ser- 
vice obligatoire  de  tous  les  habitants.  Sur  l'emploi  que  le  gouverneur 
peut  faire  de  cette  armée  nationale,  elle  est  encore  plus  explicite  que 
l'ordonnance.  Elle  stipule  **  qu'il  ne  sera  pas  légal  d'ordonner  à  la  Mi- 
"  lice,  ou  à  aucun  de  ses  corps  (any  part  thereof),  de  marcher  en  dehors 
"de  cette  province,  excepté  pour  porter  secours  à  la  province  du  Bas- 
"  Canada,  lorsque  celle-ci  sera  envahie  ou  en  état  d'insurrection,  ou 
"  excepté  pour  poursuivre  un  ennemi  qui  aurait  envahi  la  province  ; 
"  excepté  aussi  pour  la  destruction  de  tout  vaisseau  ou  de  tout  dépôt  ou 
"  magasin  d'armes,  ou  pour  attaquer  un  ennemi  qui  se  prépare  à  envahir 
"  la  province,  ou  pour  attaquer  toute  fortification  servant  de  couverture 
"  à  cette  invasion." 

Même  aux  jours  sombres  qui  suivirent  les  soulèvements  de  1837-38, 
les  autorités  impériales  ne  songèrent  pas  à  imposer  aux  habitants  de  la 
colonie  d'autres  obligations  que  celle  de  défendre  leur  territoire.  Elles 
se  bornèrent  à  étendre  ce  devoir  à  la  répression  des  désordres  inté- 
rieurs. 

Une  ordonnance  du  Conseil  spécial  du  Bas-Canada,  édictée  en  1838 
(2),  décrète  "que  tout  habitant  mâle  valide  de  cette  province,  âgé  de 
"plus  de  18  ans  et  au-dessous  de  l'âge  de  60  ans,  étant  sujet  britannique 
"et  ayant  résidé  plus  de  six  mois  dans  la  province,  et  n'étant  pas  au 
"  service  naval  ou  militaire  de  Sa  Majesté,  ni  actuellement  en  service  ou 
"  enrôlé  pour  servir  dans  les  troupes  volontaires  de  cette  province,  sera 
"sujet  à  servir  comme  milicien  pour  la  défense  de  la  province  et  de 
"  l'ordre  et  de  la  tranquillité  publique  en  icelle,  à  moins  qu'il  n'en  soit 
"  spécialement  exempté  par  la  loi."  L'article  IX  stipule  "  que  dans  le 
"  cas  de  guerre  avec  les  Etats-Unis  d'Amérique,  d'invasion,  d'insurrec- 
"  tion,  ou  de  danger  imminent  d'icelles,  il  sera  loisible  au  gouverneur 
"  ou  à  la  personne  administrant  le  gouvernement  d'appeler  sous  les 
"  armes,  d'entre  les  officiers  des  différentes  compagnies  de  milice  de  la 
"piovince  et  d'entre  les  miliciens  non  mariés  au-dessous  de  l'âge  de  30 
"  ans,  un  nombre  qui  n'excédera  pas  un  cinquième  du  total,  lesquels 
"seront  tirés  au  sort  ou  commandés  à  la  discrétion  de  l'officier  com- 

(1)  Pièce  justificative  S. 

(2)  Pièce  justificative  4. 


"  mandant  le  bataillon,  pour  être  exercés,  et  serviront  pendant  un  temps 
"  qui  n'excédera  pas  six  mois  de  calendrier,  pour  la  défense  de  la  pro- 
"  vince  et  pour  le  maintien  du  bon  ordre  et  de  la  sûreté  publique  en 
"  icelle." 

L'ordonnance  prévoit  l'éventualité  d'un  conflit  avec  les  Etats-Unis. 
N'est-ce  pas  la  preuve  que  Colborne  et  ses  conseillers  n'envisageaient, 
pour  le  Canada,  d'autres  guerres  que  celles  d'Amérique  et  ne  songeaient 
nullement  à  utiliser  la  milice  canadienne  en  dehors  du  continent? 

Le  11  mai  1839,  la  Législature  du  Haut-Canada  codifiait  de  nouveau 
ses  lois  de  milice.  L'article  définissant  l'emploi  que  le  lieutenant-gou- 
verneur pouvait  faire  de  la  milice  resta  identique  au  dispositif  corres- 
pondant de  la  loi  de  1808  (1). 

Régime  de  l'Union 

En  1846,  la  Législature  des  Canadas-Unis  abrogea  toutes  les  ancien- 
nes lois  et  ordonnances  antérieures  à  l'union  des  deux  provinces  et  les 
remplaça  par  une  nouvelle  loi  de  la  Milice  (9  Vict.,  chap.  28)  applicable 
à  toute  la  colonie.  Cette  loi  décrétait  que  la  milice  se  composerait  de 
tous  les  habitants  mâles  de  la  province,  de  18  à  60  ans,  divisés  en  deux 
classes:  la  première  comprenant  les  miliciens  de  18  à  40  ans  et  la  se- 
conde, ceux  de  40  à  60  ans.  Sur  l'emploi  des  forces  coloniales,  la  Légis- 
lature s'inspira  des  lois  antérieures  du  Haut-Canada  et  prit  les  mêmes 
précautions  pour  limiter  l'usage  de  ces  forces  à  la  défense  exclusive  de 
la  province  (2). 

C'est  au  cours  du  débat  sur  l'adoption  de  cette  loi  que  M.  Etienne- 
Pascal  TACHE  prononça  la  parole  qu'on  a  si  souvent  citée.  Il  est  bon 
d'en  rétablir  le  texte  précis  et  les  conditions  que  M.  Taché  posait  pour 
justifier  la  fidélité  de  ses  compatriotes  à  la  Couronne  britannique: 

"  Bornez-vous  à  rendre  justice  aux  Canadiens-français  ;  et  vous 
"  verrez  que  leurs  valeureux  bataillons  seront  les  premiers  à  courir  à  la 
"  frontière  et  à  faire  de  leurs  corps  un  rempart  contre  toute  agression 
"  (applaudissements).  On  a  trop  l'habitude  de  calomnier  ces  braves 
"gens;  on  les  peint  trop  souvent  comme  des  mécontents  ingouverna- 
bles; les  journaux  les  accusent  trop  souvent  d'infidélité  et  de  sédition, 
"  tout  en  réclamant  pour  l'autre  race  la  pratique  exclusive  des  vertus 
"contraires.  A  ces  accusateurs,  je  réplique:  Vous  vous  trompez;  nous 
"  nous  réclamons  de  la  même  mère-patrie  ;  traitez-nous  comme  des 
"frères  et  non  comme  des  bâtards  (vifs  applaudissements)  ;  et  soyez 
"  convaincus  que  nous  n'oublierons  jamais  notre  serment  d'allégeance 
"  jusqu'au  jour  où  un  Canadien-français  allumera  le  dernier  canon  qui 
"  sera  tiré  sur  ce  continent  pour  la  défense  de  la  Grande-Bretagne  (ap- 
plaudissements et  acclamations)."  (3) 

L'orateur,  on  le  voit,  met  deux  conditions  à  la  fidélité  des  Canadiens- 
français:  la  première,  c'est  que  l'on  n'attende  d'eux  que  la  protection 
des  frontières  et  la  défense  de  la  colonie;    la  deuxième,  c'est  que  leurs 

(1)  Pièce  justificative  S, 

(2)  Pièce  justificative  7. 

(3)  Pièce  justificative  8. 


—  6  — 

concitoyens  anglais  les  traitent  "comme  des  frères  et  non  comme  des 
bâtards."  Il  serait  temps  de  inéditer  et  de  faire  revivre  cet  enseigne- 
ment énergique  et  équitable. 

La  loi  de  1846  resta  en  vigueur  jusqu'en  1855.  Dans  ce  court  espace 
de  dix  années,  des  modifications  profondes  s'étaient  produites  dans  le 
mécanisme  intérieur  de  l'Empire  britannique  et  dans  ses  relations  in- 
ternationales. 

Après  une  lutte  opiniâtre  qui  avait  duré  plus  d'un  demi-siècle  et 
dont  les  échauffouréés  sanglantes  de  1837  marquèrent  le  seul  écart  grave 
de  jugement  et  de  conduite,  les  Canadiens  des  deux  races  avaient  enfin 
obtenu  des  autorités  impériales  l'application  loyale  du  principe  qui  fait 
la  base  du  régime  britannique:  le  droit  de  tout  groupe  de  sujets  britan- 
niques de  n'être  soumis  qu'aux  lois  votées  par  ses  représentants  élus  et 
à  l'autorité  d'un  pouvoir  responsable  à  ses  mandataires. 

Cette  conquête,  les  Canadiens  ne  furent  pas  les  seuls  à  en  bénéfi- 
cier. Elle  devint  la  règle  politique  de  toutes  les  possessions  anglaises 
peuplées  d'Européens.  Du  reste,  ce  n'était  pas  une  révolution  ni  même 
une  évolution  de  principes.  C'était  la  simple  extension  aux  colonies  du 
régime  dont  le  parlement  britannique  avait  fait  la  règle  fondamentale 
du  royaume  après  la  chute  des  Stuarts  et  l'avènement  de  Guillaume  et 
de  Marie. 

En  bonne  justice  sociale,  cet  accroissement  de  privilèges  compor- 
tait, pour  les  Canadiens  comme  pour  les  habitants  de  toutes  les  autres 
colonies  anglaises,  une  augmentation  correspondante  de  charges  et  de 
responsabilités. 

Lord  Grey  et  Lord  Elgin  —  Bases  de  l'organisation 
militaire  de  l'Empire 

La  Couronne  britannique  eut  à  ce  moment  l'immense  et  rare  avan- 
tage d'être  représentée  au  ministère  des  Colonies  et  à  la  tête  du  gouver- 
nement canadien  par  deux  hommes  d'une  égale  valeur  et  bien  faits  pour 
se  comprendre  et  se  compléter.  Lord  Grey  est  peut-être  le  meilleur  mi- 
nistre des  Colonies  que  l'Angleterre  ait  connu.  Lord  Elgin  est  sans  con- 
tredit le  meilleur  gouverneur  que  le  Canada  ait  possédé  sous  la  domina- 
tion anglaise. 

Dans     ses     instructions     au     successeur     de     lord     Metcalfe,     de 

ti-acassière  et  tyrannique   mémoire    (1),   lord   GREY   disait  :     "Il    ne 

||  saurait  être  trop  nettement  reconnu  qu'il  n'est  ni  possible  ni  désirable 

de  gouverner  aucune  des  provinces  britanniques  de     l'Amérique     du 

Nord  contrairement  aux  opinions  de  ses  habitants." 

Cette  attitude  généreuse  et  sincère  donnait  à  l'homme  d'Etat  anglais 
le  droit  de  rappeler  aux  Canadiens  les  obligations  nouvelles  que  com- 
portait pour  eux  l'exercice  de  leurs  nouvelles  libertés.  C'est  ce  qu'il  fit 
suivant16      PCChe  CD  dale  du  14  mars  1851'  dont  ie  détache  le  passage 

^^^ilbnlMik^b^llM^^^^f^  ,0rd  Cathc«rt'  ?ui  administra  la  co- 
intérimaire  et  n'exerç.  «uSÎ,e  actl™ positive.  pr°prement  parTer  «u'un  «««verneur 


—  7  — 

"  Le  Canada  possède  maintenant,  en  commun  avec  les  autres  pro- 
"  vinces  britanniques  de  l'Amérique  du  Nord  et  de  la  manière  la  plus 
"  ample  et  la  plus  complète  possible,  les  avantages  du  self-government 
"  en  tout  ce  qui  touche  à  son  administration  interne. 

"  Il  semble  au  gouvernement  de  Sa  Majesté  que  cet  avantage  doit 
"  entraîner  des  responsabilités  correspondantes;  et  que  le  temps  est 
"  venu  où  le  peuple  du  Canada  doit  être  appelé  à  assumer  une  part  plus 
"  large  qu'il  n'a  prise  jusqu'ici  des  dépenses  qui  résultent,  à  son  béné- 
"  fice,  de  cette  situation. 

"De  ces  dépenses,  la  charge  de  beaucoup  la  plus  lourde  qui  pèse 
"  sur  ce  pays  [le  Royaume-Uni]  est  celle  encourue  pour  la  défense  mili- 
"  taire  de  la  province. 

"  Considérant  le  Canada  comme  une  partie  très  importante  et  très 
"  appréciable  de  l'Empire,  et  croyant  que  le  maintien  du  lien  qui  unit 
"  la  mère-patrie  et  la  colonie  est  éminemment  avantageux  aux  deux  pays, 
"  le  gouvernement  de  Sa  Majesté  est  loin  de  penser  que  l'ensemble  des 
"  forces  militaires  de  l'Empire  ne  doit  pas  servir  à  la  protection  de  cette 
"  partie  des  domaines  de  Sa  Majesté. 

"Mais,  tenant  compte  des  progrès  rapides  que  le  Canada  fait  aujour- 
"  d'hui  en  richesses  et  en  population  et  de  la  prospérité  dont  il  jouit  en 
"  ce  moment,  le  gouvernement  de  Sa  Majesté  est  convaincu  qu'en  toute 
"justice  le  peuple  du  Royaume  devrait  être  déchargé  d'une  forte  pro- 
"  portion  des  charges  qui  lui  ont  été  imposées  jusqu'ici  pour  la  protec- 
"  tion  d'une  colonie  qui  est  maintenant  en  état  de  faire  beaucoup  pour 
"  assurer  sa  propre  protection. 

"  Il  n'est  guère  nécessaire  de  vous  rappeler  qu'en  adoptant  ce  prin- 
"  cipe,  le  gouvernement  de  Sa  Majesté  ne  ferait  que  revenir  à  l'ancienne 
"politique  coloniale  de  ce  pays."  (1)/ 

Comme  sanction  pratique  de  cette  doctrine,  le  gouvernement  bri- 
tannique commença  à  dégarnir  les  postes  militaires  de  la  colonie  et  à 
rappeler  en  Angleterre  les  garnisons  impériales  qui  les  occupaient.  Il 
prit  les  mêmes  mesures  dans  les  Provinces  Maritimes.  La  chute  du 
cabinet  Russell,  dont  lord  Grey  faisait  partie,  n'entraîna  aucune  modi- 
fication de  cette  politique  nouvelle. 

Le  22  avril  1853,  le  duc  de  NEWCASTLE,  ministre  des  Colonies  dans 
le  cabinet  Aberdeen,  écrivait  dans  ces  termes  au  lieutenant-gouverneur 
de  l'Ile  du  Prince-Edouard,  sir  A.  Bannerman,  qui  lui  avait  communiqué 
les  objections  des  habitants  de  la  colonie  au  retrait  des  troupes  impé- 
riales: 

"Veuillez  faire  savoir  au  Conseil  et  à  la  Chambre  d'assemblée  que 
"  j'ai  déposé  leur  adresse  aux  pieds  de  la  reine  et  qu'il  a  plu  à  Sa  Ma- 
"jesté  de  l'accueillir  très  gracieusement;  mais  je  ne  me  crois  pas  libre 
"  de  recommander  à  Sa  Majesté  de  se  rendre  aux  prières  qui  lui  sont 
"  adressées. 

"  Si  la  colonie  était  menacée  d'une  attaque,  le  gouvernement  de  Sa 
"  Majesté  ne  serait  pas  lent  à  lui  accorder  les  secours  nécessaires  à  sa 
"protection;    mais  aucun  danger  de  ce  genre  ne  se  présente;    et  nous 

(1)  Pièce  justificative  9. 


—  8  — 

"  considérons  qu'il  n'est  pas  juste  de  décharger  la  Législature  de  l'Ile 
"  du  Prince-Edouard  du  devoir  et  de  la  responsabilité  de  maintenir  une 
"  force  —  police,  milice  ou  corps  de  soldats  en  retraite  —  en  nombre 
"suffisant  pour  maintenir  la  paix  intérieure  de  la  colonie  (1)." 

Et  il  presse  le  gouvernement  de  la  province  d'organiser  une  milice 
locale.  Il  lui  offre  même  les  services  de  soldats  anglais  en  retraite,  à 
condition  que  la  colonie  pourvoie  à  leur  solde  et  à  leur  entretien. 

Le  19  avril  1854,  le  même  ministre  accuse  réception  des  adresses 
du  Conseil  législatif  et  de  l'Assemblée  de  la  Nouvelle-Ecosse.  La  Légis- 
lature se  déclare  prête  "à  faire  des  efforts  (exertions)  pour  la  défense 
"  de  la  province  au  cas  où  il  serait  jugé  nécessaire  de  retirer  les  troupes 
"  régulières  dont  se  compose  maintenant  la  garnison  "  (2).  Cet  acquiesce- 
ment à  la  nouvelle  politique  impériale  est  d'autant  mieux  accueilli  à 
Londres  que  l'Angleterre  est  à  la  veille  du  conflit  sanglant  qui  lui  coûtera 
de  si  lourdes  pertes  en  Crimée. 

Guerre  de  Crimée 

Les  exigences  de  cette  guerre  si  follement  entreprise  pour  maintenir 
en  Asie  Mineure  la  domination  abrutissante  et  parfois  cruelle  de  la  Tur- 
quie hâtèrent  l'exécution  de  la  politique  coloniale  inaugurée  par  lord 
John  Russell  et  lord  Grey. 

La  situation  offrait  des  analogies  singulières  avec  celle  que  nous  tra- 
versons aujourd'hui.  Pour  la  première  fois  dans  l'histoire  des  colonies 
d'Amérique,  les  deux  nations  qui  s'en  étaient  disputé  la  possession  pen- 
dant deux  siècles  étaient  alliées  sur  les  champs  de  bataille.  Pour  la  pre- 
mière fois  dans  l'histoire  du  Canada,  Canadiens-français  et  Anglo-Cana- 
diens pouvaient  fraterniser  dans  leur  attachement  à  leurs  patries  d'ori- 
gine. Comme  aujourd'hui,  les  foules  acclamaient  les  efforts  des  alliés 
et  saluaient  dans  leurs  victoires  le  triomphe  de  la  barbarie  sur  la  civili- 
sation, de  la  liberté  sur  la  tyrannie,  et  la  garantie  de  la  protection  des 
nations  faibles  contre  la  domination  des  forts.  Dans  les  nombreuses 
adresses  des  corps  publics  canadiens,  on  retrouve  des  expressions  abso- 
lument identiques  à  celles  qui  remplissent  aujourd'hui  les  colonnes  des 
journaux  et  les  discours  des  orateurs.  La  seule  différence,  c'est  qu'en 
1854,  les  "tyrans"  et  les  "barbares",  c'étaient  les  Russes,  nos  alliés  d'au- 
jourd'hui; la  "civilisation"  et  la  "faiblesse  opprimée",  c'était  la  Turquie! 

Mais  ce  à  quoi  personne  ne  songea,  ni  en  Angleterre  ni  au  Canada, 
ce  fut  d'induire  les  Canadiens  à  prêter  l'appui  de  leurs  armes  à  leurs 
"deux  mères-patries".  Tout  ce  que  le  gouvernement  britannique  désirait, 
c'était  de  hâter  le  retrait  des  troupes  impériales  de  la  colonie  et  leur 
remplacement  par  les  milices  coloniales. 

Le  11  août  1854,  sir  George  GREY,  qui  avait  remplacé  le  duc  de 
Newcastle  au  ministère  des  Colonies,  écrivait  à  lord  Elgin  que  le  gou- 
vernement de  Sa  Majesté  avait  décidé  de  rapatrier  "  quelques-uns  des 
"  régiments  qui  font  du  service  dans  les  colonies  de  l'Amérique  du  Nord 
"  et  les  autres  possessions  de  la  Couronne.    Heureusement,  ajoute-t-il,  le 

(1)  Pièce  Justificative  10. 

(2)  Pièce    justificative    11. 


"  caractère  de  la  guerre  nous  permet  d'utiliser  ces  ressources  sans  laisser 
"  les  colonies  courir  le  risque  d'une  attaque  extérieure.  Le  gouverne- 
"  ment  de  Sa  Majesté  reconnaît  pleinement  le  devoir  et  la  responsabilité 
"  qui  lui  incombent  de  protéger  les  colonies  contre  toute  agression. 
"  Toutes  les  forces  de  l'Empire  seraient  employées  à  la  défense  de  celles 
"d'entre  elles  qui  pourraient  être  mises  en  danger  par  suite  de  la  situa- 
tion actuelle."     D'autre  part,  "Sa  Majesté  croit  que  la  paix 

"  intérieure  de  la  province  peut  être  en  toute  sûreté  confiée  à  ses  sujets 
"du  Canada"  (1). 

Obligations  respectives  de  la  métropole  et  des  colonies 

Ce  ne  fut  pas  sans  quelque  difficulté  que  le  gouvernement  canadien 
consentit  à  entrer  dans  les  vues  du  gouvernement  impérial  et  à  assumer 
une  part  plus  considérable  des  charges  nécessitées  par  les  besoins  de  la 
défense  de  la  colonie.  Lord  ELGIN  lui-même  ne  méconnaissait  pas  la 
valeur  de  certaines  objections  formulées  par  ses  aviseurs,  les  ministres 
canadiens.  Il  entrait  pleinement  dans  les  vues  exprimées  par  lord  Grey 
en  1851  et  entretenues  par  ses  successeurs,  mais  il  avait  un  sens  trop 
juste  des  principes  de  gouvernement  et  une  notion  trop  exacte  des  réa- 
lités pour  ne  pas  envisager  tous  les  aspects  de  la  situation.  Dans  une 
dépêche  qu'il  adressait,  le  18  décembre  1854,  à  sir  George  Grey,  on 
trouve  ce  passage  remarquable  qui  contient  en  germe  la  justification  de 
la  résistance  à  toute  tentative  d'entraîner  le  Canada  à  contribuer  aux 
guerres  de  l'Angleterre  en  dehors  du  territoire  de  la  colonie: 

"Je  maintiens  qu'aussi  longtemps  que  les  habitants  de  la  colonie 
"  n'auront  pas  voix  délibérative  dans  les  Conseils  de  l'Empire,  ils  ont  le 
"  droit  d'attendre  des  autorités  impériales  la  protection  contre  les  hos- 
"  tilités  qu'ils  ne  contribuent  nullement  à  provoquer.  Il  est  donc  à 
"  propos  de  maintenir  des  garnisons  impériales  dans  certaines  stations 
"  militaires  importantes  telles  que  Québec,  comme  garantie  que  cette 
"  protection,  si  jamais  la  nécessité  s'en  présente,  ne  sera  pas  invoquée 
"  en  vain.  Néanmoins,  j'ai  confiance  que  si  les  habitants  de  la  colonie 
"  assument  une  part  de  responsabilité  dans  la  défense  de  leur  pays  et 
''  la  préservation  de  l'ordre  intérieur  —  responsabilité  qui  a,  jusqu'ici, 
"  pesé  tout  entière  sur  la  mère-patrie  —  rien  ne  tendra  plus  effica- 
"  cément  à  assurer  la  sécurité  de  l'Empire  et  à  établir  dans  la  colonie  un 
"  haut  idéal  national  et  des  moeurs  viriles."  (2) 

En  rappelant  au  gouvernement  impérial  ses  obligations  particuliè- 
res qui  résultent  de  l'exercice  de  l'autorité  absolue  en  matière  de  politi- 
que étrangère,  lord  Elgin  ne  contredit  en  rien  les  propositions  de  lord 
Grey.  Au  contraire,  il  les  confirme,  il  les  définit  plus  clairement,  il 
dégage  avec  plus  de  netteté  les  conséquences  qui  en  découlent  pour  l'An- 
gleterre et  pour  le  Canada. 

On  peut  dire,  en  toute  certitude,  que  les  principes  posés  en  1851 
par  lord  Grey  et  en  1854  par  lord  Elgin  sont  restés,  jusqu'aux  jours  de 
Chamberlain,  l'inspiration  directrice  et  permanente  de  la  politique  im- 

(1)  Pièce   justificative   12.    Il   ne    faut   pas    confondre    sir    George    Grey   avec    lord 
Grey,  prédécesseur  du  duc  de  Newcastle  et  auteur  de  la  dépêche  du  14  mars  1851. 

(2)  Pièce  justificative  13. 


—  10  — 

pénale.  Dans  la  discussion  des  obligations  réciproques  de  la  métro- 
pole et  de  la  colonie,  les  hommes  d'Etat  anglais  et  canadiens  de  tous  les 
partis  ont  invoqué  ces  principes  et  s'y  sont  rattachés,  même  quand  ils 
ont  été  en  désaccord  sur  leur  application. 

Pour  donner  toute  la  pensée  de  lord  Blgin,  il  n'est  que  juste  de  citer 
un  autre  passage  de  sa  dépêche  du  18  décembre  1854.  Avec  une  clair- 
voyance qui  touche  au  génie,  cet  homme  d'Etat  remarquable  prévoyait 
que  le  loyalisme  des  Canadiens  se  développerait  en  raison  directe  de  la 
confiance  que  leur  témoigneraient  les  autorités  impériales. 

"  Le  parlement  du  Canada,  disait-il,  vient  de  donner  la  preuve  de 
"l'intérêt  qu'il  prend  au  conflit  dans  lequel  l'Empire  est  engagé  et  à 
"  l'alliance  heureuse  qui  unit  aujourd'hui  les  deux  nations  dont  les  des- 
"  cendants  forment  le  peuple  de  cette  province.  Il  a  voté  à  l'unanimité 
"  une  somme  de  20,000  livres  pour  secourir  les  veuves  et  les  orphelins 
"  des  soldats  et  des  marins  des  deux  armées  alliées  qui  tomberont  au 
"  service  de  leur  pays  durant  la  guerre  actuelle.  Les  chances  de  l'avenir 
"  feront  peut-être  surgir  une  autre  occasion  où  Sa  Majesté  sera  de  nou- 
"  veau  engagée,  comme  aujourd'hui,  dans  un  conflit  qui  méritera  les 
"  sympathies  de  toute  la  population  du  Canada  et  éveillera  les  mêmes 
"sentiments  qui  lui  ont  inspiré  cette  contribution  libérale  à  la  charité 
"publique.  Est-il  excessif  d'espérer  qu'en  cette  occurrence,  alors  que  la 
"  puissance  matérielle  de  ces  provinces  florissantes  se  sera  encore 
"accrue,  les  Canadiens  désireront  partager  avec  leurs  frères  de  la  mère- 
"  patrie  les  gloires  et  les  sacrifices  d'une  guerre  honorable?" 

Ces  paroles  presque  prophétiques  de  lord  Elgin  ne  s'appliquent-elles 
pas  d'une  manière  saisissante  à  la  guerre  actuelle?  Si  les  hommes  d'Etat 
anglais  et  canadiens  étaient  restés  fidèles  aux  traditions  de  lord  Grey 
et  de  lord  Elgin;  s'ils  n'avaient  pas  entrepris  de  rompre  l'équilibre  des 
charges  et  des  responsabilités  respectives  des  deux  peuples;  s'ils  avaient 
limité  l'aide  du  Canada  à  la  mesure  de  ses  ressources;  et  surtout  s'ils 
avaient  conservé  à  cette  coopération  tout  son  caractère  de  liberté,  les 
espérances  de  lord  Elgin  ne  se  seraient-elles  pas  pleinement  réalisées? 
L'accord  moral  des  deux  races  canadiennes  et  l'entente  entre  la  Grande- 
Bretagne  et  le  Canada  ne  seraient-ils  pas  beaucoup  mieux  assurés  que  par 
les  efforts  des  impérialistes  des  deux  pays,  qui  veulent  à  tout  prix  im- 
poser au  Canada  des  charges  et  des  obligations  contraires  à  tous  les 
principes  et  à  toutes  les  traditions  de  l'Empire  britannique? 

Lord  Elgin  quitta  le  Canada  quelques  jours  après  l'expédition  de 
cette  dépêche.    Il  fut  remplacé  par  sir  Edmund  Head. 

Loi  de  la  Milice,  1855 

Afin  de  répondre  au  désir  des  autorités  .impériales,  le  gouvernement 
de  la  colonie  proposa  des  modifications  à  la  loi  de  la  milice  et  demanda 
à  la  Législature  une  augmentation  du  budget  de  la  défense. 

Le  parti  conservateur,  né  l'année  précédente  de  la  coalition  des 
torys  du  Haut-Canada  et  d'une  fraction  du  parti  bas-canadien,  était  alors 
au  pouvoir.  Sir  Allan  MacNab  et  sir  Etienne-Pascal  Taché  en  étaient 
les  chefs.  Cartier  faisait  partie  pour  la  première  fois  du  ministère.  On 
ne  saurait  assurément  soupçonner  ces  hommes  d'Etat  de  desseins  sédi- 


—  11  — 

tieux  ou  même  de  tiédeur  à  l'endroit  de  la  métropole.  C'est  cependant 
leur  opinion  qu'exprimait  lord  Elgin  dans  sa  dépêche  du  18  décembre 
1854  (1),  lorsqu'il  apportait  un  tempérament  à  la  nouvelle  politique 
formulée  par  lord  Grey  et  poursuivie  par  ses  successeurs. 

La  deuxième  lecture  du  projet  de  loi  de  la  milice  fut  proposée  à 
l'Assemblée  législative,  le  20  mars  1855,  par  sir  Allan  MacNAB  lui-même. 
C'était  aux  jours  les  plus  difficiles  de  la  campagne  de  Crimée.  Butées 
au  pied  de  la  forteresse  de  Sébastopol,  les  armées  alliées  de  la  France, 
de  l'Angleterre,  de  la  Turquie  et  du  Piémont  devaient  lutter  six  mois 
encore  avant  de  vaincre  la  courageuse  ténacité  des  Russes.  Le  chef  du 
gouvernement  canadien  ne  manqua  pas  de  tirer  parti  de  cette  situation 
et  d'invoquer  les  besoins  urgents  de  la  mère-patrie  pour  vaincre  les 
répugnances  de  la  Législature.  Cependant,  il  prit  soin  de  marquer  que 
la  coopération  du  Canada  devait  se  borner  à  prendre  des  mesures  pour 
assurer  sa  propre  défense  et  sa  paix  intérieure.  Le  débat  fut  long  et 
intéressant  (2). 

Les  objections  les  plus  fortes  furent  formulées  par  des  Anglo-Cana- 
diens éminents:  Holton,  Galt,  futur  ministre  des  Finances  dans  le  cabinet 
Taché^Macdonald,  et  John  Sandfield  McDonald,  chef  du  parti  libéral  du 
Haut-Canada  et  futur  premier  ministre. 

M.  HOLTON  va  tout  de  suite  au  coeur  de  la  question.  Cette  mesure, 
dit-il,  "  impose  à  la  province  toutes  les  charges  d'une  souveraineté  indé- 
"  pendante  sans  lui  en  conférer  les  droits  et  les  privilèges.  Le  ministère 
**  propose  de  taxer  le  peuple  afin  d'entretenir  une  force  militaire  sur 
"  laquelle  il  n'exercera  aucune  autorité  et  de  poursuivre  des  opérations 
"  de  guerre  décidées  sans  sa  participation  délibérative." 

M.  GALT  déclare  que  le  résultat  principal  de  la  mesure  sera  la 
"  création  d'une  force  volontaire  qui  pourra  être  utilisée  à  des  objets 

"  étrangers  aux  intérêts  de  la  province."    "En  cas  de  guerre 

"  avec  les  Etats-Unis  —  conflit  qui  pourrait  surgir  d'une  querelle  où 
"  nous  n'aurions  aucun  intérêt  et  qui  n'en  inonderait  pas  moins  le  pays 
"  de  sang  —  cette  mesure  nous  obligerait  à  maintenir  à  uos  dépens  la 
"  milice  sous  les  armes." 

L'honorable  Sandfield  McDONALD  y  voit  un  danger  pour  le  main- 
tien de  l'autorité  britannique.  La  nouvelle  politique  va  ébranler  la  foi 
de  la  colonie  dans  la  puissance  protectrice  de  la  Grande-Bretagne.  En 
cas  de  guerre  avec  les  Etats-Unis,  la  flotte  anglaise  balaiera  les  mers, 
mais  le  territoire  du  Canada,  livré  aux  seules  ressources  de  la  colonie, 
sera  envahi  par  les  armées  américaines.  Cette  éventualité  possible  né- 
cessite l'organisation  de  la  défense  des  frontières;  "  mais  c'est  à  la  mère- 
•'  patrie  de  pourvoir  à  cette  défense.  Les  habitants  de  ce  pays  ne  doi- 
"  vent  pas  être  abandonnés.    Ils  ont  besoin  de  troupes  anglaises  et  d'of- 

(1)  Le  cabinet  MacNab-Taché,  qui  présenta  la  loi  de  la  milice,  n'entra  en  fonctions 
que  le  27  janvier  1855  ;  mais  il  se  composait  virtuellement  des  mêmes  ministres  que  le 
cabinet  MacXab-Morin,  qui  gouverna  du  11  septembre  1854  au  26  janvier  1855.  Cartier 
ne  faisait  pas  partie  du  ministère  MacNab-Morin  ;  mais  il  était  l'un  de  ses  partisans 
les  plus  actifs  et  les  plus  influents  ;  et  toutes  ses  déclarations  et  ses  attitudes  subsé- 
quentes prouvent  qu'il  partageait  l'opinion  émise  par  lord  Elgin.  Il  contribua  plus  que 
tout  autre  à  faire  reconnaître  le  principe  constitutionnel  posé  dans  la  dépêche  du  18 
décembre  1854. 

(2)  Pièce  justificative  15. 


—  12  — 

"  ficiers  d'expérience  autour  desquels  ils  se  rallieront  pour  se  défendre 
"  dans  une  guerre  dont  les  causes  ne  leur  seront  peut-être  pas  sympathi- 
"  ques." 

"  Un  conflit  peut  s'élever  entre  la  France  et  les  Etats-Unis.  L'An- 
"  gleterre,  liée  à  la  France  par  son  alliance  offensive  et  défensive,  s'y 
"  trouverait  entraînée.  Le  Canada  devra-t-il  alors  porter  le  poids  de 
"cette  guerre?" 

Cette  loi,  déclare  M.  CHRISTIE,  "  affirme  le  principe  de  l'impôt 
"sans  la  représentation  (taxation  without  représentation),  de  la  taxe 
"  imposée  pour  soutenir  des  guerres  sur  lesquelles  nous  n'exerçons  au- 
"  cune  autorité  délibérative.  Elle  assujettit  le  peuple  du  Canada  à  l'obli- 
"  gation  de  soutenir  la  Grande-Bretagne  dans  toutes  ses  disputes  avec  les 
"Etats-Unis,  sans  qu'il  ait  voix  délibérative  dans  leur  règlement  ou  le 
"  drpit  d'être  consulté." 

M.  RHODES  approuve  le  projet,  pourvu  qu'il  se  limite  à  la  protec- 
tion de  la  province.  "Il  combattra  en  comité  l'article  qui  donne  au  gou- 
"  vernement  le  droit  d'expédier  la  milice  en  dehors  de  la  province." 

Opposition  des  Canadiens-français 

Les  premières  et  les  principales  objections  furent  exprimées  par  des 
Anglo-Canadiens.  Il  ne  faudrait  pas  croire  toutefois  que  les  députés 
canadiens-français  restèrent  silencieux.  On  ne  pensait  pas  encore,  en 
ce  temps-là,  que  les  Canadiens-français  n'ont  pas  le  droit  de  s'exprimer 
en  toute  liberté  sur  toute  question  et  particulièrement  sur  celles  qui  tou- 
chent aux  relations  du  Canada  et  de  l'Angleterre. 

Le  leader  du  parti  libéral  bas-canadien,  M.  DORION,  affirme  hardi- 
ment qu'il  est  temps,  pour  les  Canadiens,  d'avoir  une  opinion  nationale, 
"  une  opinion  qui  place  les  intérêts  du  Canada  avant  ceux  de  l'Angle- 
"  terre  lorsqu'il  y  a  conflit  "  entre  ces  deux  catégories  d'intérêts.  "  Envi- 
"  sageant  la  question  de  ce  point  de  vue,  il  ne  voit  aucune  nécessité  à  la 
"  dépense  de  deniers  "  qu'entraînera  l'adoption  du  projet  de  loi. 

M.  PAPIN  "  ne  désire  pas  que  les  Canadiens  prennent  les  armes 
"  pour  rompre  le  lien  qui  les  unit  à  la  mère-patrie;  mais  il  n'est  pas  dis- 
"  posé  à  combattre  pour  maintenir  ce  lien  ni  à  se  battre  contre  les  Amé- 
"  ricains,  si  l'Angleterre  entraîne  les  Canadiens  dans  une  guerre  où  ils 
"  n'auraient  aucun  intérêt  immédiat." 

M.  LORANGER,  conservateur  qui  se  séparera  de  son  parti  en  1862 
sur  la  même  question,  appuie  le  projet  de  loi  parce  qu'il  y  voit  "  l'inté- 

"  rêt  de  la  colonie  et  non  celui  de  la  Grande-Bretagne Le  régime 

"  colonial  —  régime  d'infériorité  pour  le  Canada  —  ne  peut  durer  long- 
"  temps.    La  destinée  manifeste  du  pays,  c'est  l'indépendance." 

M.  LABERGE,  libéral,  riposte  que  "  si  le  pays  doit  être  un  jour  indé- 
"  pendant  de  la  domination  anglaise,  quel  crime  y  a-t-il  à  voir  dans 
"  l'annexion  aux  Etats-Unis  plus  d'éléments  de  grandeur,  de  liberté  et  de 

"  puissance  que  dans  un  état  de  complet  isolement? Que  le  .pays 

"  devienne  indépendant,  et  aucun  autre  député  ne  sera  plus  empressé 
"  que  lui  à  appuyer  le  projet  de  loi  ou  même  une  mesure  d'une  portée 
"  beaucoup  plus  étendue  pour  assurer  la  défense  du  pays.  Le  point 
"  principal  qu'il  ne  faut  pas  perdre  de  vue,  c'est  de  décider  si  une  na- 


—  13  — 

"  tion  assujettie  doit  maintenir  une  armée  pour  prendre  part  à  des  guer- 
"  res  qu'il  n'est  pas  en  son  pouvoir  de  provoquer  ou  d'éviter.  L'histoire 
"  prouve  que  le  Canada  n'a  jusqu'ici  combattu  que  pour  l'Angleterre.  Son 
"territoire  a  été  le  champ  de  bataille  de  l'Angleterre;  mais  c'est  l'Angle- 
**•  terre  qui  a  recueilli  tous  les  profits." 

M.  TURCOTTE  relance  tous  ses  collègues.  Comme  M.  Laberge,  il 
trouve  "  absurde  que  le  Canada  soit  appelé  à  supporter  les  frais  d'une 
"  guerre  dans  laquelle  il  n'aura  aucun  intérêt."  Mais  il  appuie  la  mesure 
parce  qu'il  y  voit  un  moyen  pour  la  colonie  de  tenir  tête  à  la  métropole. 
"  Croit-on  que  l'Angleterre  osera  dicter  ses  conditions  aux  Canadiens 
"  quand  ils  auront  les  armes  à  la  main?  Non!  L'Angleterre  devra  alors 
"  leur  dire  en  toute  sincérité  :    Gouvernez-vous  vous-mêmes." 

Le  ministère  et  ses  partisans  les  plus  fidèles  s'empressent  de  ras- 
surer les  adversaires  de  la  mesure.  Ils  leur  donnent  l'assurance  que  le 
gouvernement  canadien,  d'accord  avec  les  autorités  impériales,  n'a 
d'autre  objet  que  d'assurer  la  protection  de  la  colonie. 

Le  solliciteur  général  SMITH  déclare  que  le  pouvoir  d'envoyer  des 
régiments  de  milice  en  dehors  de  la  province  existait  dans  la  loi  précé- 
dente et  que  c'est  par  un  pur  accident  qu'on  a  omis  d'insérer  dans  le 
projet  de  loi  les  restrictions  antérieures.  Elles  seront  réintroduites 
avant  son  adoption  définitive. 

M.  HINCKS,  futur  ministre  des  Finances  dans  le  gouvernement  de 
la  Confédération,  affirme  que  le  gouvernement  impérial  n'a  nullement 
l'intention  de  s'affranchir  des  obligations  qui  découlent  de  son  autorité 
suprême.  Il  indique  .que  la  mesure  n'a  d'autre  objet  que  de  permettre 
au  peuple  canadien  de  défendre  ses  propres  intérêts. 

Sir  Allan  MacNAB  déclare  qu'il  serait  "  honteux  pour  les  Canadiens 
"  de  laisser  à  la  mère-patrie  tout  le  fardeau  de  la  défense  de  la  province, 
"  au  cas  où  la  guerre  éclaterait  entre  la  Grande-Bretagne  et  les  Etats- 
"  Unis." 

Le  colonel  RANKIN,  qui,  comme  M.  Loranger,  votera  contre  la  loi 
de  1862,  accorde  son  appui  à  la  mesure  parce  qu'il  y  voit  la  promesse 
de  la  séparation  du  Canada  et  de  l'Angleterre. 

M.  John  A.  MACDONALD,  procureur  général  du  Haut-Canada,  ré- 
sume la  question  avec  le  bon  sens  et  la  clarté  dont  il  donnera,  par  la 
suite,  tant  de  preuves  dans  la  conduite  des  affaires  publiques.  Le  Ca- 
nada, dit-il,  "  peut  se  reposer  sur  l'engagement  pris  par  la  Grande-Bre- 
"  tagne  d'employer  toutes  les  forces  de  l'Empire  britannique  à  la  défense 
"  de  la  province,  au  cas  où  celle-ci  serait  attaquée  par  une  puissance 
"  étrangère.  Mais  afin  de  permettre  à  la  Grande-Bretagne  de  tenir  cet 
"  engagement,  il  est  nécessaire  de  créer  dans  la  colonie  un  organisme 
"  qui  permette  au  gouvernement  impérial  d'armer  la  milice  du  Canada. 

" Tout  ce  que  ce  projet  de  loi  autorise,  c'est  qu'en  prévision 

"  du  cas  où  la  province,  dépendance  de  l'Empire  britannique,  serait 
"  engagée  dans  une  guerre,  elle  doit  avoir  des  régiments  prêts  à  recevoir 
"  des  armes  de  la  Grande-Bretagne  et  à  combattre  pour  la  défense  de  la 
"  province.  Cette  force  volontaire  est  également  nécessaire  pour  répri- 
"  mer  toute  insurrection  intérieure  ou  repousser  des  incursions  de  ma- 
"  raudeurs  étrangers." 


—  14  — 

Qu'on  retienne  bien  ces  paroles.  Elles  définissent  l'interprétation 
donnée  par  le  futur  premier  ndnistre  de  la  Confédération  canadienne 
au  contrat  solennel  conclu  entre  les  autorités  impériales  et  le  gouverne- 
ment canadien.  Ce  contrat,  nous  entendrons  bientôt  le  même  homme 
d'Etat  l'invoquer  et  le  définir  de  nouveau,  en  termes  équivalents,  en 
1862,  au  cours  des  débats  sur  un  nouveau  projet  de  loi  de  milice,  et 
vingt-et-un  ans  plus  tard,  en  1883,  lorsque  le  parlement  fédéral  opérera 
la  refonte  de  ces  lois. 

Le  bill  de  1855  fut  enfin  voté.  Conformément  à  l'engagement  pris 
par  le  solliciteur  général,  l'article  66  décrétait  que  — 

"  La  milice  ainsi  appelée  pourra  être  dirigée  vers  toute  partie  de  la 
"  province  ou  toute  place  hors  de  la  province  mais  contiguë  à  icelle,  où 
"  l'ennemi  pourra  se  trouver  et  d'où  l'on  pourra  craindre  une  attaque 
"contre  cette  province."  (1) 

Première  entente  entre  l'Angleterre  et  le  Canada   — 
Transfert  des  Ordnance  Lands 

Le  gouvernement  et  la  Législature  du  Canada  avaient  à  peine  exé- 
cuté leur  part  du  traité  proposé  par  les  autorités  impériales  que  celles- 
ci  s'appliquèrent  à  en  presser  l'exécution  et  à  en  resserrer  les  termes. 

Le  13  avril  1855,  sir  George  GREY  envoie  à  sir  Edmund  Head,  suc- 
cesseur d£  lord  Elgin,  une  importante  dépêche  dans  laquelle  il  reprend 
à  nouveau  toute  la  question.  (2) 

"  Le  gouvernement  de  Sa  Majesté,  écrit-il,  a  étudié  longuement  la 
"  nécessité  d'établir  une  entente  bien  définie  avec  le  gouvernement  du 
"  Canada  au  sujet  des  mesures  réciproques  à  prendre  pour  la  défense 
"  militaire  de  la  province  et  des  arrangements  subsidiaires  que  nécessite 
"  cette  défense 

"  Le  gouvernement  de  Sa  Majesté  ne  se  propose  d'apporter  aucun 
"  changement  au  principe  des  relations  maintenant  établies  entre  ce 
"  pays  [la  Grande-Bretagne]  et  la  province,  en  ce  qui  concerne  sa  dé- 
"fense  militaire.  Le  gouvernement  impérial  demeure  obligé  comme 
"  auparavant  de  fournir  et  d'entretenir  les  forces  militaires  nécessaires 
"  à  la  défense  du  Canada,  comme  à  celle  de  toutes  les  autres  possessions 
u  de  Sa  Majesté,  au  cas  où  la  colonie  serait  menacée  par  une  armée 
"  étrangère.  Il  se  propose  également  de  maintenir  les  forces  stationnées 
"  aujourd'hui  en  Canada,  ou  toutes  celles  qui  pourront  être  strictement 
"  requises  pour  l'occupation  militaire  des  quelques  postes  de  première 
"  importance,  afin  d'en  faire  le  noyau  des  forces  de  défense  de  la  pro- 
"  vince. 

"  Mais  au-delà,  le  gouvernement  s'en  rapporte  au  loyalisme  et  à 
"  l'esprit  militaire  du  peuple  de  la  province.  Il  sait  parfaitement  que 
"  dans  l'éventualité,  heureusement  lointaine  aujourd'hui,  d'une  invasion 
"  du  Canada  par  une  armée  étrangère,  l'appui  le  plus  précieux  que  pour- 
"  raient  recevoir  les  troupes  envoyées  d'ici  pour  renforcer  la  colonie, 
"  serart  celui  que  leur  assureraient  le  courage  et  les  cadres  d'une  milice 
"  que  la   province,  grâce  à  sa   nombreuse   population,   peut  maintenant 

(1)   Pièce  justificative  14. 
(1)    Pièce   justificative  16. 


—  la  — 

"  organiser.  Le  gouvernement  est  également  persuadé  que  si  la 
"  tranquillité  intérieure  de  la  colonie  était  menacée,  la  province  elle- 
"  même  pourrait  le  plus  avantageusement  fournir  les  forces  nécessaires 
"pour  le  maintien  de  l'ordre  —  forces  civiles  et,  au  besoin,  forces  mi- 
"  Maires." 

C'est  l'application  exacte  des  principes  posés  par  lord  Grey  en  1851 
et  par  lord  Elgin  en  1854. 

Le  ministre  aborde  ensuite  la  question  des  terrains  possédés  au 
Canada  par  le  gouvernement  impérial  pour  les  besoins  de  la  défense,  les 
Ordnance  Lands.  Il  propose  de  céder  ces  domaines  au  gouvernement 
canadien  à  certaines  conditions.  Ces  conditions  avaient  déjà  fait  l'objet 
de  discussions  et  de  correspondances  entre  les  deux  gouvernements. 
Parmi  ces  terres,  il  s'en  trouvait  un  certain  nombre  jugées  inutiles  aux 
besoins  de  la  défense.     Le  ministre  suggère  de  les  vendre. 

"  Si  votre  gouvernement,  ajoute-t-il,  juge  à  propos  d'employer  les 
"  fonds  provenant  de  cette  vente  aux  besoins  de  la  défense  intérieure, 
"  ainsi  qu'il  a  déjà  été  suggéré,  le  gouvernement  de  Sa  Majesté  verrait 
"  cet  emploi  de  fonds  avec  beaucoup  de  satisfaction.  Il  ne  désire  pas 
"  toutefois  l'imposer  comme  une  condition  de  l'abandon  de  ces  terres." 

Le  transfert  des  Ordnance  Lands  s'opéra  à  peu  près  dans  les  con- 
ditions suggérées  par  le  gouvernement  britannique. 

La  fin  de  la  guerre  de  Crimée  et  le  rapatriement  des  troupes  anglai- 
ses au  Royaume-Uni  n'apportèrent  aucune  modification  à  la  politique 
impériale  ni  au  traité  conclu  entre  la  métropole  et  la  colonie.  Le  5 
février  1855,  le  ministère  Palmerston  avait  remplacé  le  cabinet  Aber- 
deen.  Lord  Palmerston,  rompant  avec  la  tradition  libérale,  inau- 
gurait, dans  ses  relations  avec  les  puissances  étrangères,  la  politi- 
que agressive  à  laquelle  on  peut  faire  remonter  l'origine  du  nou- 
vel impérialisme  britannique  qui  triomphe  aujourd'hui.  Néanmoins,  le 
père  du  jingoïsme  libéral  anglais  ne  songeait  nullement  à  faire  partager 
aux  colonies  la  responsabilité  de  ses  poussées  provocatrices. 

Après  une  série  de  brefs  intermèdes,  M.  Henry  LABOUGHERE  était 
devenu  secrétaire  d'Etat  pour  les  Colonies.  Le  2  mai  1856,  il  envoie  à  sir 
Edmund  Head  une  longue  dépêche  dans  laquelle  il  reprend  à  son  tour  « 
tout  le  problème  de  la  défense  coloniale  et  des  charges  respectives  de 
ia  métropole  et  de  la  colonie. 

Après  avoir  fait  part  au  gouverneur  de  l'intention  des  autorités  im- 
périales de  renvoyer  au  Canada  quelques-uns  des  régiments  qui  ont  fait 
la  campagne  de  Crimée,  il  s'empresse  d'expliquer  que  cette  démarche 
ne  doit  pas  être  interprétée  comme  un  abandon  partiel  de  la  politique 
inaugurée  en  1851,  ni  comme  une  modification  de  l'entente  conclue 
entre  les  deux  gouvernements. 

"La  dépêche  de  lord  Grey  à  lord  Elgin,  en  date  du  14  mars  1851, 
"  écrit-il,  a  défini  les  principes  que  le  gouvernement  de  Sa  Majesté  a 
"  alors  adoptés  comme  base  de  sa  politique  coloniale  envisagée  du  point 
"  de  vue  militaire.  Tout  en  réservant  à  la  mère-patrie  le  devoir  de  main- 
"  tenir  des  garnisons  dans  les  forteresses  de  première  importance,  telles 
"  que  Québec,  le  gouvernement  a  sollicité  la  coopération  de  la  province 
"  dans  l'adoption  des  mesures  auxiliaires  de  défense.     L'énergie     avec 


—  16  — 

"  laquelle  la  milice  de  la  province  s'organise  en  ce  moment  nous  justifie 
"  de  maintenir  cette  politique  en  toute  confiance;  et  c'est  ce  que  nous 
"  faisons. 

"La  politique  du  gouvernement  de  Sa  Majesté  reste  la  même:  nous 
"  désirons  nous  appuyer  principalement  sur  le  courage  loyal  et  éprouvé 
"des  sujets  canadiens  de  Sa  Majesté  pour  repousser  toute  attaque  hos- 
"  tile,  si  malheureusement  cette  éventualité  devait  se  produire;  mais  en 
"  ce  cas,  le  gouvernement  de  Sa  Majesté  ne  manquerait  pas  de  donner  à 
"la  province  l'entier  secours  de  toutes  les  forces  de  l'Empire  britan- 
"  nique."  (1) 

La  situation  est,  on  le  voit,  parfaitement  définie,  les  obligations 
réciproques  nettement  établies  sur  des  bases  équitables,  conformes  aux 
principes  de  la  constitution  britannique  et  aux  simples  règles  de  justice. 
La  métropole  conserve  les  obligations  qui  résultent  de  sa  souveraineté 
impériale;  la  colonie  assume  celles  qui  correspondent  à  son  autonomie 
interne  et  à  la  mesure  de  ses  intérêts. 

Révolte  des  Cipaycs  —   Réorganisation  de  l'armée  impériale 

A  quelques  mois  de  là  éclatait  aux  Indes  la  révolte  des  Cipayes.  Ce 
fut  le  plus  grand  péril  de  l'Angleterre  impériale  au  XIXe  siècle.  Il  me- 
naça la  puissance  anglaise  au  coeur  même  de  son  véritable  empire,  d'où 
elle  a  tiré  le  plus  de  puissance,  de  richesse  et  de  prestige,  et  pour  la  con- 
servation duquel  elle  sacrifierait  encore  aujourd'hui  toutes  ses  colonies 
dites  '  autonomes  '. 

Les  autorités  britanniques,  trop  longtemps  sourdes  aux  avertisse- 
ments des  hommes  clairvoyants  qui  avaient  vu  venir  la  tempête,  firent 
face  au  péril  avec  hésitation  d'abord,  puis  avec  cette  patiente  ténacité 
qui  a  toujours  marqué  l'action  des  gouvernants  et  du  peuple  de  la 
Grande-Bretagne.  Pas  un  instant,  au  cours  de  cette  crise  formidable, 
les  gouvernants  du  Canada  et  des  autres  colonies  autonomes  ne  songè- 
rent à  modifier  la  base  de  la  politique  inaugurée  en  1851  et  à  offrir  le 
secours  des  colonies  à  la  métropole. 

La  guerre  de  Crimée  avait  révélé  aux  experts  les  faiblesses  de 
l'armée  anglaise,  couvertes  aux  yeux  de  la  masse  par  la  valeur  stratégi- 
que de  l'armée  française.  La  lenteur  de  la  répression  de  la  Grande 
Mutinerie,  la  peine  incroyable  que  l'armée  anglaise,  livrée  à  ses  seules 
ressources,  eut  à  vaincre  les  bandes  indisciplinées  des  Indous  en  révolte, 
déchirèrent  le  voile  des  illusions.  Le  parlement  mit  à  l'étude  la  réforme 
de  l'armée.  Une  commission  impériale,  composée  de  MM.  Godley,  Ha- 
milton  et  Elliott,  fut  chargée  d'étudier  la  question  particulière  de  la 
défense  des  colonies  et  de  rechercher  par  quel  mode  l'efficacité  de  cette 
défense  pourrait  être  maintenue  et  même  accrue  tout  en  soulageant  le 
budget  de  la  métropole. 

Deux  des  commissaires,  GODLEY  et  HAMILTON,  font  rapport  le  24 
janvier  1860  (2).  Ils  acceptent  les  principes  posés  par  le  général  PEEL, 
ministre  de  la  Guerre  dans  le  cabinet  Derby; 

(1)  Pièc;  justificative  17. 

(2)  Pièce  justificative  1«. 


—  17  — 

"  1. — L'Angleterre  doit  aider  ses  colonies  contre  toute  agression  de 
"  la  part  des  nations  étrangères;  mais  en  aucun  cas,  sauf  pour  celles  de 
"  ses  colonies  qui  sont  de  simples  postes  de  garnison  qu'il  faut  garder 
"pour  les  besoins  de  l'Empire,  la  mère-patrie  ne  doit  assumer  l'entière 
"  responsabilité  de  cette  défense.  Au  contraire,  elle  doit  poser  comme 
"  condition  de  son  aide  que  la  colonie  fournisse  sa  quote  part  en  main- 
"  tenant  à  ses  frais  une  force  locale  *ou,  si  les  circonstances  s'y  opposent, 
"en  payant  une  partie  des  dépenses  de  la  garnison  impériale; 

"  2. — iLe  budget  militaire  nécessaire  à  la  police  interne  doit  être 
"  défrayé  à  l'aide  de  fonds  locaux.  Il  n'y  a  aucune  raison  d'établir  à 
"cet  égard  aucune  distinction  entre  une  colonie  et  une  nation  indépen- 
"  dante.  iLe  maintien  de  la  paix  et  de  l'ordre  intérieurs  relève  à  juste 
"titre  des  autorités  locales;  d'abord  parce  qu'il  dépend  de  leur  propre 
"  législation  et  de  leur  manière  de  gouverner;  et  ensuite  parce  que  la 
"  population  locale  y  est  principalement,  sinon  exclusivement,  intéres- 
"  sée." 

Partant  de  ce  double  principe,  les  deux  commissaires  font  observer 
que,  jusqu'à  une  époque  récente,  aucune  des  colonies,  sauf  le  Canada, 
n'a  organisé  de  milice  ni  contribué  aux  frais  de  sa  propre  défense.  "  En 
"  octroyant  à  nos  colonies  ",  ajoutent-ils,  "  le  don  du  self-government 
"  politique,  nous  leur  avons  apporté  l'un  des  éléments  les  plus  impor- 
tants de  l'éducation  nationale;  mais  l'habitude  de  la  défense  du  terri- 
"  toire  {self^defence)  constitue  une  partie  non  moins  knportante  de  la 
"formation  d'un  peuple  libre;  et  les  habitants  des  colonies  ne  l'acquer- 
"  ront  jamais  si  nous  assumons  la  tâche  exclusive  de  les  défendre." 

Plus  loin,  ils  reconnaissent  "  l'entière  obligation  qui  incombe  à  la 
"  Grande-Bretagne  d'aider  ses  colonies  à  se  défendre  contre  l'étranger"; 
mais  ils  maintiennent  en  même  temps  que  l'Angleterre  "  accomplit  ce 
"devoir  lorsqu'elle  donne  ou  offre  ce  concours  à  des  conditions  équita- 
"  blés  et  libérales,  et  qu'elle  n'est  nullement  tenue  de  décharger  les  colo- 
"  nies  de  l'entière  responsabilité  de  leur  propre  défense." 

Ils  posent  également  en  principe  que  la  flotte  anglaise  est  l'arme 
principale  que  la  Grande-Bretagne  doit  tenir  à  la  disposition  de  toutes 
les  colonies  pour  assurer  leur  protection;  mais  que  la  défense  intérieure 
de  chacune  des  possessions  britanniques  doit  être  organisée  selon  sa 
situation  particulière.  "L'invasion  du  Canada  par  toute  autre  puissance 
que  par  les  Américains  n'est  pas  même  concevable."  En  conséquence,  la 
défense  du  Canada  doit  être  préparée  en  vue  de  cette  seule  éventua- 
lité. (1) 

Ils  abordent  ensuite  la  solution  pratique  du  problème,  c'est-à-dire 
les  mesures  de  défense  que  les  colonies  doivent  adopter  et  la  part  de 
sacrifices  qu'il  leur  faut  encourir.  Ils  écartent  sans  hésitation  l'argu- 
ment de  "l'intérêt  commun"  de  la  métropole  et  des  colonies: 

"  Si  l'Angleterre  devait  se  considérer  tenue  de  contribuer  à  la  dé- 
"  fense  de  ses  colonies  pour  le  seul  intérêt  qu'elle  y  trouve,  on  pourrait 
"  répondre  avec  autant  d'équité  que  l'obligation  est  réciproque  et  que 
"  les  colonies,  ayant  un  intérêt  considérable  à  maintenir  la  sécurité  de 

(1)  Nous  retrouverons  la  même  doctrine  à  trente-six  ans  de  distance,  dans  un  mé- 
moire du  Colonial   Defence  Committee  :   pièce  justificative  57. 


—  18  — 

"l'Angleterre,  devraient  contribuer  automatiquement  et  habituellement 
"  à  la  défense  de  Londres  et  de  Portsmouth.  Mais  le  terrain  sur  lequel 
"  nous  nous  plaçons  pour  soutenir  que  l'Angleterre  est  tenue  de  contri- 
"  buer  à  la  défense  de  ses  colonies,  c'est  que  le  gouvernement  impérial 
"  a  le  contrôle  de  la  paix  et  de  la  guerre  et  qu'il  est  conséquemment  tenu 
"  en  honneur  et  en  devoir  de  protéger  ses  colonies  contre  les  conséqucn- 
"  ces  de  sa  propre  politique." 

En  conclusion,  ils  proposent  de  classer  les  colonies  en  deux  catégo- 
ries distinctes:  celles  dont  la /défense  intéresse  plus  particulièrement 
l'Angleterre,  qui  les  garde  comme  postes  militaires  ou  stations  navales; 
et  celles  dont  les  habitants  ont  un  intérêt  primordial  à  protéger  leurs 
biens  et  leurs  territoires.  Ils  suggèrent  d'exempter  les  premières  de 
toute  contribution  et  d'abandonner  aux  autres  la  responsabilité  et  le 
fardeau  de  leur  propre  défense — sous  réserve  de  l'obligation  de  la  métro- 
pole de  leur  venir  en  aide  lorsqu'elles  seront  attaquées  par  une  puissance 
étrangère.  Cette  obligation,  répètent-ils,  comme  s'ils  craignaient  que  les 
autorités  impériales  n'en  soient  pas  suffisamment  convaincues,  "résulte 
"  à  nos  yeux  des  relations  particulières  qui  existent  entre  la  mère-patrie 
"et  les  colonies  et  qui  attribuent  à  celle-là  l'autorité  exclusive  sur  les 
"  causes  de  paix  et  de  guerre." 

C'est,  on  le  constate  sans  peine,  la  doctrine  posée  par  lord  Elgin  en 
1854.  C'est  aussi  celle  que  les  nationalistes  canadiens  ont  opposée  sans 
relâche  aux  entreprises  des  impérialistes,  depuis  la  guerre  d'Afrique  jus- 
qu'à la  guerre  actuelle;  c'est  le  principe  essentiellement  britannique 
qu'ils  ont  invoqué  contre  la  construction  d'une  flotte  "canadienne  en 
temps  de  paix,  impériale  en  temps  de  guerre",  et  contre  le  vote  d'une 
contribution  à  la  marine  impériale.  C'est  le  même  principe  qu'ils 
opposent  à  la  doctrine  révolutionnaire,  anti-britannique,  de  l'obligation 
morale  ou  légale  du  Canada  de  contribuer  à  la  guerre  que  l'Angleterre 
a  déclarée  de  son  seul  chef  à  l'Allemagne. 

Le  troisième  commissaire,  M.  ELLIOTT,  d'accord  avec  ses  collègues 
sur  tous  les  principes  de  gouvernement  constitutionnel  et  de  défense 
militaire,  s'en  sépare  sur  les  conclusions  (1).  Il  juge  que  ses  collègues 
ne  tiennent  pas  assez  compte  de  l'intérêt  primordial  de  la  métropole  à 
la  conservation  de  ses  possessions;  il  trouve  injuste  d'attribuer  à  toutes 
les  colonies  ■  autonomes  '  une  égale  responsabilité  et  des  charges  uni- 
formes, même  pour  leur  propre  défense. 

En  quelques  paragraphes  admirablement  condensés,  il  peint  la  situa- 
tion particulière  de  chacune  des  grandes  dépendances  autonomes.  Il 
groupe  les  diverses  colonies  de  la  couronne  selon  leur  position  straté- 
gique. Comme  à  ses  collègues,  le  problème  de  la  défense  du  Canada  et 
des  autres  provinces  anglaises  de  l'Amérique  du  Nord  lui  semble  domi- 
né tout  entier  par  le  voisinage  des  Etats-Unis.  Cette  situation  impose 
à  ces  colonies  des  charges  hors  de  toute  proportion  avec  leurs  ressour- 
ces en  hommes  et  en  argent.  Il  rappelle  les  principes  posés  par  lord 
Grey  en  1851,  par  le  duc  de  Newcastle  et  par  sir  George  Grey  en  1854, 
et  rend  témoignage  au  zèle  que  le  gouvernement  du  Canada  a  déployé 

(1)   Pièce  justificative  19. 


—  19  — 

pour  répondre  au  désir  des  autorités  impériales  et  accomplir  sa  part 
du  traité. 

Il  en  conclut  qu'on  ne  saurait  établir  de  règle  uniforme  pour  toutes 
les  colonies  et  que  les  provinces  de  l'Amérique  du  Nord  en  particulier 
méritent  de  recevoir  une  aide  plus  considérable  de  la  métropole. 

Aucun  des  trois  commissaires  ne  songe  à  suggérer  qu'une  seule  des 
colonies  doit  fournir  un  seul  fantassin  ni  payer  un  seul  denier  pour  la 
défense  générale  de  l'Empire  et  la  protection  particulière  du  Royaume- 
Uni. 

Ces  deux  rapports  furent  soumis  à  une  commission  parlementaire 
qui  en  délibéra  longtemps  (1). 

L'un  des  membres  les  plus  importants  de  la  commission,  lord 
STANLEY,  tenta  de  faire  prévaloir  les  vues  exprimées  par  M.  Elliott  et 
d'établir  une  distinction  entre  les  diverses  colonies,  selon  les  exigences 
de  leur  situation  particulière.  M.  ADDERLEY  se  rallia  aux  conclusions 
de  la  majorité  des  commissaires.     Il  posa  en  principe: 

"  Que  toute  partie  de  l'Empire  qui  possède  un  gouvernement  repré- 
''  sentatif  doit  pourvoir  aux  besoins  de  sa  propre  défense; 

"  Que  la  mère-patrie  est  tenue  de  soutenir  ses  colonies  dans  toutes 
"  les  guerres,  et  particulièrement  dans  celles  qui  sont  les  conséquences 
"de  sa  propre  politique; 

"  Et  qu'elle  peut  espérer  en  retour  la  coopération  de  ses  colonies, 
"  particulièrement  dans  les  guerres  qui  les  concernent." 

Le  président,  M.  Arthur  MILLS,  tenta  de  réconcilier  les  deux  opi- 
nions tout  en  inclinant  plutôt  vers  celles  du  commissaire  Elliott  et  de  lord 
Stanley.  Il  proposa  de  partager  les  colonies  en  deux  groupes;  de 
laisser  à  la  Grande-Bretagne  la  charge  exclusive  de  la  défense  des  postes 
militaires,  et  d'abandonner  aux  autres  colonies  la  plus  large  part  de  la 
responsabilité  et  du  coût  de  leur  défense  contre  les  dangers  "  qui  ne 
résultent  pas  de  la  politique  impériale." 

La  majorité  du  comité  repoussa  cette  distinction.  Elle  maintint  ce- 
pendant la  classification  en  deux  groupes.  Elle  recommanda  que  la 
charge  de  la  défense  des  colonies  militaires  fût  laissée  à  la  mère-patrie. 

"  Quant  aux  dépendances  proprement  appelées  colonies,  auxquelles 
"  se  rattachent  exclusivement  les  recommandations  qui  suivent  sur  l'orga- 
"  nisation  et  le  coût  de  la  défense  coloniale,  l'application  pratique  de 
"  ces  recommandations,  quant  au  temps  et  au  lieu,  doit  nécessairement  être 
"  laissée  à  la  discrétion  du  gouvernement  de  Sa  Majesté,  qui  devra  tenir 
"  compte  des  ressources  locales  de  chaque  dépendance,  des  dangers 
"  d'attaque  extérieure  auxquels  elle  est  exposée,  et  aussi  des  exigences 
"  générales  de  l'Empire.  Cette  réserve  formulée,  il  semble  à  cette  com- 
"  mission  que  la  responsabilité  et  le  coût  de  la  défense  militaire  de  ces 
"  dépendances  doivent  retomber  principalement  sur  elles-mêmes." 

La  commission  juge  inopportun  d'entrer  en  négociations  avec  cha- 
cune des  colonies  en  particulier.  Elle  recommande  l'application  géné- 
rale des  principes  posés  en  1851  par  lord  Grey.  Enfin,  elle  conclut  à  la 
nécessité  de  la  concentration  des  troupes  impériales  dans  le  Royaume- 

(1)  Sessional   Papers,  1862,  No  17,  2ième  partie.     On  trouvera  des  extraits  du  Rap- 
port de  la  Commission  à  la  pièce  justificative  20. 


—  20  — 

Uni,  la  suprématie  navale  de  l'Angleterre  restant  le  moyen  suprême  de 
défense  pour  toutes  les  possessions  de  l'Empire.  Ce  rapport  fut  adopte 
le  11  juillet  1861. 

Guerre  de  Sécession  -Menaces  de  rupture  avec  les  Etats-Unis 

La  révolte  des  Cipayes  était  à  peine  réprimée  que  la  guerre  de  Sé- 
cession éclatait  aux  Etats-Unis.  Les  sympathies  non  déguisées  de  l'aris- 
tocratie anglaise  pour  les  Sudistes,  les  nombreuses  pirateries  exercées 
par  le  corsaire  anglais  Alabama  sur  le  commerce  américain,  et  surtout 
la  saisie  des  délégués  des  Etats  Confédérés,  Mason  et  Sewell,  opérée 
violemment  par  le  commandant  d'un  vaisseau  de  guerre  américain  à 
bord  du  paquebot  anglais  le  Trent,  faillirent  à  plusieurs  reprises  mettre 
l'Angleterre  en  conflit  avec  les  Etats-Unis.  Si  la  guerre  avait  éclaté, 
c'est  le  Canada  qui  aurait  subi  le  choc  des  armées  américaines.  Comme 
en  1774  et  en  1812,  il  aurait  payé  chèrement  l'honneur  d'appartenir  à 
l'Empire  britannique:  il  aurait  versé  son  sang  et  subi  de  lourdes  pertes 
matérielles  pour  soutenir  un  conflit  qu'il  n'avait  "nullement  provoqué" 
(1)  puisqu'il  résultait  exclusivement  de  l'attitude  et  de  la  politique  de 
l'Angleterre.  C'était  donc  le  temps  ou  jamais  pour  les  autorités  impé- 
riales de  remplir  l'engagement  qu'elles  avaient  pris  en  1851  et  renou- 
velé à  maintes  reprises,  "d'employer  toutes  les  forces  de  l'Empire  bri- 
tannique à  la  défense  de  la  province"  (2).  C'était  bien  l'occasion  d'ap- 
pliquer le  principe  posé,  en  1860,  par  les  commissaires  impériaux  : 
—  "  le  gouvernement  impérial  a  le  contrôle  de  la  paix  et  de  la 
"  guerre,  et  il  est  conséquemment  tenu  en  honneur  et  en  devoir  de  pro- 
"  léger  ses  colonies  contre  les  conséquences  de  sa  propre  politique." 

Les  ministres  britanniques  se  préoccupèrent  davantage  de  tirer 
parti  du  danger  qui  menaçait  le  Canada  pour  accélérer  l'organisation 
de  la  milice  et  alourdir  le  poids  des  responsabilités  et  des  charges  de  la 
colonie.  A  la  demande  d'armes  et  de  munitions  formulée  par  le  gou- 
vernement canadien,  le  duc  de  NEWCASTLE,  rentré  au  ministère  des 
Colonies,  acquiesça  avec  peu  d'empressement.  Il  prit  soin  de  spécifier 
que  ces  armes  n'étaient  que  prêtées  et  que  les  Canadiens  devraient  les 
rendre  en  bonne  condition.  Les  ministres  canadiens  ayant  fait  obser- 
ver qu'ils  étaient  dans  une  ignorance  totale  des  intentions  du  gouverne- 
ment impérial  à  l'endroit  des  Etats-Unis,  Sn  Grâce  ne  daigna  pas  les 
éclairer  (3). 

Commission  parlementaire  canadienne 
Projet  de  loi   de    1862 

Le  gouvernement  canadien  n'en  resta  pas  moins  fidèle  à  l'engage- 
ment pris  en  1854.  Au  témoignage  des  commissaires  britanniques,  on 
Ta  vu,  le  Canada  était  la  seule  colonie  qui  eut  jusque-là  fait  des  efforts 
sérieux  et  efficaces  pour  organiser  sa  milice  et  la  défense  de  son  terri- 

(1)  Lord  Elgin,  dans  sa  dépêche  du  18  décembre  1854. 

(2)  Sir  John  Macdonald,  dans  son  discours  sur  la  loi  de  la  Milice  de  1855. 

(3)  On  trouvera  la  plupart  drs  dépêches  échangées  à  ce  sujet  dans  les  archives  du 
parlement  canadien  :  "Sessional  Paper»",  18fi2,  No  17,  et  1863,  No  15.  Les  plus  impor- 
tantes sont  reproduites  à  la  suite  de  cette   étude,  comme  pièces  justificatives. 


—  21  — 

loire.  Le  ministère  Cartier-Macdonald,  qui  avait  pris  les  rênes  du  pou- 
voir en  1858,  répondit  loyalement  aux  voeux  exprimés  par  le  parlement 
impérial  en  1861  et  aux  exigences  de  la  situation  créée  par  la  tension 
des  rapports  entre  l'Angleterre  et  les  Etats-Unis.  Sur  l'avis  de  lord 
HERBERT,  ministre  de  la  guerre,  communiqué  à  Sir  Edmund  Head  le  4 
juillet  1801  (1),  une  commission  spéciale  fut  chargée  de — 

"  1.  —  préparer  un  projet  de  réorganisation  du  département  de 
"  l'adjudant  général  de  milice; 

"  2.  —  rechercher  le  meilleur  moyen  de  réorganiser  la  milice  et  de 
"mettre  la  défense  de  la  province  sur  une  base  efficace  et  économique; 

"  3.  —  préparer  un  ou  plusieurs  projets  de  loi  sur  ces  divers  sujets, 
"  lesquels  projets  devront  être  soumis  à  la  prochaine  session  du  parle- 
"  ment." 

tLes  membres  de  cette  commission  étaient  MM.  CARTIER,  MAC- 
DONALD,  GALT,  MacNAB  et  TACHE,  représentant  le  ministère,  et  les 
colonels  LYSONS,  T.-E.  CAMPBELL  et  CAMERON.  Ils  présentèrent  leur 
rapport  au  gouverneur,  le  15  mars  1862.   (2) 

Dès  le  début,  ils  prennent  soin  d'indiquer  les  conditions  particu- 
lières de  la  province  et  d'ouvrir  Tes  yeux  des  autorités  impériales  sur 
les  dangers  qui  en  résultent  pour  ses  habitants: 

"  En  formulant  nos  recommandations  sur  le  meilleur  moyen  de 
"  réorganiser  la  milice  du  Canada,  nous  avons  pris  pour  base  de  nos 
"  études  les  faits  suivants  dont  l'évidence  s'impose  d'elle-même  à  tous 
"  ceux  qui  connaissent  la  situation  et  les  conditions  particulières  de  la 
M  province. 

"  1.  —  Le  Canada  présente  une  frontière  de  plus  de  mille  milles 
"  d'étendue,  ouverte  à  toute  attaque  par  terre  ou  par  eau; 

"  2.  —  Il  possède  une  population  qui  dépasse  à  peine  2,500,000 
"  âmes  —  moins  que  la  population  de  Londres  —  éparpillée  en  petits 
"groupes  d'inégale  importance  sur  toute  l'étendue  du  territoire; 

"  3.  —  Le  pays  voisin  est  puissant;  il  contient  une  population  énor- 
"  méraent  supérieure  en  nombre  à  celle  du  Canada;  il  possède  des  res- 
"  sources  immenses  et  de  multiples  voies  de  communication  de  premier 
"  ordre,  tant  par  terre  que  par  eau,  lesquelles  partent  du  centre  de  la 
"  république  et  rayonnent  sur  la  plupart  des  points  les  plus  vulnérables 
"de  la  frontière  de  la  province; 

"  4.  —  Le  revenu  d'un  pays  dépendant  dans  une  large  mesure  du 
"  chiffre  de  sa  population,  l'étendue  de  frontières  que  cette  province  est 
"  appelée  à  défendre  est  nécessairement  hors  de  proportion  avec  son 
"  revenu." 

Cette  description  ne  s'applique-t-elle  pas  exactement  à  la  situation 
actuelle  du  Canada?  Nos  jingos  et  nos  parvenus  parlent  avec  beaucoup 
de  fracas  et  d'emphase  de  la  croissance  inouïe  du  Canada,  en  population 
et  en  richesses.  Ils  le  représentent  comme  une  nation  puissante  et  redou- 
table, tenue  en  honneur  de  voler  au  secours  de  la  "pauvre"  Angleterre 
chancelante.  Sans  contester  les  progrès  accomplis  depuis  un  demi- 
siècle,  n'est-il  pas  rigoureusement  exact  d'affirmer  que  l'infériorité  re- 

(1)  "Sesgional   Papers",  1862,  No  17,  4ème  partie. 

(2)  Pièce  justificative  21. 


—  22  — 

lative  du  Canada  vis-à-vis  de  la  Grande-Bretagne,  en  population,  en 
richesses  et  en  moyens  d'action  militaire,  est  plus  grande  encore  en 
1915  qu'en  1862?  A  l'un  de  nos  politiciens  vantards,  qui  parlait  avec 
force  hyperboles  de  la  croissance  mirobolante  du  Canada,  M.  SAMUEL, 
alors  membre  du  cabinet  britannique,  faisait  observer  tranquillement 
que,  depuis  cinquante  ans,  la  population  du  Royaume-Uni  s'est  accrue 
d'un  chiffre  supérieur  à  la  population  totale  actuelle  du  Canada.  La 
disproportion  relative  de  la  richesse  des  deux  pays  —  trésor  public  et 
fortunes  privées  —  est  encore  plus  considérable  aujourd'hui  qu'elle  ne 
l'était  alors. 

Quant  à  l'écrasante  supériorité  des  Etats-Unis,  à  l'impossibilité 
pour  le  Canada  actuel  de  défendre,  non  seulement  contre  les  Américains, 
mais  peut-être  à  brève  échéance  contre  le  Japon  ou  l'Allemagne,  une 
frontière  quatre  fois  plus  étendue  que  celle  de  1862  et  aussi  totalement 
dépourvue  de  moyens  de  défense,  nul  homme  doué  de  raison  n'osera 
contester  que  la  situation  est  plus  désavantageuse  encore  qu'en  1862. 

Tout  ce  qui  est  changé,  c'est  la  base  de  la  politique  adoptée  par  les 
gouvernants  canadiens  pour  résoudre  le  problème  de  la  défense  natio- 
nale. On  juge  aujourd'hui  que  la  meilleure  manière  de  défendre  le  Ca- 
nada, c'est  de  l'affaiblir  davantage  et  de  sacrifier  le  plus  d'hommes  et 
d'argent  possible  pour  soutenir,  à  mille  lieues  de  distance,  une  guerre  que 
le  Canada  n'a  "nullement  provoquée",  dans  laquelle  il  n'a  aucun  intérêt 
immédiat  et  dont  les  causes  et  le  règlement  futur  échappent  totalement 
à  l'action  de  son  gouvernement.  Les  hommes  de  1862  jugeaient  et  agis- 
saient autrement.  Fidèles  au  principe  posé  dès  1851,  ils  basèrent  toute 
leur  politique  sur  les  besoins  de  la  "défense  de  la  province",  ils  déci- 
dèrent de  recommander  au  parlement  de  porter  le  chiffre  de  la  milice 
active  à  50,000  hommes  et  celui  de  la  réserve  à  un  chiffre  égal.  Ceci 
entraînait  l'achat  de  100,000  fusils.  Sur  l'emploi  de  la  milice  en  temps 
de  guerre,  ils  suggérèrent,  il  est  vrai,  un  texte  beaucoup  plus  élastique 
que  celui  de  1855  (1);  mais  l'objet  restait  le  même:  la  défense  de  la 
province. 

Défaite  du  ministère  Cartier  Macdonald 

On  pourrait  croire  que  les  menaces  de  guerre  avec  les  Etats-Unis 
auraient  dû  faciliter  l'adoption  du  projet  de  loi  et  du  budget  de  la  dé- 
fense. Ce  fut  le  contraire  qui  arriva.  Les  Canadiens  de  cette  époque, 
anglais  comme  français,  n'avaient  pas  été  empoisonnés  par  le  virus 
impérialiste.  Ils  envisageaient  tout  autrement  que  les  politiciens  d'au- 
jourd'hui le  principe  des  relations  entre  la  métropole  et  la  colonie.  Outrés 
de  l'indifférence  que  l'Angleterre  manifestait  pour  le  sort  du  Canada, 
ils  rejetèrent  le  projet  et  renversèrent  le  cabinet  Cartier-Macdonald.  On 
trouvera  à  la  suite  de  cette  étude  de  copieux  extraits  des  débats  parle- 
mentaires (2).  J'ose  en  recommander  la  lecture  attentive.  On  y  pui- 
sera de  lumineux  enseignements  singulièrement  applicables  à  la  situa- 
tion actuelle.     Je  me  borne  ici  à  en  signaler  les  traits  les  plus  saillants. 

(1)  Pièce  justificative  22. 

(2)  Pièce  justificative  23. 


—  23  — 

Le  projet  fut  déposé  par  l'honorable  J.-A.  MACDONALD,  procureur 
général  du  Haut-Canada.  En  proposant  la  deuxième  lecture  du  bill,  il 
rappelle  le  contrat  intervenu  en  1854  entre  le  gouvernement  du  Royau- 
me-Uni et  celui  de  la  province.  Par  ce  traité,  "  le  gouvernement  impé- 
"  rial  s'est  solennellement  engagé  à  employer  toutes  les  forces  de  J'Em- 
"  pire  à  protéger  le  Canada  contre  toute  agression  de  l'extérieur."  Il  a 
abandonné  les  Ordnance  Lands  à  la  province  "  à  condition  que  nous 
"  pourvoyions  dans  une  certaine  mesure  à  la  défense  de  la  province." 
Il  rappelle  ensuite  la  correspondance  échangée  en  1854  entre  les  deux 
gouvernements  à  l'occasion  de  la  retraite  des  troupes  impériales  sta- 
tionnées au  Canada.    "  Le  gouvernement  impérial,  dit-il,  informa  la  Lé- 

"  gislature  et  le  peuple  du  Canada   qu'à  l'avenir  le  Canada 

"devra  attendre  de  sa  seule  énergie  le  maintien  de  l'ordre  intérieur  et 
"  la  résistance  aux  attaques  soudaines  ou  inattendues  de  bandes  de  ma- 
"  raudeurs  ou  de  flibustiers;  et  en  retour  de  l'accomplissement  de  ce 
"  devoir  par  la  province,  le  gouvernement  impérial  a  fort  libéralement 
"  abandonné  au  gouvernement  provincial  les  terres  mises  en  réserve 
"  pour  les  fins  de  la  défense  militaire." 

Le  projet  de  loi  actuel,  comme  la  loi  de  1855,  "  pourvoit  à  l'exécu- 
"  tion  de  l'engagement  pris  envers  le  gouvernement  impérial."  Cet  en- 
gagement se  borne  "  à  la  défense  de  notre  pays Nous  devons 

"  autant  que  possible  éviter  de  compliquer  l'étude  de  cette  mesure  par 

"  des  considérations  sur  ce  que  l'Angleterre  fera  pour  nous En  cas 

"  de  guerre  avec  les  Etats-Unis,  l'Angleterre  consentira  sans  aucun 
"  doute  à  dépenser  son  dernier  denier  et  son  dernier  homme  pour  notre 
"  défense.  C'est  son  devoir  d'en  agir  ainsi;  nous  recevrons  l'appui  de 
"  toutes  ses  forces;  cependant  nous  avons  le  devoir  évident  d'organiser 
"  une  armée  considérable  et  effective,  dont  l'objet  sera  de  combattre 
"  sur  notre  propre  territoire,  pour  nos  propres  possessions,  nos  propres 
"  privilèges  et  nos  propres  libertés." 

C'est  la  déclaration  la  plus  nettement  nationaliste  qui  ait  été  faite, 
avant  ou   depuis  l'établissement   de  la   Confédération. 

L'honorable  Thomas  LORANGER,  ancien  secrétaire  provincial  dans 
le  ministère  Macdonald-Cartier,  fut  l'un  des  premiers  conservateurs  qui 
se  prononcèrent  contre  le  projet  de  loi.  Le  principal  motif  de  son  oppo- 
sition, c'est  que  le  Canada  ne  possède  aucune  responsabilité  souveraine. 
"  Il  est  parfaitement  compris,  dit-il,  que  le  Canada  laissé  à  lui-même  ne 
"  ferait  pas  la  guerre  ou  ne  serait  pas  entraîné  dans  la  guerre.  Si  le  pays 
"  entre  en  conflit  avec  une  puissance  étrangère,  ce  sera  la  conséquence 
"  des  querelles  de  l'Angleterre  avec  cette  Puissance." 

M.  GALT  appuie  la  mesure.  Il  n'y  met  pas  d'enthousiasme.  Il  s'op- 
pose à  ce  que  le  gouvernement  paye  le  coût  des  armes  à  feu  :  "  la  dé- 
"  pense  qu'entraînera  l'achat  de  100,000  fusils  est  trop  forte  pour  la 
"  province  et  doit  retomber  à  la  charge  du  gouvernement  impérial. 
"  Ceci  n'est  que  raisonnable.  Si  la  sécurité  du  Canada  est  mise  en  dan- 
"  ger  à  cause  d'un  conflit  avec  les  Etats-Unis,  ce  sera  la  conséquence  de 

"  la  politique  impériale  et  non  celle  de  la  politique  coloniale Si  le 

"  territoire  canadien  est  transformé  en  champ  de  bataille,  ce  sera  la 
"  conséquence  de  la  politique  impériale; Formant  partie  de  l'Em- 


—  24  — 

"  pire,  nous  devons  être  prêts  à  partager  ses  dangers  autant  que  sa  pros- 
"  périté.  Si  la  mère-patrie  était  attaquée,  ce  serait  notre  devoir  et  notre 
"  volonté  de  ne  pas  rester  les  bras  croisés.  D'autre  part,  nous  avons  Je 
"  droit  d'attendre  de  Ja  mère-patrie,  à  l'heure  du  danger,  l'appui  et  le 
"  secours  qui  nous  sont  dûs  et  ne  nous  ont  jamais  fait  défaut." 

iM.  ROSE,  tout  en  appuyant  la  mesure,  considère  que  la  politique  mi- 
nistérieLle  pose  tout  le  problème  des  relations  de  la  métropole  et  de  la 
colonie.  Il  fait  un  bref  historique  des  dépêches  échangées  entre  les 
deux  gouvernements.  11  signale  le  mouvement  d'opinion  favorable,  en 
Angleterre,  à  l'abandon  des  colonies.  Il  ne  croit  pas  au  succès  définitif 
de  cette  opinion.  Il  indique  les  dangers  qui  résultent  de  la  situation 
particulière  du  Canada  et  les  sacrifices  considérables  que  Ja  province 
a  déjà  faits  pour  aider  la  mère-patrie  à  le  défendre.  "Le  Canada,  dit-il, 
"  a  protégé  ses  pêcheries;  et  en  pourvoyant  aux  moyens  d'assurer  sa  paix 
"  intérieure  et  la  sécurité  de  ses  propres  frontières,  il  a  fidèlement  ac- 
'  compli  sa  part  du  traité  conclu  avec  la  mère-patrie." 

M.  LANGEVIN,  futur  successeur  de  Cartier,  vient  à  Ja  rescousse  du 
ministère.  "  Si  le  Canada,  dit-il,  devient  un  pays  indépendant  —  et 
"  tout  indique  que  telle  est  sa  destinée  —  il  est  nécessaire  que,  même 
"  sans  tenir  compte  des  menaces  de  l'heure  actuelle,  nous  nous  prépa- 
•'  rions  graduellement  à  faire  face  aux  exigences  qui  se  présenteront 
"  alors." 

C'est  la  répétition  de  l'argument  qu'invoquaient,  en  1855,  M.  Ran- 
kin  et  'M.  Loranger. 

Rien  n'y  fit.  Le  ministère  fut  défait  et  le  parti  libéral  appelé  au 
pouvoir  sous  Ja  direction  de  MM.  John  SandfieJd  McDonald  et  Victor 
Sicotte. 

Les  ultraJoyalistes  poussèrent  des  hurlements  de  dépit.  Ils  voyaient 
dans  l'échec  du  projet  de  loi  et  du  budget  de  la  défense  le  prodrome 
de  la  chute  de  J'Empire.  Telles  de  leurs  lamentations  rappellent  à  s'y 
méprendre  les  pronostics  lugubres  qui  ont  suivi  le  rejet  par  le  Sénat  de 
ia  contribution  de  $35,000,000  à  la  flotte  impériale,  proposée  par  le  mi- 
nistère Borden  en  1912.  Alors  comme  aujourd'hui,  les  autorités  impé- 
riales prirent  les  choses  plus  froidement  que  les  jingos  de  la  colonie. 
Le  gouverneur,  lord  MONCK,  communiqua  aux  autorités  impériales  le 
résultat  des  délibérations  de  Ja  Chambre.  Sa  dépêche,  en  date  du  10 
juin  1862,  contient  ce  passage  intéressant: 

"Je  ne  discute  pas  le  droit  du  parlement  provincial  d'agir  comme 
"  il  l'a  fait  et  de  pourvoir,  à  mon  avis,  avec  trop  de  parcimonie  à  la  dé- 
*'  fense  de  son  territoire.  Je  suis  même  prêt  à  reconnaître  que  les  évé- 
"  nements  prouveront  peut-être  qu'en  adoptant  cette  attitude,  les  repré- 
u  sentants  du  peuple  de  cette  province  ont  fait  preuve  d'un  jugement 
"  plu»  sûr  que  s'ils  avaient  adopté  une  autre  ligne  de  conduite."  (1) 

Ministère  McDonald-Sicotte 

Le  cabinet  McDonald-Sicotte  prit  le  pouvoir  le  24  mai  1862.  Le 
surlendemain,  M.  J.-A.  MACDONALD  pressa  les  représentants  du  minis- 

(1)  Pièce  Justificative  24. 


—  25  — 

tère  de  donner  à  la  Chambre  un  aperçu  du  programme  des  nouveaux 
ministres.  Il  en  profita  pour  définir  de  nouveau  l'attitude  de  son  parti 
et  la  base  des  mesures  de  défense  que  le  ministère  défait  avait  propo- 
sées: 

"Nous  voulions  que  le  Canada  aide  à  l'accomplissement  de  l'enga- 
"  gement  pris  par  la  nation  britannique  de  mettre  la  totalité  des  forces 
"  de  l'Empire  à  notre  disposition  en  cas  d'invasion  étrangère;  mais  que 
"  devons-nous  penser  d'hommes  qui  ne  veulent  pas  même  étudier  le 
"  principe  d'une  loi  dont  l'objet  est  de  les  mettre  en  mesure  de  combat- 
"  tre  pour  leur  propre  liberté,  leur  propre  territoire,  leur  propre  patrie? 

" C'est  maintenant  l'heure  de  l'organisation  [de  la  défense  de  la 

"piovince]  et  celui-là  sera  traître  au  meilleur  intérêt  du  pays  qui  refu- 
"  serait  de  démontrer  par  ses  arguments  et  par  son  vote,  et  par  tous  les 
"  moyens  à  sa  disposition,  la  nécessité  de  nous  armer  sans  délai  pour 
"défendre  notre  pays  et  nos  personnes." 

En  l'absence  des  ministres,  tenus  par  les  usages  britanniques  à  la 
réélection,  c'est  M.  Loranger  et  le  colonel  Rankin,  dont  l'opposition  au 
projet  de  loi  a  contribué  à  la  défaite  du  ministère  conservateur,  qui 
communiquent  à  la  Chambre  les  intentions  des  nouveaux  ministres:. 

M.  LORANGER  est  bref:  "Le  gouvernement,  déclare-t-il,  va  pren- 
"  dre,  sous  l'autorité  des  lois  existantes,  des  mesures  propres  à  assurer 

"Ja  défense  militaire  du  pays  Je  ne  puis  concevoir  qu'aucun 

"  désappointement  puisse  se  manifester  en  Angleterre,     puisque     cette 

"mesure   n'était  pas  exigée  par  l'Angleterre Ceux  qui   ont   voté 

"  contre  le  bill  ne  sont  pas  déloyaux;  ils  sont  aussi  Joyaux  que  leurs 
"  ancêtres;  mais  ils  veulent  une  loi  de  la  milice  en  harmonie  avec  la  vo- 
"  lonté  et  les  ressources  du  pays." 

Le  colonel  RANKIN,  vieil  officier  loyaliste  —  il  a  pris  une  part 
active  à  la  répression  de  l'insurrection  de  1837,  —  fait  précéder  sa  dé- 
claration ministérielle  d'une  charge  à  fond  de  train  contre  la  politique 
du  gouvernement  impérial: 

"  Nous  ne  pouvons  être  en  guerre  qu'à  cause  de  la  politique  impé- 
"  riale.  Nous  n'avons  pas  le  pouvoir  de  déclarer  la  guerre.  Aucun  co"- 
"  flit  armé  ne  peut  surgir  d'aucune  dispute  entre  Je  gouvernement  des 
"  Etats-Unis  et  le  gouvernement  de  la  province.  Par  contre,  nous  som- 
"  mes  exposés,  à  toute  heure,  à  voir  notre  pays  envahi  et  dévasté  d'une 
"  extrémité  à  l'autre  par  les  armées  de  nos  puissants  voisins,  en  consé- 
"  quence  de  quelque  cause  analogue  à  l'attaque  outrageante  contre  le 
"  Trent.  Si  la  guerre  avait  surgi  de  ce  malheureux  incident,  nous,  les 
"  Canadiens,  mettant  de  côté  toute  considération  égoïste,  poussés  par 
"  notre  attachement  généreux  à  ce  drapeau,  emblème  de  tant  de  souve- 
"  nirs  glorieux,  nous  aurions  pris  les  armes,  comme  un  seul  homme, 
"  pour  soutenir  la  cause  et  l'honneur  de  l'Angleterre.  Mais  après  la 
"  guerre,  quand  chaque  ville  et  chaque  vilJage  de  notre  pays  auraient 
"  été  réduits  en  cendres  et  rasés  jusqu'au  sol,  on  nous  aurait  remerciés 
"de  notre  loyauté;  puis  l'on  nous  aurait  permis  de  reconstruire  nos 
"  foyers  et  de  réparer  de  notre  mieux  les  brèches  faites  à  nos  fortunes 
"  dilapidées.  On  nous  aurait  laissé  Ja  consolation  de  penser  qu'après 
*  avoir  porté  tout  le  poids  d'une  guerre  qui  n'aurait  eu  rien  de  commun 


rr-26  — 

"  avec  nos  intérêts,  après  avoir  largement  versé  notre  sang  et  sacrifié 
"  nos  vies,  nous  aurions  gagné  le  droit  de  continuer  à  nous  appeler  bri- 
"  tanniques.  J'ai  la  prétention  de  ne  le  céder  à  personne  dans  mon  atta- 
"  chement  aux  institutions  britanniques  et  ma  réelle  loyauté  à  la  Cou- 
"  ronne;  mais  la  loyauté  est  une  chose  et  la  servilité  une  autre.  Malheu- 
"  reusement,  dans  ce  pays,  on  confond  souvent  la  seconde  qualité  avec 
"  la  première." 

Que  dirait-il  du  dévergondage  de  servilisme  qui  inonde  le  pays  de- 
puis quinze  ans,  depuis  un  an  surtout? 

Cet  homme  de  bon  sens  rappelle  les  jours  sombres  de  1837.  Il  a 
lui-même  reçu  des  autorités  britanniques  l'ordre  de  dévaster  les  cam- 
pagnes canadiennes  et  de  châtier  sans  distinction  innocents  et  coupa- 
bles. A  quelques  années  de  là,  il  a  vu  avec  stupeur  les  mêmes  autorités 
approuver  et  sanctionner  une  loi  qui  indemnisait  les  coupables  comme 
les  innocents  des  pertes  qu'ils  avaient  subies.  "  L'expérience  du  passé, 
**  ajoute-t-il,  devrait  nous  servir  de  leçon  pour  l'avenir.  Nous  ne  de- 
"  vrions  jamais  oublier  que  comme  Canadiens  et  comme  colo- 
"  niaux,  nous  ne  pouvons  être  entraînés  dans  aucune  guerre 
"  avec  aucune  puissance  étrangère.  Ce  ne  peut  être  que  comme  sujets 
"  britanniques  et  pour  la  défense  des  droits  britanniques.  Et  si  ja- 
"  mais  une  nation  ennemie  envahit  notre  territoire  pour  des  causes 
"  qui  échappent  aux  autorités  de  la  province,  nous  avons  le  droit  d'être 
M  protégés  comme  toute  partie  de  l'Angleterre  elle-même.  Si  là  n'est  pas 
**  la  condition  du  lien  qui  nous  unit  à  la  mère-patrie,  je  déclare  que  le 
"  plus  tôt  ce  lien  sera  rompu,  le  mieux  ce  sera  pour  tout  le  monde." 

Il  lit  ensuite  à  la  Chambre  et  fait  consigner  dans  le  compte  rendu 
des  débats  une  dépêche,  en  date  du  3  mai  1841,  de  lord  John  RUSSELL, 
alors  ministre  des  Colonies  dans  le  cabinet  Melbourne,  adressée  à  lord 
Sydenham,  premier  gouverneur  des  Canadas-Unis. 

Cette  dépêche  indique  que  la  politique  formulée  dix  ans  plus  tard 
par  lord  Grey  sous  la  direction  de  lord  John  Russell,  devenu  premier 
ministre,  avait  déjà  commencé  à  prendre  corps  (1). 

Le  colonel  RANKIN  ajoute:  "Parler  de  mettre  le  Canada  en  état 
"  de  défense  contre  la  puissance  américaine  est  aussi  absurde  que  de 

"demander  à  la  souris  de  défier  l'éléphant Les     Etats-Unis 

"n'entretiennent  aucune  animosité  contre  nous  comme  Canadiens;  s'ils 
"  éprouvent  quelque  sentiment  de  cette  nature,  ce  n'est  pas  contre  nous- 

"  mêmes,  mais  contre  le  lien  qui  nous  unit  à  la  Grande-Bretagne 

"  Néanmoins,  nous  avons  des  devoirs  et  des  responsabilités  et  nous  de- 
"  vons  y  faire  face  dans  un    esprit   de    véritable   loyauté    et    patriotis- 

"  me Je  suis  autorisé  par  le  ministère  à  déclarer  qu'une  légis- 

"  lation  sera  présentée  afin  de  réorganiser  là  milice  d'une  manière  plus 

"efficace  et  plus  pratique  que  la  loi  actuelle  ne  le  permet Tout 

"  en  soutenant  que  nous  n'avons  rien  à  craindre  du  gouvernement  des 
"  Etats-Unis,  je  reconnais,  néanmoins,  que  nous  pouvons  être  exposés, 
"  dans  un  avenir  prochain,  à  l'attaque  de  bandes  de  maraudeurs  en  ré- 
"  volte  contre  les  lois  de  leur  pays  et  contre  celles  de  toutes  les  nations." 

(1)   Pièce  justificative     6. 


—  27  — 

—  C'était  la  prévision  des  incursions  féniennes.  —  "  C'est  notre  devoir 
"  manifeste,  comme  Canadiens,  de  nous  prémunir  contre  ce  danger. 
"'  C'est  notre  devoir  indiscutable  de  maintenir  une  force  armée  dont 
"  l'objet  sera  non  seulement  de  maintenir  l'autorité  civile  sur  notre 
"  propre  territoire  mais  de  résister  à  tonte  attaque  injuste,  d'où  qu'elle 
"  vienne." 

La  neutralité  du  Canada 

L'un  des  nouveaux  ministres  était  Thomas  d'Arcy  McGEE.  Comme 
tous  ses  collègues,  il  dut  faire  renouveler  son  mandat  parlementaire. 
Dans  son  manifeste,  il  traita,  avec  l'ampleur  de  vues  qui  le  caracté- 
risait, le  problème  des  relations  impériales.  Il  proclama  hardiment  la 
doctrine  de  la  neutralité  du  Canada. 

"  Je  suis  fermement  convaincu,  disait-il,  que  le  lien  qui  nous  rat- 
"  tache  à  la  mère-patrie  doit  nous  rester  cher  et  que  ce  sentiment  ne 
"  doit  céder  le  pas  qu'à  l'amour  de  nos  propres  institutions.  Après 
*  notre  devoir  envers  l'Angleterre  vient  celui  de  cultiver  notre  entente 
"  cordiale  avec  les  Etats-Unis."  —  Ces  paroles  étaient  prononcées  au 
moment  où  l'Angleterre  et  les  Etats-Unis  étaient  encore  sur  le  point  d'en 
venir  aux  prises.  —  "  M'inspirant  de  ces  maximes  comme  de  celles  qui 
"  doivent  nous  guider  d'un  côté  comme  de  l'autre,  je  persiste  à  croire 
"qu'il  faut  faire  attribuer  au  Canada  un  status  international  qui  le  pré- 
"  serve  mieux  que  toute  force  armée  et  qui  mette  son  territoire  à  l'abri 
"  de  guerres  sanglantes,  résultant  de  querelles  qu'elle  ne  peut  ni  provo- 

"  quer  ni  éviter un  arrangement  analogue  à  celui  qui  a  établi  la 

"  neutralité  de  la  Grèce  en  1831  et  la  neutralité  de  la  Belgique  en  1839 
"  (acclamations).  Avec  un  arrangement  de  cette  nature,  notre  milice 
"  suffirait  amplement  à  la  défense  intérieure,  et  la  Grande-Bretagne  se- 
"  rait  honorablement  déchargée  des  ennuis  et  de  la  dépense  que  lui 
"  cause  l'entretien  de  ses  garnisons  au  Canada." 

Cette  audacieuse  déclaration  de  neutralité  ne  scandalisa  personne. 
Les  électeurs  de  Montréal-Ouest  l'acclamèrent;  le  gouverneur-général 
accepta  comme  l'un  de  ses  conseillers  le  rebelle  qui  l'avait  prononcée  (1)  ; 
et  quatre  ans  plus  tard,  Macdonald  et  Cartier  tendaient  la  main  à  d'Arcy 
McGee  qui  devenait  comme  eux  l'un  des  pères  de  la  Confédération  ca- 
nadienne. 

Les  Canadiens  de  cette  époque,  on  le  voit,  avaient  une  conception 
nette  et  fière  de  leurs  droits  et  de  leurs  devoirs  nationaux.  Ils 
exerçaient  sans  contrainte  et  sans  hypocrisie  toutes  leurs  libertés  de 
sujets  britanniques  et  de  citoyens  du  Canada.  Us  n'hésitaient  nullement 
à  parler  de  neutralité,  d'indépendance  ou  d'annexion.  Et  personne,  en 
Angleterre,  ne  songeait  à  les  taxer  de  trahison  ou  d'incivisme.  Seule, 
une  petite  bande  d'ultra-loyalistes  coloniaux  tenait  le  langage  insensé 
et  servile  qui  est  devenu  de  nos  jours  le  leit-motiv  de  tous  nos  politi- 
ciens et  de  la  plupart  de  nos  journalistes. 

Sur  l'obligation  de  la  Grande-Bretagne  de  soutenir  seule  le  fardeau 
de  la  défense  générale  de  l'Empire,  tous  —  John-A.  Macdonald  et  Do- 

(1)  Ce  discours  parut  si  important  qu'on  jugea  à  propos  d'en  reproduire  le  compte- 
rendu  à  la  suite  du  procès  verbal  des  débats  parlementaires  de  1862.  Pièce  justifi- 
cative 23. 


—  28  — 

rion,  Sandfield  McDonald  et  Cartier,  Galt  et  Langevin  —  étaient  d'ac- 
cord. Ils  ne  différaient  que  sur  le  degré  de  responsabilité  que  la  colo- 
nie devait  prendre  dans  l'organisation  de  sa  propre  défense.  Celui  qui 
Oût  alors  prétendu  que  le  Canada,  privé  de  toute  autorité  sur  la  politique 
impériale,  doit  participer  activement  aux  guerres  de  l'Angleterre  en 
dehors  du  territoire  canadien,  eût  été  à  juste  titre  tenu  pour  mauvais 
patriote  et  conspué  comme  ennemi  de  son  pays. 

Correspondance  de  1862  —  Fière  attitude  des 
ministres  canadiens 

Avant  de  faire  proroger  la  session  qui  avait  vu  la  chute  du  cabinet 
conservateur,  le  nouveau  ministère  fit  voter  quelques  amendements  à 
la  loi  -de  la  Milice. 

Durant  les  vacances  parlementaires,  il  s'échangea  entre  les  auto- 
rités impériales  et  le  gouvernement  canadien  une  correspondance  qu'on 
trouvera  tout  entière  reproduite  à  la  suite  de  cette  étude  (1).  Ces  pièces 
méritent  une  étude  attentive.  Elles  offrent  un  intérêt  tout  actuel.  Elles 
jettent  un  jour  lumineux  et  décisif  sur  la  nature  et  la  portée  des  droits 
et  des  obligations  réciproques  de  la  métropole  et  de  la  colonie. 

Le  21  août  1862,  le  duc  de  NEWCASTLE  communique  à  lord  Monck 
l'impression  produite  en  Angleterre  par  le  rejet  du  projet  de  loi  de  la 
milice;  et  il  suggère  les  mesures  à  prendre  pour  tirer  le  meilleur  parti 
de  Ja  situation  et  assurer  la  défense  de  la  province. 

Il  ne  cache  pas  son  désappointement  de  l'échec  subi  par  le  cabinet 
Cartier-Macdonald.  "Il  est  indéniable  que  le  rejet  du  bill  a  produit 
une  impression  désavantageuse  sur  l'esprit  du  peuple  anglais." 

"  J'ai  confiance,  ajoute-t-il,  que  l'esprit  général  de  ces  délibéra- 
"  tions"  —  au  parlement  britannique  sur  le  rejet  du  projet  de  loi  de  la 
milice  canadienne  —  "  ne  donnera  pas  lieu  à  une  fausse  interprétation. 
"Je  pense  avec  une  égale  confiance  que  l'on  ne  commettra  pas  l'erreur 
"  de  voir  dans  la  présente  dépêche  la  moindre  trace  de  méfiance  à  l'en- 
"  droit  des  Canadiens  ni  une  modification  des  vues  Que  le  gouvernement 
"  de  Sa  Majesté  a  fréquemment  exprimées  sur  les  relations  qui  doivent 

"exister  entre  l'Angleterre  et  la  colonie Le  gouvernement  de  Sa 

"  Majesté  ne  conclut  pas  du  rejet  de  cette  mesure  que  le  gouvernement 
"  ou  le  peuple  du  Canada  répugnent  à  faire  le  nécessaire  pour  assurer 
"  leur  propre  défense;  mais  il  regrette  qu'en  ce  moment  ils  se  soient 
"  exposés  à  une  fausse  interprétation  de  leurs  motifs  et  de  leurs  inten- 
"  tions,  non  seulement  en  Angleterre,  mais  aux  Etats-Unis. 

"  Le  gouvernement  de  Sa  Majesté  n'a  ni  le  droit  ni  Je  désir  d'inter- 
"  venir  dans  la  politique  des  partis  au  Canada;  et  il  n'exprimerait  au- 
"  cun  souci  du  récent  changement  de  ministère,  si  ce  changement  n'était 
"  pas  lié  à  un  événement  qui  semble  suggérer  des  doutes  sur  le  patrio- 
"  tisme  du  peuple  canadien." 

Il  signale  le  danger  toujours  possible,  quoique  improbable,  d'une 
attaque  des  Etats-Unis;  et  il  ajoute: 

(1)     Pièces  justificatives  24   à  28. 


—  29  — 

"De  plus,  l'importance  croissante  de  la  colonie  et  son  attachement 
"  à  ses  libres  institutions  augmentent  chaque  jour  pour  elle  la  nécessité 
"de  posséder  Jes  moyens  efficaces  de  défense  sans  lesquels  la  liberté 
"d'aucune  institution  n'est  assurée....  C'est  l'opinion  des  meilleures 
"  autorités  militaires  qu'aucun  corps  de  troupes  que  l'Angleterre  pour- 
"  rait  envoyer  ne  serait  en  état,  sans  l'aide  efficace  des  Canadiens,  d'as- 
"  surer  la  sécurité  du  Canada.  Non  seulement  est-il  impossible  d'en- 
voyer un  nombre  suffisant  de  troupes;  mais  fût-il  possible  de  quadru- 
"  pler  le  nombre  de  celles  qui  se  trouvent  aujourd'hui  dans  les  posses- 
"  sions  britanniques  de  l'Amérique  du  Nord,  elles  ne  suffiraient  pas  à 
"  couvrir  toute  la  frontière.  Un  pays  de  cette  nature  doit  trouver  son 
"principal  appui  dans  sa  propre  population. . . 

"  Ce  n'est  donc  pas  la  mauvaise  vo'lonté  du  gouvernement  de  Sa 
"  Majesté  ni  son  impuissance  à  fournir  un  nombre  suffisant  de  troupes, 
"dont  je  veux  vous  persuader;  mais  l'inutilité  de  ces  troupes,  si  elles 
"  ne  sont  pas  appuyées  par  une  force  adéquate  de  milice." 

Nous  retrouverons  cette  note  dans  le  rapport  du  colonel  Jervois,  en 
1865  (1). 

Ces  déclarations  remarquables  par  leur  nette  franchise  s'imposent 
à  la  réflexion  de  ceux  qui  prétendent  sans  cesse  que  la  protection  de 
l'Angleterre  a  toujours  assuré  et  assure  encore  la  sécurité  du  Canada. 
La  situation  n'a  pas  changé  depuis  un  demi-siècle;  ou  plutôt  tout  indi- 
que que  l'Angleterre  serait  plus  impuissante  aujourd'hui  qu'en  1862  à 
protéger  le  Canada  contre  les  Etats-Unis. 

Le  ministre  entre  ensuite  dans  le  détail  des  mesures  qu'il  soumet  à 
l'étude  du  gouvernement  canadien  pour  renforcer  les  forces  de  défense 
de  la  colonie.  Il  suggère  la  coopération  des  diverses  provinces  —  Ca- 
nada, Nouveau-Brunswick  et  Nouvelle-Ecosse  —  afin  de  donner  à  ces 
mesures  une  cohésion  efficace.  Retenons  cette  pensée:  ce  fut  l'un  des 
motifs  principaux  qui  poussèrent  les  hommes  d'Etat  anglais  à  favoriser 
la  fédération  des  provinces.    Nous  en  retrouverons  la  preuve  plus  loin. 

Mais  dans  l'ordre  des  principes  constitutionnels,  le  passage  le  plus 
original  de  cette  dépêche  est  celui  où  le  ministre  des  Colonies  sug- 
gère au  gouvernement  canadien  de  soustraire  le  budget  de  la  défense 
aux  fluctuations  des  majorités  parlementaires: 

"  Quelles  que  soient  les  autres  mesures  qui  pourront  être  prises 
"pour  améliorer  l'organisation  de  la  milice,  il  paraît  d'importance 
"  essentielle  au  gouvernement  de  Sa  Majesté  que  la  direction  de  cette 
"  milice  et  l'appropriation  des  deniers  destinés  à  son  entretien  soient 
"  soustraites  à  l'action  perturbatrice  des  luttes  politiques  ordinaires.  A 
"  moins  que  cela  ne  soit  fait,  il  ne  peut  y  avoir  aucune  assurance  que, 
"dans  le  choix  des  officiers  et  dans  d'autres  matières  d'un  caractère 
"  purement  militaire,  l'on  n'ait  d'autre  objet  que  l'efficacité  de  la  milice. 
"  Si  ma  démarche  ne  devait  pas  être  considérée  comme  une  ingérence 
"  abusive  dans  les  privilèges  des  représentants  du  peuple,  j'inclinerais 
"  à  suggérer  que  le  budget  de  la  milice,  ou  du  moins  une  proportion  dé- 
"  terminée  de  ce  budget,  fût  défrayée  à  même  les  fonds  consolidés  du 
"  Canada  ou  votés  pour  une  période  de  trois  ou  cinq  années." 

(1)  Pièce  justificative  31. 


—  30  — 

En  dépit  do  la  formule  courtoise  et  prudente,  cette  suggestion  fit 
bondir  les  ministres  canadiens.  Néanmoins  ils  prirent  tout  Je  temps 
nécessaire  pour  répondre  au  ministre  des  Colonies.  Us  ne  le  firent  que 
deux  mois  plus  tard,  le  28  octobre  1862.  Afin  de  donner  un  caractère 
plus  solennel  à  leur  protestation,  ils  en  firent  l'objet  d'un  RAPPORT 
officiel  du  CONSEIL  EXECUTIF.  Dans  ce  document  d'une  haute  im- 
portance, ils  discutent  point  par  point  chacune  des  mesures  suggérées 
par  le  duc  de  Newcastle.  Us  expliquent  d'abord  les  causes  et  des  motifs 
qui  ont  entraîné  le  rejet  du  projet  de  loi  proposé  par  leurs  prédéces- 
seurs: 

**  Le  rejet  de  cette  mesure  par  la  majorité  de  l'Assemblée  législative 
"  n'a  pas  été  la  résultante  de  combinaisons  de  partis,  mais  de  la  con- 
"  viction  bien  arrêtée  que  le  principe  de  la  loi  ne  répondait  pas  aux  be- 
"  soins  du  moment,  que  ses  dispositifs  principaux  étaient  nuisibles  à  la 
?  province  et  que  Jes  ressources  financières  applicables  aux  fins  mili- 
**  taires  ne  suffiraient  pas  à  couvrir  la  dépense  qu'aurait  entraînée  l'ap- 
"plication  de  la  loi." 

Us  donnent  ensuite  de  longues  et  précises  explications  sur  les  me- 
sures qu'ils  ont  adoptées  pour  renforcer  la  milice  et  organiser  Ja  dé- 
fense du  territoire;    et  ils  ajoutent: 

"  Les  conseillers  de  Votre  Excellence  "  —  ils  s'adressent  naturelle- 
ment au  gouverneur,  leur  intermédiaire  constitutionnel  auprès  du  gou- 
vernement impérial  —  "  se  sont  donc  efforcés  d'adopter  la  politique 
"  qu'ils  jugent  la  plus  conforme  aux  conditions  de  la  province  et  aux 
"  moeurs  de  ses  habitants.  C'est  en  toute  confiance  qu'ils  présentent  le 
"  résultat  de  leurs  efforts  et  les  mesures  qu'ils  sont  prêts  à  mettre  à  exé- 
"  cution  afin  de  prouver  leur  détermination  de  remplir  leur  devoir  en 
"  tout  ce  qui  concerne  la  défense  de  la  province." 

Le  duc  avait  suggéré  d'enrôler  et  d'entraîner  une  force  de  50,000 
hommes.  Cette  proposition,  répondent  les  ministres  canadiens,  n'est 
pas  nouvelle.  C'est  précisément  le  projet  que  leurs  prédécesseurs 
avaient  formé  et  que  la  Législature  a  rejeté.  "  Les  conseillers  de  Votre 
"  Excellence  ne  peuvent  lui  cacher  que  dans  leur  opinion  la  province 
"  est  opposée  au  maintien  d'une  force  armée  qui  perturberait  gravement 
"  l'industrie  et  entamerait  les  ressources  de  la  province  dans  une  mesure 
"  qui  ne  serait  justifiable  qu'en  temps  de  danger  imminent  ou  de  guerre 
"  déclarée. 

"  Le  peuple  canadien  ne  faisant  rien  pour  amener  une  rupture  avec 
"  les  Etats-Unis  et  n'ayant  aucune  connaissance  de  l'intention  que  le 
"  gouvernement  de  Sa  Majesté  peut  avoir  de  poursuivre  une  politique 
"  d'où  résulterait  une  calamité  si  effroyable,  refuse  de  s'imposer  des  far- 
"  deaux  extraordinaires.  Les  Canadiens  considèrent  que  si  la  guerre 
"  éclate,  aucune  de  leurs  actions  n'en  sera  la  cause;  ils  n'inclinent  nul- 
"  lement  à  faire  aucune  démarche  qui  semblerait  prévoir  et  peut-être 
"  provoquer  un  état  de  choses  qui  serait  désastreux  pour  chacun  des  in- 
"  térêts  de  la  province.  C'est  en  se  plaçant  sur  ce  terrain  que  les  repré- 
''  sentants  du  peuple  canadien,  réunis  en  parlement,  ont  rejeté  la  propo- 
"  sition  d'organiser  une  force  de  50,000  hommes  ou  même  d'engager  la 
"province  à  fournir  une  force  beaucoup  moins  considérable " 


—  31  — 

"  Les  conseillers  de  Votre  Excellence  croient  qu'aucun  ministère 
*  qui  tenterait  de  mettre  à  exécution  le  projet  suggéré  par  Sa  Grâce  [le 
*duc  de  Newcastle]  ne  pourrait  continuer  d'exister." 

Ils  ne  se  bornent  pas  à  invoquer  le  principe  constitutionnel  posé  par 
les  autorités  impériales  elles-mêmes  —  l'irresponsabilité  de  la  colonie 
dans  les  questions  de  paix  et  de  guerre,  —  ni  à  se  dérober  derrière  les 
répugnances  du  peuple;  ils  objectent  avec  une  égale  force  les  nombreu- 
ses et  lourdes  exigences  économiques  de  la  province  et  la  nécessité  d'y 
pourvoir  à  J'aide  de  capitaux  étrangers. 

"  Ils  maintiennent  qu'ils  conserveront  la  confiance  des  capitalistes 
"  européens  en  proportionnant  avec  prudence  les  dépenses  de  la  pro- 
"  vince  à  ses  revenus,  plutôt  qu'en  se  lançant  dans  des  entreprises  ha- 
"  sardeuses   (schemes),  quelque  louables  qu'elles  soient  en  elles-mêmes, 

"qui  dépassent  les  ressources  possibles  du  peuple  canadien Us 

"  persistent  à  croire  qu'ils  sont  et  doivent  rester  les  meilleurs  juges  de 
"  l'effort  possible  du  crédit  de  la  province.  Ils  sont  prêts,  à  certaines 
"  conditions,  à  charger  ce  crédit  des  dettes  qu'entraînera  la  construc- 
"  tion  du  chemin  de  fer  Intercolonial  "  —  entreprise  alors  jugée  en  An- 
gleterre comme  au  Canada  d'intérêt  impérial;  —  "mais  ils  ne  sont  pas 
"  prêts  à  se  lancer  dans  des  dépenses  extravagantes  pour  établir  un 
"  régime  militaire  qui  répugne  au  peuple  canadien,  qui  dépasse,  hors  de 
"  toute  proportion,  les  ressources  du  Canada  et  que  n'exige  aucune  des 
"  circonstances  jusqu'ici  connues  au  Canada." 

Autonomie   des  Parlements   coloniaux 

Mais  celle  des  suggestions  du  duc  de  Newcastle  qui  suscite  la  pro- 
testation la  plus  énergique  des  ministres  canadiens  et  leur  affirmation 
péremptoire  des  droits  et  des  privilèges  constitutionnels  de  la  Législa- 
ture, c'est  celle  qui  a  trait  au  budget  de  la  défense. 

"  Sa  Grâce  est  évidemment  persuadée  que  cette  proposition  revêt 
"  l'aspect  d'une  ingérence  dans  les  privilèges  des  représentants  du  peu- 
"  pie;  et  il  est  certain  que  toute  mesure  susceptible  d'une  telle  interpré- 
"  tation  ne  sera  jamais  et  ne  devrait  jamais  être  même  examinée  (enter- 
"  tained)  par  un  peuple  qui  a  hérité  des  libertés  garanties  par  la  cons- 
"  titution  britannique.  Le  parlement  impérial  se  réserve  avec  un  soin 
"  jaloux  le  choix  des  moyens  propres  à  maintenir  les  forces  militaires 
"et  navales  de  l'Empire.  Il  vote  son  budget  chaque  année;  et  le  plus 
"  puissant  des  ministres  n'a  encore  osé  suggérer  à  la  Chambre  des 
"Communes  d'abandonner  pour  cinq  ans  son  autorité  et  son  contrôle. 
"Si  'l'action  perturbatrice  des  luttes  politiques  ordinaires'  est  une  rai- 
"  son  suffisante  pour  enlever  au  parlement  la  direction  ultime  des  pré- 
"  paratifs  militaires,  cette  raison  est,  à  tous  les  points  de  vue,  aussi  vala- 
"  ble  en  Angleterre  qu'au  Canada.  Ce  que  la  Chambre  des  Communes 
"  refuserait  de  considérer  en  toute  circonstance  même  périlleuse,  il 
"  n'est  pas  probable  que  la  Législature  du  Canada  s'y  prête  davantage. 
"Quels  que  soient  les  maux  inhérents  aux  institutions  représentatives, 
"le  peuple  d'une  province  britannique  ne  peut  oublier  qu'ils  sont  insi- 
"  gnifiants  si  on  les  compare  à  ceux  qui  sont  inséparables  du  pouvoir 
"  arbitraire.     Les  libertés  populaires  ne  sont  en  sûreté  que  lorsque  J'ac- 


—  32  — 

"  tion  du  peuple  contient  et  guide  la  politique  de  ceux  qui  sont  investis 
"  du  pouvoir  de  gouverner  le  pays.  Le  peuple  n'est  à  l'abri  du  despo- 
"  tisme  militaire,  exercé  par  un  gouvernement  corrompu,  que  lorsqu'il 
"  porte  en  ses  mains  le  pouvoir  de  contrôler  te  budget  nécessaire  au 
"  maintien  de  l'organisme  militaire." 

Ils  abordent  ensuite  la  seconde  proposition  du  ministre  des  Colo- 
nies: une  entente  commune  des  diverses  provinces  britanniques  de 
l'Amérique  du  Nord  dont  l'objet  serait  de  fortifier  et  de  coordonner 
leurs  ressources  militaires  et  leurs  moyens  de  défense. 

"  Les  détails  de  cette  union,  objectent-ils,  'émaneraient  du  secré- 
taire d'Etat':  son  fonctionnement  échapperait  entièrement  à  Pauto- 
"  rite  des  diverses  législatures  locales.  Les  conseillers  de  Votre  Excel- 
"  lence  n'hésitent  nullement  à  exprimer  l'opinion    qu'une    alliance    de 

"cette  nature  ne  saurait  être  même  considérée  à  l'heure  actuelle 

"  Il  ne  peut  y  avoir  d'union  intercoloniale  d'aucune  nature  tant  qu'il 
"  n'existera  pas  de  meilleures  voies  de  communication  entre  les  pro- 
"  vinces.  En  supposant  que  cette  union  se  consomme  plus  tard,  il  est 
"  également  certain  que  les  provinces  ne  contribueront  jamais  à  un  sys- 
"  tème  coûteux  de  défense  à  moins  qu'il  ne  soit  sujet  à  leur  propre  auto- 
"  rite.  Parlant  pour  le  Canada,  les  conseillers  de  Votre  Excellence  sont 
"  convaincus  que  cette  province  persistera  à  réclamer  le  droit  exclusif 
"  de  déterminer  la  dépense  des  deniers  publics. 

"  Les  conseillers  de  Votre  Excellence  abordent  maintenant  le  prin- 
cipe général  qui  sert  de  base  à  l'argumentation  de  Sa  Grâce:  le  droit 
"  au  self-government  -emtraîne  l'obligation  corrélative  de  pourvoir  à  la 
"défense  du  territoire.  Dans  l'abstrait,  cette  proposition  est  indiscu- 
table; mais  elle  n'est  indiscutable  que  pour  les  gouvernements  des 
"  Etats  souverains.  On  ne  saurait  dire  qu'elle  s'applique  an  même  degré 
"  entre  une  colonie  et  sa  métropole.  Les  colonies  britanniques  sont  for- 
"  cées  de  subir  toutes  les  conséquences  des  conflits  qui  résultent  de  la 
"  politique  poursuivie  par  le  gouvernement  de  Sa  Majesté  dans  l'intérêt 
"  général  de  l'Empire.  Il  ne  suffit  pas  qu'une  colonie,  pourvue  du 
"  self-government,  veille  à  la  préservation  de  la  paix  et  de  l'ordre  inté- 
"  rieurs.  Il  ne  suffit  pas  qu'une  colonie  soit  forcée  de  subir  toutes  les 
"  conséquences  d'une  ligne  d'action  dont  le  point  de  départ  échappe 
"  aux  délibérations  de  ses  propres  législateurs  et  dont  ils  sont  totale- 
"  ment  impuissants  à  déterminer  la  direction  et  la  fin.  On  prétend  que 
'  le  lien  colonial  entraîne  une  responsabilité  additionnelle.  La  colonie 
"  sera  non  seulement  le  théâtre  d'hostilités  désastreuses  :  elle  devra 
"  fournir  sa  quotc  part  des  forces  impériales  et  sa  contribution  des  dé- 
"  penses  nécessaires  à  leur  entretien." 

Cette  prétention  nouvelle,  les  ministres  canadiens  la  combattent 
avec  énergie.  Des  archives  du  gouvernement  impérial,  ils  tirent  la 
preuve  que  la  situation  du  Canada  est  unique  dans  l'Empire.  Aucun 
effort,  aucun  sacrifice,  que  les  Canadiens  pourraient  faire  ne  suffiraient 
à  les  protéger  contre  une  agression  de  leurs  puissants  voisins.  "  Jus- 
"  qu'ici,  ils  ont,  dans  une  certaine  mesure,  trouvé  leur  sécurité  dans  le 
"fait  qu'ils  ne  peuvent  concevoir  aucune  circonstance  où  ils  seront  eux- 
"  mêmes  les  provocateurs  d'une  guerre  avec  les  Etats-Unis.     Si  le  Ca- 


—  33  — 

"  nada  devenait  cependant  le  théâtre  d'une  guerre  résultant  de  la  poli- 
44  tique  impériale,  les  Canadiens,  tout  en  unissant  leurs  efforts  pour  dé- 
"  fendre  leur  territoire,  n'en  seraient  pas  moins  obligés  de  compter 
"principalement  sur  les  ressources  de  l'Empire  pour  assurer  leur  pro- 
**  tection;  et  c'est  leur  opinion  qu'en  ce  cas,  ils  auraient  le  droit  de  comp- 
"  ter  sur  toutes  les  forces  de  l'Empire  pour  les  aider  dans  leur  résis- 
44  tance.'' 

Us  rappellent  les  sacrifices  que  les  Canadiens  ont  faits  dans  le  passé, 
comme  'sujets  de  Sa  Majesté'.  Us  insistent  de  nouveau  sur  le  fait  qu'au- 
cune autre  partie  de  l'Empire  n'est  aussi  exposée  que  le  Canada  à  l'in- 
vasion étrangère: 

"  En  cas  de  guerre  avec  les  Etats-Unis,  aucune  combinaison  proba- 
"  ble  des  troupes  régulières  et  de  la  milice  ne  sauverait  notre  territoire 
"de  l'invasion;  aucune  victoire,  telle  que  la  confiance  la  plus  optimiste 
"puisse  l'espérer,  n'empêcherait  les  régions  les  plus  florissantes  de  la 
"  province  d'être  transformées  en  champs  de  bataille.  Notre  commerce 
"  et  notre  industrie  seraient  paralysés.  Nos  plus  riches  régions  agri- 
"  coles  seraient  dévastées;  nos  villes  et  nos  villages  détruits;  nos  foyers, 
"  heureux  en  temps  de  paix,  verraient  la  guerre  leur  apporter  la  misère; 
" —  et  tout  ceci  serait  le  résultat  d'événements  dont  la  cause  initiale  ne 
"  pourrait  en  aucune  manière  être  attribuée  au  Canada. 

"  Les  conseillers  de  Votre  Excellence  rappellent  ces  conditions 
"particulières  de  la  colonie  afin  de  démontrer  l'injustice  des  exigences 
"  basées  sur  ce  que  l'on  prétend  être  l'égoïsme  et  la  négligence  du  Cana- 
"  da.  Us  se  bornent  à  signaler  des  conséquences  qu'il  serait  criminel 
"  de  cacher  et  des  dangers  dont  il  serait  insensé  de  contester  l'exis- 
"  tence." 

Us  réitèrent  leur  détermination  de  poursuivre  la  ligne  de  conduite 
qu'ils  ont  adoptée;  et  ils  concluent  avec  la  même  franchise  et  la  même 
fermeté  : 

"  Leur  souci  est  de  faire  tout  ce  qui  doit  être  fait,  et  de  le  faire  de 
"  manière  à  mériter  l'approbation  de  la  province.  Us  ont  le  droit  d'exi- 
"  ger  que  leurs  efforts  soient  jugés  selon  le  tempérament  du  pays  et  à  la 
"lumière  des  faits  qui  les  ont  inspirés.  Us  ont  confiance  que  le  temps 
"  justifiera  victorieusement  la  sagacité  de  leurs  mesures  et  le  loyalisme 
"  du  peuple  canadien;  et  ils  seront  heureux  d'apprendre  que  ses  efforts 
"  reçoivent  l'approbation  du  gouvernement  de  Sa  Majesté.  Mais  que  cet 
"  espoir  se  réalise  ou  non,  il  leur  suffit  de  savoir  que  leurs  actes  sont 
"  conformes  aux  désirs  et  aux  intérêts  du  peuple  canadien.  C'est  le  peu- 
"  pie  du  Canada  qui  leur  a  confié  la  responsabilité  du  pouvoir  qu'ils 
"  détiennent  actuellement;  ils  sont  tenus  en  toute  circonstance  de  res- 
"  pecter  sa  volonté." 

Tel  est  le  langage  fier  et  digne  que  les  hommes  d'Etat  canadiens 
savaient  alors  faire  entendre  aux  maîtres  de  l'Empire.  Nous  verrons 
dans  un  instant  que  les  chefs  du  parti  conservateui ,  Macdonald,  Car- 
tier, Campbell,  ne  parlaient  pas  autrement  et  comprenaient  de  la  même 
manière  que  leurs  adversaires  leurs  responsabilités  de  chefs  d'Etat.  Les 
uns  et  les  autres  avaient  une  conception  nette  et  juste  des  droits  et  des 
obligations  réciproques  de  la  métropole  et  de  la  colonie. 


—  34  — 

Le  gouverneur  général,  lord  MONCK,  n'éprouva  aucun  scrupule  à 
transmettre  ce  langage  énergique  au  ministre  des  Colonies.  Tout  en  re- 
grettant, du  point  de  vue  des  intérêts  impériaux,  le  ralentissement  des 
préparatifs  de  guerre,  il  ne  pouvait  s'empêcher,  —  nous  l'avons  vu  par 
sa  dépêche  du  10  juin  1862,  —  de  juger  que  ses  nouveaux  ministres 
n'avaient  pas  tout  à  fait  tort.  Il  accompagne  leur  mémoire  du  28  octo- 
bre d'une  dépêche,  en  date  du  30,  dans  laquelle,  loin  de  blâmer  l'atti- 
tude et  le  langage  de  ses  ministres,  il  semble  plutôt  incliner  dans  leur 
sens: 

"  Je  n'entrerai  pas  ",  écrit-il  au  duc  de  Newcastle,  "  dans  la  discus- 
"  sion  de  théories  abstraites  sur  les  relations  qui  doivent  exister  entre 
"  l'Angleterre  et  ses  colonies  au  sujet  de  la  défense  coloniale.  Les  termes 
"mêmes  de  la  dépêche  de  Votre  Grâce  [du  21  août  1862]  Indiquent 
"  qu'elle  est  purement  suggestive  et  ne  prétend  nullement  faire  acte 
"  d'autorité  en  déterminant  la  proportion  des  contributions  respectives 
"  que  la  mère-patrie  et  la  colonie  doivent  faire  pour  cet  objet.  L'admis- 
"  sion  faite  par  le  gouvernement  de  la  colonie  que  tout  ce  qu'il  entre- 
"  prendra  dans  ce  sens  sera  d'une  nature  défensive  prouve  que  s'il  existe 
"  une  divergence  de  vues  entre  Votre  Grâce  et  le  Conseil  Exécutif  du 
"  Canada,  ce  n'est  qu'une  question  de  degré  et  non  de  principe." 

"  Mon  devoir,  ajoute-t-il,  est  de  m' appliquer  plutôt  à  tirer  parti  des 
"  propositions  pratiques  suggérées  par  mes  aviseurs."  Il  approuve  les 
unes  et  condamne  les  autres  comme  inefficaces,  mais  sans  songer  aucu- 
nement à  faire  prévaloir  ses  avis. 

Il  informe  le  ministre  qu'il  a  consulté  le  lieutenant-gouverneur  du 
Nouveau-Brunswick  et  celui  de  la  Nouvelle-Ecosse  sur  le  projet  d'une 
entente  commune  entre  les  trois  provinces  et  que  leurs  réponses  corro- 
borent l'opinion  des  ministres  canadiens.  "  Je  ne  crois  pas  moi-même, 
"  conclut-il,  que  le  projet  agréerait  soit  aux  Canadiens,  soit  aux  habi- 
"  tants  des  provinces  inférieures." 

Les  autorités  impériales  baissent  pavillon 

Cette  dure  rebuffade  ne  semble  pas  avoir  indigné  ni  scandalisé  les 
autorités  impériales.  Dans  sa  réponse,  en  date  du  20  décembre  1862, 
le  duc  de  NEWCASTLE  exprime  son  regret  de  l'opposition  faite  par  le 
gouvernement  canadien  aux  diverses  mesures  qu'il  a  suggérées.  Il  at- 
teste que  ses  conseils  étaient  inspirés  par  le  seul  désir  d'aider  la  colonie 
à  protéger  ses  propres  libertés;  et  il  termine  par  ces  considérations 
intéressantes: 

"  Loin  de  moi  le  désir  (qui  semble  impliqué  dans  le  rapport  de  vos 
"  ministres)  de  restreindre  l'autorité  du  parlement  canadien  sur  ses 
"propres  affaires.  D'autre  part,  la  somme  des  efforts  que  l'Angleterre 
"pourrait  faire  avec  quelque  avantage  dépend  forcément,  dans  une 
"large  mesure,  de  la  manière  dont  cette  autorité  s'exerce,  c'est-à-dire 
"de  la  disposition  du  gouvernement  et  du  peuple  de  la  province  à  pro- 
"  téger  la  colonie.  Ma  dépêche  [du  21  août]  suggère  que  les  Canadiens 
"eux-mêmes,  et  non  le  parlement  impérial,  légifèrent  sur  la  milice:  il 
"  est  donc  difficile  de  comprendre  que  le  Conseil  Exécutif  [du  Canada] 
"  puisse  justifier  une  telle  crainte  de  voir  entraver  ses  libertés. 


—  35  — 

"  Ces  considérations  démontrent  que  les  doctrines  générales  énon- 
"  cées  dans  le  rapport  s'appliquent  peu  aux  conditions  particulières  et 
"  actuelles  du  Canada  et  qu'elles  n'opposent  qu'une  faible  argumentation 
"  aux  démarches  que  j'ai  suggérées.  Néanmoins,  je  n'ai  nul  désir  de 
"presser  l'adoption  de  ces  mesures;  car  c'est  sur  vos  ministres  et  sur 
"  le  parlement  du  Canada  que  doit  retomber  la  responsabilité  de  l'adop- 
"tion  de  mesures  efficaces  pour  coopérer  avec  la  mère-patrie  dans  ses 
"  efforts  pour  assurer  la  protection  de  la  province. 

"  Le  rapport  insiste  longuement  sur  le  fait  que  le  gouvernement  et 
*  le  parlement  de  l'Empire  déterminent  la  politique  étrangère  dont  dé- 
"  pendent  la  paix  2t  la  guerre,  et  que  le  Canada  n'exerce  aucune  auto- 
**  rite  sur  les  relations  de  l'Empire  avec  les  puissances  étrangères. 
"  D'accord  avec  votre  Conseil  Exécutif,  je  vois  en  cela  une  condition 
"d'importance  capitale:  elle  touche  à  la  base  même  des  relations  [ac- 
"  tuelles  ou  possibles]  entre  la  mère-patrie  et  ses  colonies  au  sujet  de  la 
"  défense  militaire  et  navale.  Le  Canada  peut  assurément  se  voir  entraîné 
"  dans  des  guerres  impériales  où  il  n'aura  aucun  intérêt  immédiat.  Vos 
"  ministres  reviennent  à  plusieurs  reprises  sur  ce  point.  Néanmoins, 
"  ils  ne  peuvent  manquer  de  considérer  que  le  Canada  a  tout  de  même 
"  un  intérêt  manifeste,  en  toute  circonstance,  à  contribuer  au  main- 
"  tien  de  la  puissance  de  l'Empire  dont  il  forme  une  partie  si  impor- 
"  tante  et  qui  se  rattache  si  essentiellement  au  maintien  de  sa  propre 
"  indépendance  et  de  sa  situation  importante  dans  le  monde. 

"  La  guerre  avec  le  Canada  veut  dire  la  guerre  avec  l'Angleterre,  — 
"  non  seulement  en  Canada  mais  sur  toute  mer  et  sur  toute  terre,  où 
"  qu'elle  soit  située,  où  se  trouve  la  nation  qui  l'attaque.  La  sécurité  du 
"  Canada  dépend  principalement  de  la  connaissance  qu'a  le  monde  en- 
"  tier  du  fait  que  le  Canada  fait  partie  de  l'Empire  britannique.  Il  ne 
"résulte  pas  de  ce  fait  que  le  Royaume-Uni  peut  consentir  ou  suffire  à 
"  maintenir  à  ses  frais  au  Canada  un  nombre  illimité  de  troupes,  même 
"  en  temps  de  guerre,  et  encore  moins  en  temps  de  paix;  et  il  reste  in- 
"  dubitable  que  la  défense  du  territoire  canadien  doit  dépendre  princi- 
"  paiement  du  peuple  canadien  lui-même." 

Hommes  d'Etat  d'autrefois  et  politiciens  d'aujourd'hui 

Cette  correspondance  est,  je  le  répète,  d'une  importance  capitale. 
Elle  détermine  et  circonscrit  l'application  des  principes  énoncés  depuis 
la  dépêche  initiale  de  lord  Grey,  écrite  en  1851.  Durant  cette  courte  pé- 
riode de  douze  années,  la  Grande-Bretagne  et  le  Canada  se  sont  trouvés  en 
présence  de  toutes  les  éventualités  qui  peuvent  entraîner  l'exécution  de 
cette  politque  et  la  contribution  respective  de  la  métropole  et  de  la  colo- 
nie à  la  défense  générale  de  l'Empire  et  à  la  protection  particulière  du 
Canada:  guerre  de  l'Angleterre  totalement  étrangère  au  Canada  —  celle 
de  Crimée;  crise  intérieure  formidable  aux  Indes;  danger  imminent 
d'une  guerre  avec  les  Etats-Unis  —  la  seule  qui  puisse  menacer  sérieu- 
sement le  Canada.  Toutes  ces  péripéties  diverses,  loin  d'altérer  les 
principes  et  l'application  de  la  politique  formulée  par  lord  Grey  et  ac- 
ceptée par  le  cabinet  MacNab-Taché,  les  affermissent  davantage.  Anglais, 
—  torys  ou  whigs,  —  et  Canadiens,  —  conservateurs  ou  libéraux,  — 


—  36  — 

sont  tous  d'accord  pour  reconnaître  et  affirmer  que  l'Angleterre,  seule 
responsable  de  la  politique  étrangère  d'où  découlent  la  paix  et  la  guerre, 
doit  seule  pourvoir  à  la  défense  générale  de  l'Empire,  et  que  le  Canada, 
autonome  chez  lui  mais  inexistant  comme  nation  souveraine  et  respon- 
sable, n'a  d'autre  obligation  que  celle  d'aider  la  métropole  à  défendre 
son  territoire  colonial.  Selon  la  juste  parole  de  lord  Monck,  ils  ne  dif- 
fèrent "que  sur  le  degré  et  non  sur  le  principe." 

Que  l'on  rapproche  ces  déclarations  remarquables  des  paroles  pro- 
noncées depuis  quelques  années  par  nos  hommes  publics,  et  l'on  consta- 
tera sans  peine  la  révolution  profonde  et  radicale  que  le  mouvement 
impérialiste  a  opérée  dans  nos  relations  avec  la  métropole.  "La  guerre 
avec  le  Canada,  c'est  la  guerre  avec  l'Angleterre",  dit  le  duc  de  New- 
castle;  et  il  en  conclut  qu'en  fait  comme  en  droit,  la  Grande-dBretagne  doit 
protéger  le  Canada  contre  toute  attaque  extérieure,  nécessairement  sus- 
citée par  la  politique  étrangère  du  gouvernement  impérial.  Tout  ce 
qu'il  attend  des  colonies,  c'est  qu'elles  prennent  les  mesures  nécessaires 
pour  aider  la  métropole  à  protéger  leurs  territoires  respectifs,  seules 
parties  de  l'Empire  où  les  gouvernements  coloniaux  exercent  leur  auto- 
rité, où  le  peuple  des  colonies  jouit  de  ses  privilèges  et  de  son  autono- 
mie. 

A  un  demi-siècle  de  là,  le  premier  ministre  du  Canada,  sir  Wilfrid 
LAURIER,  retourne  Ja  proposition:  "Quand  l'Angleterre  est  en  guerre, 
s'écrie-t-il,  le  Canada  est  en  guerre".  Il  en  déduit  que  le  Canada  doit 
assumer  toutes  "les  responsabilités  d'une  nation",  et,  d'accord  avec  son 
collègue,  M.  FIBLDING,  il  impose  au  parlement  de  la  colonie  la  créa- 
tion d'une  flotte,  "  canadienne  en  temps  de  paix  mais  impériale  en 
temps  de  guerre  ",  destinée  à  soutenir  l'Angleterre  dans  tous  ses  con- 
flits "justes  ou  injustes"  (1).  Les  ministres  canadiens  concluent  avec 
les  autorités  impériales  une  entente  qui  met,  en  temps  de  guerre,  les 
forces  navales  du  Canada  à  la  disposition  d'un  exécutif  dont  la  politi- 
que et  les  actes  échappent  totalement  au  contrôle  et  au  vote  du  peuple 
canadien.  Leurs  successeurs,  les  ministres  conservateurs,  portent  aux 
principes  posés  il  y  a  un  demi-siècle  un  coup  plus  direct  et  plus  décisif 
encore:  ils  font  voter  une  contribution  à  la  flotte  impériale  sur  laquelle 
le  gouvernement  du  Canada  n'exerce  aucune  autorité  quelconque.  Puis, 
la  guerre  européenne  survenant,  les  deux  partis  se  donnent  la  main  pour 
saper  à  la  base  les  principes  unanimement  reconnus  en  1851,  en  1854 
et  en  1862  comme  les  seuls  conformes  à  la  constitution  britannique  et 
à  la  nature  des  relations  établies  entre  la  métropole  et  les  colonies.  Ils 
proclament  l'obligation  du  Canada  de  participer  à  une  guerre  qui  lui 
est  totalement  étrangère;  ils  lèvent  une  armée  plus  nombreuse  que  celle 
de  Wellington  à  Waterloo;  ils  en  font  porter  toute  la  charge  par  le  Ca- 
nada et  ils  en  abandonnent  le  commandement  et  l'usage  absolus  aux 
autorités  impériales! 

Il  n'y  a  qu'une  chose  qui  ne  soit  pas  changée,  qui  reste  absolument 
en  1915  ce  qu'elle  était  en  1862  :  c'est  l'impuissance  «totale,  c'est  l'en- 
tière irresponsabilité  des  colonies  en  matière  de  politique  étrangère; 
c'est  la  raison  même  qui  faisait  reconnaître,  il  y  a  cinquante  ans,  aux 

(1)  Débats  sur  la  Loi  navale,  1909-10  —  pièce  justificative  70. 


—  37  — 

hommes  d'Etat  anglais  et  canadiens  de  tous  les  partis,  qu'il  est  contraire 
aux  traditions  et  aux  principes  essentiels  de  la  constitution  britannique 
d'appeler  les  colonies  à  toute  autre  contribution  militaire  qu'à  celles 
qui  ont  pour  objet  immédiat  et  exclusif  de  pourvoir  à  la  protection  de 
leur  territoire. 

Loi  de  la  Milice,  1863 

Après  avoir  nettement  défini  la  situation  et  fait  reconnaître  à  Lon- 
dres la  légitimité  de  leur  vigoureuse  défense  des  droits  de  la  colonie, 
M.  Sandfield  McDonald  et  ses  collègues  s'appliquèrent  loyalement  à  la 
réorganisation  des  forces  de  défense  de  la  province.  A  la  session  de 
1863,  ils  opérèrent  la  refonte  complète  de  la  loi  de  la  milice  (1).  Les  mo- 
difications principales  touchaient  à  l'organisation  et  à  la  classification 
des  forces.  Comme  dans  toutes  les  lois  précédentes,  il  était  statué  que 
la  milice  se  composerait  de  tous  les  habitants  mâles  de  la  province  de 
18  à  60  ans  (Art.  2)  ;  mais  on  établissait  la  distinction  entre  les  hommes 
non  mariés,  appelés  les  premiers,  et  les  chefs  de  familles  appelés  en 
second  lieu  (Art.  3). 

L'article  33,  qui  définissait  les  limites  territoriales  dans  les- 
quelles la  milice  pouvait  être  appelée  en  service  actif  "dans  la  province 
ou  en  dehors  de  la  province",  n'était  que  la  reproduction  de  l'Article 
LXVI  de  la  loi  de  1855,  avec  une  légère  modification  qui  en  précisait  da- 
vantage le  sens.  La  loi  précédente  disait:  "La  milice  ainsi  appelée 
"  pourra  être  dirigée  vers  toute  partie  de  la  province  ou  toute  place 
"  hors  de  la  province  mais  contiguë  à  icelle,  où  l'ennemi  pourra  (may 
"  be)  se  trouver  et  d'où  l'on  pourra  craindre  une  attaque  contre  cette 
"  province  (may  be  apprehended) ."  Le  nouveau  texte  disait  :  "  where 
"  the  enemy  is,  and  from  which  an  attack  on  this  province  is  appre- 
"  hended  ",  —  "  où  l'ennemi  se  trouve  et  d'où  l'on  appréhende  une  atta- 
que contre  cette  province."  On  ne  voulait  pas  laisser  place  à  des  sup- 
positions arbitraires. 

Les  débats  ne  suscitèrent  aucune  expression  d'opinion  nouvelle  ou 
particulièrment  remarquable  (2).  Les  conservateurs,  amortis  par  leur 
insuccès  de  l'année  précédente,  n'attaquèrent  pas  à  fond  le  projet  de 
loi  ni  la  politique  du  nouveau  ministère.  Toute  la  Chambre  acquiesça, 
expressément  ou  tacitement,  au  principe  de  la  défense  exclusive  de  la 
province.  Notons  en  passant  cette  parole  de  M.  J.-H.  POPE,  Anglais 
conservateur,  père  du  bouillant  Rufus  Pope  qui  faisait,  l'an  dernier,  au 
Sénat,  un  tel  étalage  de  loyalisme: 

"Notre  devoir  est  par-dessus  tout  de  consulter  nos  propres  intérêts 
"  (écoutez,  écoutez).  Nous  ne  pouvons  attendre  de  qui  que  ce  soit 
"  d'autre  appui  qu'un  appui  intéressé  (écoutez,  écoutez)"  —  c'est  de 
l'Angleterre  qu'il  parle.  —  "  S'il  est  de  notre  intérêt  d'aller  aussi  loin 
"que  l'Angleterre  le  désire,  allons-y;  mais  surtout,  n'allons  pas  au-delà 
"  de  ce  que  nous  considérons  que  nos  propres  besoins  exigent." 

(1)  Pièce  justificative  29. 

(2)  Pièce  justificative  30. 


—  38  — 

A  ceux  qui  pressent  le  gouvernement  de  hâter  et  d'accroître  les 
préparatifs  de  guerre,  M.  McDONALD,  député  de  Toronto,  réplique  qu'à 
son  avis,  "  en  cas  de  nécessité,  les  Canadiens  se  lèveraient  en  force  con- 
"  sidérable  et  que,  pour  défendre  leurs  foyers,  ils  se  battraient  comme 
"  des  héros.  Mais  l'on  ne  saurait  trouver  de  meilleur  moyen  de  provo- 
"  quer  une  guerre  que  d'en  parler  tant  et  de  faire  connaître  notre  fai- 
"  blesse.  Du  reste,  aucune  guerre  ne  pourrait  éclater  à  cause  du  Canada; 
"et  si  un  conflit  surgissait  des  difficultés  de  la  mère-patrie  avec  les 
"  Etats-Unis,  ce  serait  l'affaire  et  le  devoir  de  l'Angleterre  de  nous  dè- 
"  fendre.  Oui,  et  elle  y  emploierait  toutes  ses  ressources  en  hommes  et 
*  en  argent." 

Aucun  cri  de  protestation,  aucune  accusation  de  déloyauté  ou  de 
trahison  ne  s'éleva  contre  cette  déclaration,  toute  nationaliste,  du  repré- 
sentant de  la  cité  sainte  du  loyalisme. 

Préliminaires  de  la  Confédération 

Le  Canada  traversait  alors  la  période  de  crise  politique  d'où  émer- 
gea la  Confédération.  Les  Haut-Canadiens,  qui  avaient  trouvé  très  juste 
l'égalité  de  représentation  des  deux  provinces  tant  que  le  chiffre  de  leur 
population  était  resté  inférieur  à  celui  du  Bas-Canada,  réclamaient  avec 
une  fureur  croissante  la  représentation  basée  sur  le  chiffre  de  la  popu- 
lation. Les  ministères  tombaient  les  uns  après  les  autres.  Le  cabinet 
McDonald-Dorion,  qui  avait  remplacé,  avec  une  nuance  plus  accentuée 
de  libéralisme,  la  combinaison  McDonald-Sicotte,  fut  forcé  de  résigner 
en  mars  1864.  Les  conservateurs  reprirent  le  pouvoir  sous  la  direction 
de  MM.  Taché  et  John-A.  Macdonald.  Défaits  presque  dès  l'ouverture 
de  la  session,  ils  firent  alliance  avec  George  Brown  et  les  clear  grits  du 
Haut-Canada.  C'est  ce  ministère  de  coalition  qui  fit  aboutir  le  projet 
de  fédération  de  toutes  les  provinces  britanniques  de  l'Amérique  du 
Nord. 

Il  n'entre  pas  dans  le  cadre  de  cette  étude  de  discuter  les  principes 
et  la  portée  générale  de  cette  évolution  constitutionnelle  et  politique, 
sauf  pour  ce  qui  a  trait  à  la  défense  militaire  du  pays. 

A  la  faveur  des  démêlés  du  Haut  et  du  Bas-Canada,  le  projet  sug- 
géré par  le  duc  de  Newcastle  en  1862  —  l'union  des  provinces  pour 
leur  défense  commune  —  se  réalisa  beaucoup  plus  tôt  peut-être  que  ne 
l'avaient  espéré  les  hommes  d'Etat  anglais.  Cependant,  —  et  c'est  ce 
qu'il  importe  de  signaler,  —  les  Pères  de  la  Confédération  n'apportè- 
rent aucun  changement  à  la  base  des  relations  établies  à  ce  sujet  entre 
la  métropole  et  la  colonie.  Ils  maintinrent  intacts  les  principes  posés 
en  1854  et  les  déclarations  subséquentes  qui  en  avaient  précisé  la  défini- 
tion et  la  portée.  La  fédération  des  provinces  augmenta  assurément 
leurs  responsabilités  et  leurs  charges  en  tout  ce  qui  touche  à  l'organisa- 
tion militaire;  et  elle  diminua  d'autant  le  fardeau  de  la  Grande-Bretagne. 
Mais  ces  responsabilités  et  ces  charges  nouvelles  n'avaient  d'autre  objet 
que  la  défense  du  territoire  de  la  Confédération.  Elles  n'impliquaient, 
ni  directement  ni  indirectement,  la  moindre  obligation,  la  plus  loin- 
taine promesse  de  participer  à  la  défense  générale  de  l'Empire  et  d'ap- 
porter à  la  Grande-Bretagne  d'autre  coopération  que    la   jonction     des 


—  39  — 

milices  canadiennes  aux  troupes  impériales  pour  défendre  le  territoire 
du  Canada.  Les  débats  qui  précédèrent  au  parlement  canadien,  en  1865, 
la  ratification  du  pacte  constitutionnel  signé  à  Québec,  en  1864,  ne  lais- 
sent aucun  doute  à  cet  égard  (1). 

Macdonald,  Cartier,  Brown,  Campbell,  Langevin,  tous  membres  du 
gouvernement  canadien  et  délégués  à  la  Conférence  de  Québec,  insistè- 
rent sur  l'importance,  sur  la  nécessité  même,  d'unir  toutes  les  posses- 
sions anglaises  du  continent  afin  d'accroître  leurs  forces  de  défense 
contre  les  Etats-Unis.  Ils  représentèrent  qu'en  se  fédérant,  les  provinces 
seraient  en  meilleure  posture  pour  exiger  du  gouvernement  impérial 
l'exécution  de  l'engagement  qu'il  avait  pris  de  consacrer  "toutes  les  res- 
sources de  l'Empire  à  défendre  les  colonies  contre  toute  agression 
extérieure." 

C'est  sur  ce  terrain  que  CARTIER  se  place  tout  d'abord  :  "  Nous 
"  avons  des  devoirs  à  remplir  envers  l'Angleterre.  Afin  de  nous  assurer 
"  l'exercice  de  sa  puissance  pour  notre  protection,  nous  devons  nous 
"  aider  nous-mêmes.  Sans  la  confédération,  nous  ne  pourrions  accom- 
"  plir  ce  devoir  d'une  manière  satisfaisante  et  efficace....  Lorsque 
"  nous  aurons  organisé  une  bonne  force  de  défense  et  que  nous  nous 
"  serons  unis  pour  notre  protection  mutuelle,  l'Angleterre  nous  enverra 
"  généreusement  des  hommes  et  de  l'argent  pour  notre  défense." 

Le  principal  motif  que  les  ministres  opposent  aux  libéraux  qui 
demandent  de  soumettre  la  mesure  à  l'approbation  du  peuple,  c'est  qu'il 
n'y  a  pas  une  minute  à  perdre  pour  conclure  avec  l'Angleterre  les  arran- 
gements nécessaires  à  la  défense  du  pays.  A  quatre  reprises,  au  cours 
des  débats,  sir  John  MACDONALD  revient  sur  cet  aspect  de  la  question. 
Il  annonce  que  le  gouvernement  va  envoyer  en  Angleterre  des  délégués 
chargés  de  traiter  avec  les  autorités  impériales.  Il  se  porte  garant  "  que 
**  l'Angleterre,  en  justice  pour  le  Canada,  va  s'engager  à  consacrer  à 
"  notre  défense  ses  dernières  ressources  en  hommes  et  en  argent."  — 
"Les  deux  questions,  la  fédération  et  la  défense,  doivent  être  discutées 
"  simultanément.  Nous  devons  saisir  l'occasion  de  faire  définir  exacte- 
"  ment  la  situation  des  possessions  anglaises  de  l'Amérique  du  Nord  et 
"  de  connaître  à  quel  degré  elles  peuvent  compter  sur  le  gouvernement 
"  impérial,  soit  dans  l'ordre  politique,  ou  sur  la  question  de  la  défense." 

La  défaite  du  ministère  Tilley,  au  Nouveau-Brunswick,  vint  jeter 
un  froid  sur  l'ardeur  des  partisans  canadiens  de  l'union  des  provinces. 
Les  adversaires  de  la  mesure  sommèrent  les  ministres  d'ajourner  le 
projet.  C'est  peut-être  à  ce  moment  de  leur  carrière  que  Cartier  et  Mac- 
donald déployèrent  le  plus  d'énergie  et  donnèrent  les  preuves  les  plus 
éclatantes  de  leur  habileté  comme  tacticiens  parlementaires.  Us  refusè- 
rent péremptoirement  d'ajourner  la  discussion.  Ils  réitérèrent  leur  dé- 
termination d'aller  conférer  avec  les  autorités  impériales,  dès  la  session 
terminée.  Et  la  raison  principale  qu'ils  donnèrent  de  leur  persistance 
fut  précisément  la  nécessité  urgente  d'organiser  la  défense  nationale. 

Les  principaux  adversaires  de  la  fédération,  Dorion,  Sandfield  Mc- 
Donald, Holton,  Huntington,  prirent  à  peu  près  la  même  attitude  qu'en 

(1)  "Debates  on  Confédération  of  B.  N.  A.  Provinces".  Les  citations  qui  suivent  sont 
traduites  de  la  version  anglaise,  pages  55,  665  et  703. 


—  40  — 

1862.  Ils  s'opposaient  à  ce  que  le  Canada  assumât  des  responsabilités 
trop  considérables,  même  pour  sa  propre  défense. 

Aucun  des  protagonistes  de  la  Confédération,  aucun  de  ses  adver- 
saires, ne  suggéra,  même  de  la  façon  la  plus  lointaine  ou  la  plus  indi- 
recte, que  le  Canada  pût  être  appelé  à  faire  la  moindre  contribution,  en 
hommes  ou  en  argent,  à  la  défense  de  l'Empire  en  dehors  du  territoire 
canadien.  Tous  professaient  le  nationalisme  intégral.  Us  étaient  d'ac- 
cord sur  le  principe  des  relations  qui  doivent  exister  entre  la  métropole 
ft  la  colonie;  ils  ne  différaient,  selon  le  mot  de  lord  Monck,  que  "sur 
le  degré"  d'application. 

Déclarations  de  Cartier  à  Londres 

Dès  que  la  session  fut  prorogée,  le  gouvernement  délégua  en  Angle- 
terre MM.  John-A.  MACDONALD,  CARTIER,  BROWN  et  GALT  — 
c'étaient  les  chefs  virtuels  du  cabinet  de  coalition  —  afin  d'arrêter  avec 
Jes  autorités  impériales  les  bases  de  la  future  confédération  et  les  don- 
nées des  principaux  problèmes  qu'elle  aurait  à  résoudre  dès  sa  nais- 
sance: l'organisation  de  sa  défense  militaire,  ses  relations  commerciales 
avec  les  Etats-Unis  et  l'acquisition  des  Territoires  du  Nord-Ouest.  Le 
champ  d'action  des  délégués  fut  défini  par  un  arrêté  ministériel  (1).  Le 
paragraphe  qui  touchait  à  la  défense  était  rédigé  en  ces  termes: 

"  L'entente  nécessaire  pour  assurer  la  défense  du  Canada  en  cas  de 
"  guerre  avec  les  Etats-Unis  et  la  proportion  des  contributions  respec- 
"  tives  de  la  Grande-Bretagne  et  du  Canada  à  cet  égard." 

A  Londres,  CARTIER  saisit  la  première  occasion  favorable  de  dé- 
finir l'attitude  du  gouvernement  canadien  sur  cette  question  vitale. 
Cette  occasion  se  présenta  le  2G  avril  1865,  à  un  banquet  des  Fishmongers 
dont  il  fut  l'hôte  d'honneur. 

Ce  projet  de  fédération,  dit-il,  "nous  en  désirons  l'adoption,  non  seule- 
"  ment  pour  accroître  notre  prospérité  et  notre  force,  mais  encore  pour 
"être  mieux  en  état  de  participer  à  la  défense  de  l'Empire  britannique. 
"  Nous  concevons  très  bien  qu'en  cas  d'invasion,  nous  ne  pouvons  résister 
"à  l'ennemi  sans  le  secours  des  armées  de  l'Angleterre;  mais  avec  l'union 
"  de  toutes  les  provinces,  nous  promettons  de  prendre  part  à  la  défense 
"  de  notre  pays  dans  toute  la  mesure  de  nos  forces. . .  Nous  avons  J'in- 
"  tention  de  déclarer  au  gouvernement  impérial  que  nous  sommes  prêts 
"  à  faire  notre  devoir,  même  seuls,  pour  la  défense  du  pays;  mais  nous 
"lui  représenterons,  en  même  temps,  que  si  la  confédération  se  réali- 
"  sait,  nous  serions  dans  une  meilleure  situation  pour  aider  la  Grande- 
"  Bretagne,  dans  le  cas  —  j'espère  qu'il  n'arrivera  jamais  —  d'une  guerre 
"  entre  l'Angleterre  et  les  Etats-Unis. 

"  Je  saisis  cette  occasion  de  faire  remarquer  qu'en  nous  engageant 
"  à  fournir  notre  part  pour  la  défense,  nous  nous  chargerons  d'une  dé- 

"  pense  considérable Nous  savons  en  Canada  que  nous  ne  pou- 

"  vons  pas  être  cause  d'une  guerre.  La  guerre  ne  pourra  jamais  prove- 
"  nir  que  de  la  volonté  des  autorités  impériales.  Nous  savons  aussi  que 
"  notre  pays  est  vulnérable;    mais  nous  souffrirons  cependant,  s'il   le 

(1)     P1è«   justificative  33. 


—  41  — 

"  fallait,  qu'il  serve  de  champ  de  bataille  pour  venger  l'honneur  de 
"l'Angleterre."  (1) 

«Cette  déclaration  donne  la  mesure  et  la  portée  exactes  de  l'arrange- 
ment conclu  entre  la  Grande-Bretagne  et  la  Confédération  canadienne 
sur  ce  point  vital  qui  avait  fait,  depuis  quinze  ans  surtout,  l'objet  de  si 
nombreuses  discussions.  C'était  le  couronnement  de  l'oeuvre  poursui- 
vie par  les  autorités  de  la  métropole  et  de  la  colonie;  c'était  le  triomphe 
de  l'accord  loyalement  recherché  par  lord  Grey  et  le  duc  de  Newcastle 
d'une  part,  et  par  John~A.  Macdonald,  Cartier  et  Sandfield  McDonald 
de  l'autre. 

Cette  déclaration,  aucun  homme  d'Etat  canadien  n'était  plus  auto- 
risé que  Cartier  à  la  faire.  Il  était  non  seulement  l'un  des  membres  de 
la  délégation  chargée  d'arrêter  les  termes  de  l'entente  entre  la  métro- 
pole et  la  colonie;  il  était  surtout  le  principal  auteur  du  pacte 
fédéral.  Au  témoignage  de  sir  John-A.  Macdonald  corroboré  par  sir 
Charles  Tupper,  sans  Cartier  la  Confédération  n'aurait  pu  se  faire. 
Il  avait  été  l'intermédiaire  entre  Macdonald  et  Brown.  Il  avait  amené 
Macdonald  à  renoncer  à  son  projet  d'union  législative  des  provinces  et 
à  accepter  le  principe  fédératif.  Il  parlait  donc  à  la  fois  comme  man- 
dataire de  l'une  des  parties  contractantes  et  avec  l'autorité  du  gouver- 
nement appelé  à  représenter  l'ensemble  des  pays  fédérés. 

Impuissance  de  l'Angleterre  à  protéger  le  Canada 

Durant  l'année  qui  avait  précédé  la  venue  des  délégués  canadiens  à 
Londres,  le  War  Office  avait  chargé  un  officier  anglais,  le  lieutenant- 
colonel  JERVOIS,  d'aller  étudier  sur  place  l'état  des  défenses  des  colonies 
d'Amérique  et  la  valeur  effective  de  la  milice  canadienne.  Poursuivant  leur 
objet  constant,  les  autorités  impériales  voulaient,  avant  de  retirer  leurs 
dernières  troupes  stationnées  aux  colonies,  décider  ce  qui  devait  être 
fait  des  postes  militaires  et  des  fortifications  qu'elles  se  proposaient 
d'abandonner  aux  soins  et  à  la  charge  des  provinces.  Le  colonel  Jer- 
vois  présenta  son  rapport  en  janvier  1865  (2).  Il  note  le  mauvais  effet 
moral  produit  au  Canada  par  le  retrait  des  troupes  impériales;  puis  il 
ajoute: 

"  Quels  que  soient  les  arrangements  qu'il  serait  possible  de  faire 
"  pour  organiser  la  milice  du  Canada,  il  n'y  a  guère  lieu  d'espérer  que 
"  les  forces  qui  pourraient  être  mises  sur  pied  au  début  des  hostilités 
"fussent  en  état  de  faire  face  à  l'ennemi  en  rase  campagne.  Des  tra- 
"  vaux  de  défense  sont  donc  nécessaires  pour  permettre  à  des  forces 
"  relativement  restreintes  de  tenir  les  points  sur  lesquels  les  attaques 
"  principales  seraient  dirigées.  Le  danger  le  plus  grave  se  pré- 
"  senterait  au  début  de  la  guerre  ;  et  ce  n'est,  à  mon  avis, 
"  qu'en  profitant  de  l'avantage  des  fortifications  que  nous  pouvons  em- 
"  pêcher  nos  troupes  d'être  écrasées  dès  la  première  attaque  et  gagner  1» 
"  temps  nécessaire  pour  tirer  parti  de  la  milice  comme  force  de  dé- 
"  fense.     Il  semble  que  la  question  qui  se  présente  est  celle-ci  :    faut-il 

(1)  Cette  citation  a  été  empruntée  au  recueil  des  "Discours  de  Sir  Georges  Cartier",. 
publié  par  Joseph  Tassé,  en  1893,  pages  450-1. 

(2)  Pièce   justificative   31.     Le   colonel   Jervois   devint   plus   tard    gouverneur   de   la 
Nouvelle-Zélande.     Il  occupait  ce  poste   en  1887. 


—  42  — 

"  dès  maintenant  retirer  les  troupes  anglaises  du  Canada,  afin  de  leur 
"  éviter  le  risque  d'une  défaite,  ou  adopter  les  mesures  nécessaires  pour 

"les  rendre  utiles  à  la  défense  de  la  province? C'est  une  illusion 

"  de  supposer  que  ces  forces  peuvent  être  de  la  moindre  utilité  à  la 
'*  défense  du  pays  si  leur  faiblesse  relative  en  nombre  n'est  pas  com- 
"  pensée  par  des  fortifications.  Même  aidées  par  toute  la  milice  qu'il 
"  serait  possible  aujourd'hui  d'enrôler,  elles  seraient  obligées,  en  cas  de 
"  guerre,  de  retraiter  devant  les  forces  supérieures  qui  les  attaque- 
'*  raient;  et  ce  serait  une  heureuse  chance  si  elles  réussissaient  à  s'em- 
"  barquer  à  Québec  et  à  gagner  l'océan  avant  d'avoir  subi  une  sérieuse 
"défaite.  Si,  d'autre  part,  les  travaux  présentement  recommandés 
"étaient  construits,  les  points  vitaux  du  pays  pourraient  être  défendus 
"et  l'armée  régulière  deviendrait  le  noyau  et  le  point  d'appui  autour 
"  duquel  les  Canadiens  pourraient  se  rallier  afin  de  repousser  l'agres- 
sion et  conserver  le  lien  qui  les  unit  à  la  mère-patrie  et  que  leur 
"  loyauté,  leur  propre  intérêt  et  leur  amour  de  la  vraie  liberté  leur  font 
"  désirer  de  maintenir." 

Je  livre  cette  opinion  d'expert  à  la  réflexion  de  ceux  qui  prétendent 
que  la  puissance  anglaise  assure  au  Canada  une  protection  invincible. 

L'avis  du  colonel  Jervois  ne  détourna  pas  les  ministres  britanniques 
de  leur  dessein  bien  arrêté  de  retirer  les  troupes  impériales  de  la  colo- 
nie et  d'abandonner  au  gouvernement  canadien  les  fortifications  et  les 
travaux  de  défense.  C'est  dans  cet  esprit  qu'ils  accueillirent  les  propo- 
sitions des  délégués  canadiens  réunis  à  Londres,  au  printemps  de  1865. 

Le  Traité  de  1865 

Les  négociations  durèrent  plusieurs  semaines.  Elles  prirent  la  forme 
d'un  véritable  congrès  dans  lequel  la  Grande-Bretagne  était  représentée 
par  le  duc  de  Somerset,  premier  lord  de  l'Amirauté,  le  comte  de  Grey  et 
de  Ripon,  ministre  de  la  Guerre,  M.  Gladstone,  chancelier  de  l'Echiquier, 
et  M.  Cardwell,  ministre  des  Colonies.  A  leur  retour  au  Canada,  MAC- 
DONALD,  CARTIER,  BROWN  et  GALT,  rendirent  compte  de  leur  mission 
au  gouverneur-général,  lord  Monck.  Leur  rapport  est  daté  de  Québec, 
le  12  juillet  1865  (1). 

La  première  et  la  principale  question  traitée  a  été  celle  de  la  défense. 
Les  représentants  du  Canada  ont  interprété  les  récentes  démarches  du 
gouvernement  britannique  comme  l'expression  du  désir  que  "le  Canada 
assume  des  obligations  militaires  plus  onéreuses  qu'il  ne  l'a  fait  jusqu'ici." 
Il  n'a  été  question,  du  reste,  que  de  mesures  de  défense.  Les  représen- 
tants du  Canada  ont  déclaré  qu'ils  étaient  prêts  "à  soumettre  à  l'approba- 
"  tion  du  parlement  [canadien]  toute  mesure  juste  et  raisonnable".  Mais 
pour  "obtenir  le  cordial  assentiment  du  parlement  et  du  peuple  à  toute 
"  modification  importante  des  relations  militaires  entre  la  mère-patrie  et 
"  la  colonie,  une  explication  mutuelle  et  complète  s'impose  afin  d'arriver 
"  à  une  entente  claire  entre  les  deux  pays  sur  la  contribution  que  chacun 
"  doit  faire  à  la  défense  [de  la  province]  ".  Un  règlement  définitif  de  cette 
importante  question  doit  être  réservé  à  la  décision  du  gouvernement  et 

(1)  Pièce  justificative  36. 


—  43  — 

de  la  législature  de  la  future  confédération.    "Le  gouvernement  de  Sa 
Majesté  est  tombé  d'accord  avec  nous  sur  ces  points." 

Les  ministres  anglais  "ont  pressé  la  construction  immédiate  de  tra- 
"  vaux  permanents  de  défense  à  Québec  et  à  Montréal  —  le  coût  des  pre- 
"  miers  devant  être  défrayé  par  le  trésor  impérial  et  celui  des  seconds  par 
"le  Canada."  C'étaient  les  travaux  recommandés  par  le  colonel  Jervois 
pour  assurer  la  retraite  des  troupes  anglaises,  en  cas  de  guerre  avec  les 
Etats-Unis.  Les  ministres  canadiens,  préoccupés  devantage  de  protéger 
la  colonie,  ont  déclaré  qu'ils  "ne  croient  pas  de  leur  devoir  de  proposer 
"  au  parlement  de  voter  la  construction  de  travaux  de  défense  à  Montréal, 
"  tant  que  la  défense  du  Haut-Canada,  sur  terre  et  sur  les  Grands  Lacs, 
"restera  dépourvue."  Il  ne  pourrait  être  question  d'un  plan  général  de 
travaux  de  défense  tant  que  la  fédération  des  provinces  ne  sera  pas  accom- 
plie. Ils  ont  donc  pressé  les  autorités  impériales  de  mettre  toute  leur 
influence  à  vaincre  l'opposition  des  Provinces  Maritimes  au  projet  d'union. 

Du  reste,  ils  ont  discuté  à  fond  le  problème  de  la  défense  et  la  solu- 
tion que  la  confédération  canadienne  est  appelée  à  lui  donner.  Bs  n'ont 
pas  caché  la  mauvaise  impression  produite  au  Canada  par  les  déclara- 
tions réitérées  des  partisans  de  l'abandon  des  colonies,  en  Angleterre. 
Afin  de  détruire  cette  impression,  les  autorités  impériales  leur  ont  com- 
muniqué un  plan  général  et  confidentiel  de  défense  qui  indique  claire- 
ment la  détermination  du  gouvernement  britannique  d'assurer  "  la  sécu- 
"  rite  de  notre  pays,  aussi  longtemps  que  le  coeur  des  Canadiens  restera 
"  fermement  attaché  au  drapeau  britannique  et  que  l'Angleterre  exercera 
"  sa  puissance  pour  nous  défendre." 

"  Au  nom  du  Canada,  nous  avons  exprimé  le  désir  que  ce  projet 
"de  défense...  serve  de  base  à  l'arrangement;  et  qu'une  discussion 
"  franche  et  complète  établisse  la  part  respective  de  dépenses  qui  devra 
"  être  attribuée  à  l'Echiquier  impérial  et  au  trésor  provincial.  Nous 
"  avons  exprimé  le  désir  ardent  des  Canadiens  de  perpétuer  les  heureu- 
**  ses  relations  qui  les  unissent  à  la  Grande-Bretagne,  et  leur  entier  con- 
"  sentement  à  apporter  à  la  défense  de  l'Empire,  selon  leurs  moyens 
■'  d'action,  leur  pleine  contribution  en  hommes  et  en  argent.  Mais  nous 
"  avons  démontré  que  si  par  malheur  une  guerre  éclatait  entre  l'Angle- 
'*  terre  et  les  Etats-Unîs,  ce  ne  pourrait  être  qu'une  guerre  impériale, 
"suscitée  par  des  causes  affectant  l'Empire;  que  notre  pays  seul  serait 
"exposé  aux  horreurs  d'une  invasion;  et  qu'en  conséquence,  notre  si- 
"  tuation  précaire,  loin  de  nous  imposer  des  fardeaux  extraordinaires, 
"  devrait  au  contraire  nous  valoir,  de  la  part  du  gouvernement  impérial, 
"  un  traitement  particulièrement  généreux."  En  dépit  de  ses  progrès 
constants,  le  Canada  possède  un  immense  territoire,  très  peu  peuplé  ; 
les  difficultés  d'établissement  de  ses  colons  sont  nombreuses  et  considé- 
rables; sa  situation  économique  est  encore  précaire;  les  déclarations 
faites  en  Angleterre  sur  l'impossibilité  de  défendre  le  pays  ont  créé  une 
impression  déprimante.  "  Tout  en  reconnaissant  la  nécessité  et  en 
"  affirmant  notre  détermination  de  préparer  un  plan  de  défense  propre 
"à  rétablir  chez  nous  et  à  l'étranger  la  confiance  dans  notre  avenir, 
"  nous  avons  démontré  que  c'est  dans  l'accroissement  aussi  rapide  que 
"  possible  de  notre  population  et  dans  la  mise  en  valeur  de  nos  propres 


—  44  — 

"  ressources  que  l'on  trouvera  à  la  longue  la  meilleure  base  de  défense 
"  pour  les  possessions  britanniques  en  Amérique." 

Macdonald,  Cartier  et  leurs  collègues  sont  tellement  pénétres  de 
cette  vérité  élémentaire  qu'ils  ont  tenté  d'induire  les  autorités  impéria- 
les à  aider  le  Canada  à  compléter  ses  voies  de  communication  et  à  co- 
loniser les  Territoires  du  Nord-Ouest.  Ces  mesures,  disent-ils,  "assure- 
raient la  sécurité  permanente  [du  pays],  avec  plus  de  rapidité,  de 
"certitude  et  d'économie,  que  tout  autre  moyen...  Elles  allégeraient 
"le  fardeau  additionnel  que  le  peuple  du  Canada  s'apprête  à  assumer 
"  dans  un  moment  de  dépression." 

Ne  croirait-on  pas  entendre,  quarante  ans  d'avance,  l'argument 
principal  et  constant  des  nationalistes  contre  les  entreprises  impéria- 
listes des  libéraux  et  des  conservateurs  canadiens,  lesquelles  n'ont 
abouti  qu'à  diminuer  les  forces  de  défense  du  Canada,  sans  augmenter 
notablement  la  puissance  militaire  de  la  Grande-Bretagne? 

"  Tous  ces  points  ont  donné  lieu  à  une  discussion  prolongée.  Il  en 
"  est  résulté  que  si  le  Canada  entreprend  les  travaux  de  défense  de 
"Montréal  et  de  l'Ouest  et  consent  à  consacrer  à  l'entraînement  de  la 
"  milice,  jusqu'à  ce  que  l'Union  des  provinces  soit  conclue,  une  somme 
"au  moins  égale  à  celle  dépensée  jusqu'ici  chaque  année,  le  gouverne- 
"  ment  de  Sa  Majesté  complétera  les  fortifications  de  Québec,  armera 
"  tous  les  travaux  de  défense,  garantira  l'emprunt  de  la  somme  néces- 
"  saire  à  la  construction  des  travaux  laissés  à  la  charge  du  Canada,  et 
"en  cas  de  guerre,  consacrera  toutes  les  ressources  de  l'Empire  à  la 
"  défense  de  chacune  des  parties  du  Canada." 

Il  a  été  convenu  que  les  travaux  de  fortification  ne  seront  entrepris 
que  par  le  gouvernement  de  la  Confédération.  Le  reste  de  l'arrangement 
est  valable  pour  la  seule  province  du  Canada. 

"  M.  Cardwell,  disent  en  concluant  les  ministres  canadiens,  a  consi- 
"  gné  les  résultats  de  nos  délibérations  avec  le  comité  du  gouvernement 
"  de  Sa  Majesté  dans  une  dépêche  adressée  à  Votre  Excellence.  Ce  docu- 
"  ment,  en  date  du  17  juin  1865,  est  déjà  entre  les  mains  de  Votre  Excel- 
"  lence.    Il  renferme  un  exact  énoncé  du  résultat  de  la  conférence." 

La  dépêche  de  M.  CARDWELL  (1),  beaucoup  moins  étendue  que  le 
rapport  des  ministres  canadiens,  est  plus  précise  sur  certains  points  du 
traité  conclu  au  sujet  de  la  défense.  Elle  établit  aussi  clairement  qu'il  n'a 
été  question  que  de  l'éventualité  d'une  guerre  avec  les  Etats-Unis  et  de  la 
défense  de  la  province.  Le  gouvernement  impérial  s'est  engagé  à  réparer 
les  fortifications  de  Québec  à  condition  que  le  gouvernement  canadien 
se  charge  des  fortifications  de  Montréal. 

"  De  leur  côté,  les  ministres  canadiens  ont  exprimé  sans  réserve  le 
"  désir  du  Canada  de  consacrer  toutes  ses  ressources,  en  hommes  et  en 
"  argent,  au  maintien  du  lien  qui  l'unit  à  la  mère-patrie,  et  leur  entière 
"  conviction  que  le  parlement  canadien  est  tout  disposé  à  manifester 
"  cette  détermination  sous  la  forme  la  plus  tangible.  Ils  ont  déclaré 
"  qu'ils  avaient  porté  le  budget  de  la  milice  de  $300,000  à  $1,000,000  et 

(1)  Pièce  justificative  34. 


—  45  — 

"  qu'ils  s'engageraient  à  entraîner  cette  milice  à  la  satisfaction  du  secré- 
"  taire  d'Etat  pour  la  Guerre,  pourvu  que  la  dépense  ne  dépasse  pas, 
"  chaque  année,  tant  que  la  question  de  la  Confédération  restera  pen- 
"  dante,  la  somme  mentionnée  en  dernier  lieu.... 

Sur  ce  point,  "  le  gouvernement  de  Sa  Majesté  a  considéré  qu'il 
"devait  accepter  l'assurance  donnée  par  les  ministres  canadiens,  au 
"  nom  du  Canada,  que  cette  province  est  prête  à  employer  toutes  ses 
"  ressources,  en  hommes  et  en  argent,  pour  maintenir  le  lien  qui  l'unit 
"  à  la  mère-patrie;  et  en  retour  nous  leur  avons  assuré  que  le  gouverne- 
"  ment  impérial  reconnaît  sans  réserve  son  obligation  réciproque  de 
"  consacrer  à  la  défense  de  chacun  des  pays  de  l'Empire  toutes  les  res- 
"  sources  dont  il  peut  disposer." 

Le  24  juin,  Cardwell  transmet  aux  lieutenants-gouverneurs  du  Nou- 
veau-Brunswick,  de  la  Nouvelle-Ecosse  et  de  l'Ile  du  Prince-Edouard,  et 
au  gouverneur  de  Terreneuve,  la  correspondance  qu'il  a  échangée  avec 
le  gouverneur  du  Canada  (1).  Cette  correspondance  renferme  la  dépêche 
du  17  juin  que  je  viens  d'analyser.  Fidèle  à  l'engagement  qu'il  a  pris 
avec  les  délégués  du  Canada,  le  ministre  des  Colonies  presse  vivement 
les  gouvernants  des  Provinces  Maritimes  d'acquiescer  au  projet  de  fédéra- 
tion afin  d'assurer  à  l'ensemble  des  possessions  anglaises  de  l'Amérique 
du  Nord  les  avantages  du  traité  qui  vient  d'être  conclu  au  sujet  de  leur 
défense  commune.  Cette  démarche  contribua  puissamment  à  vaincre,  au 
Nouveau-Brunswick  surtout,  les  répugnances  très  accentuées  qui  s'étaient 
manifestées  contre  le  projet  d'union. 

Qui  donc  a  osé  prétendre  qu'il  n'existait  aucune  preuve  d'une  en- 
tente quelconque  entre  le  Canada  et  .la  Grande-Bretagne  sur  leurs  obli- 
gations réciproques  au  sujet  de  la  défense  de  l'Empire? 

Non  seulement  un  traité  formel  et  précis  a-t-il  été  conclu;  mais  ce 
traité  a  servi  de  base  au  pacte  fédéral  et  à  la  constitution  qui  en  a  résulté. 

Nous  allons  voir  maintenant  que  le  gouvernement  canadien,  après 
comme  avant  la  mise  en  vigueur  de  la  nouvelle  constitution,  n'a  pas  cessé 
un  instant,  jusqu'aux  jours  de  la  guerre  sud-africaine,  d'interpréter  et 
d'appliquer  ce  traité  selon  les  termes  dont  Cartier  s'était  servi  à  Londres 
pour  définir  l'objet  et  la  portée  du  pacte  fédéral  et  de  l'entente  conclue 
entre  la  Grande-Bretagne  et  le  Canada.  Cette  entente,  du  reste,  n'était 
que  le  prolongement  et  l'ampliation  des  arrangements  conclus  en  1854  et 
en  1862. 

Incursions  des  Féniens — Application  de  l'Entente  de  1865 

L'occasion  se  présenta  bientôt  d'en  faire  l'épreuve  et  l'application. 
Dès  l'année  suivante,  les  Féniens  réfugiés  aux  Etats-Unis  commencèrent 
leurs  campagnes  de  guérillas.  Durant  cinq  années,  ils  firent  plusieurs 
incursions  de  maraude  sur  divers  points  de  la  frontière  canadienne. 
C'était  bien  l'un  des  cas  prévus,  en  1862,  par  sir  John-A.  Macdonald  et 
le  colonel  Rankin.  Bien  que  Je  gouvernement  américain  fermât  com- 
plaisamment  les  yeux  sur  les  agissements,  des  maraudeurs,  il  n'y  avait 
pas  guerre  déclarée  entre  les  Etats-Unis  et  l'Angleterre.    Le  Canada  seul 

(1)  Pièce  justificative  35. 


—  46  — 

était  attaqué  et  ses  forces  de  milice  suffisaient  amplement  à  repousser 
les  agresseurs.  Cependant,  le  gouvernement  canadien,  invoquant  le  fait 
que  ces  attaques  étaient  la  conséquence  de  la  politique  poursuivie  par 
l'Angleterre  en  Irlande,  fit  appel  au  secours  de  la  Grande-Bretagne:  il 
réclama  des  troupes  anglaises  et  des  armes  pour  la  milice  canadienne. 
Le  gouvernement  britannique  n'accorda  qu'une  partie  de  cette  demande, 
et  il  y  mit  beaucoup  de  lenteur  et  d'hésitation.  Il  consentit  à  prêter  des 
armes  au  gouvernement  canadien  et  à  prolonger  le  séjour  au  Canada 
des  garnisons  anglaises  dont  il  avait  décrété  le  rappel.  Dès  que  le  dan- 
ger sembla  éloigné,  les  ministres  britanniques,  avec  cette  ténacité  et 
cet  esprit  de  suite  qui  caractérisent  la  politique  anglaise,  revinrent  à 
leur  point  de  départ.  Ils  décidèrent  de  rapatrier  la  plupart  des  régi- 
ments anglais  et  de  ne  laisser  en  garnison  au  Canada  que  5,000  hommes 
dans  le  Québec  et  l'Ontario,  2,000  à  la  Nouvelle-Ecosse  et  1,650  au  Nou- 
veau-Brunswick. 

Le  25  janvier  1869,  CARDWELL  devenu  ministre  de  la  Guerre  dans  le 
premier  cabinet  Gladstone,  communique  à  son  collègue,  lord  Granville, 
ministre  des  Colonies,  la  décision  du  War  Office  (1).  Il  réitère  l'enga- 
gement pris  par  le  cabinet  Palmerston,  en  1865,  de  garantir  l'emprunt 
que  le  Canada  devra  faire  pour  réparer  les  fortifications.  "  Ce  projet 
"de  loi  est  encore  à  l'étude;  mais  cette  promesse  a  été  donnée  avec  la 
"  la  présomption  que  le  gouvernement  de  la  colonie  ferait  de  plus  grands 
"  efforts  pour  la  défense  militaire  du  Dominion  et  pour  alléger  davan- 
"  tage  les  obligations  pécuniaires  du  gouvernement  impérial." 

Il  rappelle  la  dépêche  de  lord  Grey,  de  1851;  il  en  cite  même  la 
partie  essentielle.  Il  fait  aussi  mention  des  dépêches  du  duc  de  New- 
castle;    et  il  ajoute: 

"  Des  circonstances  tout  à  fait  exceptionnelles  ont  empêché,  ces 
"  années  dernières,  l'application  de  ces  principes  aux  provinces  an- 
glaises de  l'Amérique  du  Nord;  mais,  à  mon  avis,  ces  circonstances 
"  n'existent  plus  et  je  ne  connais  aucun  motif  qui  suffise  à  nous  empê- 
"  cher  de  revenir  à  la  politique  énoncée  dans  les  dépêches  que  je  viens 
"  de  mentionner. 

"Le  gouvernement  de  la  nouvelle  Confédération  a  fait  preuve  de 
"  son  ardent  désir  d'activer  l'organisation  de  ses  forces  de  défense. 
"Ceci  mérite  notre  encouragement;  et  conséquemment  [le  gouverne- 
"  ment  canadien]  a  profité  de  l'aide  de  quelques-uns  des  régiments  de 
"  Sa  Majesté  pour  entraîner  les  officiers  et  les  soldats  de  sa  milice  volon- 
"  taire.  Les  réductions  que  je  propose  maintenant  n'interrompront 
"  point  cette  coopération." 

Le  gouvernement  britannique  réclamait  aussi  la  remise  des  armes 
qu'il  avait  prêtées  aux  Canadiens.  Toujours  pratique,  il  stipulait  même 
aue  celles  de  ces  armes  qui  avaient  été  perdues  ou  endommagées  se- 
raient remplacées  aux  frais  de  la  colonie.  Il  présenta  son  compte  pour 
£847,  13s.,  3%d.  Ces  trois-quarts  de  denier  (un  sou  et  demi)  en  disent 
long! 

(1)  Pièce  justificative  40.     La  principale  partie  de  ce  document  fut  transmise  par 
lord  Granville  à  sir  John  Young,  le  14  avril  1869. 


—  47  — 

A  quelque  temps  de  là,  sir  Georges  CARTIER  et  l'un  de  ses  collè- 
gues, M.  Wm  McDOUGALL,  étaient  de  nouveau  délégués  à  Londres  pour 
discuter  ces  questions  avec  les  autorités  impériales. 

Dans  une  lettre,  en  date  du  23  mars  1869  (1),  adressée  à  sir  Frede- 
rick Rogers,  sous-secrétaire  d'Etat  pour  les  Colonies,  ils  insistent  sur 
ïa  nécessité  de  ne  pas  dégarnir  les  postes  militaires  de  la  colonie.  Ils 
ont  raison,  disent-ils,  de  redouter  de  nouvelles  attaques  des  Féniens.  Ils 
protestent  contre  la  réclamation  de  £847,  13s.,  3%d.  Les  pertes  et  les 
dommages  subis  sont  la  conséquence  de  l'usage  que  les  troupes  cana- 
diennes ont  fait  de  ces  armes  pour  repousser  les  Féniens. 

A  leur  retour  au  Canada,  ils  font  rapport  de  leur  mission  à  sir  John 
Young,  successeur  de  lord  Monck.  (2) 

Dans  l'intervalle,  Jord  GRANVILLE  a  écrit  au  gouverneur  une  lon- 
gue dépêche  en  date  du  14  avril  1869  (3).  Il  se  réfère  à  la  dépêche  de  M. 
Cardwell,  du  17  juin  1865,  et  à  d'autres  pièces  échangées  entre  les  deux 
gouvernements. 

Il  ne  croit  pas  au  renouvellement  des  attaques  des  Féniens.  Du 
reste,  "si  les  Canadiens  souffrent  de  cet  état  de  choses,  ce  n'est  pas, 
"dit-il,  autant  à  cause  du  lien  qui  les  unit  à  la  Grande-Bretagne  que 
"  d'un  accident  malheureux  mais,  espère-t-il,  passager  de  leur  situation 
"  géographique." 

Je  me  demande  comment  lord  Granville  aurait  pu  changer  la  "situa- 
tion géographique"  du  Canada.  Les  diplomates  les  plus  habiles  ont 
parfois  de  singulières  idées. 

Il  annonce  que  Je  gouvernement  impérial  a  décidé  de  laisser  2,000 
hommes  à  Halifax,  forteresse  impériale,  et  de  réduire  à  4,000  hommes 
le  nombre  total  des  troupes  anglaises  dans  l'Ontario,  le  Québec  et 
le  Nouveau-Brunswick.  "Mais  ceci  doit  être  considéré  comme  un  ar- 
rangement temporaire.  J'incline  à  concourir  dans  les  vues  de  M. 
"Cardwell  et  à  juger  qu'il  sera  bientôt  inutile  de  maintenir  dans  ces 
"  provinces  d'autres  forces  britanniques  que  celles  qui  sont  nécessaires 
"  pour  l'entraînement  de  la  milice  et  le  maintien  des  écoles  militaires." 

Après  avoir  pris  connaissance  de  ces  pièces,  le  Conseil  Exécutif 
du  Canada,  dans  un  Rapport  Officiel  en  date  du  11  juin  1869,  approuve 
sans  réserve  les  conclusions  de  ses  délégués,  MM.  Cartier  et  McDougall, 
et  blâme  la  décision  du  gouvernement  impérial  (4). 

Les  prévisions  des  ministres  canadiens  au  sujet  des  attaques  de 
frontières  se  réalisèrent.  Les  Féniens  renouvelèrent  leurs  agressions 
durant  l'été  de  1869,  et  encore  en  1870.  Sir  Georges  CARTIER  ne  man- 
qua pas  de  faire  sentir  au  gouverneur  et,  par  son  entremise,  aux  auto- 
rités impériales  que  les  ministres  canadiens  avaient  jugé  la  situation 
mieux  que  les  Anglais.  Dans  un  mémoire  présenté  au  gouverneur,  le  4 
novembre  1869,  il  proteste  de  nouveau  contre  le  retrait  des  troupes  et 
des  armes  impériales  et  réclame  encore  plus  de  fusils  et  de  munitions 
(5). 

(1)  "Sesaional  Papers",  1869,  No  60,  page  8. 

(2)  id.  id.  page   2. 

(3)  Pièce  justificative  41. 

(4)  "Seuional  Papers",  1869,  No  60,  page  1. 

(5)  -  1871,  No  46,  page  13. 


—  48  — 

Lord  GRANVILLE  répond,  le  12  février  1870  (1),  que  le  gouverne- 
ment britannique  consent  en  partie  à  la  demande  de  M.  Cartier,  pourvu 
que  le  Canada  s'engage  à  rendre  les  armes  ou  à  les  payer.  Il  maintient 
la  détermination  prise  à  l'égard  des  troupes. 

Cartier  réplique  à  lord  Granville  par  un  nouveau  mémoire  en  date 
du  19  mai  1870  (2).  Il  réitère  les  objections  du  gouvernement  au  re- 
trait des  troupes  impériales. 

"Aussi  longtemps  que  l'agitation  fénicnne  subsistera,  le  gouverne- 
"  ment  canadien  considère  que  cette  association  étant  organisée  non 
"  contre  le  Canada  mais  contre  le  gouvernement  impérial,  il  doit  rester 
"  au  Canada  un  nombre  suffisant  des  troupes  de  Sa  Majesté  pour  l'aider 
"à  repousser  toute  invasion  de  ces  bandes  de  pirates  (laivless  body)." 

Le  23  juin,  lord  GRANVILLE  exprime  son  regret  du  renouvelle- 
ment des  attaques  "inexcusables"  des  Féniens.  Il  transmet  aux  Cana- 
diens "les  sympathies  de  la  reine  et  du  peuple"  du  Royaume-Uni;  mais 
il  annonce  que  "  le  gouvernement  de  Sa  Majesté  ne  peut  accepter  la  pro- 
position de  laisser  une  garnison  impériale  en  permanence  à  Québec; 
"  néanmoins  il  consent  à  en  différer  le  retrait  jusqu'au  retour  des  trou- 
"  pes  envoyées  au  Nord-Ouest"  pour  pacifier  les  Métis  en  révolte  (3). 
Ceci  nous  rappelle  que  le  gouvernement  canadien  avait  alors  deux  pro- 
blèmes de  défense  et  de  pacification  à  résoudre. 

Réclamations  du  Canada  —  Mission  et  rapport  de 
Sir  Alexander  Campbell 

Les  attaques  des  Féniens  prirent  fin  en  1870.  Macdonald  et  Car- 
tier ne  se  tenaient  pas  pour  satisfaits  des  maigres  secours  qu'ils  avaient 
obtenus,  avec  tant  de  peine,  du  gouvernement  impérial.  Ils  trouvaient 
juste  que  le  Canada  fût  indemnisé  des  pertes  matérielles  que  son  gou- 
vernement et  un  grand  nombre  de  ses  habitants  avaient  subies.  Cette 
compensation,  ils  voulaient  que  le  gouvernement  britannique  la  récla- 
mât des  Etats-Unis  où  qu'il  la  payât  lui-même  au  Canada.  Ils  chargè- 
rent l'un  de  leurs  collègues,  sir  Alexander  Campbell,  d'aller  faire 
valoir  ces  réclamations  auprès  des  autorités  impériales. 

Le  séjour  du  délégué  du  gouvernement  canadien  à  Londres  se 
prolongea  par  suite  de  la  mort  de  lord  Clarendon,  ministre  des  Affaires 
étrangères.  Lord  Granville  lui  ayant  succédé,  le  ministère  des  Colonies 
échut  A  lord  Kimberley  qui  en  prit  charge  le  1er  juillet  1870.  C'est 
à  cet  homme  d'Etat,  moins  remarquable  que  Grey  ou  Granville,  mais 
plus  au  diapason,  peut-être,  de  l'opinion  des  classes  dirigeantes  de  son 
époque,  en  Angleterre,  que  le  ministre  canadien  présenta  les  vues  de 
son  gouvernement.  Il  s'acquitta  fort  bien  de  sa  tâche.  Dans  une  dé- 
pêche en  date  du  27  juillet  1870,  lord  KIMBERLEY  rend  témoignage 
à  l'habileté  et  à  la  modération  dont  il  a  fait  preuve  au  cours  de  sa  mis- 
sion et  de  ses  entrevues  (4). 

(1)  Pièce  justificative  42. 

(2)  Pièce  justificative  43. 

(3)  Pièce  justificative  46. 

(4)  Pièce  justificative  49. 


—  49  — 

A  son  retour  au  Canada,  M.  CAMPBELL  rend  compte  de  sa  mission 
à  ses  collègues.  Son  rapport,  en  date  du  10  septembre  1870,  est  adressé 
au  gouverneur-général,  sir  John  Young  (1). 

Il  a  rappelé  les  attaques  répétées  des  Féniens  depuis  1866  et  les 
réclamations  déjà  présentées  au  gouvernement  impérial  par  MM.  Cartier 
et  McDougall.  Pour  la  seule  année  1866,  les  pertes  subies  s'élevaient  à 
plusieurs  millions.  Ceci  ne  comprend  pas  les  dépenses  faites  par  l'Etat 
pour  équiper  et  tenir  en  campagne  une  troupe  de  milice  dont  le  nombre 
a  varié  de  6,000  à  12,000  hommes,  "  ce  qui  équivaudrait  pour  l'Angle- 
"  terre  à  60,000  et  120,000  hommes."  Les  Féniens,  dit-il,  "  étaient  des 
"  citoyens  américains;  et  un  grand  nombre  n'étaient  pas  même  d'ori- 
"  gine  irlandaise.  Ils  ont  été  enrôlés,  armés  et  disciplinés  dans  les  gran- 
"  des  villes  de  la  République  américaine,  sous  les  ordres  d'un  Exécutif 
"  et  d'un  Congrès  féniens  qui  assumaient  les  prétentions  d'un  gouverne- 
"  ment.  Parfois  même,  ils  manoeuvraient  avec  des  corps  de  milice,  sous 
"le  commandement  d'officiers  qui,  selon  la  croyance  commune,  rele- 
"  vaient  du  gouvernement  des  Etats-Unis." 

Il  a  déclaré  que  le  gouvernement  canadien  croit  "  pouvoir  appuyer 
"  d'une  preuve  très  forte  une  réclamation  d'indemnité  adressée  aux 
M  Etats-Unis.  MM.  Cartier  et  McDougall  ont  déjà  demandé  que  cette  ré- 
"  clamation  fût  présentée  pour  les  pertes  subies  en  1866;  et  nous  con- 
"  sidérons  que  nous  avons  droit  à  une  indemnité  supplémentaire  pour 
"couvrir  toutes  les  dépenses  encourues  depuis.  S'il  est  impossible 
"  d'obtenir  cette  indemnité  des  Etats-Unis,  nous  pensons  que  l'Empire 
"  doit  supporter  ces  pertes  en  commun  avec  le  Canada.  Nous  n'avons 
"pas  créé  les  difficultés  qui  ont  donné  naissance  au  mouvement  fénien. 
"  Elles  proviennent  des  torts  réels  ou  imaginaires  que  l'Empire  a  infli- 
"  gés  dans  le  passé  à  l'Irlande.  Ce  ne  sont  donc  pas  nos  propres  batailles 
"  que  nous  avons  livrées,  mais  celles  de  l'Empire.  Comme  pays  d'Em- 
"  pire,  nous  sommes  tout  disposés  à  supporter  notre  part  de  ces  diffi- 
cultés et  de  toutes  celles  où  le  pays  peut  se  trouver  engagé;  mais  il 
"  n'est  pas  juste  qu'on  nous  laisse  subir  seuls  les  pertes  et  les  conséquen- 
"  ces  qui  résultent  de  l'action  politique  du  gouvernement  impérial.  J'ai 
"  insisté  fortement  sur  l'obligation  qu'a  l'Empire  tout  entier  de  porter, 
"  pour  le  passé  et  pour  l'avenir,  au  cas  où  les  attaques  des  Féniens  se 
"  renouvelleraient,  le  fardeau  de  la  résistance,  —  le  Canada  ne  devant 
"  en  assumer  que  sa  part  proportionnelle  comme  pays  d'Empire.  Lord 
"  Kimberley  a  émis  l'avis  que  les  Canadiens  de  la  génération  actuelle 
"  sont  aussi  responsables  des  prétendus  griefs  de  l'Irlande  que  leurs 
"  co-sujets  de  la  même  génération  qui  habitent  la  Grande-Bretagne. 
"  Même  si  l'on  admet  cette  prétention,  ai-je  répondu  en  y  insistant,  tous 
"  [les  sujets  britanniques]  et  non  les  seuls  Canadiens  devraient  subir  les 
"pertes  et  toutes  les  conséquences  qui  résultent  de  la  politique  suivie 
"  dans  le  passé  à  l'égard  de  l'Irlande." 

Lord  Kimberley  a  répondu  par  la  promesse  usuelle:  il  s'est  engagé 
à  soumettre  cette  réclamation  à  la  "prompte  considération  de  ses  collè- 
gues". 

(1)  Pièce  justificative  50. 


—  50  — 

M.  Campbell  aborde  ensuite  la  question  toujours  débattue  du  retrait 
des  troupes  impériales  de  la  colonie.  Il  a  rappelé  à  lord  Kimberley 
qu'au  cours  des  négociations  qui  ont  précédé  la  fédération  des  provin- 
ces, cette  matière  a  fait  l'objet  d'une  entente  particulière  entre  les  auto- 
rités de  la  métropole  et  celles  des  colonies.  "Il  a  été  convenu  de  toutes 
"  parts  que  cette  question  relève  à  la  fois  de  la  politique  de  l'Empire  et 
"  de  celle  des  colonies.  Le  Canada  s'est  cru  assuré  que  s'il  mettait  le 
"projet  à  exécution,  il  bénéficierait  de  l'appui  moral  et  matériel  de 
"l'Empire.  Nous  avons  assumé  notre  tâche;  et,  jusqu'ici,  nous  l'avons 
"  exécutée  avec  succès;  mais  elle  nous  a  coûté  des  sacrifices  considé- 
"  râbles  et,  selon  toute  probabilité,  ces  sacrifices  seront  ininterrompus. 
"  Il  existe  au  Canada  un  sentiment  croissant  de  méfiance  à  l'endroit  du 
"  gouvernement  impérial  et  de  sa  disposition  à  nous  donner  l'appui 
"  auquel  nous  croyons  avoir  droit."  Les  Canadiens  croient  que  les 
gouvernants  et  les  hommes  publics  du  Royaume-Uni  "  méconnaissent  les 
"  efforts  qu'ils  ont  faits  pour  maintenir  le  lien  qui  les  unit  à  la  mère- 
"  patrie. ..." 

Lord  Kimberley  a  protesté  contre  ces  soupçons  et  cette  méfiance, 
nullement  justifiés,  à  son  avis.  "Le  gouvernement  [britannique],  a-t-il 
"  dit,  ne  veut  entraver  en  rien  la  liberté  et  l'avenir  du  Canada;  mais 
"  aussi  longtemps  que  la  colonie  voudra  rester  unie  à  l'Empire,  FEm- 
"  pire  sera  tenu  de  maintenir  cette  union  contre  toute  attaque  de  l'exté- 
"  rieur;  et  il  le  fera;  mais  c'est  le  devoir  du  Canada  de  se  protéger 
"  lui-même  en  tout  ce  qui  concerne  ses  affaires  intérieures." 

La  base  de  l'entente  est,  on  le  voit,  définie  de  nouveau  selon  les 
principes  posés  dès  1851. 

"  Je  répliquai,  ajoute  M.  Campbell,  que  depuis  nombre  d'années 
"  nous  avons  maintenu  la  paix  intérieure  du  pays;  mais,  à  nos  yeux, 
"les  invasions  féniennes  ne  constituent  pas  une  perturbation  interne: 
"  elles  procèdent  de  causes  impériales;  le  gouvernement  impérial  doit 
"  nous  protéger  contre  leurs  conséquences  et  nous  indemniser  des  dé- 
"  penses  qu'elles  entraînent.  Je  représentai  avec  insistance  que  le  main- 
"  tien  d'une  garnison  à  Québec  dissiperait  les  appréhensions  générales 
"  au  Canada.  L'importance  de  cette  demande  ne  tient  pas  au  nombre 
"  de  soldats  qui  pourraient  être  gardés  là,  mais  à  leur  présence  même 
"  qui  serait  un  symbole  de  la  souveraineté  de  l'Empire. ..." 

Lord  Kimberley  a  répondu  "  que  cette  question  avait  été  étudiée  à 
"fond  et  à  maintes  reprises;  que  la  décision  arrêtée  ne  serait  proba- 
blement pas  modifiée;  mais  que  mes  représentations  seraient  prises 
"  en  considération." 

Sir  Alexander  Campbell  a  traité  ensuite  la  question  des  pêcheries 
maritimes.  Depuis  l'expiration,  en  1866,  du  traité  de  réciprocité  de 
1854,  les  autorités  canadiennes,  sur  les  instances  du  gouvernement  im- 
périal avaient  continué  à  laisser  les  pêcheurs  américains  s'approvi- 
sionner largement  dans  les  eaux  territoriales  du  Canada.  Le  gouverne- 
ment de  la  Confédération  avait  décidé  de  mettre  fin  à  ce  régime  de 
tolérance  et  de  reprendre  ses  droits  de  possession  exclusive.  C'est  cette 
détermination  que  M.  Campbell  était  chargé  de  communiquer  à  lord 
Kimberley.    Il  lui  a  représenté  que  "par  déférence  pour  l'opinion  des 


—  51  — 

"  autorités  impériales,  nous  [les  ministres  coloniaux]  avions  proposé 
"en  1865  le  système  des  licences;  et  nous  en  avons  favorisé  l'applica- 
**  tion  par  tous  les  moyens  possibles,  —  sacrifiant  ainsi  nos  intérêts  im- 
"  médiats  afin  de  ne  faire  courir  aucun  risque  à  la  paix  de  l'Empire. 
"  Nous  avons  jusqu'ici  maintenu  ce  régime  en  vigueur.  Mais  nous  som- 
"  mes  convaincus  qu'il  ne  peut  produire  de  résultats  avantageux...." 

"  La  politique  de  conciliation  a  subi  un  plein  essai,  et  nous  avons 
"  cessé  d'espérer  des  Américains  la  moindre  concession  en  retour. 
"  Nous  pensons  que  la  seule  conduite  à  suivre  maintenant  est  de  de- 
"  mander  au  gouvernement  impérial  de  nous  remettre  dans  l'exercice 
"des  droits  dont  nous  avons  joui  sans  interruption  avant  le  traité  de 
"  réciprocité.  Je  lui  dis  que  j'avais  instruction  de  présenter  cette  de- 
"  mande  au  gouvernement." 

Lord  Kimberley  a  reconnu  la  légitimité  intrinsèque  de  cette 
demande  et  promis  de  la  soumettre  à  ses  collègues  "à  une  date  pro- 
chaine". Il  a  laissé  entendre  cependant  qu'il  serait  peut-être  possible 
de  conclure  un  autre  arrangement  avec  les  Américains. 

Sacrifice  des  droits  du  Canada  —  Traité   de   Washington 

Quel  fut  le  résultat  des  délibérations  du  cabinet  britannique?  La 
seule  concession  faite  au  Canada  fut  de  laisser  une  garnison  à  Québec 
durant  l'hiver  suivant.  Mais  le  ministre  des  Colonies  prit  soin  de  spéci- 
fier que  cette  concession  temporaire  ne  modifiait  en  rien  la  politique 
définitivement  adoptée  au  sujet  de  la  défense  des  colonies,  c'est-à-dire 
la  détermination  du  gouvernement  impérial  d'abandonner  aux  colonies 
les  responsabilités  et  le  fardeau  de  leur  propre  défense.  Sur  les  deux 
autres  points,  de  beaucoup  les  plus  importants  —  la  compensation  des 
dommages  causés  par  les  Féniens  et  le  droit  exclusif  des  Canadiens  de 
faire  la  pêche  dans  leurs  eaux  territoriales  —  le  Canada  n'obtint  aucune 
satisfaction.  Le  gouvernement  britannique  ne  présenta  aucune  récla- 
mation à  Washington;  il  n'accorda  lui-même  aucune  compensation  aux 
Canadiens.  Ceux-ci  durent  se  contenter  des  "sympathies  de  la  reine  et 
du  peuple  anglais",  si  généreusement  offertes  par  lord  Granville. 

Les  maîtres  de  l'Empire  firent  mieux.  L'année  suivante,  donnant 
suite  aux  intentions  esquissées  par  lord  Kimberley,  ils  négocièrent  un 
traité  avec  le  gouvernement  américain.  Afin  d'apaiser  l'ire  de  leurs 
cousins  d'Amérique,  sortis  victorieux  de  leur  longue  et  effroyable  guerre 
civile,  et  de  leur  faire  oublier  les  déprédations  de  YAlabama  et  l'appui 
moral  accordé  aux  Sudistes  par  l'opinion  anglaise,  ils  leur  abandonnè- 
rent pour  dix  ans,  moyennant  une  compensation  pécuniaire  déterminée 
par  arbitrage,  le  droit  de  pénétrer  dans  les  eaux  canadiennes  et  d'y 
faire  concurrence  aux  pêcheurs  du  Canada,  sujets  bien-aimés  de  Sa 
Majesté  britannique. 

Sir  John-A.  MACDONALD,  premier  ministre  du  Canada,  était  l'un  des 
plénipotentiaires  désignés  par  le  gouvernement  britannique  pour  négo- 
cier le  traité.  Le  cabinet  de  Londres  avait  pris  soin  de  spécifier  que 
les  représentants  de  la  Grande-Bretagne  et  du  Canada  devaient  discuter 
concurremment  la  question  des  pêcheries  canadiennes,  la  réclamation 
des  Etats-Unis  pour  compensation  des  dommages  et  des  déprédations 


—  52  — 

commises  par  VAlabama,  et  la  frontière  maritime  du  détroit  de  San 
Juan,  depuis  longtemps  en  dispute  entre  l'Angleterre  et  les  Etats-Unis. 
L'objet  de  cette  stipulation  était  manifeste:  c'était  de  faire  payer  par 
le  Canada  le  prix  du  marché  imposé  par  les  Etats-Unis  à  la  Grande-Bre- 
tagne. D'indemnité  au  Canada  pour  les  déprédations  des  Féniens,  il 
ne  fut  nullement  question. 

Sir  John  fut  tellement  indigné  de  cette  ruse  et  de  l'égoïsme  des 
représentants  de  l'Angleterre  et  des  ministres  britanniques  qu'il  faillit 
faire  échouer  les  négociations  en  refusant  de  signer  le  traité.  Cartier 
et  ses  autres  collègues  l'y  poussaient  ouvertement.  Il  ne  se  décida  à 
passer  sous  les  fourches  caudines  que  sur  la  menace  à  peine  déguisée  de 
l'abandon  total  de  la  colonie  par  les  autorités  impériales  (1). 

Ainsi  se  termina  ce  premier  épisode  de  l'existence  semi-nationale 
de  la  Confédération  canadienne.  Entraînés  dans  des  combats  de  fron- 
tière et  des  préparatifs  de  guerre  pour  résister  à  des  attaques  qui  résul- 
taient de  la  politique  impériale,  menacés  d'un  conflit  sanglant  avec  une 
nation  puissante  qui  aurait  ravagé  leur  pays  pour  venger  ses  griefs  con- 
tre l'Angleterre,  les  Canadiens  se  saignèrent  à  blanc  et  payèrent  de  leurs 
deniers  et  d'une  partie  de  leurs  droits  nationaux  le  prix  que  l'Angle- 
terre jugea  à  propos  de  mettre  au  rétablissement  de  ses  bonnes  relations 
avec  la  puissante  République  américaine.  Les  prévisions  du  colonel 
Rankin  étaient  dépassées. 

Ce  sacrifice  des  droits  du  Canada  au  profit  de  l'Angleterre  souleva 
une  vive  indignation  dans  la  colonie.  L'un  des  collègues  les  plus  in- 
fluents de  sir  John  et  l'orateur  le  plus  puissant  peut-être  que  Je  Canada 
anglais  ait  produit,  Joseph  HOWE,  exprima  le  mécontentement  général 
dans  un  discours  qu'il  prononça  à  Ottawa,  le  27  février  1872.  Ce  fut 
le  dernier  de  sa  carrière. 

"Je  ne  désire  pas  anticiper,  dit-il,  la  discussion  ample  et  complète 
*  que  susciteront  au  parlement  les  efforts  diplomatiques  que  l'Angle- 
"  terre  a  faits  pour  acheter  sa  propre  paix  en  sacrifiant  nos  intérêts,  et 
"la  comédie  d'erreurs  où  elle  s'est  aventurée  (blundered).  Le  moment 
"  approche  rapidement  où  Canadiens  et  Anglais  devront  régler  leurs 
"  espoirs  et  leurs  obligations  futures  par  une  entente  claire  et  distincte. 
"  Si  la  politique  impériale  doit  couvrir  tout  le  terrain  de  cette  entente 
"  sur  la  foi  de  laquelle  nos  pères  ont  colonisé  et  développé  ce  pays,  que 
"ce  soit  affaire  réglée;  et  nous  saurons  ce  que  nous  devons  faire.  Mais 
"  si  les  ombres,  les  nuages  et  les  ténèbres  doivent  continuer  à  couvrir 
"  notre  avenir,  si  trente  millions  de  sujets  britanniques  se  proposent  de 
"  charger  leurs  comptoirs  rapaces  (hoard  their  rascal  counters)  dans 
"leurs  deux  petites  îles, — de  ramasser  autour  d'eux  les  troupes  et  les 
"  vaisseaux  de  guerre  de  l'Empire,  et  de  laisser  quatre  millions  d'autres 
"  sujets  britanniques  faire  face  à  une  nation  de  quarante  millions  et 
"  défendre  une  frontière  de  trois  mille  milles, — alors  sachons  comprendre 
"leurs  desseins  et  orienter  en  conséquence  la  politique  de  l'avenir. 
"  Aucun  cabinet  britannique  n'a  encore  osé  formuler  cette  pensée.  Des 
"  journaux  importants  nous  ont  déclaré  que  notre  présence  dans  l'Em- 

(1)  Sur  cet  épisode,  on  consultera  avec  fruit  la  correspondance  de  sir  John  Mac- 
donald:  "Memoirs  of  the  Rt.  Honourable  Sir  John-Alexander  MACDONALD",  by  Jo- 
seph POPE,  —  Ottawa,  1894  —  tome  II. 


—  53  — 

'*  pire  est  une  source  de  dangers  et  que  le  moment  de  la  séparation  appro- 
"  che,  s'il  n'est  pas  déjà  arrivé.  De  nobles  pairs  et  de  savants  députés 
"  anglais  nous  ont  dit  en  ricanant  que  nous  pouvons  nous  en  aller  dès 
"que  nous  y  serons  disposés.  Jusqu'ici,  ni  la  Couronne  ni  le  parle- 
*  ment,  ni  le  peuple  anglais,  n'ont  délibérément  avoué  cette  politique 
"  de  démembrement.  Mais  la  tendance  de  la  pensée  et  de  la  législa- 
"  tion  de  l'Angleterre  fortifie  chaque  jour  la  conviction  que  telle  est 
"  la  pente  générale.  Nous  devons  attendre  de  nouveaux  développe- 
"  ments,  non  sans  anxiété  pour  l'avenir,  mais  avec  une  ferme  confiance 
"  dans  la  bonté  de  la  Providence  et  dans  notre  propre  aptitude  à  diri- 
"  ger  la  politique  du  Canada  de  manière  à  assurer  par  nos  propres  res- 
"  sources  sa  sécurité,  au  cas  où  les  Anglais,  oublieux  du  passé,  répudie- 
raient leurs  obligations  nationales."   (1) 

Cette  sortie  vigoureuse  eut  un  profond  retentissement.  Les  ultra- 
loyalistes, et  au  moins  l'un  de  ses  collègues,  sir  Francis  Hincks,  deman- 
dèrent la  tête  de  M.  Howe.  Le  premier  ministre  résista.  Il  se  borna 
à  faire  donner  au  grand  orateur  quelques  explications  qui  dégageaient 
la  responsabilité  du  cabinet.  Il  y  a  tout  lieu  de  croire  qu'au  fond  sir 
John  ne  fut  pas  fâché  de  cette  dure  rebuffade  et  de  cette  demi-menace 
aux  hommes  d'Etat  britanniques,  qui  l'avaient  tourné  et  retourné  sur  la 
claie  à  Washington. 

On  voit  comment  les  Pères  de  la  Confédération,  les  hommes  d'Etat 
les  plus  conservateurs  de  l'époque,  savaient  parler  aux  maîtres  de  l'Em- 
pire et  revendiquer  les  droits  de  leur  pays,  même  quand  ils  étaient  im- 
puissants à  les  protéger  totalement. 

Du  reste,  cette  tendance  de  la  politique  impériale,  qui  indignait 
Cartier,  Macdonald  et  Howe,  n'était  pas  nouvelle.  Déjà,  en  diverses 
circonstances,  l'Angleterre  avait  abandonné  aux  Etats-Unis  une  portion 
notable  du  territoire  canadien.  Par  le  même  traité  de  1871,  elle  leur 
livra  en  outre  la  libre  navigation  du  Saint-Laurent.  Cette  politique  s'est 
prolongée  jusqu'à  nos  jours.  En  1899,  sir  Charles  TUPPER  pouvait 
dire  en  toute  vérité,  à  la  Chambre  des  Communes  du  Canada:  "Depuis 
"1868,...  jusqu'à  l'heure  actuelle,  j'ai  été  frappé  très  fortement  du  re- 
"  fus  (unwillingness)  du  gouvernement  de  Sa  Majesté  de  permettre  à 
"  quelque  circonstance  que  ce  soit  de  menacer  l'Angleterre  d'un  conflit 
"  avec  les  Etats-Unis."  (2)  Cette  préoccupation  s'est  manifestée  à  nos 
dépens  dans  l'abrogation  du  traité  de  Nicaragua  et  l'abandon  des  pré- 
tentions du  Canada  aux  frontières  de  l'Alaska  (3).  Elle  s'affirme  au- 
jourd'hui sous  une  forme  intense  par  la  maîtrise  virtuelle  que  le  gou- 
vernement britannique  abandonne  à  la  haute  banque  et  à  l'industrie 
américaines  sur  les  contrats  de  fournitures  militaires  de  la  Grande-Bre- 
tagne. 

(1)  "Speeches  and  Public  Lettcrs  ot  JOSEPH  HOWE",  edited  by  J.  A.  Chisholm, 
Halifax,  1909,  tome  II,  page  640. 

(2)  "Debates  House  of  Commons"  —  22  juillet  1899  —  col.  8158-9. 

(3)  Le  lecteur  qui  voudra  se  renseigner  davantage  sur  cette  question  lira  avec  in- 
térêt les  déclarations  de  sir  Wilfrid  LAURIER  à  la  Chambre  des  Communes,  le  23  oc- 
tobre 1903;  aussi  les  articles  de  M.  MILLS,  ministre  de  la  Justice,  dans  l'Empire  Re- 
view  de  novembre  et  décembre  1891  ;  et  l'intéresant  ouvrage  de  M.  HODGINS  :  "British 
and   American   Diplomacy   affecting   Canada"   —   Toronto,   1900. 


—  54  — 

Si  jamais  le  Canada  est  absorbé  par  les  Etats-Unis,  l'Angleterre 
pourra  en  remercier  d'abord  ses  diplomates  et  ses  gouvernants,  puis  les 
anglicisateurs  canadiens,  et  enfin  les  impérialistes  qui  nous  ont  jetés 
violemment  en  dehors  de  la  voie  traditionnelle  et  sûre  que  Cartier  et 
Macdonald  avaient  tracée  à  la  Confédération. 

La  Confédération  —  Principes  constitutionnels 

Je  n'ai  pas  voulu  interrompre  l'analyse  des  faits  et  des  pièces  qui 
se  rattachent  aux  incursions  féniennes.  Revenons  un  peu  en  arrière. 
Quelle  forme  l'entente  conclue  en  1865  entre  le  gouvernement  impérial 
et  les  futurs  chefs  de  la  Confédération  prit-elle  dans  la  Constitution  et 
dans  la  loi  de  la  Milice?  Quelle  interprétation  les  gouvernants  et  les  légis- 
lateurs de  la  Confédération  ont-ils  donnée  au  traité  et  à  la  loi?  Quelle 
application  en  ont-ils  faite  durant  les  trente  premières  années  du  nou- 
veau régime? 

Pour  bien  comprendre  cette  phase  décisive  de  l'histoire  du  Canada, 
il  ne  faut  pas  perdre  de  vue  que  les  constitutions  coloniales  écrites  ne 
renferment  qu'une  partie  du  droit  public  des  habitants  des  colonies. 
•Les  principes  fondamentaux  de  la  constitution  britannique,  non  écrits, 
s'appliquent  aux  colonies  avec  la  même  ampleur,  la  même  autorité 
qu'au  Royaume-Uni. 

Or,  le  premier  et  le  plus  essentiel  de  ces  principes,  c'est  le  droit  au 
gouvernement  représentatif.  Depuis  les  temps  obscurs  des  Witanage- 
niois,  le  droit  aux  institutions  représentatives,  au  self-government,  est 
inhérent  à  la  qualité  de  sujet  britannique.  Il  appartient  en  puissance 
à  tout  sujet,  né,  conquis  ou  naturalisé,  du  Roi  d'Angleterre,  —  qu'il  ha- 
bite le  Royaume-Uni  ou  le  Canada,  l'Australie,  l'Inde  ou  l'Afrique-Sud. 
Dès  qu'un  groupe  de  sujets  britanniques,  habitant  un  pays  quelconque 
de  l'Empire  britannique,  est  en  état  de  faire  fonctionner  des  institutions 
analogues  à  celles  du  Royaume-Uni,  il  y  a  droit;  et  le  parlement  impé- 
rial est  tenu  de  voter  la  formule  légale,  le  statut,  qui  concrétise  ce  droit 
et  en  permet  l'exercice.  Une  fois  cette  constitution  votéet  le  parlement 
impérial,  tout  en  conservant  le  pouvoir  de  l'abroger  ou  de  la  modifier, 
n'a  pas  le  droit  de  le  faire  sans  le  consentement  de  la  colonie  intéressée 
—  pas  plus  que  le  parlement  du  Canada  ou  celui  de  l'Australie  n'ont  le 
droit  d'imposer  leur  volonté  et  leurs  lois  aux  habitants  du  Royaume- 
Uni  (1). 

(1)  L'une  des  théories  les  plus  absurdes  qui  ont  vu  le  jour  à  la  faveur  de  la  dé- 
mence causée  par  la  guerre,  c'est  que  les  constitutions  coloniales  sont  octroyées  par  le 
Roi  en  personne  et  qu'il  peut  à  son  gré  les  modifier  ou  les  abroger.  Jamais  le  roi  d'An- 
gleterre, même  au  temps  des  Stuarts,  n'a  tenté  d'exercer  cette  prérogative  absolue.  De- 
puis deux  siècles,  les  constitutions  coloniales  sont  votées  par  le  parlement  impérial,  se- 
lon la  teneur  des  voeux  formulés  par  les  habitants  des  colonies.  C'est  de  cette  manière 
que  la  Constitution  canadienne  a  été  votée. 

En  1900,  lorsque  le  parlement  britannique  vota  la  Constitution  de  l'Australie,  Cham- 
berlain voulut  faire  modifier  certains  dispositifs  du  projet  préparé  par  les  délégués  des 
colonies  fédérées.  Les  Australiens  déclarèrent  tranquillement  que  si  le  parlement  impé- 
rial refusait  la  charte  du  Commonwealth  d'Australie,  telle  que  les  Australiens  l'avaient 
formulée,  le  parlement  australien  proclamerait  la  République  d'Australie.  Chamber- 
lain baissa  pavillon  prestement. 

En  1902,  lord  HALDANE,  futur  Haut  Chancelier,  écrivait  :  —  "The  trnth  ia,  that 
"more  and  more,  we  are  nearing  the  stage  at  which  it  will  be  realized  that  the  Impérial 
"Parliament  in  its  relations  to  the  self-governing  Dominions  of  the  Crown  can  be,  and 
"ought  to  be,  ONLY  A  TRUSTEE  of  ita  powers.  It  is  legally  omnipotent,  but  in  the 
"reality  of  practice  IT  IS  BUT  AN  INSTRUMENT  FOR  GIVING  EFFECT  TO  THE 
"SENSE  OF  THE  PART  OF  THE  EMPIRE   WHICH  CALLS   FOR  ITS  INTERFERENCE." 

"THE    CONSTITUTION   OF   THE    EMPIRE",   —   reproduit   dans    la    Canadian    Law 

Review,   novembre  1902. 

Nos  journalistes  à  grandes  doctrines  auraient  décidément  besoin  d'un  cours  élémen- 
taire d'histoire  d'Angleterre  et  de  droit  constitutionnel. 


—  55  — 

Le  second  principe  fondamental  du  droit  public  anglais,  corollaire 
du  premier,  c'est  celui  que  j'ai  rappelé  au  début  de  cette  étude  :  no 
taxation  without  représentation.  Aucun  groupe  de  sujets  du  roi  ne  peut 
être  assujetti  au  paiement  d'impôts  —  impôt  du  sang  ou  impôt  d'argent 
—  à  moins  que  ces  impôts  n'aient  été  votés  par  un  corps  délibérant  où 
siègent  ses  représentants  élus.  C'était  même  là  l'unique  privilège  des 
Witans,  des  anciens  du  peuple,  dans  les  antiques  assemblées  qui  sont 
devenues  peu  à  peu  le  parlement  souverain  de  la  Grande-Bretagne. 

Que  l'on  juge  ces  principes  "dangereux",  subversifs  de  l'autorité 
royale  et  propres  à  conduire  les  peuples  à  la  démagogie,  fort  bien.  Mais 
enfin,  ce  ne  sont  pas  les  Canadiens,  encore  moins  les  nationalistes,  qui 
les  ont  inventés.  C'est  le  souverain  et  le  parlement  d'Angleterre  qui  en 
ont  fait  la  base  du  droit  public  de  l'Empire.  Ce  sont  les  fondateurs  de  la 
constitution  canadienne  qui  en  ont  réclamé  la  pleine  reconnaissance  et 
l'entière  exécution.  Ceux  qui,  sous  prétexte  de  préserver  l'autorité 
royale  des  empiétements  de  la  démocratie  et  du  parlementarisme,  atta- 
quent aujourd'hui  ces  assises  fondamentales  des  institutions  britanni- 
ques et  canadiennes  sont  véritablement  des  révolutionnaires,  contemp- 
teurs de  l'autorité  royale,  laquelle  repose,  en  terre  britannique,  sur  les 
principes  mêmes  qu'ils  s'efforcent  de  détruire  ou  d'amoindrir  (1). 

A  l'époque  où  la  Confédération  prit  naissance,  l'inviolabilité  de  ces 
principes  était  universellement  admise  en  Angleterre  et  au  Canada. 
C'est  ce  qui  explique  pourquoi  les  auteurs  de  la  Constitution  canadienne 
ne  songèrent  pas  à  les  transcrire  dans  le  texte  de  la  loi  :  cela  aurait  sem- 
blé aussi  absurde  que  de  mettre  dans  la  constitution  que  les  Canadiens 
auraient  droit  aux  privilèges  de  la  Grande  Charte.  Ils  ne  prévoyaient 
pas  qu'en  moins  d'un  demi-siècle,  le  délire  impérialiste  aurait  obscurci 
les  intelligences  au  point  de  leur  faire  perdre  la  notion  des  vérités  les 
plus  élémentaires  de  l'histoire  et  de  la  constitution  britannique.  C'est 
ce  qui  explique  également  pourquoi  le  texte  de  la  Constitution  canadien- 
ne renferme  si  peu  d'articles  qui  déterminent  les  obligations  militaires 
du  Canada.  En  réalité,  il  n'y  en  a  que  deux:  l'article  15  et  le  septième 
alinéa  de  l'article  91   (2).    L'article  15  stipule  que  — 

"  A  la  Reine  continuera  d'être  et  est  par  le  présent  attribué  le  com- 
"  mandement  en  chef  des  milices  de  terre  et  de  mer  et  de  toutes  les 
"forces  militaires  et  navales  en  Canada." 

C'est  la  reconnaissance  de  l'autorité  souveraine  de  la  Couronne. 
Ici,  comme  en  Angleterre,  cette  autorité  ne  s'exerce  que  par  l'entremise 
du  cabinet  canadien,  responsable  au  parlement  du  Canada.  Les  minis- 
tres canadiens  sont  les  conseillers  du  roi  au  même  titre  que  les  membres 

fl)  Cette  thèse  des  casuistes,  ennemis  de  la  démocratie  et  du  parlementarisme,  est 
d'autant  plus  grotesque  qu'ils  la  prêchent  à  l'appui  de  l'obligation  "morale"  des  Cana- 
diens de  prendre  part  à  la  guerre  européenne,  comme  sujets  du  Roi  d'Angleterre,  tandis 
que  leurs  copains,  les  politiciens  impérialisants,  clament  sans  relâche,  d'un  bout  à  l'autre 
du  pays,  que  les  Canadiens  ont  l'impérieux  devoir  de  verser  leur  sang  pour  l'Angleterre 
afin  de  faire  triompher  "les  principes  de  la  démocratie  et  du  parlementarisme".  Cette 
cynique  inconséquence  démontre  à  quel  point  la  frénésie  impérialiste  a  troublé  les  cer- 
veaux et  fait  table  rase  des  lois  les  plus  élémentaires  de  la  logique  et  de  la  probité. 

(2)  Pièce  justificative  37. 


—  56  — 

du  cabinet  britannique.  Dans  leur  sphère  d'action,  ils  exercent  les 
mêmes  privilèges,  ils  sont  soumis  aux  mêmes  règles  constitutionnelles  (1). 

(L'article  15  veut  donc  dire  que  le  gouvernement  canadien,  respon- 
sable au  parlement  du  Canada,  commande,  au  nom  du  roi  et  sous  son 
autorité,  les  «troupes  de  terre  et  de  mer  du  Canada. 

L'article  91  énumère  les  pouvoirs  exclusifs  de  législation  attribués 
au  parlement  fédéral.  Cette  juridiction  comprend  (paragraphe  7)  "la 
milice,  le  service  militaire  et  le  service  naval,  et  la  défense  du  pays." 
Sous  l'empire  de  la  nouvelle  constitution,  la  Joi  de  la  milice  s'intitule: 
"Loi  de  la  Milice  et  de  la  Défense";  le  ministère  de  la  Milice  s'appelle 
"le  ministère  de  la  Milice  et  de  la  Défense."  Cette  mention  par- 
ticulière de  '7a  défense"  n'indique-t-elle  pas  que,  dans  l'esprit  des  légis- 
lateurs, le  service  militaire  et  naval  n'a  d'autre  objet  que  la  défense  du 
pays?  C'est  ce  qui  ressort  clairement  des  paroles  et  des  actes  des  hom- 
mes d'Etat  canadiens  qui  avaient  rédigé  la  constitution  et  qui  l'ont 
appliquée  les  premiers. 

Nous  avons  vu  comment  Cartier,  Macdonald,  Brown,  Galt  et  Campbell 
interprétèrent  la  portée  du  traité  de  1865  lorsqu'il  fallut  repousser  les  atta- 
ques des  Féniens.  Nous  allons  retrouver  la  même  pensée  dans  l'exécu- 
tion des  mesures  générales  qu'ils  adoptèrent  pour  assurer  la  sécurité  du 
territoire. 

(1)  Sir  John  MACDONALD  a  exprimé  cette  pensée  très  nettement  lors  des  débats 
sur  les  Résolutions  de  la  Conférence  de  Québec    : 

"With  us  the  Sovereign,  or  in  this  conntry,  the  représentative  of  the  Sovereign, 
"CAN  ACT  ONLY  ON  THE  ADVICE  OF  HIS  MINISTERS,  those  ministers  being  reapon- 
"sible  to  the  people  throngh     Parliament."  —   (Uebates  on  Confédération,  1865,  page  33). 

Sur  l'autonomie  du  parlement  canadien,  il  a  été  non   moins  catégorique    : 

"We  Btand.  with  regard  to  the  people  of  Canada,  PRECISELY  IN  THE  SAME  POSI- 
TION AS  THE  HOUSE  OF  COMMUNS  IN  ENGLAND  stands  with  regard  to  the  people 
"of  England."  —   (Id..  page  1007). 

Sur  l'autorité  du  Roi  et  du  gouverneur,  voir  aussi  l'opinion  de  sir  S.  HUGHES,  au- 
jourd'hui ministre  de  la  Milice,  et  celle  de  sir  Charles  FITZPATRICK,  alors  ministre 
de  la  Justice,   aujourd'hui   Juge  en   Chef  du  Canada:   pièce   justificative   67. 

La  nouvelle  école  tbéologico-impérialistc  qui  a  entrepris,  au  nom  du  "droit  na- 
turel", de  ressusciter  la  doctrine  du  bon  plaisir  royal,  a  eu  la  naïve  audace  de  soutenir 
que  le  roi  a  toujours  le  droit  et  le  pouvoir  d'appeler  les  Canadiens  à  combattre  dans 
toute  partie  de  l'Empire  ou  du  monde.  Ils  ont  poussé  leur  théorie  jusqu'au  point  d'af- 
firmer sans  rire  que  le  roi  peut  exercer  ce  pouvoir  par  l'entremise  du  gouverneur  géné- 
ral. Or,  le  premier  étudiant  en  droit  constitutionnel  sait  que  le  gouverneur  général 
n'est  pas  nommé  par  le  roi  et  qu'il  ne  reçoit  du  roi  aucune  autorité,  aucune  direction. 
11  est  nommé  par  le  cabinet  britannique.  Il  exerce  ses  fonctions  impériales  sous  l'auto- 
rité exclusive  du  ministère  des  Colonies.  Il  reçoit  toutes  ses  instructions  du  secrétaire 
d'Etat  pour  les  Colonies.  Quant  à  ses  prérogatives  de  chef  de  l'exécutif  canadien,  elles 
sont  limitées  de  la  même  manière  et  par  les  mêmes  principes  constitutionnels  que  ceux 
auxquels  le  roi  d'Angleterre  est  soumis  par  la  constitution,  la  coutume  et  son  serment 
royal,  et  dont  il  ne  songerait  pas  un  instant  à  s'écarter.  Reconnaître  au  gouverneur  gé- 
néral le  droit  de  commander  fa  milice  canadienne,  indépendamment  des  ministres  et  du 
parlement  canadiens,  équivaudrait  donc,  d'une  part,  à  faire  le  gouverneur  plus  puis- 
sant que  le  roi  lui-même  et,  de  l'autre,  à  mettre  la  vie  et  les  biens  des  Canadiens  à  la 
discrétion  du  ministre  des  Colonies,  c'est-à-dire  d'un  simple  politicien  anglais,  respon- 
sable non  au  roi,  mais  au  parlement  britannique.  Ainsi,  sous  prétexte  de  préserver  la 
souveraineté  royale  des  empiétements  de  la  démocratie  et  du  parlementarisme,  les  ca- 
suistes  impérialistes  aboutissent,  sur  ce  point  comme  sur  le  précédent,  à  saper  la  base 
même  du  pouvoir  royal  et  à  tomber  dans  la  pire  des  inconséquences  démocratiques  et 
parlementaires  :  tout  ce  qu'ils  enlèveraient  à  l'autorité  du  parlement  et  du  peuple  ca- 
nadiens, ils  en  feraient  profiter  non  le  roi,  mais  le  parlement  et  le  peuple  d'Angleterre. 

On  voit  que  ces  doctrinaires  sont  aussi  illogiques  que  tous  les  autres  révolutionnaires. 

Le  résultat  de  cette  doctrine  insensée  serait  de  ramener  le  Canada  à  des  jours  pires 
que  ceux  de  Craig,  de  Colborne  et  de  Sydenham.  Ces  tyranneaux  du  régime  oligarchique 
n'ont  jamais  songé  à  forcer  ou  même  à  induire  les  Canadiens  à  fournir  un  seul  régi- 
ment, à  dépenser  un  seul  denier,  même  pour  les  besoins  de  la  défense  du  pays,  sans  le 
consentement  des  représentants  du  peuple. 

Par  bonheur  pour  le  Canada  et  pour  l'Empire,  le  roi  d'Angleterre  et  les  hommes 
d'Etat  britanniques,  même  les  plus  impérialistes,  n'ont  pas  encore  atteint  le  degré  d'in- 
sanité des  jingos  du   Canada. 


—  57  — 

Loi  de  la  Milice,  1868 

Dès  la  première  année  de  la  Confédération,  le  gouvernement  cana- 
dien se  mit  en  mesure  d'exécuter  sa  part  des  arrangements  conclus 
avec  les  autorités  impériales  au  sujet  de  la  défense  du  pays.  Avec  l'é- 
nergie qui  le  caractérisait,  Cartier  avait  choisi  dans  le  nouveau  minis- 
tère le  portefeuille  de  la  Milice.  Il  se  croyait,  avec  raison,  seul  capable 
de  vaincre  les  répugnances  des  Canadiens-français  contre  toute  aug- 
mentation des  charges  militaires. 

A  la  session  de  1868,  le  ministère  présente  à  la  Chambre  une  nou- 
velle loi  de  la  milice  (1),  dont  l'objet  principal  est  de  permettre  au  gou- 
vernement d'organiser  une  force  disciplinée  de  40,000  hommes  et  une 
réserve  active  de  100,000  hommes.  Comme  dans  toutes  les  lois  anté- 
rieures à  la  Confédération,  il  est  décrété  que  la  milice  se  compose  "de 
tous  les  habitants  mâles  du  Canada,  âgés  de  18  ans  et  plus  et  de  moins 
de  60  ans",  divisés  en  quatre  classes,  selon  leur  âge  et  leur  état  de  fa- 
mille. 

L'article  6  établit  la  distinction  entre  la  milice  active  et  la  milice 
de  réserve.  "La  milice  active  comprend  la  milice  volontaire,  la  milice 
régulière  et  la  milice  navale."  Il  est  expressément  stipulé  que  "la 
"  milice  navale  se  composera  des  marins,  matelots  et  personnes  ordinai- 
"  rement  employés  sur  les  embarcations  à  voile  ou  à  vapeur,  naviguant 
"  dans  les  eaux  de  la  Puissance." 

On  voit  que  Macdonald  et  Cartier  ne  songeaient  nullement  à  une 
flotte  de  guerre  "canadienne  en  temps  de  paix  mais  impériale  en  temps 
de    guerre". 

Les  dispositifs  qui  permettent  au  gouvernement  de  remplir  les  ca- 
dres de  la  milice  par  le  tirage  au  sort,  au  cas  où  l'enrôlement  volon- 
taire ne  serait  pas  suffisant,  sont  analogues  à  ceux  des  lois  précédentes. 

La  modification  la  plus  radicale  dans  les  termes  est  celle  qui  tou- 
che à  l'emploi  de  la  milice.    C'est  l'article  61  : 

"Sa  Majesté  pourra  appeler,  en  tout  ou  en  partie,  la  milice  au  ser- 
"  vice  actif,  dans  ou  hors  la  Puissance,  lorsque  la  chose  sera  en  aucun 
"  temps  jugée  à  propos,  en  conséquence  de  guerre,  invasion  ou  insur- 
"  rection,  ou  d'appréhension  d'aucun  de  ces  dangers;  et  les  miliciens 
"  ainsi  appelés  au  service  actif,  continueront  de  servir  pendant  au 
"  moins  une  année  à  compter  de  la  date  à  laquelle  ils  auront  été  appe- 
"  lés  au  service  actif  s'ils  y  sont  tenus,  ou  pour  toute  période  plus  con- 
"  sidérable  que  Sa  Majesté  pourra  fixer." 

La  restriction  des  lois  de  1855  et  de  1863 — qui  limitait  les  expédi- 
tions de  la  milice  aux  territoires  "contigus  à  la  province"  —  est  sup- 
primée. C'était  une  imprudence.  Nous  verrons  les  impérialistes  en 
tirer  parti  en  1899,  lors  de  l'expédition  d'Afrique,  et  en  1904,  alors  que 
le  parlement  entreprendra  la  réfection  de  la  loi  de  la  milice. 

Mais  si  la  forme  était  changée,  le  fond  restait  le  même.  Cartier  et 
ses  co-législateurs  de  1868  ne  songèrent,  pas  un  instant  qu'il  pût  être 
question,  pour  le  Canada,  de  participer  à  toute  autre  guerre  qu'à  celles 
qui  menaceraient  directement  la  sécurité  de  son  territoire.     Le  compte 

(1)  Pièce  justificative  38. 


—  58  — 

rendu  des  délibérations  parlementaires  le  démontre  à  l'évidence.  (1) 
La  seule  éventualité  prévue,  c'est  celle  d'une  guerre  avec  les  Etats-Unis. 
Comme  en  1862,  les  seules  divergences  d'opinion  portent  sur  le  degré 
de  la  participation  du  Canada  à  sa  propre  défense.  D'ailleurs,  les  dé- 
bats furent  beaucoup  moins  vifs  qu'en  1862,  les  déclarations  moins 
solennelles  et  moins  retentissantes.  Durant  ce  court  espace  de  temps, 
les  principes  et  les  termes  de  l'entente  entre  la  métropole  et  la  colonie 
s'étaient  affermis  et  précisés.  Les  attaques  des  Féniens  avaient  donné 
l'occasion  aux  autorités  des  deux  pays  d'en  faire  l'application. 

En  présentant  le  projet  de  loi,  CARTIER  déclare  que  si  cette  mesure 
avait  été  en  vigueur  depuis  trois  ans,  "les  forces  de  défense  nécessaires 
"  à  la  protection  du  pays  auraient  coûté  moins  cher.  Tout  en  espérant 
"  que  ces  incursions  ne  se  répéteront  pas,  il  juge  nécessaire  de  se  pré- 
"  parer  à  y  résister,  le  pays  étant  fermement  déterminé  à  rester  britan- 
"  nique." 

M.  DORION  blâme,  modérément  du  reste,  les  dispositfs  qui  autori- 
sent le  gouvernement  à  s'arroger  le  pouvoir  d'enrôler  les  miliciens  de 
force.  Cette  critique  sonne  étrangement  sur  les  lèvres  de  l'un  des  mi- 
nistres qui  avaient  fait  voter  la  loi  de  1863,  absolument  analogue  à  cet 
égard  au  bill  présenté  par  Cartier.  Il  juge  que  le  danger  réel  ou  fictif 
d'une  guerre  avec  les  Etats-Unis  ne  justifie  pas  le  gouvernement  d'impo- 
ser une  charge  aussi  lourde  au  Canada:  "le  conflit,  s'il  doit  jamais  se 
"  produire,  sera  décidé  sur  les  mers  et  non  derrière  aucun  rempart 
"canadien." 

Cette  opinion  peut  paraître  singulière,  mais  elle  est  juste.  M.  Do- 
rion  veut  dire  évidemment  que  l'occupation  du  territoire  canadien  par 
les  armées  américaines  ne  suffirait  pas  à  déterminer  l'issue  ultime  d'une 
guerre  entre  l'Angleterre  et  les  Etats-Unis,  et  que  seule  la  puissance  de 
sa  flotte  pourrait  permettre  à  l'Angleterre  de  dicter  ses  conditions  aux 
Américains. 

M.  MACKENZIE,  futur  premier-ministre  libéral,  fait  observer  avec 
raison  qu'il  est  "impossible  d'envisager  le  problème  de  la  défense  du 
"  pays  sans  tenir  compte  de  la  proximité  des  Etats-Unis  et  de  la  pro- 
"  habilité  d'une  action  agressive  de  leur  part."  Il  déplore  le  langage  et 
l'attitude  des  politiciens  américains  [ou  canadiens]  "  qui  n'hésiteraient 
"pas  à  précipiter  un  conflit  entre  les  deux  pays  s'ils  pouvaient  par  là 
"  servir  leurs  intérêts  personnels.  La  politique  de  la  Grande-Bretagne, 
"à  son  avis,  a  été  parfois  trop  conciliante  à  l'endroit  des  Etats-Unis; 
"  mais  l'Angleterre  est  une  grande  puissance,  elle  peut  se  permettre  d'aller 
"très  loin  dans  la  voie  de  la  conciliation...  et,  somme  toute,  cette 
"  politique  assure  la  paix.  II  ne  s'objecte  pas  à  ce  que  le  gouverne- 
"  ment  impose  au  Canada  une  dépense  équitable  (fair)  pour  les  besoins 
"  de  la  défense.  Mais  il  n'y  a  pas  de  comparaison  possible  entre  la 
"  capacité  de  la  Grande-Bretagne  et  celle  du  Canada  de  payer  un  impôt 
"  de  guerre." 

Il  rappelle  les  sacrifices  que  le  Canada  s'est  imposés  pour  la  cons- 
truction de  ses  canaux  et  de  ses  chemins  de  fer,  "qui  ont  fourni  au  gou- 

(1)  Pièce  justificative  39. 


—  59  — 

**  vernement  impérial  des  facilités  de  transport  pour  leurs  troupes  et 
"  leurs  munitions  de  guerre.  Le  Rapport  du  colonel  Jervois  et  tous  les 
"  documents  de  cette  nature  n'ont  qu'un  objet  :  celui  de  faciliter  la  fuite 
"  des  troupes  anglaises  en  cas  de  désastre." 

Et  dire  que  le  parlement  canadien  a  érigé  un  monument  à  ce  "traî- 
tre" qui  osait  mettre  en  doute,  dans  un  langage  si  brutal,  la  résolution 
de  la  mère-patrie  de  protéger  ses  colons  canadiens! 

Cartier  avait  annoncé  la  détermination  du  gouvernement  d'em- 
ployer à  la  réparation  des  forteresses  et  des  travaux  de  défense  la  som- 
me dont  le  gouvernement  impérial  avait  promis  de  cautionner  l'em- 
prunt. 

M.  Mackenzie  "ne  peut  accorder  son  consentement  à  un  tel  détour- 
"  nement  de  fonds  (mis-appropriation  of  funds) .  Si  des  fortifications 
"  sont  d'une  utilité  quelconque,  elles  doivent  être  érigées  pour  la  pro- 
"  tection  des  habitants  du  pays." 

Sur  ce  point,  la  pensée  de  M.  MacKenzie  l'emporta.  Le  gouverne- 
ment abandonna  son  projet  et  ne  réclama  jamais  le  cautionnement  du 
gouvernement  impérial. 

Le  leader  de  l'opposition  libérale  condamne,  comme  M.  Dorion,  le 
principe  de  la  conscription.  "Il  croit  que  l'enrôlement  volontaire  doit 
"  être  favorisé  au  lieu  d'être  entravé  comme  le  bill  le  propose.  Il  est 
"  pi  et  à  appuyer  le  gouvernement  dans  la  préparation  d'un  projet  de 
"  loi  qui  pourvoirait  aux  besoins  de  la  défense  du  pays  par  l'applica- 
"  tion  du  volontariat  qui  a  donné  satisfaction  jusqu'ici." 

Cartier  avait  également  annoncé  l'organisation  d'écoles  militaires 
destinées  à  former  un  état-major  et  des  officiers  compétents.  Ces  offi- 
ciers pourraient  compléter  leur  formation  en  prenant  du  service  tem- 
poraire dans  les  armées  étrangères.  Il  avait  rappelé  les  exploits  des 
zouaves  pontificaux  canadiens. 

L'un  des  députés  libéraux  les  plus  en  vue,  M.  JONES,  s'éleva  vigou- 
reusement contre  cette  idée:  "Nous  n'avons,  dit-il,  ni  hommes  ni  argent 
"à  perdre  pour  fournir  des  soldats  à  aucune  puissance  quelconque.  On 
"doit  encourager  les  Canadiens  à  demeurer  dans  leur  propre  pays  afin 
"  d'aider  à  défendre  le  territoire  canadien  en  cas  de  danger  et  à  main- 
tenir la  puissance  britannique  sur  ce  continent   (applaudissements)." 

M.  PARKER  croit  que  "le  problème  de  la  défense  doit  être  réglé  par 
"traité  entre  le  Canada  et  la  mère-patrie;" — c'était  fait;  mais  les  ter- 
mes de  l'arrangement  conclu  en  1865  n'étaient  pas  encore  publics,  et 
ce  député  ignorait  évidemment  la  correspondance  échangée  depuis  1851 
— "et  s'il  était  connu  que  l'Angleterre  nous  défendrait,  comme  elle  est 
"  tenue  de  le  faire,  cette  seule  connaissance  ferait  plus  pour  repousser 
"  toute  agression  que  l'entraînement  d'une  milice  de  100,000  hommes. 
"  Si  les  forces  qu'on  se  propose  d'organiser  sont  destinées  à  venir  en 
"  aide  à  l'autorité  civile  et  à  repousser  des  incursions  comme  celle  de 
"  1866,  ces  préparatifs  sont  beaucoup  trop  considérables  et  coûteux. 
"Si  l'on  se  propose  de  défendre  le  pays  contre  la  puissance  américaine, 
"  ils  sont  tout  à  fait  insuffisants  et  ne  peuvent  être  regardés  que  comme 
"  une  folie  monstrueuse." 


—  60  — 

Plus  heureux  qu'en  1862,  le  gouvernement  fit  voter  sa  mesure.  Pas 
•in  des  ministres,  du  reste,  n'apporta  la  moindre  contradiction  aux  prin- 
cipes posés  par  M.  MacKenzie. 

Au  Sénat,  l'un  des  chefs  libéraux,  M.  SANBORN,  fit  cette  déclara- 
tion intéressante.  "Nous  devons  envisager  cette  question  comme  Cana- 
"  diens;  car  nous  ne  pouvons  ignorer  le  fait  que  nous  serons,  un  jour 
"  ou  l'autre,  abandonnés  à  nos  seules  ressources.  Durant  la  période 
"  qui  a  précédé  la  Confédération,  plusieurs  membres  du  parlement  du 
"  Canada  nous  ont  fréquemment  assurés  que  nous  nous  préparions  une 
"  nationalité  et  que  la  fédération  des  provinces  était  le  premier  pas  dans 
"  la  voie  qui  nous  mènerait  à  l'état  de  nation.  La  tendance  entière  des 
"  hommes  d'Etat  britanniques  nous  impose  la  conviction  que  la  respon- 
sabilité de  notre  croissance  ou  de  notre  décroissance — selon  l'intel- 
"  ligence  que  nous  déploierons — dépend  de  nous-mêmes.  C'est  donc 
"  notre  devoir  de  ne  regarder  que  le  Canada,  et  le  Canada  seul.  Nous 
"  avons  ici  une  patrie,  une  nationalité,  deux  choses  dont  nous  avons 
"  raison  d'être  fiers.  Nous  avons  également  raison  d'être  fiers  du  pays 
"  auquel  nous  sommes  attachés  et  du  gouvernement  qui  étend  sa  pro- 
"  tection  sur  nous;  mais  nous  devons  aussi  avoir  l'orgueil  du  Canada. 
"En  envisageant  cette  question  [de  la  défense],  nous  ne  devons  pas 
"  seulement  nous  placer  au  point  de  vue  de  l'Empire  et  tenir  compte 
"  des  intérêts  de  l'Empire:  nous  devons  l'envisager  à  la  lumière  de  nos 
"  propres   intérêts." 

Ce  n'est  pas  pour  l'avantage  du  Canada  que  l'Angleterre  y  garde 
une  armée,  fort  réduite  du  reste  :  "  c'est  pour  le  maintien  de  la  puis- 
"  sanec  anglaise  sur  ce  continent  et  en  vue  des  intérêts  de  l'Empire  et 
"  non  de  ceux  du  Canada.  Supposons  qu'une  guerre  éclate  entre  les 
"Etats-Unis  et  la  Grande-Bretagne:  ce  ne  sera  pas  pour  venger  un  grief 
"quelconque  du  Canada;  et  cependant  la  conséquence  sera  la  dévasta- 
"  tion  des  régions  les  plus  belles  et  les  plus  productives  de  notre  pays. 
"  Ne  devons-nous  donc  pas  définir  résolument  notre  situation  toute  par- 
"  ticulière  et  démontrer  [aux  hommes  d'Etat  britanniques]  les  condi- 
"  tions  qui  nous  seraient  faites  en  cas  de  guerre?" 

Au  Sénat  comme  à  la  Chambre  des  Communes,  les  ministres  affir- 
ment que  le  projet  de  loi  n'a  d'autre  objet  que  de  mettre  le  Canada  en 
état  de  pourvoir  à  .sa  propre  défense  (1). 

Application  de  la  Loi  —  Cartier  et  la  défense  navale 

iLa  loi  votée,  Cartier  s'applique  sans  délai  à  en  assurer  l'exécution. 
Mais  il  ne  s'écarte  pas  un  seul  instant  des  bases  de  l'entente  conclue  avec 
le  gouvernement  britannique.  Il  ne  cesse  de  protester  contre  le  retrait 
des  troupes  impériales.  Il  refuse  de  rembourser  le  prix  des  armes 
prêtées  par  l'Angleterre  et  endommagées  ou  perdues  au  cours  des  cam- 
pagnes contre  les  Fénicns. 

En  analysant  les  rapports  et  les  pièces  officielles  de  cette  période, 
j'ai  noté  l'approbation  donnée,  le  11  juin  1869,  par  le  Conseil  Exécutif 
du  Canada  aux  démarches  de  MM.  Cartier     et     McDougall  à  Londres. 

(1)  Le  biographe  Je.  plus  récent  de  Cartier,  M.  John   BOYD,  a    pu    écrire,    en    toute 
vérité:    "  Cartier'a  policy  on  defence  wu  in  its  essence  a  troJy  national  policy  "   (p.  290). 


—  61  — 

Dans  une  délibération  antérieure,  en  date  du  13  mars  1868,  le  gouverne- 
ment canadien  avait  également  protesté  contre  la  diminution  des  forces 
de  défense  navale  sur  le  Saint-Laurent  et  les  Grands  Lacs  (1). 

Dans  sa  dépêche  du  14  avril  1869,  lord  GRANV1LLE  fait  observer  au 
gouverneur  que  les  traités  avec  les  Etats-Unis  déterminent  Je  nombre  des 
vaisseaux  de  guerre  que  l'Angleterre  peut  placer  dans  les  eaux  intérieu- 
res du  Canada.  Il  ajoute  que,  tout  en  observant  ces  restrictions  conven- 
tionnelles, le  gouvernement  canadien  peut  toujours  se  prévaloir  des 
dispositifs  du  Colonial  Naval  Defence  Act,  voté  en  1865,  pour  autoriser 
les  colonies  à  organiser  une  réserve  navale  et  même  à  équiper  des  vais- 
seaux de  guerre  qui  feraient  partie  de  la  flotte  impériale   (2). 

Mais  comme  cette  loi  ne  laissait  aux  gouvernements  des  colonies 
aucune  autorité  sur  ces  forces  de  défense  navale,  le  gouvernement  cana- 
dien ne  s'en  prévalut  jamais.  Macdonald  et  Cartier  étaient  aussi  con- 
vaincus que  leurs  prédécesseurs  de  1862  que  les  Canadiens  ne  contri- 
bueraient à  aucun  système  de  défense,  militaire  ou  navale,  "à  moins 
qu'il  ne  soit  sujet  à  leur  propre  autorité  ". 

On  en  trouve  la  preuve  patente  dans  une  lettre  officielle  de  M. 
FUTVOYE,  sous-ministre  de  la  Milice  et  de  la  Défense,  au  secrétaire 
militaire  du  gouverneur  sir  John  Young.  Cette  lettre,  en  date  du  3  juin 
1870,  a  été  manifestement  écrite  sous  la  diotée  de  Cartier  (3). 

Au  nom  du  ministre,  M.  Futvoye  réitère  la  demande  précise  et  for- 
melle du  maintien  en  permanence  d'une  garnison  impériale  à  Québec 
et  d'une  partie  des  troupes  impériales  que  le  gouvernement  britannique 
a  décidé  de  retirer  des  diverses  provinces  de  la  Confédération.  Il 
ajoute: 

"Le  général  Lindsay  [commandant  des  forces  impériales  au  Cana- 
"  da]  fait  allusion,  dans  sa  lettre  du  27  mai,  à  l'organisation  d'une  force 
"  navale  pour  la  défense  navale  du  pays  (4).  A  ce  sujet,  le  ministre  de 
"  la  Milice  et  de  la  Défense  [sir  Georges  CARTIER]  réfère  le  général 
"Lindsay  à  la  dépêche  du  17  juin  1865  [de  M.  Cardwell]  mentionnée 
"  dans  le  rapport  ci-joint  et  dans  laquelle  il  est  déclaré,  entre  autres 
"  choses,  qu'il  va  de  soi  (as  a  mat  ter  of  course)  qu'en  cas  de  guerre,  ce 
"  sera  le  devoir  du  gouvernement  imDérial  d'entreprendre  la  défense 
"  navale  du  pays." 

Cette  lettre  fut  transmise  aux  autorités  impériales.  Elles  y  répon- 
dirent par  l'entremise  de  sir  Edward  LUGARD,  sous-ministre  de  la 
Guerre,  dans  une  lettre,  en  date  du  24  septembre  1870,  adressée  au  gé- 
néral Lindsay  (5) : 

"M.  Cardwell  fait  observer  que  le  major  Futvoye....  interprète  la 
"  dépêche  du  secrétaire  d'Etat  pour  les  Colonies,  en  date  du  17  juin  1865 
"  (6),  comme  si  elle  comportait  l'assurance  qu'en  cas  de  guerre  le  gou- 
*  vernement   impérial   entreprendrait   la   défense   navale   du  Dominion. 

(1)  "Seasional   Paper»",  1868,  No  63,   p.  20-21. 

(2)  Pièce  justificaUve  41.   • 

(3)  Pièce  justificaUve  45. 

(4)  Pièce  justificative  44. 

(5)  Pièce  justificative  47. 

(6)  Pièce  justificaUve  34.     Cette  dépêche  était   de  Cardwell   lui-même,   alors  minis- 
tre des  Colonies,  permuté  à  la  Guerre  en  1869. 


—  62  — 

"  Quelles  que  soient  les  obligations  auxquelles  le  gouvernement  impérial 
"a  souscrites  dans  cette  dépêche,  ce  n'était  pas  son  intention  d'exoné- 
"  rer  le  gouvernement  du  Dominion  de  toute  responsabilité  partielle 
"qu'il  pourrait  exercer  pour  sa  propre  défense  navale,  soit  par  l'appli- 
"  cation  des  dispositifs  du  Colonial  Defence  Act  ou  par  tout  autre  mode. 
"  Au  contraire,  toutes  les  assurances  que  le  gouvernement  impérial  a 
"  données  dans  cette  dépêche,  ont  été  données,  comme  sir  George  Car- 
"  tier  le  fait  observer  dans  son  mémoire  du  19  mai  (1),  "sur  l'assurance 
"  réciproque  donnée  par  les  ministres  canadiens  alors  à  Londres  que  le 
"  Canada  est  prêt  à  consacrer  toutes  ses  ressources,  en  hommes  et  en 
"  argent,  au  maintien  du  lien  qui  l'unit  à  la  mère-patrie." 

La  divergence  de  vues  est,  sur  ce  point,  manifeste.  Cartier  consi- 
dère avec  raison  que  la  défense  navale,  en  cas  de  guerre,  ne  peut  être, 
comme  les  opérations  d'une  armée  de  terre,  restreinte  au  territoire  du 
Canada,  mais  qu'elle  participe  de  sa  nature  à  la  défense  générale  de 
l'Empire.  C'était  encore,  en  1910,  l'avis  de  l'honorable  M.  DOHERTY,  au- 
jourd'hui ministre  de  la  Justice,  lorsqu'il  combattait  la  loi  navale  pré- 
parée par  le  ministère  Laurier  (2). 

Cartier  et  ses  collègues  ne  daignèrent  pas  même  répondre  à  la 
nouvelle  interprétation  donnée  par  M.  Cardwell  à  l'entente  conclue  en 
1865.  Du  reste,  Cardwell  n'a  nullement  parlé  de  la  participation  du  Ca- 
nada à  la  défense  navale  de  l'Empire.  Il  n'attend  de  la  colonie  qu'une 
contribution  "partielle  à  sa  propre  défense  navale".  Et  à  cela  même 
Cartier  se  refuse.  On  voit  à  quel  point  M.  Laurier  et  ses  partisans  faus- 
saient l'histoire  lorsqu'ils  affirmaient,  en  1910  et  en  1911,  que  leur  loi 
navale  n'est  que  la  continuation,  le  complément  naturel  de  la  Loi  Cartier. 

Nous  verrons  plus  loin  que  les  hommes  d'Etat  canadiens  n'avaient 
pas  changé  d'avis  en  1883  et  que  jamais,  avant  1909,  ils  ne  songèrent 
à  la  création  d'une  flotte  "canadienne  en  temps  de  paix  et  impériale  en 
temps  de  guerre". 

Cartier  refuse  d'organiser  des  troupes  pour  le  service 

de   l'Empire 

Dans  une  dépêche  en  date  du  12  février  1870  (3)  adressée  à  sir 
John  Young,  lord  GRANVILLE  avait  suggéré  la  formation  d'un  régiment 
canadien  recruté  au  début  parmi  les  officiers  et  les  soldats  anglais  sta- 
tionnés au  Canada,  mais  dont  le  temps  de  service  serait  expiré  ou  qui 
obtiendraient  du  War  Office  la  permission  de  permuter.  Ce  régknent 
aurait  eu  ses  quartiers  généraux  en  Angleterre  où  les  nouvelles  recrues 
seraient  allées  compléter  leur  entraînement  militaire. 

Ce  projet  avait  la  haute  approbation  du  général  LINDSAY,  com- 
mandant des  troupes  anglaises  au  Canada.  D  s'en  explique  longuement 
dans  une  lettre  qu'il  écrit  au  gouverneur  général  Je  27  mai  1870.  Il  y 
voit  pour  le  Canada  l'embryon  "d'un  régime  militaire  affilié  à  celui  de 
la  mère-patrie"  et  d'un  "lien  militaire  qui  serait  mutuellement  avanta- 
geux" (4). 

(1)  Pièce  justificative  43. 

(2)  Pièce  Justificative  70. 

(3)  Pièce  justificative  42. 

(4)  Pièce  JustificaUve  44. 


—  63  — 

Dans  un  mémoire  subséquent,  en  date  du  26  juillet  de  la  même 
année,  il  y  revient  mais  pour  constater  que  ses  desseins  ne  rencontrent 
pas  l'approbation  de  Cartier  et  de  ses  collègues  (1). 

Ce  projet  marque  l'origine  de  Ja  politique  qui  finira  par  triompher 
en  1909,  quand,  à  la  faveur  de  la  propagande  impérialiste,  les  hommes 
d'Etat  anglais  auront  usé  la  résistance  des  coloniaux. 

Cartier  répond  au  ministre  des  Colonies  par  le  mémoire  du  19  mai 
1870,  dont  j'ai  déjà  cité  un  extrait  (2). 

Il  rejette  péremptoirement  le  projet  suggéré  par  lord  Granville  pour 
la  formation  d'un  régiment  mi-impérial,  mi-canadien  :  "  Le  soussigné 
n'est  pas  prêt  à  recommander  l'adoption  de  ce  projet."  Et  il  termine  en 
rappelant  les  autorités  impériales  au  respect  de  leurs  engagements: 

"  Le  gouvernement  canadien  note  avec  une  grande  satisfaction  la 
"déclaration  contenue  dans  la  dépêche  du  12  février,  affirmant  que  les 
"  arrangements  proposés  ne  s'appliqueraient  qu'en  temps  de  paix  et 
"  n'indiquent  nullement  l'intention  de  modifier  ou  de  restreindre  nos 
"  obligations  mutuelles  en  cas  de  guerre  étrangère.  Le  gouvernement  ac- 
"  cueille  avec  joie  la  réitération  de  l'assurance  donnée  dans  la  dépêche 
"du  17  juin  1865  [de  Cardwell]  par  laquelle  le  gouvernement  impérial 
"  a  reconnu  sans  réserve  l'obligation  qui  lui  incombe  de  défendre  cha- 
"  cun  des  pays  de  l'Empire,  avec  toutes  les  ressources  dont  il  peut  dis- 
"  poser,  en  considération  de  l'assurance  réciproque  donnée  par  les  mi- 
"  nistres  canadiens,  alors  à  Londres,  que  le  Canada  est  prêt  à  consacrer 
"  toutes  ses  ressources  en  hommes  et  en  argent  au  maintien  du  lien  qui 
"  l'unit  à  la  mère-patrie." 

C'est  cette  déclaration  que  le  ministre  de  la  Guerre,  Cardwell,  a 
cherché  à  retourner  contre  Cartier  au  sujet  de  la  défense  navale.  Quoi 
qu'il  en  soit  de  cette  divergence  sur  un  point  particulier  de  l'applica- 
tion, le  principe  du  contrat  n'a  pas  varié:  il  reste  entendu  que  chaque 
colonie  pourvoit  de  son  mieux  à  la  défense  de  son  propre  territoire  et 
que  Je  gouvernement  impérial  conserve  seul  la  responsabilité  et  Ja  charge 
totales  de  la  défense  généraJe  de  l'Empire. 

Mentionnons  pour  mémoire  un  autre  rapport  de  Cartier,  en  date 
du  27  octobre  1870  (3).  On  y  trouve  la  preuve  additionnelle  que,  dans 
leur  forme  concrète,  toutes  les  obligations  du  Canada  se  résumaient  à 
dépenser  chaque  année  un  million  de  dollars  pour  l'entretien  de  Ja 
milice.  "  Ceci,  ajoute-t-il,  doit  être,  dans  l'opinion  du  soussigné,  consi- 
"  déré  comme  une  garantie  suffisante  pour  l'avenir." 

Un  témoin  de  l'époque,  encore  vivant,  attaché  depuis  cinquante 
ans  à  tout  ce  qui  touche  à  l'organisation  de  Ja  milice  et  de  la  défense 
du  pays,  m'assurait  récemment  que  jamais  Cartier  et  ses  collègues  ne 
voulurent  consentir  à  prendre  d'autre  engagement  que  celui-là,  et  qu'à 
maintes  reprises,  dans  leurs  conversations  avec  les  représentants  du 
gouvernement  impérial,  ils  exprimèrent  très  nettement  leur  détermina- 
tion irrévocable  de  n'obliger  le  Canada  qu'à  la  défense  de  son  propre 
territoire,  tout  en  tenant  le  gouvernement  britannique  lié  à  son  engage- 

(1)  "Sesaional  Papers",  1871,  No  46,  page  52. 

(2)  Page  50.     Pièce  justificative  43. 

(3)  "Session*!  Papers",  1871,  No  46,  page  110. 


—  64  — 

ment  d'aider  la  colonie  à  repousser  toute  attaque  résultant  de  la  politi- 
que impériale  et  des  relations  de  la  Grande-Bretagne  avec  les  puissances 
étrangères. 

Loi  de  1883  —  Sir  Adolphe  Car  on  et  la  défense  navale 

Franchissons  maintenant  *:ïc  période  de  quinze  ans.  Les  années 
qui  suivirent  la  fédération  des  provinces  furent  consacrées  aux  oeuvres 
nationales.  L'ère  des  grandes  luttes  constitutionnelles  était  close. 
Les  Canadiens  avaient  fait  reconnaître  leur  droit  d'administrer  <à 
leur  guise  leur  patrimoine  national.  Absorbés  par  l'énorme  effort 
qu'exigeaient  l'organisation  et  le  développement  matériels  du  pays,  les 
Anglo-Canadiens  semblaient  avoir  renoncé  à  leurs  séculaires  tentatives 
d'assimiler  ou  de  dominer  les  Canadiens-français.  La  suppression 
brutale  des  écoles  catholiques  du  Nouveau-Brunswick  fut,  durant  cette 
période,  le  seul  sursaut  du  vieux  sectarisme  anti-catholique  et  anti-fran- 
çais. La  patiente  ténacité  des  Acadiens  ne  tarda  pas  à  déjouer  les  cal- 
culs de  leurs  persécuteurs.  Cette  tentative  n'était  du  reste  que  le  pro- 
drome de  la  prochaine  croisade  de  Panglo-saxonisme  intransigeant, 
inaugurée  par  Dalton  McCarthy,  en  1886,  et  triomphante  aujourd'hui 
dans  l'Ontario,  après  avoir  réussi  à  démolir  l'oeuvre  féconde  de  Car- 
tier, de  Macdonald  et  de  Blake  dans  le  Manitoba  et  les  Territoires  du 
Nord-Ouest.  Mais  ces  questions  n'entrent  pas  dans  le  cadre  de  cette 
étude; — bien  qu'il  serait  facile  de  retracer  le  lien  qui  rattache  le  mou- 
vement anglicisateur  et  anti-catholique  à  la  propagande  impérialiste  et 
anti-nationale  qui  a  déterminé  une  révolution  complète  dans  la  base  des 
relations  entre  la  Grande-Bretagne  et  le  Canada  en  matière  d'organi- 
sation et  de  défense  militaires. 

A  l'époque  où  nous  reprenons  le  cours  de  cette  analyse,  cette  base 
était  encore  intacte.  Cartier  était  disparu;  mais  son  frère  d'armes, 
Macdonald,  gouvernait  encore  le  pays.  Il  était  resté  loyalement  fidèle 
aux  doctrines  qu'il  avait  préconisées  ou  acceptées  et  dans  lesquelles  le 
pays  tout  entier  avait  trouvé  l'expression  la  plus  complète  des  aspira- 
tions nationales.  Les  libéraux,  ses  adversaires,  sous  la  direction  de  M. 
Blake  et  l'influence  croissante  de  M.  Laurier,  se  bornaient  à  lui  repro- 
cher, de  temps  à  autre,  ce  qu'ils  appelaient  son  excès  de  loyalisme. 

En  1883,  le  ministère  conservateur  proposa  une  nouvelle  refonte  de 
la  loi  de  la  milice  (1).  Le  ministre  de  la  Milice  et  de  la  Défense  était 
alors  M.  CARON.  En  présentant  son  projet  de  loi,  qui  ne  différait  sur 
aucun  point  essentiel  de  la  loi  de  1868,  il  fit  un  exposé  minutieux  et  inté- 
ressant des  besoins  de  la  défense  nationale,  ainsi  qu'un  résumé  histo- 
rique de  l'application  des  lois  de  la  milice  depuis  la  naissance  de  la  Con- 
fédération. 

"Au  temps  de  Sir  Georges  Cartier,  dit-il,  comme  aujourd'hui,  nous 
"  n'avions  heureusement  besoin  d'aucune  force  militaire  dans  un  but 
"  d'agression,  ni  pour  aucun  autre  objet  que  ceux  d'assurer  la  sécurité 
"  des  personnes,  de  protéger  la  propriété  et  de  nous  défendre  contre 
"  toute  attaque  qui  pût,  comme  dans  le  passé,  nous  donner  l'occasion  de 
"  combattre  et  de  repousser  les  bandes  désorganisées  ou  mal  organisées 

(1)  Pièces  jusUficativos  51  et  52. 


—  65  — 

"  qui  franchiraient  la  frontière,  comme  celles  qui  tentèrent  de  le  faire 
"  sans  succès  en  1865.  En  dehors  de  là,  il  est  indispensable  à  toute 
"  nation,  ainsi  que  sir  Georges  Cartier  l'affirmait,  d'avoir  une  base  quel- 
"  conque  d'organisation  qui  permette  en  tout  temps  au  gouvernement 
"  de  faire  respecter  les  lois  et  de  réprimer  les  désordres  intérieurs." 

C'était  bien  l'esprit  et  l'intention  des  Pères  de  la  Confédération.  De 
contribution  aux  guerres  de  l'Empire,  de  coopération  quelconque  entre 
la  milice  canadienne  et  l'armée  impériale  en  dehors  du  Canada  et  pour 
toute  autre  fin  que  la  défense  immédiate  du  Canada,  il  ne  fut  nullement 
question  au  cours  des  débats. 

M.  Caron  insiste  fortement  sur  le  caractère  national  de  la  milice 
et  de  son  organisation.  Il  se  glorifie  devoir  peu  à  peu  remplacé  la 
plupart  des  officiers  anglais  par  des  officiers  canadiens;  et  personne 
ne  se  scandalise.  Il  dit  que  la  politique  du  ministère  l'a  conduit  à 
acheter  la  plupart  des  fournitures  de  la  milice  au  Canada  plutôt  qu'en 
Angleterre.  Ceci  non  plus  ne  scandalise  personne.  Même,  M.  VAIL, 
ancien  ministre  de  la  Milice  dans  le  cabinet  MacKenzie,  reproche  à  son 
successeur  d'avoir  acheté  en  Angleterre,  récemment  encore,  pour 
$53,000  valant  d'uniformes:  "Est-ce  là,  s'écrie-t-il,  le  Canada  aux  Ca- 
nadiens?" 

De  nos  jours,  les  libéraux  reprochent  à  leurs  adversaires  de  n'en 
pas  faire  assez  pour  l'Angleterre.  Si  l'on  mesure  le  chemin  parcouru 
par  les  successeurs  de  Cartier  et  de  Macdonald  dans  la  voie  qui  a  abouti 
à  l'assujettissement  des  intérêts  du  Canada  à  ceux  de  l'Angleterre,  ce 
reproche  marque  suffisamment  l'emprise  du  colonialisme  abject  sur  les 
deux  partis,  depuis  1883. 

M.  IVES,  député  conservateur  de  Sherbrooke,  tout  en  appuyant  la 
mesure,  exprime  des  vues  identiques  à  celles  de  M.  Parker  en  1868.  Le 
but  que  le  ministère  se  propose,  dit-il,  "peut  être  de  créer,  d'entraîner 
"  et  de  commander  une  force  qui  suffirait  à  protéger  notre  territoire 
"contre  l'envahisseur  étranger;  ou  peut-être  a-t-il  un  double  objet: 
"  réprimer  les  insurrections  intérieures  et,  en  cas  de  besoin,  repousser 
"  l'invasion  étrangère.  Le  temps  est  arrivé,  à  mon  avis,  où  le  ministre 
"  de  la  Guerre  devrait  être  en  état  de  déclarer  à  la  Chambre  si  son 
"  seul  objet  est  d'avoir  une  force  armée  pour  faire  respecter  les  lois 
'du  Canada  et  nous  protéger  contre  les  insurrections  ou  les  émeutes 
"  à  l'intérieur  ;  ou  s'il  se  propose  davantage,  c'est-à-dire  de  créer,  d'en- 
"  traîner  et  de  commander  une  armée  territoriale  qui  suffise  à  repous- 
"  ser  l'envahisseur,  ou  du  moins  à  tenter  tout  ce  qu'il  nous  est  possible 
"  de  faire  dans  cette  direction." 

Plusieurs  députés  critiquent  assez  âprement  le  projet  de  loi  et, 
d'une  façon  générale,  les  dépenses  consacrées  à  la  milice.  A  la  fin  du 
débat,  M.  CARON  répond  à  toutes  ces  critiques  :  "  Nous  devons  avoir 
"  un  organisme  militaire  quelconque, — pas  dans  un  but  d'agression, 
"  loin  de  là  ;  mais  un  organisme  qui  permette  à  tout  gouverne- 
"ment  à  qui  seront  confiées  les  destinées  du  pays  de  faire  respecter 
"  les  lois,  de  protéger  la  propriété  et  de  repousser  toute  attaque  qui 
u peut  être  dirigée  contre  nous...  Ce  n'est  pas  une  armée  permanen- 
ce dont   nous   avons  besoin;   et  les  honorables   députés  qui   parlent 


—  66  — 

"  d'organiser  une  armée  permanente  se  méprennent  entièrement  sur  la 
"  portée  du  projet  de  loi.  Par  bonheur,  sur  ce  continent,  nous  n'avons 
"  pas  besoin  d'armée  permanente,  mais  d'un  simple  organisme  —  appe- 
"  lez-le  militaire  ou  donnez-lui  tout  autre  qualificatif  que  vous  voulez — 
"  dont  l'objet  est  de  fortifier  l'autorité  civile,  de  faire  exécuter  les  lois, 
"  de  prévenir  les  troubles  intérieurs  et  de  repousser,  comme  nous  l'a- 
"  vons  fait  dans  le  passé,  toute  attaque  qui  puisse  être  dirigée  contre 
"  nous  par  des  maraudeurs  mal  intentionnés. ...  La  prudence  la  plus 
"  élémentaire  nous  commande  d'organiser  une  force  qui  non-seulement 
"  fera  honneur  au  pays,  mais  qui  puisse  être  utilisée . . .  pour  nous 
"  protéger  nous-mêmes  contre  les  désordres  intérieurs  ou  pour  résis- 
"  ter  à  toute  attaque  de  l'extérieur." 

A  quelques  jours  de  là,  lorsque  le  projet  de  loi  fut  soumis  à  l'é- 
preuve du  comité,  M.  Caron  eut  l'occasion  de  dire  un  mot  de  la  défense 
navale.  Un  article  du  bill  autorisait  le  gouvernement  à  organiser  une 
force  de  torpilleurs  (torpédo  corps).  Il  proposa  de  remplacer  ces 
mots  par  "corps  of  submarine  miners".  Un  député  libéral,  M.  ROSS,  de 
Middlesex,  demanda  au  ministre  de  justifier  l'utilité  de  la  création  de 
cette  nouvelle  force. 

"M.  CARON: — L'honorable  député  sait  trop  bien  quand  et  pour- 
"  quoi  les  torpilleurs  sont  nécessaires  pour  qu'aucune  explication  de 
"  ma  part  puisse  l'éclairer  davantage. 

"M.  ROSS: — Rien  moins  que  la  menace  d'une  invasion,  je  présu- 
"meî 

"  M.  CARON  : — Evidemment.  L'honorable  député  connaît  les  con- 
**  ditions  géographiques  particulières  de  notre  pays,  l'immense  étendue 
"de  nos  frontières  maritimes  et  le  nombre  de  ports  que  nous  devons 
"protéger.  Le  mode  de  défense  le  moins  coûteux  pour  protéger  les  cô- 
"  tes  est  l'organisation  d'un  corps  de  torpilleurs  destinés  à  cette  fin 
"  (for  that  purpose)." 

Voilà  qui  suffit  à  prouver  que,  pour  la  défense  navale  comme  pour 
l'organisation  de  la  milice  de  terre,  les  auteurs  de  la  loi  de  1868  et  de 
celle  de  1883  ne  songeaient  nullement  à  organiser  une  flotte  destinée 
à  coopérer  avec  la  flotte  impériale  dans  les  guerres  de  l'Empire.  On 
sait  quel  abus  les  auteurs  de  la  loi  de  1910  ont  fait  des  termes  de  la 
loi  de  la  milice  préparée  par  Cartier  afin  de  justifier  l'abandon  des 
principes  posés  en  1851,  en  1854  et  en  1865,  et  la  rupture  de  l'enten- 
te conclue  avec  les  autorités  impériales. 

Le  leader  de  l'Opposition,  M.  MACKENZIE,  ancien  premier  minis- 
tre, donna  un  loyal  appui  au  ministère. 

"  Je  n'ignore  nullement,  dit-il,  que  c'est  le  devoir  de  tout  député 
"  d'appuyer  le  ministère  dans  tout  effort  qu'il  peut  faire  pour  amélio- 
"  ier  les  forces  de  défense  du  pays.  Ce  n'est  qu'à  regret,  en  vérité,  que 
"je  combattrais  les  propositions  du  ministère  à  ce  sujet  ;  et  je  ne  le 
"ferais  que  si  j'étais  parfaitement  convaincu  que  ces  propositions 
"  sont  condamnables.  Il  est  généralement  admis,  depuis  des  années,  que 
"  tout  ce  qu'il  nous  faut  comme  force  de  milice,  c'est  la  base  d'organi- 
"  sation  (nucleous)  dont  nous  aurions  besoin  au  cas  où  des  troubles  se 
"  produiraient  à  la  frontière,  comme  autrefois,  ou  encore  si  la  mère- 


—  67  — 

"  patrie  se  trouvait  par  malheur  plongée   dans  une  guerre   à  laquelle 
"  nous  serions  forcés  de  prendre  part." 

Le  vieux  leader  libéral,  dont  personne  n'a  jamais  attaqué  ni  soup- 
çonné le  loyalisme,  n'était  pas  arrivé  au  degré  d'exaltation  et  d'immo- 
ralité impérialistes  qu'avaient  atteint  les  libéraux,  en  1910,  lorsqu'ils 
applaudissaient  à  outrance  ces  paroles  de  M.  FIELDING,  premier  lieu- 
tenant de  sir  Wilfrid  Laurier:  C'est  le  devoir  du  Canada  de  prendre 
part  "à  toutes  les  guerres,  justes  ou  injustes,  de  l'Angleterre." 

Maintien  de  l'Entente  de  1865 

Sir  John  MACDONALD  accepta  généreusement  la  main  loyale  que 
lui  tendait  son  vieil  adversaire.  Il  en  profita  pour  définir  de  nouveau, 
en  quelques  mots,  les  obligations  du  Canada: 

"  J'ai  toujours  trouvé  chez  l'honorable  député  (M.  MaoKenzie)  la 
"  même  fidélité  au  principe  que  tout  pays  digne  de  ce  nom  doit  avoir 
"  une  force  suffisante  pour  se  protéger  lui-même,  pour  maintenir  l'or- 
"  dre  et  pour  affirmer  sa  position  comme  nation  (as  a  country)." 

Le  colonel  O'BRIEN  ayant  rappelé  assez  vaguement  les  engagements 
pris  en  1865,  sir  John  précisa: 

"  J'étais  l'un  de  ceux  que  le  gouvernement  délégua  alors  en  Angle- 
terre. Son  ancien  leader  et  ami  intime  [de  M.  MacKenzie],  M.  Brown, 
"mon  collègue,  nous  accompagnait.  Il  fut  alors  entendu  que  les  quatre 
"  provinces  [les  deux  Canadas,  le  'Nouveau-Brunswick  et  la  Nouvelle- 
"  Ecosse]  ne  dépenseraient  pas  moins  d'un  million  de  dollars  par  an- 
14  née  pour  maintenir  la  milice  comme  force  auxiliaire,  dans  ces  quatre 
"provinces.  Eh  bien!  nous  n'avons  pas  dépensé  cette  somme  chaque 
"  année.  Certaines  années,  nous  avons  dépensé  $800,000,  d'autres  années 
"moins,  d'autres  années  un  peu  plus;  mais  en  réalité,  nous  n'avons  ja- 
"  mais  rempli  complètement  l'engagement  pris  envers  le  gouvernement 
"  de  Sa  Majesté  en  Angleterre,  lorsqu'il  nous  abandonna  toutes  ses  forti- 
"  fications  et  tous  ses  domaines  militaires  (Ordnance  Lands)  en  Cana- 
"  da." 

C'est,  à  treize  ans  de  distance,  la  confirmation  exacte  des  déclara- 
tions de  Cartier  consignées  dans  son  mémoire  du  27  octobre  1870. 

On  objectera  peut-être  que  le  témoignage  de  sir  John  établit  surtout 
que  le  Canada  n'a  pas  rempli  son  engagement.  Il  faut  d'abord  tenir 
compte  des  exigences  de  la  situation  parlementaire.  Sir  John  s'efforçait 
de  désarmer  ceux  qui  reprochaient  au  gouvernement  de  surcharger  le 
budget  de  la  imilice.  Il  est  permis  de  ■croire  que  si  les  autorités  impéria- 
les avaient  invoqué  ses  paroles  pour  en  faire  la  base  d'une  réclamation 
contre  le  Canada  ou  le  prétexte  d'une  modification  de  l'entente,  sir 
John  n'eut  pas  hésité,  comme  Cartier  et  lui-même  l'avaient  fait  en  1870, 
à  plaider  compensation  et  à  leur  opposer  les  dépenses  faites  et  les  pertes 
subies  par  le  Canada  durant  les  incursions  des  Féniens  et  la  première 
insurrection  des  Métis.  Ce  plaidoyer,  il  enverra  sir  Alexander  Camp- 
bell le  faire  à  Londres,  en  1887.  Et  puis,  ce  n'était  là,  si  l'on  peut  dire, 
qu'une  question  de  comptabilité  qui  n'affectait  en  rien  le  principe  de 
l'entente. 

Au    Sénat,    c'est    précisément    sir    Alexander    CAMPBELL,    minis- 


—  68  — 

tre  de  la  Justice,  qui  présente  et  explique  le  projet  de  loi. 
Comme  son  collègue,  le  ministre  de  la  Milice,  il  se  place  au  seul  point 
de  vue  des  besoins  de  la  défense  du  territoire.  Il  fait  allusion  aux  me- 
naces de  guerre  qui  ont  failli  mettre  l'Angleterre  et  la  Russie  en  conflit 
l'année  précédente.  Il  indique  qu'en  pareille  occurrence,  le  Canada 
pourrait  être  appelé  à  défendre  les  côtes  de  la  Colombie  britannique. 

Le  leader  libéral  à  la  Chambre  Haute,  M.  SCOTT,  ancien  secrétaire 
d'Etat  dans  le  cabinet  MacKenzie  et  futur  collègue  de  sir  Wilfrid  Laurier, 
combat  nettement  la  mesure. 

"La  meilleure  protection  de  notre  pays,  dit-il,  c'est  la  reconaissance 
"  des  droits  des  autres  nations.  Il  n'y  a  qu'une  nation  qui  puisse  jamais 

"perturber  la  paix  de  ce  continent Notre  intérêt,  notre  politique, 

"  nos  inclinations  naturelles  nous  commandent  d'entretenir  les  meilleu- 
"•res  relations  possibles  avec  la  seule  puissance  susceptible  de  devenir 
"  le  moindrement  agressive.  Aucune  puissance  ne  peut  nous  causer  d'en- 
"  nui  à  l'est;  aucune  à  l'ouest  ;  —  si  ce  n'est  la  force  navale  de  quelque 
"pays  momentanément  en  guerre  avec  l'Angleterre;  et  en  ce  cas,  la  ré- 
"  sistance  devra  venir  de  la  flotte  britannique,  la  seule  force  qui  puisse 
"  nous  protéger  avec  succès  contre  les  attaques  de  cette  nature.  Par 
"  bonheur  pour  noas,  nous  faisons  encore  partie  de  la  nation  qui  main- 
tient sa  suprématie  sur  l'océan.  La  Grande  Bretagne  domine  les  mers  au- 
"jourd'hui  aussi  effectivement  qu'il  y  a  cinquante  ans.  Ce  sont  donc 
"les  vaisseaux  britanniques  qui  repousseront  les  agressions  étrangères, 
"  et  non  les  bras  ou  les  canons  des  Canadiens. 

"  Sir  Alex.  CAMPBELL  : — Nous  devons  néanmoins  faire  notre  part. 

"M.  SCOTT: — Notre  part  consistera  de  matières  bien  différentes  de 
"  celles  qui  servent  à  la  composition  de  ces  corps  de  milice.  L'Angleterre 
"  s'est  déjà  trouvée  dans  l'embarras  au  cours  des  années  dernières.  Nous 
"lui  avons  offert  de  l'aide  à  maintes  reprises  (1),  mais  cette  aide  n'a  été 
"  acceptée  qu'en  une  seule  occasion.  Elle  a  été  acceptée  sous  la  forme  d'or 
"  canadien,  que  nous  avons  envoyé  pour  aider  au  soin  des  blessés  de  la 
"guerre  de  Crimée.  Quant  à  notre  armée  joujou  (toy  army),  je  pense 
"qu'il  est  absolument  illusoire  d'en  attendre  le  moindre  secours  au  cas 
"  d'une  invasion  par  une  puissance  étrangère." 

Ces  déclarations  fort  peu  loyalistes  suscitèrent  de  multiples  protes- 
tations. Cependant,  pas  un  seul  des  contradicteurs  de  M.  Scott  n'alla  au 
delà  des  termes  de  l'entente  de  1865.  L'un  d'eux,  M.  BOTSFORD,  donna 
l'occasion  à  sir  Alex.  Campbell  de  réitérer  l'opinion  du  ministère  sur  la 
base  et  la  portée  de  cette  entente: 

"M.  BOTSFORD: — Quel  a  été  le  langage  du  gouvernement  bri- 

"  tannique  lors  de  l'union  des  provinces?  N'a-t-il  pas  déclaré  en  termes 
*'  précis  :  Vous  devez  dépenser  tant  pour  votre  milice  et  vous  préparer  à 
"  vous  défendre  vous-mêmes,  avant  que  nous  ne  soyons  disposés  à  dépen- 
"  ser  les  revenus  de  la  Grande-Bretagne  pour  secourir  un  peuple  trop  lâ- 
"  che  pour  se  défendre  lui-même.  Si  j'ai  bonne  mémoire,  notre  gouverne- 
"  ment  s'est  engagé  à  dépenser  une  somme  déterminée  pour  la  milice. 

(1)  M.  Scott  voulait  sans  doute  parler  d'offres  individuelles  et  non  d'offres  du  gou- 
vernement. 


—  69  — 
Sir  Alex.  CAMPBELL  :—  Oui. 


"M.  READ: — Si  je  comprends  bien  la  situation,  la  Grande- 

"  Bretagne  s'attend  à  ce  que  nous  l'aidions  dans  notre  propre  défense, 
"  et,  en  retour,  nous  avons  l'appui  de  toutes  les  forces  de  terre  et  de 
"  mer  de  la  Grande-Bretagne,  et  de  ses  ressources  financières  égale-, 
"ment. . .  Tout  ce  que  l'on  attend  de  nous,  c'est  ce  que  tout  peuple  doit 
"  être  préparé  à  faire  :    défendre  notre  propre  patrie  et  nos  foyers." 

Le  ministère  n'apporta    pas    l'ombre    d'une    contradiction    ou     d'un 
correctif  à  cette  définition  claire  et  péremptoire  de  l'entente  de  1865. 

Guerre  du  Soudan  —  Le  gouvernement  refuse  d'y  coopérer 

L'occasion  fut  bientôt  donnée  à  sir  John  Macdonald  et  à  ses  collè- 
gues de  prouver  qu'ils  restaient  fidèles  au  principe  de  cette  entente  et 
qu'en  dépit  de  la  modification  apportée  en  1868  aux  termes  de  la  loi  de 
la  Milice,  ils  n'avaient  jamais  cessé  de  considérer  que  la  milice  cana- 
dienne ne  devait  servir  qu'à  la  défense  du  Canada  et  que  la  constitution 
ne  leur  permettait  pas  d'engager  la  responsabilité  et  le  crédit  du  Canada 
dans  les  guerres  de  l'Angleterre  étrangères  aux  intérêts  immédiats  du 
pays. 

Après  une  courte  période  de  paix  et  de  réformes  intérieures,  l'An- 
gleterre avait  repris  sa  politique  traditionnelle  d'expansion  et  de  con- 
quêtes. La  guerre  de  l'Afghanistan  et  la  résistance  des  Zoulous  lui 
avaient  fourni  un  prétexte  commode  pour  reculer  les  frontières  des 
Indes  et  agrandir  démesurément  ses  possessions  d'Afrique. 

Le  raid  du  général  Gordon  au  Soudan,  plus  ou  moins  avoué  par  le 
cabinet  britannique,  anéantit  en  quelques  semaines  les  efforts  éphémè- 
res de  Gladstone  et  des  libéraux  anglais  pour  assurer  la  paix  de  l'Angle- 
terre dans  le  respect  des  droits  des  autres  nations.  La  résistance  un 
moment  triomphante  du  Mahdi  et  le  massacre  de  Gordon  et  de  ses  trou- 
pes à  Khartoum  fouettèrent  l'orgueil  britannique  et  ravivèrent  le  vieil 
instinct  de  conquête  jusqu'aux  confins  les  plus  éloignés  de  l'Empire. 
Pour  la  première  fois  dans  l'histoire  de  l'Empire  colonial  de  la  Grande-. 
Bretagne,  des  offres  de  secours  armé  vinrent  de  la  plupart  des  colonies, 
dites  'autonomes'.  C'était  le  présage  de  l'évolution  dont  la  guerre  sud- 
africaine  devait  marquer  la  phase  décisive  et  la  guerre  actuelle  le  cou- 
ronnement. Nous  verrons,  par  la  suite,  quel  parti  les  impérialistes  an-, 
glais  ont  tiré  de  cette  première  effervescence  des  colonies.  Pour  l'ins- 
tant, je  me  borne  à  rappeler  l'accueil  que  le  gouvernement  canadien  fit 
à  ce  mouvement  et  l'attitude  particulière  de  sir  John  Macdonald.  On 
en  trouve  la  trace  dans  les  archives  impériales.  (1) 

Dès  te  mois  de  novembre  1884,  le  marquis  de  LANSDOWNE,  alors 
gouverneur-général  du  Canada,  avait  transmis  à  lord  Derby,  successeur 
de  lord  Kimberley  au  ministère  des  Colonies,  une  proposition  du 
général  LAURIE.  Cet  officier,  tantôt  député  au  parlement  du  Canada 
et  tantôt  membre  de  la  Chambre  des  communes  d'Angleterre,  offrait  de 
lever  un  régiment  canadien  pour  l'expédition  du  Soudan.     Le  ministère 

(1)  Pièce  justificative  53. 


—  70  — 

libéra],  qui  avait  longtemps  hésité  à  prendre  à  son  compte  l'acte  de  bri- 
gandage du  général  Gordon,  déclina  la  proposition. 

Le  7  février  1885, — lendemain  du  jour  où  le  désastre  de  Khartoum 
est  connu,  —  le  général  Laurie  renouvelle  son  offre.  Le  9,  sir  Charles 
TUPPER,  Haut  Commissaire  du  Canada  à  Londres,  transmet  au  Colonial 
Office  une  proposition  analogue  du  colonel  WILLIAMS,  député  canadien, 
qui  offre  ses  services  et  ceux  de  son  régiment,  le  46e  East  Durham. 

Le  10,  lord  LANSDOWNE,  télégraphie  à  lord  DERBY  que  les  offres 
de  service  affluent  à  Rideau  Hall.  Le  ministre  des  Colonies  demande 
immédiatement  si  "le  gouvernement  du  Canada  approuve  et  recom- 
mande ces  propositions" — "whether  they  are  sanctioned  and  recom- 
mended  by  Dominion  Government". 

Le  gouverneur  répond,  le  12  février,  que  "le  gouvernement  est  prêt 
"  à  approuver  le  recrutement  au  Canada  pour  service  en  Egypte  ou  ail- 
"  leurs.  Ces  forces  devront  être  enrôlées  spécialement  sous  l'autorité  de 
"l'Impérial  Army  Discipline  Act  et  tirées  de  divers  bataillons  locaux 
"  . .  .la  dépense  devant  être  tout  entière  supportée  par  l'Echiquier  Jmpé- 
"  rial." 

Le  même  jour,  le  gouvernement  de  la  Nouvelle  Galles  du  Sud — c'était 
avant  la  fédération  des  colonies  australiennes — offre  au  gouvernement 
britannique  les  services  de  deux  batteries  de  campagne  et  d'un  bataillon 
d'infanterie.  Il  s'engage  à  défrayer  toutes  les  dépenses  de  cette  expédi- 
tion, y  compris  la  solde  et  l'entretien  des  troupes,  jusqu'à  la  fin  de  l'ex- 
pédition. 

La  différence  des  deux  propositions  sautait  aux  yeux.  Elle  n'é- 
chappa point  à  l'attention  des  ministres  britanniques.  Ils  saisirent 
immédiatement  tout  le  parti  que  l'Angleterre  pourrait  tirer  de  la  politi- 
que inaugurée  par  la  colonie  australienne. 

Dès  le  14  février,  le  War  Office  accepte  les  propositions  de  la  Nou- 
velle Galles,  en  spécifiant  que  "les  forces  devront  être  placées  sous  l'au- 
torité absolue  de  l'officier  commandant"  les  troupes  anglaises.  Le  16,  le 
War  Office  explique  au  ministère  des  Colonies  pourquoi  le  ministre  de 
la  Guerre,  le  marquis  de  HARTINGTON,  futur  duc  de  Devonshire,  a 
décidé  d'accepter  la  proposition  de  la  Nouvelle  Galles  et  de  repousser 
celle  du  Canada.  Il  faudra  beaucoup  de  temps,  dit-il,  pour  enrôler  et 
organiser  les  troupes  volontaires  offertes  par  le  général  Laurie  et  le 
colonel  Williams;  tandis  que  les  troupes  expédiées  par  "le  gouverne- 
ment de  la  Nouvelle  Galles  du  Sud"  constituent  "une  force  organisée, 
complètement  équipée  et  prête  pour  le  service  immédiat."  Le  minis- 
tre espère  que  "le  gouvernement  du  Dominion  appréciera  entièrement 
la  différence  des  deux  propositions."  Au  cas  où  les  autorités  impériales 
se  décideraient  plus  tard  à  accepter  les  propositions  venues  du  Canada, 
lord  Hartington  désirerait  avoir  des  renseignements  précis  sur  les  con- 
ditions dans  lesquelles  les  troupes  canadiennes  seraient  engagées  et 
mises  à  la  disposition  de  l'Angleterre. 

Le  19,  lord  DERBY  transmet  à  lord  Lansdowne  un  résumé  télégra- 
phique de  la  décision  du  War  Office.  Le  lendemain,  il  décline  péremp- 
toirement les  offres  du  général  Laurie  et  du  colonel  Williams.  Il  rejette 
également  les  propositions  venues  de  l'Australie  méridionale  et  des  colo- 


—  71  — 

nies  de  Victoria  et  de  Queensland,  toutes  identiques  à  celles  du  Canada. 
Le  14  avril,  il  repousse  les  offres  de  service  des  Straits  Settlements. 

Dans  l'intervalle,  le  ministre  des  Colonies  a  cherché  à  entraîner  le 
Canada  dans  la  voie  ouverte  par  la  Nouvelle  Galles  du  Sud.  Le  24 
février,  il  écrit  à  lord  Lansdowne:  "Le  Canada,  grâce  aux  sentiments 
"  amicaux  de  son  puissant  voisin  et  à  son  propre  éloignement  des  com- 
"plications  du  vieux  monde,  n'a  pas  eu  jusqu'ici,  et  n'aura  probable- 
"ment  jamais,  l'occasion  d'utiliser  ses  ressources  militaires;  néanmoins, 
"je  sais  fort  bien  que  les  diverses  provinces  de  la  Confédération  pour- 
"  raient  lever  rapidement  des  forces  considérables  et  les  mettre  joyeu- 
sement à  la  disposition  de  la  reine,  en  toutes  circonstances,  pour  le 
"  service  d'outre-mer.  Plusieurs  mille  hommes  ont  reçu  un  bon  entraî- 
"  nement.  D'excellentes  mesures  ont  été  prises  pour  la  préparation  de 
"leurs  officiers;  et  le  gouvernement  de  Sa  Majesté  est  convaincu  que  les 
"  offres  courageuses  qu'il  a  reçues  [du  Canada]  et  qui  ont  causé  tant  de 
"satisfaction  ici  ne  représentent  qu'une  faible  proportion  des  secours 
"que  le  peuple  du  Canada  offrirait  avec  empressement  si  la  nécessité 
"s'en  présentait."  Il  sera  peut-être  possible  d'accepter  dans  quelques 
mois  les  services  d'une  brigade  canadienne. 

Sir  John  MACDONALD  fit  la  sourde  oreille  et  n'envoya  même  pas 
les  renseignements  demandés  par  lord  Hartington,  le  16  février.  Il  s'en 
tînt  aux  conditions  qu'il  avait  lui-même  posées  le  10  février.  Il  était 
prêt  à  laisser  les  Canadiens,  sujets  britanniques,  s'enrôler  volontaire- 
ment, comme  soldats  de  l'Angleterre,  sous  l'opération  d'une  loi  impé- 
riale, pourvu  que  l'Angleterre  portât  seule  la  responsabilité  et  le  coût 
total  de  cette  expédition.  Quant  à  mettre  la  milice  canadienne  au  ser- 
vice de  l'Angleterre  et  à  utiliser  la  loi  de  la  milice  du  Canada  pour 
enrôler  des  troupes  impériales,  aux  frais  du  Canada,  il  s'y  refusa  abso- 
lument. N'est-ce  pas  la  preuve  la  plus  éclatante  que  le  changement 
apporté,  en  1868,  dans  les  termes  de  la  loi  de  la  Milice,  relativement  au 
service  des  troupes  canadiennes  en  dehors  du  territoire  canadien,  n'avait 
nullement  modifié  l'esprit  et  la  portée  de  la  loi,  et  que  l'entente  conclue 
en  1865  restait  intacte? 

Conférence  coloniale  de  1887 — Précieux  témoignage 
de  Sir  Alexander  Campbell 

A  deux  ans  de  là,  la  première  conférence  coloniale,  tenue  à  Londres, 
en  avril  1887,  fournissait  à  l'un  des  témoins  de  l'époque  l'occasion  de 
définir  de  nouveau  les  termes  de  l'entente  de  1865.  Sur  l'inspiration  et 
les  résultats  de  ce  premier  Congrès  de  l'Empire,  nous  reviendrons  dans 
la  seconde  partie.  Pour  l'instant,  je  me  borne  à  signaler  les  déclarations 
très  importantes  de  sir  Alexander  CAMPBELL,  l'ancien  ministre  de 
1870,  devenu  lieutenant-gouverneur  de  l'Ontario.  Il  représentait  lé  Ca- 
nada à  la  Conférence. 

A  la  séance  du  22  avril,  M.  Campbell  fit  un  excellent  exposé  de  la 
situation  du  Canada,  de  son  organisation  militaire  et  des  arrangements 
conclus,  en  1865,  avec  l'Angleterre,  pour  assurer  la  protection  de  son 


—  72  — 

territoire.    On  me  pardonnera,  j'espère,  de  citer  de  longs  extraits  de 
ce  discours  (1). 

"Jusqu'en  1867,  le  Canada,  chacun  le  sait,  se  composait  de  colonies 
"  distinctes.  Le  Canada  proprement  dit,  l'ancien  Canada,  qui  compre- 
nait les  provinces  actuelles  de  Québec  et  d'Ontario,  était  de  beaucoup 
"  la  plus  importante  de  ces  colonies.  Sa  population  était  plus  considé- 
"  rable  que  celle  de  toutes  les  autres  prises  ensemble.  En  conséquence, 
"les  responsabilités  de  la  nouvelle  situation  qui  se  préparait  retom- 
"  baient  sur  le  gouvernement  canadien  (dont  je  faisais  alors  partie) 
"  plutôt  que  sur  les  gouvernements  des  petites  provinces  :  Nouveau- 
"  Brunswick,  Nouvelle-Ecosse,  Ile  du  Prince-Edouard.  Il  nous  parut 
"  donc  très  désirable  d'envoyer  en  Angleterre  une  députation  chargée 
"  de  conférer  avec  les  autorités  britanniques  afin  de  déterminer  exacte- 
"  ment  ce  que  l'on  attendait  de  nous  pour  la  défense,  et  ce  que  nous  de- 
"  vrions  soumettre  aux  autres  colonies  avec  lesquelles  nous  étions  en 
"pourparlers  au  sujet  de  la  fédération.  Une  entrevue  eut  lieu  ici" entre 
"  les  membres  délégués  du  gouvernement  canadien,  —  dont  sir  John 
"Macdonald,  actuellement  premier  ministre,  —  et,  je  crois,  les  chefs 
"  du  War  Office,  le  premier  ministre  [britannique]  et  le  secrétaire  d'Etat 
"  pour  les  Colonies.  Voici  le  résultat  de  cette  entrevue  :  —  le  gouverne- 
"  ment  impérial,  qui  nous  avait  déjà  notifié  son  intention  de  retirer  de 
"  la  colonie  les  troupes  de  Sa  Majesté,  affirma  sa  détermination  de 
"  poursuivre  cet  objet  jusqu'à  son  exécution  finale.  Le  gouvernement 
"  britannique  convint  alors  de  se  charger  de  la  défense  navale  du  Cana- 
"  da,  et  les  autorités  canadiennes  se  chargèrent  de  la  défense  territoriale 
"  de  la  colonie.  C'EST  SUR  CETTE  BASE  QUE  LA  CONFEDERATION 
"DE  TOUTES  LES  PROVINCES  FUT  COMPLETEE:  les  troupes  de  Sa 
"  Majesté  devaient  être  retirées  (le  retrait  était  déjà  commencé)  ;  et  le 
"  gouvernement  local  ne  se  chargeait  que  de  la  défense  du  territoire. 

"iLe  gouvernement  de  Sa  Majesté  eut  l'obligeance  de  procéder  gra- 
•  duellement,  de  manière  à  nous  créer  le  moins  d'embarras  possible  dans 
"la  colonie.  La  garnison  d'Halifax  est  aujourd'hui,  au  Canada,  le  seul 
"  corps  de  troupes  à  la  solde  de  Sa  Majesté.  Cette  garnison  est  mainte- 
"  nue  dans  l'intérêt  de  l'Empire,  plutôt  pour  assurer  la  sécurité  de 
"l'escadre  nord-américaine  et  de  ses  dépôts  de  ravitaillement  que  pour 
"toute  autre  raison;  —  en  tout  cas,  elle  n'a  rien  à  faire  avec  la  défense 
"du  Canada;  et  en  dehors  de  là,  la  Couronne  ne  dépense  absolument 
"  rien  au  Canada.  Ainsi,  depuis  longtemps  déjà,  le  Canada  a  déchargé 
"  la  Grande-Bretagne  et  son  peuple  de  tout  fardeau. 

"  Ce  n'est  pas  seulement  avec  bonne  volonté,  c'est  même  avec  bon- 
heur, puis-je  dire,  que  nous  nous  sommes  efforcés  de  porter  fidèlement 
"les  responsabilités  que  nous  avions  assumées  au  sujet  de  la  défense 
"  territoriale.  Malheureusement,  nos  ressources  n'ont  pas  toujours  été 
"  à  la  mesure  de  nos  bonnes  dispositions.  Néanmoins,  nous  n'avons  pas 
"trop  mal  fait.  Nous  avons  maintenu  un  nombre  convenable  de  forces 
"de  milice  passablement  entraînées,  —  pas  assez  entraînées,  sans  doute: 
"  nous  avons  encore  beaucoup  de  difficultés  à  vaincre  à  ce  sujet,  — 

(1)  Pièce  justificative  54. 


—  73  — 

"  mais  enfin,  des  milices  entraînées  et  prêtes  à  servir.  Nous  avons  dé- 
"  pensé  beaucoup  d'argent  pour  la  défense  militaire  du  pays. 

"A  l'époque  dont  j'ai  parlé  [1865]  ou  peu  de  temps  après,  les  auto- 
rités britanniques  pensèrent  très  sagement  qu'il  était  désirable  de 
"  déterminer  la  somme  que  nous  dépenserions  chaque  année  pour  la 
"  défense  territoriale  du  Canada.     Cette  somme  fut  fixée  à  un  million 

*  de  dollars,  soit  £200,000."  —  C'est  la  confirmation  exacte  des  déclara- 
tions de  Cartier,  en  1870,  et  de  celles  de  Macdonald  et  de  Campbell  lui- 
même,  en  1883. 

"Nous  nous  sommes  engagés  à  dépenser  ce  montant  chaque  année 
"  pour  la  défense  territoriale  du  pays;  et  je  désire  démontrer  à  mes  com- 
"  patriotes  des  autres  colonies,  et  aussi  au  gouvernement  impérial,  que 
"  nous  avons  dépensé  ce  montant,  et  davantage,  pour  la  défense  terri- 
toriale du  pays. 

"  Avant  de  quitter  le  Canada,  je  me  suis  procuré  le  dernier  rapport 
"  du  ministère  de  la  Milice  et  de  la  Défense,  —  ministère  établi  à  la  suite 
"  de  la  conférence  dont  je  viens  de  parler  et  après  que  nous  eussions 
"entrepris  d'établir  la  Confédération  sur  l'engagement  que  nous  avions 
"  pris  de  maintenir  la  défense  du  territoire.    Le  premier  pas  dans  cette 

*  voie  fut  rétablissement  du  ministère  de  la  Milice  et  de  la  Défense.  Les 
"  autres  colonies  en  ont  fait  autant,  je  crois.  Nous  pensions  que  la  pre- 
"  mière  mesure  à  prendre  était  de  préparer  l'organisation  [de  la  défen- 
"  se]  :  nous  avons  donc  établi  ce  ministère  et  entrepris  de  consacrer  au 
"  moins  $1,000,000  [par  année]  à  la  défense  militaire  du  pays. 

"  Le  PRESIDENT  [sir  Henry  HOLLAND,  ministre  des  Colonies]  :— 
"Ceci  comprend  la  milice? 

"Sir  AJexander  CAMPBELL: — Oui,  ceci  comprend  la  milice;  prin- 
cipalement la  milice.  J'ai  ici  un  état  de  compte  officiel  du  ministère 
"  qui  démontre  que  céda  a  été  fait;  et  je  le  répète  à  mes  collègues  des 
"  diverses  colonies,  et  à  vous,  sir  Henry  :  nous  l'avons  fait  non  seule- 
"  ment  volontiers  mais  avec  joie;  nous  étions  très  heureux  de  le  faire. 
"  Nous  avions  arrêté  cette  stipulation  avec  les  autorités  [britanniques]  ; 
"  et  nous  voulions  l'exécuter. 

"  La  Confédération  fut  complétée  en  1867.  Il  y  eut  ensuite  pas  mal 
"  de  correspondance,  de  difficultés  et  de  retards  ;  en  sorte  que  nous 
"  n'avons  commencé  qu'en  1872  à  dépenser  la  somme  fixée  par  le  contrat. 

"Je  devrais  rappeler  aussi  que  le  gouvernement  de  Sa  Majesté  nous 
"avait  offert  fort  généreusement  ses  Ordnance  Lands  du  Canada.  Ces 
"terrains  étaient  d'une  étendue  et  d'une  valeur  'considérables.  Je  n'ai 
"  aucun  doute  qu'ils  avaient  coûté  à  la  Couronne  beaucoup  plus  que  le 
"  prix  qu'on  aurait  pu  en  obtenir  "  au  moment  de  l'arrangement  de  1865. 
Il  explique  alors  que  le  gouvernement  canadien  disposa  de  plusieurs  de 
ces  terrains  pour  un  prix  —  $100,000  au  maximum  —  très  inférieur  à 
leur  valeur  originelle  et  insignifiant  en  comparaison  des  charges  assu- 
mées par  la  colonie;   et  il  reprend: 

"Avec  ces  terrains,  nous  entreprimes  de  pourvoir  à  la  défense  du 
"pays,  avec  l'entente  que  nous  dépenserions  au  moins  un  million  de 
"dollars  par  année." 


—  74  — 

Le  Canada  a  rempli  ses  obligations 

Il  donne  ensuite  les  chiffres  suivants,  représentant  le  budget  annuel 
de  la  milice  et  de  la  défense: 

1872 $  1,670,000 

1873 1,406,000 

1874 1,121,000 

1875 1,194,000 

1876 1,136,000 

1877 625,000 

1878 717,000 

1879 890,000 

1880 782,000 

1881 738,000 

1882 846,000 

1883 824,000 

1884 1,189,000 

1885 2,826,000 

1886 4,182,000 


,$20,146,000 


La  somme  totale,  répartie  sur  les  vingt  années  écoulées  depuis  1865, 
dépasse  le  montant  convenu  et  détruit  l'impression  erronée  qu'auraient 
pu  causer  les  déclarations  faites  par  sir  John  MAGDONALD,  en  1883,  au 
cours  du  débat  sur  la  loi  de  la  Milice.  Le  premier  ministre  n'avait  évi- 
demment pas  réuni  tous  les  chiffres  du  budget;  et  surtout,  la  dépense 
additionnelle  occasionnée,  en  1885  et  en  1886,  par  l'insurrection  du 
Nord-Ouest,  n'était  pas  encore  venue  combler  le  déficit  des  premières 
années.  A  l'heure  où  il  parlait,  sir  Alexander  Campbell  pouvait  dire 
en  toute  vérité:  "NOUS  AVONS  DONC  PLEINEMENT  REMPLI  LES 
OBLIGATIONS  AUXQUELLES  NOUS  NOUS  ETIONS  ENGAGES." 

A  ces  chiffrés,  qui  représentent  le  budget  proprement  dit  de  la 
milice  et  de  la  défense,  il  ajoute  le  coût  de  l'entretien  de  la  police  à  che- 
val du  Nord-Ouest.  Pour  les  dix  années  terminées  le  1er  juillet  1886, 
ce  budget  additionnel  s'est  élevé  à  $4,906,231.08. 

11  fait  aussi  mention  de  l'établissement  du  Collège  Militaire  Royal 
de  Kingston  et  de  la  fondation  de  neuf  autres  écoles  militaires.  Il  rap- 
pelle les  efforts  et  les  sacrifices  énormes  accomplis  par  le  Canada  pour 
repousser  les  attaques  des  Féniens;  puis  il  aborde  l'aspect  impérial  du 
problème  de  la  défense  du  Canada. 

"  J'avais  à  coeur,  dit-il,  de  faire  connaître  à  la  Conférence  les  pré- 
"  paratifs  faits  au  Canada  pour  assurer  la  protection  du  territoire.  J'ai 
"  exposé  les  préparatifs  militaires.  Nous  avons  également  fait,  vous  le 
"  savez  tous,  ce  que  nous  pourrions  appeler  les  autres  préparatifs.  Nous 
"avons  construit  le. chemin  de  fer  du  Pacifique  Canadien;  ce  qui  re- 
"  présente  une  dépense  énorme.    Grâce  à  cette  voie  ferrée  et  au  chemin 

"de  fer  Intercolonial, nous  avons  établi  des  communications  pos- 

"  sibles  de  Londres  à  l'extrémité  nord-ouest  du  pays,  sur  l'Océan  Pacifi- 
"  que.     Nous  avons  réduit  à  deux  semaines  la  durée  de  ce  trajet.     Le 


—  75  — 

"  gouvernement  de  Sa  Majesté  pourrait  aujourd'hui  expédier,  en  douze 
"  ou  quatorze  jours,  de  Londres  à  Esquimau,  des  renforts  de  troupes  et 
"  de  munitions.  La  construction  d'une  voie  ferrée  qui  renforce  à  ce 
"point  la  puissance  effective  du  gouvernement  de  Sa  Majesté,  constitue 
"  assurément  une  contribution  considérable  à  la  défense  du  pays.  (Ecou- 
tez! écoutez!).  Peu  de  choses  profitent  davantage  à  la  défense  d'un 
"pays  que  la  facilité  des  voies  de  communication.  (Ecoutez!  écoutez!). 
"Tout  cela  nous  l'avons  fait  sans  réclamer  le  moindre  secours  pécu- 
"  niaire  de  la  Couronne.  Elle  n'a  rien  donné  au  Canada  pour  la  cons- 
"  traction  du  chemin  de  fer  du  Pacifique  Canadien.  Nous  aurions  pu,  en 
"  toute  équité,  dire  au  gouvernement  de  Sa  Majesté  :  '  Voici  une  entre- 
"  prise  considérable,  d'une  grande  utilité  pour  l'Empire  :  vous  devriez 
"  y  contribuer  '.  Mais  nous  n'en  avons  rien  dit.  La  compagnie  du  che- 
"  min  de  fer  du  Pacifique  Canadien  a  construit  la  voie  avec  un  subside 
"  du  gouvernement  canadien:  $25,000,000  en  argent  et  vingt-cinq  mil- 
"  lions  d'acres  de  terre.  De  plus,  le  gouvernement  a  construit  ou  doit 
"  construire  627  milles  de  voie  ferrée.    Ceci  coûtera  encore  de  nombreux 

"millions  de  dollars Ces  contributions  accroissent  la  richesse 

"  du  pays,  ses  ressources  agricoles  et  industrielles  de  toutes  sortes,  et 
"  augmentent  de  toute  manière  sa  force  de  résistance.  Ce  sont  aussi  des 
"  contributions  à  la  richesse  et  à  la  force  de  résistance  de  l'Empire;  et 
"  le  Canada  les  a  faites  sans  aucune  mesquinerie.  Tous  ces  efforts,  îles 
"Canadiens  les  ont  faits  volontiers,  sans  tirer  en  arrière:  ils  démontrent 
"la  volonté  du  Canada  de  prendre  et  de  maintenir  avec  joie  l'attitude 
"  qui  s'impose  au  sujet  de  la  défense  territoriale." 

C'est  exactement  l'argumentation  que  sir  Charles  TUPPER  repren- 
dra, en  1891,  en  1892  et  en  1893,  contre  les  tentatives  faites  par  les  im- 
périalistes pour  induire  le  Canada  à  contribuer  au  soutien  de  la  flotte 
et  de  l'armée  impériales. 

Il  est  intéressant  de  noter  ici  que  M.  STANHOPE,  ministre  de  la 
Guerre,  présent  à  la  séance,  ratifia  entièrement  l'opinion  de  M.  Camp- 
bell sur  la  valeur  inappréciable,  pour  la  défense  de  l'Empire,  de  la  cons- 
truction du  Pacifique  Canadien. 

Un  "  cadeau  "  de  la  mère-patrie 

M.  CAMPBELL  n'oublie  pas  la  question  navale: 

"Le  problème  de  la  défense  navale  intéresse  particulièrement  les 
"  délégués  des  autres  colonies.  Pour  nous,  nous  avions  établi  dès  le 
"début  une  entente  avec  le  gouvernement  [britannique],  qui  s'était 
"  chargé  de  la  défense  navale.  Ce  n'était  pas  alors  une  obligation  très 
"  onéreuse  pour  lui  :  je  ne  crois  pas  qu'elle  le  soit  davantage  aujourd'hui. 
"  Pour  les  besoins  de  l'Empire,  autant  que  pour  les  autres  exigences,  les 
"  autorités  britanniques  maintiennent  l'escadre  nord-américaine  ;  et 
"  tant  que  cette  escadre  reste  à  nos  portes,  le  Canada  n'a  besoin  d'aucune 
"autre  défense  navale.  Depuis  que  le  gouvernement  de  Sa  Majesté 
"  a  souscrit  à  cet  arrangement,  la  colonie  de  la  Colombie  Britannique  est 
"entrée  dans  la  Confédération.  Il  y  a  donc  aujourd'hui  une  côte  cana- 
"  dienne  sur  l'océan  Pacifique.  Cette  côte  est  protégée  actuellement  par 
"  l'escadre  du  Pacifique  Nord,  qui  fait  escale  une  fois  par  année  à  Es- 


—  76  — 

"  quimau,  où  elle  stationne  plus  ou  moins  en  permanence,  comme  l'esca- 
"  dre  nord-américaine  est  presque  toujours  en  mouillage  à  Halifax. 

"  Bien  qu'il  n'existât  aucune  entente  à  ce  sujet,  ou  plutôt  qu'il  y  eût 
"  entente  contraire,  nous  étions  disposés,  il  y  a  quelques  années,  à  ouvrir 
"  une  école  navale  à  Halifax.  Nous  en  avons  fait  l'essai.  Lord  Lorne, 
"  alors  gouverneur-général,  demanda  une  frégate  à  l'Amirauté.  Les 
"  autorités  de  l'Amirauté  nous  envoyèrent  une  vieille  frégate.  Je  ne  dis 
"  pas  '  vieille  '  par  mépris,  mais  en  toute  vérité.    Cette  frégate  s'appelait 

"le  Charybde Nous  envoyâmes  en  Angleterre  le  capitaine  Scott, 

"officier  de  la  Marine  Royale,  en  service  au  Canada,  avec  instruction 
"d'examiner  ce  vaisseau  et  de  d'amener  chez  nous.  C'était  en  septem- 
"  bre  ou  en  octobre.  Arrivé  en  Angleterre,  cet  officier  nous  fit  rapport 
"  que  le  vaisseau  était  en  fort  mauvais  état  et  qu'il  ne  serait  pas  prudent 
"  de  lui  faire  traverser  la  mer.  Il  nous  conseilla  de  ne  pas  le  faire  venir 
"  à  l'automne,  ajoutant  qu'il  pourrait  le  ramener  en  juillet  on  en  août  de 
"  l'année  suivante,  mais  qu'il  faudrait  un  équipage  de  cent  'trente-six 
"  hommes,  ce  qui  nous  coûterait  très  cher.  Néanmoins,  comme  nous 
"  avions  demandé  ce  navire,  un  refus  nous  aurait  paru  entaché  d'ingra- 
"  titude  ou  de  manque  de  courtoisie.  Nous  le  fîmes  donc  venir  et  mouil- 
"  1er  à  Saint-Jean  du  Nouveau^Brunswick.  Nous  envoyâmes  à  bord  des 
"  officiers  et  des  marins,  et  ids  constatèrent  qu'il  était  impossible  d'en 
"faire  quoi  que  ce  soit.  C'était  une  grande  et  vieille  frégate,  d'ancien 
"  modèle;  ses  chaudières  étaient  ravagées;  elle  ne  pouvait  tenir  la  mer; 
"  en  un  mot,  elle  ne  pouvait  marcher  ni  à  la  vapeur  ni  à  la  voile.  Il 
"  était  donc  inutile  d'en  tirer  le  moindre  parti.  Cette  expérience  dé- 
"  couragea  complètement  nos  efforts." 

Cette  description  pittoresque,  faite  en  présence  des  plus  hautes  au- 
torités de  tous  les  pays  britanniques,  coupa  court  à  toute  suggestion  de 
faire  contribuer  de  Canada  à  la  défense  navale  de  l'Empire.  M.  Laurier 
et  les  protagonistes  de  la  loi  navale,  M.  Borden  et  les  partisans  de  la 
contribution  d'urgence  auraient  dû  relire  cette  page  savoureuse  avant 
de  nous  entraîner  dans  les  aventures  impérialistes,  au  nom  de  la  recon- 
naissance que  le  Canada  doit  à  l'Angleterre  pour  les  immenses  services 
qu'elle  lui  a  rendus. 

On  ne  me  reprochera  pas,  j'espère,  d'avoir  cité  trop  longuement  ce 
discours  de  sir  Alexander  Campbedl.  Il  est  d'une  importance  capitale. 
Celui  qui  l'a  prononcé  était,  je  le  répète,  l'un  des  témoins  vivants,  et 
l'un  des  mieux  renseignés,  du  traité  de  1865.  Ce  traité,  il  en  relate  l'ori- 
gine et  les  données  avec  une  remarquable  précision.  A  quinze  ans  de 
distance,  il  réitère  et  confirme  l'affirmation  formelle  de  CARTIER, 
"  qu'en  cas  de  guerre,  ce  sera  le  devoir  du  gouvernement  impérial  d'en- 
treprendre la  défense  navale  du  pays"  (1).  Cette  affirmation,  on  s'en 
souvient,  Cardwell  l'avait  contredite.  Cartier  et  ses  collègues  avaient 
rejeté  l'interprétation  du  ministre  anglais.  Campbell  revient  à  la  charge: 
à  trois  reprises,  en  présence  des  ministres  britanniques,  il  affirme  caté- 
goriquement que,  par  le  traité  de  1865,  le  gouvernement  britannique 
s'est  "  chargé  de  la  défense  navale  du  Canada  "  et  que  "  le  gouvernement 


tive 


(1)  Dans  la  lettre  du  major  FUTVOYE,  en  date  du  3  juin  1870.  —  Pièce  Justifica- 


—  77  — 

local  ne  se  chargeait  que  de  la  défense  du  territoire"  canadien.  IL  af- 
firme avec  une  égale  assurance  que  ce  contrat  fut  la  base  même  de  la 
Confédération.     Et  personne  ne  contredit  cette  double  assertion. 

Les  colonies  australasiennes  et  la  défense  navale 

Ce  n'est  pas  seulement  au  Canada  que  le  droit  public  des  colonies 
'autonomes'  de  la  Grande-Bretagne,  en  matière  de  guerre  et  de  défense 
nationale,  s'était  affermi  avec  le  développement  et  l'application  des  prin- 
cipes du  gouvernement  responsable.  La  démarche  de  la  Nouvelle  Galles 
du  Sud,  lors  de  l'expédition  du  Soudan,  était  une  innovation.  En  Aus- 
tralasie,  comme  au  Canada,  les  obligations  réciproques  de  la  métropole 
et  des  colonies  avaient  fait  l'objet  de  maintes  discussions  entre  les  auto- 
rités impériales  et  coloniales;  elles  s'étaient  enfin  fixées  sur  les  mêmes 
bases  qu'au  Canada.  On  a  vu,  du  reste,  que  les  principes  posés  par  lord 
Grey,  par  le  duc  de  Newcastle,  par  la  commission  parlementaire  de 
1860-61,  s'appliquaient  à  toutes  les  colonies  jouissant  du  self-govemment. 
En  Australie  et  à  la  Nouvelle  Zélande,  la  défense  nationale  posait  avant 
tout  un  problème  de  défense  navale  ;  ce  qui  explique,  peut-être,  pour- 
quoi les  gouvernants  de  la  Nouvelle  Galles  ne  se  rendirent  pas  compte 
de  la  grave  portée  de  leur  démarche  de  1885,  L'organisation  d'une 
armée  de  terre  n'avait  jamais  été  pour  eux  le  problème  essentiel  qu'il 
était  et  qu'il  est  resté  pour  le  Canada. 

Les  théoriciens  de  l'impérialisme,  qui  dédaignent  les  faits,  et  nos 
politiciens  opportunistes,  aussi  dénués  de  doctrine  que  de  connaissance 
précise  des  réalités  de  l'Empire,  ne  tiennent  nul  compte  des  différences 
essentielles  qui  résultent  des  conditions  géographiques  des  diverses 
colonies.  Ils  l'ont  prouvé  lorsqu'ils  ont  si  absurdement  invoqué  l'exem- 
ple de  l'Australie  et  celui  de  la  Nouvelle  Zélande  à  l'appui  de  leurs  pro- 
jets insensés  de  flotte  "canadienne  en  temps  de  paix,  impériale  en  temps 
de  guerre",  et  de  contribution  du  Canada  au  budget  de  la  marine 
anglaise. 

Les  hommes  d'Etat  du  siècle  dernier  étaient  à  la  fois  plus  éclairés 
et  plus  pratiques.  Ils  organisèrent  la  défense  navale  des  colonies  aus- 
tralasiennes selon  les  mêmes  principes  qui  les  avaient  guidés  dans  l'éta- 
blissement de  la  milice  et  de  la  défense  territoriale  du  Canada.  Après 
maints  pourparlers,  ils  établirent  une  entente  basée  sur  l'obligation  réci- 
proque de  la  Grande  Bretagne  de  pourvoir  seule  à  la  défense  navale  de 
tous  les  pays  d'empire  et  des  colonies  d'aider  l'Angleterre  à  protéger 
leur  côtes  et  leurs  ports  de  mer.  C'est,  on  s'en  souvient,  le  principe 
posé  par  Cardwell,  dans  la  dépêche  de  sir  Edward  Lugard  au  général 
Lindsay,  en  date  du  24  septembre  1870.  L'équité  de  cette  politique,  jus- 
tement contestée  par  Cartier  lorsque  l'Angleterre  voulait  l'appliquer  à 
un  pays  continental  comme  le  Canada,  était  indéniable  pour  des  pays 
maritimes  comme  l'Australie,  la  Nouvelle  Zélande  et  la  Tasmanie,  expo- 
sés aux  attaques  de  toutes  les  flottes  de  l'univers.  Contrairement  à  ce 
que  prétendent  nos  navalo-maniaques,  les  colonies  australasiennes  n'ont 
jamais  payé  tribut  à  l'Angleterre  pour  l'entretien  de  la  flotte  impériale: 
elles  ne  défrayaient  même  qu'une  partie  du  coût  de  la  défense  de  leurs 


—  78  — 

ports  et  de  leurs  côtes;  et  le  traité  interdisait  à  l'Angleterre  de  faire 
sortir  des  eaux  territoriales  de  ces  colonies  les  vaisseaux  et  les  équipages 
destinés  à  cette  défense.  C'était  exactement  l'application  du  principe 
qu'invoquaient  Cartier,  Macdonald  et  Campbell,  lorsqu'ils  exigeaient  que 
l'Angleterre  laissât  des  troupes  impériales  au  Canada  pour  aider  les 
Canadiens  à  protéger  leur  territoire  contre  les  attaques  possibles  des 
ennemis  de  l'Angleterre. 

Une  étude  approfondie  de  la  situation  des  colonies  australiennes, 
de  leurs  démêlés  avec  la  métropole  et  des  modifications  successives 
apportées  à  leurs  arrangements  relatifs  à  la  défense  navale,  nous  entraî- 
nerait trop  loin  (1).  Je  me  borne  à  signaler  ce  fait  caractéristique 
qu'on  retrouve  à  chaque  étape  de  l'Empire  britannique:  à  compter  du 
jour  où  la  première  entente  fut  conclue,  les  hommes  d'Etat  anglais 
mirent  toute  leur  patiente  ténacité  à  diminuer  graduellement  la  part  de 
responsabilité  assumée  par  l'Angleterre  et  à  alourdir  d'autant  le  far- 
deau des  colonies. 

"Colonial  Defence  Committee"       Mémoire   de    1896 

Pour  mieux  atteindre  ce  but,  le  parlement  britannique  a  cons- 
titué une  commission  permanente,  mi-parlementaire  mi-technique,  char- 
gée d'étudier  les  problèmes  divers  qui  se  rattachent  à  la  défense  navale 
et  militaire  des  possessions  de  la  Grande-Bretagne.  Comme  toutes  les 
institutions  britanniques,  cette  commission,  établie  sans  cadres  précis, 
sans  constitution  ni  règles  définies,  a  pris  graduellement  une  importance 
considérable.  Désignée  d'abord  sous  le  titre  de  Colonial  Defence  Com- 
mittee, elle  est  devenue  l'Impérial  Defence  Committee,  instrument  fort 
précieux  entre  les  mains  du  cabinet  britannique,  pour  l'exécution  de  sa 
politique  et  l'exercice  indirect  de  sa  domination  sur  les  colonies.  On  y 
laisse,  à  l'occasion,  pénétrer  les  politiciens  des  "nations  d'outre-mer", 
sous  prétexte  de  les  consulter:  en  réalité,  c'est  là  que  les  maîtres  de 
l'Empire  imposent  leurs  volontés,  sous  une  forme  toute  courtoise,  à  leurs 
domestiques  coloniaux  auxquels  ils  ont  soin  de  laisser  la  douce  illusion 
de  penser  qu'ils  avisent  les  ministres  de  Sa  Majesté. 

L'un  des  premiers  soins  de  cette  commission  fut  de  préparer,  au 
profit  de  l'Angleterre,  la  révision  de  l'arrangement  conclu  entre  la  mé- 
tropole et  ses  colonies  australasiennes,  au  sujet  de  leur  défense  navale. 
Après  vingt  ans  d'efforts,  elle  obtint  un  plein  succès  et  réussit  à  mettre 
sur  le  dos  des  Australasiens  les  obligations  que  l'Angleterre  avait 
assumées. 

Comme  bien  l'on  pense,  la  commission  ne  borna  pas  son  travail  à 
ce  seul  objet.  Avec  la  même  inlassable  ténacité,  elle  s'appliqua  à  opé- 
rer une  transformation  identique  dans  les  obligations  réciproques  de 
l'Angleterre  et  de  toutes  ses  autres  possessions  'autonomes'.  Dans  la 
seconde  partie  de  cette  étude,  nous  retracerons  sa  marche  progressive 
et  le  succès  définitif  et  général  de  ses  efforts.     Pour  l'instant,  bornons- 

(1)  Le  lecteur  qui  désirerait  approfondir  le  sujet  trouverait  une  foule  de  renseigne- 
ments intéressants  dans  les  Account»  and  Paper*  du  parlement  impérial,  et  particuliè- 
rement dans  les  comptes-rendus  des  diverses  Conférences  Coloniales  ou  Impériales,  de 
1RH7  *  1911. 


—  79  — 

nous  à  recueillir  les  témoignages  que  ce  corps,  essentiellement  impé- 
rialiste, a  été  forcé  d'apporter  à  la  nature  réelle  des  ententes  pré-existan- 
tes entre  l'Angleterre  et  ses  colonies.  Ces  témoignages  ont  été  donnés 
avec  la  loyale  franchise  qui  caractérise  les  Anglais,  lorsqu'ils  sont  sûrs 
du  résultat  et  qu'ils  ne  sont  pas  forcés,  pour  la  protection  de  leurs  inté- 
rêts, de  déguiser  la  vérité. 

En  1896,  le  Colonial  Defence  Commïttee  fit  préparer  par  son  secré- 
taire, le  colonel  NATHAN,  un  mémoire  sur  les  principes  généraux  et  les 
faits  concrets  qui  doivent  gouverner  toute  l'organisation  de  la  défense 
de  l'Empire  britannique.  Ce  mémoire  fut  transmis  à  tous  les  gouver- 
nements coloniaux  en  août  1897.  A  Ottawa,  il  est  resté  enfoui  dans  les 
paperasses  du  secrétariat  d'Etat  jusqu'en  janvier  1912,  alors  que  M. 
MONK,  ministre  des  Travaux  Publics  dans  le  cabinet  Borden,  le  fit  com- 
muniquer à  la  chambre  des  Communes  et  consigner  dans  les  archives 
publiques  du  parlement  canadien,  qui  a  du  reste  négligé  de  le  faire  im- 
primer et  publier. 

Ce  document,  d'une  importance  capitale,  se  recommande  à  l'étude 
attentive  de  tous  ceux  qui  veulent  s'éclairer  sur  la  nature  et  la  portée 
des  problèmes  si  complexes  qui  se  rattachent  à  la  défense  de  l'Empire. 
Si  nos  politiciens  des  deux  partis  et  la  multitude  de  leurs  suiveurs 
l'avaient  lu  et  médité,  ils  auraient  épargné  au  pays  la  plupart  des  insa- 
nités qu'ils  ont  débitées  depuis  cinq  ans  et  surtout  les  graves  erreurs 
qu'ils  ont  commises  et  dont  les  conséquences  pèsent  si  lourdement  au- 
jourd'hui sur  le  peuple  du  Canada. 

On  trouvera,  à  la  suite  de  cette  étude,  le  texte  intégral  de  toute  la 
partie  substantielle  de  ce  mémoire  (1).  Je  me  borne  ici  à  en  résumer 
les  données  principales  qui  sont  d'application  tout  actuelle. 

La  commission  commence  par  énoncer  "les  principes  qui  l'ont 
"  guidée  et  la  guident  encore  dans  les  recommandations  qu'elle  fait  aux 
"  divers  ministères  d'Etat  relativement  à  la  défense  des  colonies."  Voici 
le  premier  de  ces  principes: 

"  Nous  assumons  que  le  maintien  de  la  suprématie  maritime  cons- 
"  titue  la  base  de  la  défense  de  l'Empire  contre  toute  attaque  par  mer. 
"  C'est  là  le  facteur  essentiel  qui  doit  déterminer  toute  la  politique  dé- 
"  fensive  de  l'Empire  :  l'Amirauté  le  reconnaît  pleinement,  elle  qui  a 
"  accepté  la  responsabilité  de  protéger  toutes  les  terres  britanniques  en 
"  dehors  du  Royaume  contre  les  invasions  d'outremer." 

N'est-ce  pas  la  répétition  presque  exacte  de  l'interprétation  donnée 
par  Cartier,  le  3  juin  1870,  à  l'entente  de  1865? 

"  Afin  d'accomplir  cette  lourde  tâche,  l'Amirauté  réclame  le  pou- 
"  voir  absolu  de  disposer  de  ses  forces  de  la  manière  qu'elle  juge  la  plus 
"  propre  à  assurer  la  victoire.  Elle  s'objecte  à  ce  qu'on  limite  l'action 
"  possible  d'une  partie  quelconque  de  ces  forces  à  la  défense  immédiate 
"  d'endroits  qu'elle  considère  plus  faciles  à  protéger  efficacement  par 
"  des  opérations  à  distance." 

(1)  Pièce  justificative  57. 


—  80  — 

Cette  observation  visait  principalement  les  restrictions  alors  impo- 
sées par  les  colonies  australiennes  à  l'emploi  des  forces  navales  desti- 
nées à  leur  défense. 

La  commission  explique  ensuite  que  l'Amirauté  doit  se  charger  de 
l'entretien  des  stations  navales  dont  elle  a  besoin  pour  ravitailler  sa 
flotte  ou  qui  constituent  les  points  stratégiques  de  la  défense  navale  de 
l'Empire.  Quant  aux  autres  ports  coloniaux  qui  peuvent  être  exposés 
aux  attaques  de  l'ennemi,  mais  dont  l'importance  commerciale  profite 
surtout  aux  colonies,  "il  a  été  décidé  que  c'est  le  devoir  des  colonies  de 
pourvoir  à  leur  protection  adéquate."  N'est-ce  pas  l'application  rigou- 
reuse des  principes  posés  dès  1851  par  lord  Grey,  relativement  au  main- 
tien des  places  fortes  de  l'Amérique  du  Nord,  et  réitérés  par  tous  ses 
successeurs,  jusqu'au  jour  où  ils  réussirent  à  faire  assumer  par  le  Canada 
l'entière  responsabilité  de  la  défense  de  son  territoire?  (1) 

•Le  comité  est  d'avis  que  la  protection  de  ces  ports  doit  être  géné- 
ralement assurée  par  des  travaux  d'art  permanents,  capables  de  résis- 
ter à  l'attaque  de  croiseurs  ennemis,  et  surtout  par  l'entraînement  de 
forces  de  milice  suffisantes  pour  repousser  les  troupes  d'invasion  que 
l'ennemi  pourrait  chercher  à  débarquer.  C'est  la  politique  que  les 
nationalistes  ont  toujours  favorisée  à  rencontre  du  projet  de  flottes  ima- 
gine par  les  libéraux  et  de  l'abjecte  contribution  de  $35,000,000  suggérée 
par  les  conservateurs. 

Comme  la  commission  parlementaire  de  1860-61,  le  Colonial 
Defence  Committee  accepte  comme  une  vérité  incontestable  "qu'un  sys- 
"  tème  de  défense  pour  tout  l'empire  colonial  doit  tenir  un  compte  entier 
"des  conditions  spéciales  des  diverses  colonies...  La  défense  du 
"Canada,  avec  sa  longue  frontière  continentale,  exige  manifestement 
"  d'être  traitée  sur  une  base  différente  de  celle  qui  s'applique  à  la  petite 
"  île  de  Sainte-Hélène."  De  là  l'absurdité  et  le  danger  d'un  système 
uniforme  de  défense  ou  d'efforts  spasmodiques  ou  locaux  qui  "entra- 
"  vent  l'exécution  d'un  plan  d'ensemble  de  défense."  Les  bruyants  pro- 
tagonistes de  la  Loi  Laurier  et  ceux  de  la  contribution  Borden  ne  réflé- 
chissaient guère  à  l'évidente  vérité  de  cette  proposition,  lorsqu'ils 
allaient  partout  criant,  les  uns:  "Adoptons  la  politique  de  l'Australie!" 
et  les  autres  :  'ILe  riche  Canada  ne  peut-il  faire  ce  qu'a  fait  la  petite 
Nouvelle-Zélande?" 

En  conclusion,  tout  en  ouvrant  la  porte  aux  contributions  volon- 
taires des  colonies  à  la  défense  générale  de  l'Empire,  les  membres  du 
Defence  Committee  décident  à  l'unanimité  que  "le  développement  de 
"  leurs  vastes  territoires  en  temps  de  paix  et  la  protection  efficace  de 
"  ces  territoires  en  temps  de  guerre,  constituent  indubitablement  la  meil- 
"  leure  contribution  que  les  colonies  puissent  offrir  à  la  défense  de 
"  l'Empire." 

(1)  (La  version  secrète  de  ce  mémoire  renferme  un  paragraphe  intéressant.  Les  au- 
torités impériales  y  expriment  l'opinion  que  l'objet  principal  de  la  flotte  anglaise  n'est 
Pas  de  protéger  les  ports  et  le  commerce  des  colonies,  mais  les  ports  et  le  commerce  de 
Angleterre.  Un  autre  passage  également  supprimé  établit  une  comparaison  entre  le 
Canada  et  l'Inde  et  suggère  que  l'attention  du  gouvernement  canadien  doit  surtout  se 
porter  sur  le  problème  de  la  défense  territoriale  du  pnvs. 


—  81  — 

On  comprend  facilement  que  les  politiciens  qui  décidèrent  l'expé- 
dition d'Afrique,  l'adoption  de  la  loi  navale  et  le  vote  de  la  contribution 
de  $35,000,000,  n'aient  pas  été  pressés  de  faire  connaître  aux  Canadiens 
cette  expression  d'opinion  des  autorités  impériales:  elle  condamne  trop 
manifestement  toutes  les  entreprises  impérialistes  de  nos  gouvernants, 
depuis  1890. 

L'opinion  du  War  Office  en  1902 

A  la  conférence  Impériale  de  1902,  le  War  Office,  à  la  demande  du 
Comité  de  la  Défense,  soumit  un  rapport  également  préparé  par  l'un  de 
ses  meilleurs  techniciens,  le  colonel  ALTHAM,  aujourd'hui  major-géné- 
ral.   Ce  document  porte  la  date  du  25  novembre  1901.  (1) 

Dès  le  préambule,  M.  Altham  reconnaît  "qu'avant  la  guerre  sud  afri- 
"  caine,  dans  l'élaboration  de  tout  plan  d'ensemble  pour  la  défense  de 
"  l'Empire,  il  était  admis  que  les  responsabilités  militaires  des  grandes 
"  colonies  autonomes  se  limitaient  à  la  défense  locale  et  que  le  fardeau 
14  de  la  protection  de  tous  les  pays  d'Empire  par  des  renforts  de  troupes 
"  destinées  à  repousser  les  attaques  de  l'ennemi,  devait  retomber  tout 
"  entier  sur  l'armée  régulière  [britannique] .  On  «  pu  exprimer  à  l'oc- 
casion quelque  pieux  espoir  qu'en  cas  de  danger  les  colonies  pour- 
"  raient  se  rallier  autour  de  la  mère-patrie;  mais  aucun  arrangement 
"  définitif  n'avait  été  fait;  on  n'avait  même  commencé  aucune  démarche 
"  pour  s'enquérir  de  la  possibilité  de  ces  secours  ni  de  leur  force  éven- 
"  tuelle.  On  ne  se  rendait  même  pas  compte  de  la  nécessité  [de  cette 
"  coopération]  et  l'on  doutait  de  sa  possibilité. 

"L'expérience  de  la  guerre  sud-africaine  a  néanmoins  démontré  deux 
"faits  importants  : — (a)  que  l'armée  régulière  telle  qu'organisée  avant 
"  la  guerre  constituait  par  elle-même  une  force  insuffisante  pour  les  be- 
"  soins  militaires  de  l'Empire;  (b)  que  les  colonies  autonomes  sont  con- 
"  sentantes  et  aptes  à  nous  aider  à  combler  quelques-unes  des  lacunes  de 
"  notre  puissance  militaire,  telles  que  la  guerre  les  a  révélées." 

Ce  loyal  aveu  mérite  d'être  souligné.  Il  démontre,  premièrement, 
que  l'Angleterre,  en  étendant  démesurément  les  limites  de  son  empire 
colonial,  n'a  pas  tenu  compte  des  charges  et  des  responsabilités  nou- 
velles que  cette  expansion  lui  imposait.  C'est  l'avertissement  solennel 
que  lord  Rosebery  donnait  à  ses  compatriotes  lorsqu'il  abandonnait,  en 
1893,  la  direction  des  affaires  publiques.  Durant  cet  intervalle  de  dix 
ans,  le  mouvement  impérialiste,  stimulé  par  la  guerre  d'Afrique,  a  fait 
concevoir  aux  Anglais,  toujours  pratiques,  l'espoir  que  leurs  cousins 
d'outre-mer,  ces  coloniaux  naguère  si  méprisés,  pourraient  leur  devenir 
fort  utiles  en  payant  les  frais  considérablement  accrus  de  l'expansion 
impériale.  C'est  ce  sentiment  que  le  colonel  Altham,  interprète  du  War 
Office,  du  ministre  de  la  Guerre  et  du  cabinet  britannique  tout  entier 
exprime  avec  la  franche  simplicité  du  soldat. 

Mais  le  témoignage  le  plus  précieux  de  l'officier  britannique,  c'est 
celui  qu'il  apporte  à  la  thèse  que  je  fais  en  ce  moment  :  c'est  que  jusqu'à 
l'époque  de  la  guerre  d'Afrique,  "il  était  admis  que  les  responsabilités 

(1)  "Colonial  Conférence.   1W2".  Cd.  1299    (parlement  Impérial)   —  page  47. 


—  82  — 

militaires  des  grandes  colonies  autonomes  se  limitaient  à  la  défense 
locale,"  et  que  le  fardeau  de  la  défense  générale  de  l'Empire  retombait 
tout  entier  sur  la  Grande-Bretagne.  Avons-nous  jamais  prétendu  autre 
chose  quand  nous  avons  accusé  libéraux  et  conservateurs,  à  tour  de  rôle, 
de  violer  l'esprit  de  la  constitution  et  les  traditions  établies,  lorsqu'ils 
entraînaient  le  Canada  à  participer,  sous  une  forme  ou  sous  une  autre,  à 
la  défense  générale  de  l'Empire  et  aux  guerres  de  l'Angleterre  étrangères 
au  Canada? 

Le  colonel  Altham  étudie  ensuite  les  conditions  particulières  des 
forces  de  défense  de  chaque  colonie.  Il  a  fait  cette  étude  en  vue  de  fa- 
ciliter la  coopération  des  forces  coloniales  avec  l'armée  impériale.  La 
politique  de  l'Angleterre  ne  se  borne  plus,  comme  aux  jours  de  lord  Grey 
et  de  sir  Allan  MacNab,  de  Kimberley  et  de  Cartier,  à  induire  les  colonies 
à  pourvoir  aux  exigences  de  leur  défense.  La  guerre  impériale  du  Sud 
africain  a  éveillé  de  nouveaux  espoirs:  il  faut  stimuler  et  systématiser 
la  participation  des  colonies  aux  guerres  de  l'Empire.  C'est  dans  cet 
esprit  que  le  délégué  du  War  Office  présente  ses  conclusions  à  la  Con- 
férence impériale;  et  cependant  la  force  des  réalités  est  telle  qu'il  ne 
peut  s'empêcher  de  fournir  lui-même  la  réfutation  de  la  thèse  impé- 
rialiste. 

"En  cas  de  guerre  avec  les  Etats-Unis,  dit-il,  le  salut  du  Canada  dé- 
"  pendrait  tout  entier  de  la  milice  canadienne  jusqu'au  moment  où  des 
"  renforts  arriveraient  d'Angleterre.  On  peut  donc  conclure  que  la  con- 
"  tribution  la  plus  efficace  que  le  Canada  puisse  apporter  à  la  défense  de 
"  l'Empire,  c'est  de  faire  de  sa  propre  milice  une  force  efficace". — N'ou- 
blions pas  qu'à  cette  date,  l'on  est  encore  persuadé,  en  Angleterre  comme 
au  Canada,  que  la  milice  canadienne  n'existe  que  pour  la  défense  du 
territoire  canadien. — "Il  est  plus  important  de  presser  fortement  les 
"  ministres  canadiens  de  prendre  cette  précaution  rationnelle  que  de  leur 
"demander  de  maintenir  des  régiments  pour  le  service  général  de  l'Em- 
"  pire." 

Il  rend  témoignage  à  la  valeur  des  soldats  canadiens  qui  ont  com- 
battu en  Afrique;  il  admet  que  pour  des  "raisons  politiques"  il  peut  être 
à  propos  d'encourager  le  mouvement  de  coopération;  mais  cette  conces- 
sion faite  aux  desseins  des  politiciens  impérialistes,  il  ajoute  avec  sa  com- 
pétence et  sa  probité  de  soldat: 

"  La  position  stratégique  du  Canada  est  telle  qu'il  serait  injudicieux 
"  (unwise)  d'enlever  un  contingent  considérable  de  ses  forces  de  défen- 
"  se,  à  moins  que  ces  forces  ne  soient  augmentées  à  l'avenir.  Je  suggère 
"  donc  que  si  un  régiment  canadien  est  organisé  pour  le  service  impé- 
"  rial,  on  s'en  tienne,  pour  l'instant,  à  une  brigade  de  division  d'artille- 
"  rie  de  campagne  et  à  une  brigade  d'infanterie." 

La  preuve  est-elle  faite  ? 

Est-il  nécessaire  d'ajouter  de  nouveaux  témoignages  à  ceux  que  j'ai 
accumulés  pour  démontrer  que  la  participation  des  colonies  aux  guer- 
res de  l'Angleterre  est  contraire  aux  traditions  britanniques  les  mieux 
établies?  que  la  seule  obligation  des  colonies  autonomes  est  d'aider  l'An- 


—  83  — 

gleterre,  dans  la  mesure  de  leurs  forces,  à  défendre  leurs  territoires  res- 
pectifs, seules  parties  de  l'Empire  sur  lesquelles  leurs  gouvernements 
exercent  leur  autorité  politique?  que  la  situation  géographique  du  Ca- 
nada lui  impose  un  fardeau  beaucoup  plus  lourd  que  celui  des  autres 
colonies  et  des  risques  particuliers  qui  tiennent  au  voisinage  immédiat 
des  Etats-Unis?  et  que,  par  conséquent,  le  Canada  doit  hésiter  plus  que 
toute  autre  possession  britannique  à  assumer  des  responsabilités  addi- 
tionnelles auxquelles  ne  l'obligent  ni  sa  constitution  ni  ses  intérêts  im- 
médiats? 

Ainje  apporté  une  preuve  suffisante  à  l'appui  de  l'affirmation  que 
j'ai  faite  dès  le  début  de  la  guerre  actuelle:  que  la  participation  du 
Canada  aux  guerres  de  l'Empire  est  contraire  à  l'esprit  de  la  constitu- 
tion britannique,  de  la  constitution  canadienne  et  des  lois  de  la  milice 
issues  de  ces  deux  sources  de  législation?  Ai-je  assez  clairement  démon- 
tré que  la  Grande-Bretagne  et  le  Canada  ont  déterminé  par  traité,  —  par 
un  "contrat  solennel",  disait  le  principal  stipulateur  canadien,  sir  John 
Macdonald, — la  nature  et  l'étendue  de  leurs  obligations  réciproques?  que 
par  ce  traité,  la  Grande-Bretagne  a  reconnu  qu'elle  est  seule  tenue  de 
pourvoir  à  la  défense  de  l'Empire  et  de  protéger  ses  colonies  contre  les 
conséquences  de  sa  politique  étrangère;  et  que  le  Canada  n'est  tenu  qu'à 
pourvoir  aux  besoins  de  sa  propre  défense?  que  ce  traité  n'a  jamais  été 
abrogé  ni  modifié,  eut  que  les  principes  constitutionnels  et  les  faits  con- 
crets qui  en  avaient  déterminé  les  conditions  subsistent  aujourd'hui  dans 
toute  leur  intégrité? 

Si,  aux  textes  et  aux  déclarations  des  hommes  d'Etat  du  passé,  il 
faut  ajouter  le  témoignage  des  politiciens  contemporains,  oracles  de  la 
plupart  des  Canadiens,  qui  n'obéissent  qu'à  la  voix  des  chefs  de  parti, 
la  preuve  est  non  moins  facile  à  faire. 

Guerre  d'Afrique  —  *'Pas  de  précédent** 

La  guerre  sud-africaine,  nous  l'établirons  dans  la  seconde  partie  de 
cette  étude,  fournit  aux  impérialistes  la  première  occasion  de  rompre 
l'entente  et  de  violer  la  tradition  constitutionnelle.  Mais  l'on  trouve  dans 
cette  violation  même  et  sur  les  lèvres  de  ceux  qui  l'ont  commise,  l'aveu 
de  leur  culpabilité  et  la  preuve  de  la  thèse  que  je  soutiens. 

Dès  que  la  guerre,  ourdie  de  longue  main  par  Cecil  Rhodes  et  sir 
Alfred  Milner,  parut  inévitable,  CHAMBERLAIN,  alors  ministre  des  Colo- 
nies et  complice  des  conspirateurs,  suscita  savamment  les  offres  de 
contribution  des  colonies  autonomes:  c'était  reconnaître  implicitement 
que  les  colonies  n'étaient  pas  obligées  de  venir  en  aide  à  la  métropole  (1). 

Le  gouvernement  canadien  fit  d'abord  mine  de  résister.  Sir  Wil- 
frid  LAURIER  fit  paraître,  dans  le  Globe  du  4  octobre  1899,  une  décla- 
ration qu'il  avait  lui-même  dictée  dans  son  cabinet,  à  Ottawa  (2).  En 
voici  les  passages  décisifs: 

"  Suivant  mon  interprétation  de  la  loi  de  la  milice,  —  et  je  puis  dire 
"  que  j'ai  quelque  peu  étudié  ce  point  récemment  —  nos  volontaires  sont 
"  enrôlés  pour  servir  à  ta  défense  du  Dominion.     Us  forment  des  trou- 

(1)  Pièce  justificative  58. 

(2)  Pièce  justificative  59. 


—  84  — 

"  pes  canadiennes  destinées  à  combattre  pour  la  défense  du  Canada. . . . 
"Le  Canada  n'est  pas  menacé;  et  bien  que  nous  puissions  désirer  en- 
u  voyer  des  troupes,  je  ne  vois  pas  comment  nous  pouvons  le  faire.  Et 
"  d'ailleurs,  comment  pourrions-nous  le  faire  sans  que  le  parlement 
"  vôtat  les  deniers  nécessaires?  Nous  ne  pourrions  rien  faire.  En  d'au- 
"  très  termes,  il  nous  faudrait  convoquer  le  parlement . . .  Noos  n'avons 
"pas  offert  de  régiments  canadiens  aux  autorités  impériales.  Le  mi- 
"  nistère  de  la  Milice  a  transmis  au  gouvernement  impérial  des  offres  par- 
"  Meulières  de  services;  et  la  réponse  du  War  Office,  que  le  Globe  a  pu- 
"  bliée  samedi,  établit  l'attitude  des  autorités  à  ce  sujet." — Le  War  Office 
avait  décliné  ces  "offres  particulières":  ce  qu'on  voulait,  c'était  la  par- 
ticipation officielle  du  Canada — "Quant  à  la  question  d'offrir  un.régi- 
"  ment  au  nom  du  Canada,  le  cabinet  ne  l'a  pas  discutée,  à  cause  des  rai- 
"  sons  que  je  vous  ai  indiquées  et  que  comprendront,  je  crois,  tous  ceux 
"qui  comprennent  les  lois  constitutionnelles  qui  déterminent  cette  que*- 
"  tion." 

L'attitude  de  sir  Wilfrid  Laurier  est,  on  le  voit,  absolument  identi- 
que à  celle  de  sir  John  Macdonald  au  moment  de  la  guerre  du  Soudan. 
Mais  cette  fois,  le  premier  ministre  motive  nettement  l'abstention  du 
Canada:  les  "lois  constitutionnelles"  n'autorisent  pas  le  Canada  à  parti- 
ciper à  une  guerre  qui  ne  menace  pas  le  territoire  canadien;  et  les  trou- 
pes enrôlées  sous  l'autorité  de  la  loi  de  la  Milice,  même  après  la  modi- 
fication subie  en  1868,  sont  exclusivement  "destinées  à  combattre  pour 
la  défense  du  Canada." 

Ce  témoignage  est-il  assez  concluant? 

Les  jingos  renouvelèrent  leur  assaut.  Le  leader  de  l'Opposition,  sir 
Charles  TUPPER,  donnant  le  démenti  aux  traditions  de  son  parti  et  à 
ses  propres  déclarations  passées  —  nous  les  retrouverons  plus  loin  — 
somma  le  ministère  de  céder  à  la  clameur  des  impérialistes.  Sir  Wil- 
frid Laurier  et  ses  collègues  prirent  peur  et  lâchèrent  pied.  Le  13  octo- 
bre, ils  décrétèrent  l'enrôlement  d'un  contingent  spécial  et  son  expédi- 
tion en  Afrique.  Sans  même  convoquer  les  Chambres,  ils  violaient 
sciemment  les  principes  et  les  "lois  constitutionnelles"  que  le  premier 
ministre  avait  déclarés  intangibles  dix  jours  auparavant.  C'était  un 
véritable  coup  d'Etat,  le  plus  grave  et  le  plus  violent  depuis  l'établisse- 
ment du  gouvernement  responsable  au  Canada.  Cette  prodigieuse  volte 
face,  exécutée  sous  l'empire  de  la  peur  et  d'un  cupide  attachement  aux 
jouissances  du  pouvoir,  ne  se  fit  pas  sans  quelque  résistance  de  la  part 
de  plusieurs  des  ministres.  Le  chef  de  cette  résistance  était  M.  TARTE, 
ministre  des  Travaux  Publics.  Dans  les  colonnes  du  journal  de  ses  fils, 
la  Patrie,  il  couvrait  de  sarcasmes  les  impérialistes,  les  torys  et  les  jin- 
gos qui  poussaient  à  l'intervention.  (1)  Dans  le  ministère,  il  luttait  vail- 
lamment contre  la  panique  qui  s'était  emparé  du  premier  ministre  et 
d'une  partie  de  ses  collègues.  Cette  lutte,  interne  et  externe,  il  la  pour- 
suivit même  après  que  le  ministère  eut  obéi  à  la  pression  de  ses  adver- 
saires. Du  reste,  tous  les  membres  du  cabinet  étaient  d'accord  pour 
reconnaître  que  cette  intervention  s'écartait  violemment  des  traditions 

(1)     Pièce    justificative    60. 


—  85  — 

et  de  la  pratique  établies  depuis  l'origine  de  la  Confédération.  Dans 
l'arrêté  ministériel  qui  décrète  l'enrôlement  et  l'expédition  des  troupes, 
ils  prennent  soin  de  marquer  leur  détermination,  fort  puérile  d'ail- 
leurs, de  réserver  les  principes  qu'ils  violent. 

"En  présence,  disent-ils,  du  désir  manifeste  d'un  grand  nombre  de 
"  Canadiens  qui  sont  prêts  à  s'enrôler  à  ces  conditions,  le  premier  mi- 
"  nistre  est  d'opinion  que  le  gouvernement  du  Canada  peut  entreprendre, 
"sans  hésiter  et  sans  convoquer  le  parlement,  de  dépenser  les  deniers 
"nécessaires  à  l'équipement  et  au  transport  de  ces  volontaires,  attendu 
"  surtout  que  cette  dépense,  dans  les  circonstances  actuelles,  ne  peut  être 
"  considérée  comme  un  abandon  des  principes  bien  connus  du  gouverne- 
"  ment  constitutionnel  et  des  coutumes  coloniales,  ni  être  interprétée 
"  comme  un  précédent  pour  l'avenir." 

Ainsi,  au  témoignage  officiel  du  Conseil  Exécutif  du  Canada,  sanc- 
tionné par  le  gouverneur  général,  représentant  du  roi,  les  "principes 
bien  connus  du  gouvernement  constitutionnel"  et  les  "coutumes  colo- 
niales" excluent  l'obligation  du  Canada  de  participer  à  une  guerre  de 
l'Angleterre,  représentée  par  les  impérialistes  et  par  le  ministre  des  Co- 
lonies comme  intimement  liée  au  salut  de  l'Empire.  Cédant  à  la  cla- 
meur populaire,  ou  à  ce  qui  en  a  l'apparence,  le  ministère  n'utilise  pas 
le  mécanisme  des  lois  existantes:  il  a  recours  à  des  mesures  extraordi- 
naires; et  afin  d'en  préciser  davantage  le  caractère  exceptionnel,  il  prend 
soin  d'ajouter  que  ces  mesures  ne  doivent  pas  "être  interprétées  comme 
un  précédent  pour  l'avenir."  Pour  qui  connaît,  même  superficielle- 
ment, la  terminologie  technique  et  les  traditions  des  gouvernements,  en 
pays  britanniques,  ces  affirmations  et  ce  langage  indiquent  péremptoi- 
rement que  le  représentant  du  roi  et  ses  ministres  n'entretenaient  aucun 
doute  sur  la  nature  des  lois  constitutionnelles  et  des  traditions  colonia- 
les, et  que,  dans  leur  esprit,  elles  excluaient  totalement  l'obligation  du 
Canada  de  participer  aux  guerres  de  l'Angleterre. 

Ce  décret  fut  communiqué  officiellement  aux  autorités  impériales, 
qui  en  accusèrent  réception  avec  reconnaissance,  sans  opposer  la  plus 
légère  contradition  à  la  réserve  de  principes  formulée  par  le  gouverne- 
ment canadien  (1).  C'était  l'acquiescement  tacite  à  ces  principes.  Du 
reste,  Chamberlain  lui-même  n'a  jamais  déguisé  son  opinion  que  les 
colonies  autonomes  sont  entièrement  libres  d'accorder  ou  de  refuser 
leur  concours  à  l'Angleterre.  Sur  ce  point,  tous  les  hommes  d'Etat  bri- 
tanniques, tous  les  auteurs  de  droit  constitutionnel,  tous  les  gens  un  tant 
soit  peu  renseignés,  sont  d'accord. 

Loi  de  la  Milice,   1904 

Même  après  la  guerre  d'Afrique,  les  ministres  et  le  parlement  cana- 
diens ont  réitéré,  à  plusieurs  reprises,  l'affirmation  des  "principes  de 
gouvernement  constitutionnel"  et  des  "coutumes  coloniales"  réservés  en 
1899. 

(1)  On  trouvera  le  texte  du  décret  et  la  réponse  du  ministre  des  Colonies  à  la  fin 
de  là  correspondance  transcrite  comme  pièce  justificative  58. 


—  86  — 

La  première  fois,  ce  fut  à  la  Conférence  de  1902.  Nous  le  ver- 
rons dans  la  deuxième  partie  de  cette  étude.  La  seconde,  ce  fut 
à  l'occasion  de  la  refonte  de  la  loi  de  la  (Milice,  en  1904.  Le  mou- 
vement impérialiste,  refroidi  par  les  échecs  et  les  humiliations  de 
la  guerre  d'Afrique  et  par  la  retraite  de  M.  Chamberlain,  subissait 
un  temps  d'arrêt.  Les  ministres  canadiens,  fidèles  à  leur  opportu- 
nisme, se  prêtaient  volontiers  à  la  réation.  Ils  venaient  de  démet- 
tre lord  Dundonald  de  son  commandement  de  la  milice  canadienne. 
Le  ministre  de  la  Milice,  sir  Frederick  BORDEN,  qui  n'avait  obéi  qu'à 
contrecoeur  à  la  pression  des  impérialistes,  en  profita  pour  apporter 
quelques  modifications  à  la  loi  de  la  Milice.  Les  deux  principales  tou- 
chaient au  commandement  des  troupes  et  à  l'emploi  de  la  milice.  Il  fit 
abroger  le  dispositif  qui  obligeait  le  gouvernement  à  confier  le  comman- 
dement de  la  milice  à  un  officier  britannique;  et  il  rétablit  partiellement 
la  restriction  contenue  dans  les  lois  antérieures  à  la  Confédération  rela- 
tivement à  l'usage  de  l'armée  canadienne  en  temps  de  guerre  (1). 

Cette  restriction  est  contenue  dans  l'article  69  de  la  loi  actuelle: 

"Le  gouverneur  en  conseil  peut  mettre  la  milice,  ou  toute  partie  de 
"la  milice,  en  service  actif  partout  dans  le  Canada  et  en  dehors  du  Ca- 
"  nada,  pour  la  défense  de  ce  dernier,  en  quelque  temps  que  ce  soit  où 
"  il  paraît  à  propos  de  le  faire  à  raison  de  circonstances  critiques." 

Il  fit  aussi  introduire  dans  la  loi  l'article  71: 

"Lorsque  le  gouverneur  en  conseil  met  la  milice,  ou  quelque  partie 
"  de  la  milice,  en  activité  de  service,  si  le  parlement  n'est  pas  alors  en 
"  session  par  suite  d'un  ajournement  ou  d'une  prorogation  à  une  date  qui 
"  ne  doit  pas  arriver  avant  dix  jours,  il  est  lancé  une  proclamation  con- 
voquant les  chambres  dans  le  délai  de  quinze  jours;  et  le  parlement,  en 
"conséquence,  se  réunit  et  siège  le  jour  fixé  par  cette  proclamation,  et 
"  continue  à  siéger  et  à  agir  comme  s'il  avait  été  ajourné  ou  prorogé  au 
"  jour  en  dernier  lieu  mentionné." 

En  dépit  des  lourdeurs  et  des  incorrections  de  la  traduction  officielle, 
ces  dispositifs  sont  clairs.  Ils  marquent  l'intention  du  gouvernement 
de  se  prémunir  contre  les  tentations  et  les  assauts  auxquels  il  avait  cédé 
en   1899. 

Le  rétablissement  du  texte  qui  restreint  l'emploi  de  la  milice  aux 
opérations  nécessaires  à  la  défense  du  territoire  canadien  souleva  de 
vives  protestations  de  la  part  des  impérialistes.  La  conspiration  qui 
avait  déterminé  l'expédition  d'Afrique  avait  porté  ses  fruits.  Plusieurs 
députés  torys  attaquèrent  violemment  le  ministre  et  s'efforcèrent  de  lui 
faire  supprimer  les  mots  "pour  la  défense  du  Canada."  Sir  Frederick 
Borden  tint  bon.  Il  eut  même  le  courage  et  la  loyauté  de  reconnaître 
que  le  changement  apporté  en  1868,  dans  la  forme  de  la  loi,  n'en  avait 
pas  modifié  l'esprit  et  la  portée.  Il  poussa  la  franchise  jusqu'au  point 
d'admettre  qu'en  1899,  le  ministère  s'était  mis  hors  la  loi. 

Relisons  quelques-unes  de  ces  déclarations  (2)  : 

"M.  MACLEAN  :  Je  demande  au  ministre  s'il  n'est  pas  exact  que 
"  sous  l'autorité  de  l'article  antérieur  de  la  loi,  la  milice  du  Canada  pou- 

(1)  Pièce  jusUficative  66. 
(8)  Pièce  Justi/icaUve  67. 


—  87  — 

"  vait  servir  à  la  défense  de  l'Empire  et  être  expédiée  en  dehors  du  pays 
"  pour  cet  objet  :  le  texte  nouveau  l'interdit  strictement. 

"Sir  Frederick  BORDEN  :  Non.  Je  suis  avisé,  et  je  l'ai  été  de  même 
"  au  temps  de  la  crise  sud-africaine,  que  la  loi  actuelle  ne  nous  permet 
"  pas  de  le  faire. 

"M.  Sam  HUGHES  :  De  faire  quoi? 

"Sir  Frederick  BORDEN  :  Nous  ne  pouvions  pas  envoyer  la  milice 
"  servir  en  Afrique  :  la  loi  ne  nous  le  permettait  pas.  Nous  changeons  la 
"  loi  afin  de  nous  conformer  à  l'opinion  —  et  nous  partageons  cette  opi- 
"  nion — qui  détermine  l'emploi  de  la  milice  de  la  mère-patrie  et  de  cha- 
"  cune  des  colonies  de  l'Empire,  où  vous  constaterez  que  le  même  dispo- 
"  sitif  est  en  vigueur." 

Ces  déclarations  sont  faites  le  12  juillet,  au  cours  de  l'étude  du  pro- 
jet de  loi  en  comité  général  de  la  Chambre.  La  discussion  est  reprise 
le  premier  août.  Les  attaques  se  renouvellent  plus  nombreuses  et  plus 
violentes.  Le  ministre  ne  cède  point.  En  réponse  aux  ultra-loyalistes, 
—Sam  HUGHES,  Billy  MACLEAN,  l'inimitable  GOURLEY,  le  Dr  SPROU- 
LE,  pontife  de  l'orangisme, — qui  invoquent,  avec  force  tirades  enflam- 
mées, le  précédent  de  l'expédition  d'Afrique,  sir  Frederick  réplique: 

"  Les  troupes  que  nous  avons  envoyées  en  Afrique  n'ont  pas  été  ex- 
"  pédiées  sous  l'autorité  de  la  loi  de  la  Milice.  Ces  troupes  étaient  volon- 
"  taires,  elles  ont  été  expédiées  en  vertu  d'un  arrangement  spécial.  La 
"  même  chose  pourrait  se  répéter  en  toute  occasion.  Ce  ne  serait  certaine- 
"  ment  pas  en  vertu  de  la  loi  de  la  Milice,  soit  telle  qu'elle  existait  ou  telle 
"  que  nous  proposons  de  la  modifier,  car  il  n'y  a  pas  de  différence  essen- 

"  tielle  [entre  les  deux] La  loi  que  nous  proposons  est  essentieUe- 

"  ment  la  même  à  cet  égard  que  la  loi  précédente;  l'objet  [du  change- 
"  ment]  étant  de  traduire  fidèlement  la  véritable  intention   [du  législa- 

"  teur] L'idée  fondamentale  d'une  force  de  milice  a  toujours  été 

"la  défense  du  territoire  (home  defence),  et  telle  elle  subsiste  aujour- 
"  d'hui.  Dans  chacun  des  pays  de  l'Empire  britannique,  sans  exception, 
"  on  trouvera  le  même  principe  que  celui  qui  est  contenu  dans  le  projet 
"  de  loi  soumis  à  la  Chambre  :  l'emploi  de  la  milice  de  chaque  pays  par- 
ticulier de  l'Empire  britannique,  y  compris  les  Iles  Britanniques  elles- 
"  mêmes,  se  limite  au  pays  particulier  de  l'Empire  où  elle  se  recrute." 

Le  leader  de  l'Opposition,  M.  R.  L.  BORDEN,  demande  au  ministre 
pourquoi  il  tient  à  faire  modifier  le  texte  de  la  loi.    Voici  la  réponse: 

"  Ces  mots  'pour  la  défense  du  Canada'  sont  introduits  afin  d'établir 
"  sans  ambiguïté  que  la  milice  ne  peut  être  appelée  à  servir  en  dehors  du 
"  territoire  pour  d'autre  objet  que  celui  de  la  défense  du  Canada."  U  est 
impossible   d'être  plus   catégorique. 

Les  jingos  ne  désarment  pas. 

"M.  GOURLEY:    Pourquoi  ne  pas  laisser  subsister  l'ancien  texte? 

"Sir  Frederick  BORDEN:  L'honorable  député  ne  prétendra  pas 
"  assurément  que  sous  la  loi  actuelle  le  gouvernement  pourrait  envoyer 
"  un  corps  de  milice  à  l'étranger. 

"M.  GOURLEY  :  Je  n'en  ai  pas  le  moindre  doute:  vous  pourriez 
"  l'envoyer  n'importe  où. 


—  88  — 

"  Sir  Frederick  BORDEN:  Je  suis  prêt  à  tenir  tête  à  tous  {corne  to 
"  close  quarters)  sur  ce  point;  je  suis  prêt  à  affirmer  qu'à  mon  avis  il 
"  n'est  pas  -dans  l'intérêt  de  la  milice  qu'un  dispositif  de  cette  nature 
"  soit  adopté. 

"  M.  GOURLEY  :  Mais  tout  Canadien  veut  y  aller. 

"  Sir  Frederick  BORDEN  :  Je  ne  pense  pas  que  l'honorable  député 
"  lui-même  songerait  sérieusement  à  proposer  que  le  gouvernement  ait 
"le  pouvoir  d'ordonner  à  la  milice  d'aller  en  service  à  mille  milles  du 
"  Canada. 

**  M.  GOURLEY  :  Pourquoi  pas?  Pourquoi  sommes-nous  ici? 

"  Sir  Frederick  BORDEN  :  C'est  à  l'honorable  député  à  s'expliquer 
"  là-dessus.    Je  ne  crois  pas  qu'aucun  homme  réfléchi,  tenant  compte 

"  des  conditions  de  notre  jeune  pays, proposerait  sérieusement  de 

"  voter  une  loi  qui  donnerait  au  gouvernement  le  pouvoir  de  comman- 
"  der  à  la  milice  d'aller  servir  dans  des  pays  lointains. 

"  M.  BARKER  :  C'est  l'ancienne  loi. 

"Sir  Frederick  BORDEN  :  Ce  n'est  pas  l'ancienne  loi.  J'ai  pris  la 
"peine  d'étudier  les  statuts  de  l'ancienne  province  du  Canada  et  des 
"autres  provinces  de  la  Confédération;  et  j'ai  constaté  que  pas  une  seule 
"de  ces  lois  ne  contient  un  article  qui  autorise  l'emploi  de  la  milice  en 
"  dehors  de  la  province." 

Le  leader  conservateur,  M.  R.  L.  BORDEN,  vient  à  la  rescousse  de 
ses  amis  et  réclame  à  son  tour  le  maintien  de  l'ancien  texte.  Il  invoque 
l'exemple  des  autres  colonies  de  l'Empire. 

Le  ministre  le  suit  sur  ce  terrain  et  lui  prouve,  texte  en  mains,  que 
les  lois  de  la  Nouvelle-Zélande  et  de  l'Australie  sont  encore  plus  restric- 
tives que  celle  qu'il  propose  lui-même.  A  l'un  des  principaux  députés 
conservateurs,  M.  Barker,  impérialiste  ardent,  sir  Frederick  riposte  par 
cette  déclaration  toute  nationaliste: 

"L'honorable  député  désire-t-il  que  le  Canada  entre  dans  la  voie 
"dangereuse  qui  le  conduira  à  prendre  part  aux  guerres  étrangères  ? 
"  Est-ce  là  la  politique  de  l'honorable  député?  Je  crois  qu'i7  est  suffisant 
"  pour  nous  de  nous  occuper  de  nos  propres  affaires;  à  mon  humble  avis, 
"  nous  servirons  d'autant  mieux  l'Empire  que  nous  nous  fortifierons  chez 
"  nous  en  nous  préparant  à  défendre  notre  propre  territoire." 

La  victoire  resta  au  ministre:  le  texte  fut  adopté  sans  même  que 
l'Opposition  osât  provoquer  un  vote.  Et  la  loi  de  la  Milice  est  encore  au- 
jourd'hui ce  qu'elle  était  en  1904. 

J'étais  député  à  cette  époque:  j'assistai  à  toutes  ces  délibérations  ; 
et  je  puis  attester  que  les  fermes  déclarations  du  ministre  de  la  Milice 
obtinrent  l'approbation  unanime  du  parti  libéral  et  de  la  très  grande  ma- 
jorité du  parti  conservateur.  En  faut-il  davantage  pour  expliquer  pour- 
quoi je  me  sens  si  peu  ému  quand  tous  les  politiciens  qui  ont  applaudi 
ces  paroles,  et  toute  leur  valetaille  de  presse  et  de  tribune,  me  couvrent 
aujourd'hui  d'opprobres,  et  d'injures  parce  que  je  persiste  à  croire  et  à 
dire  que  le  Canada  doit  "s'occuper  d'abord  de  ses  propres  affaires", 
qu'il  aurait  dû  éviter  "la  voie  dangereuse  qui  l'a  conduit  à  prendre  part 
aux  guerres  étrangères",  et  que  la  meilleure  manière  d'aider  l'Empire, 


—  89  — 

"  c'est  de  nous  fortifier  chez  nous  en  nous  préparant  à  défendre  notre 
"propre  territoire?'* 

Loi  Navale,  1910 

Voyons  maintenant  les  déclarations  de  principes  que  les  chefs  des 
deux  partis  ont  faites  au  cours  des  débats  qui  ont  précédé  l'adoption  de 
la  loi  navale  (1). 

Dans  le  débat  sur  l'adresse,  à  l'ouverture  de  la  session  où  la  loi  fut 
votée,  le  premier  ministre,  sir  Wilfrid  LAURIER,  déclare:  "Ai-je  be- 
"  soin  de  dire  à  mon  honorable  collègue  "  —  il  s'adresse  à  M.  Monk  — 
"  que,  soit  que  nous  ayons  une  flotte  ou  non,  nous  ne  perdrons  pas  notre 
"  droit  au  self-government  ?  Si  nous  avons  la  flotte,  cette  flotte  n'ira  en 
"  guerre  que  si  le  parlement  du  Canada,  où  siège  l'honorable  député,  dé- 
cide de  l'y  envoyer...  S'il  nous  faut  maintenant  organiser  une  force 
"navale,  c'est  à  cause  de  notre  croissance  comme  nation:  il  nous  faut 
"  porter  le  fardeau  qui  est  le  prix  de  notre  existence  comme  nation  (of 
"  being  a  nation)." 

Plus  loin,  il  parle  avec  grandiloquence  des  devoirs  des  Canadiens 
comme  sujets  britanniques;  mais  toujours  sous  réserve  de  leur  liberté 
d'action  législative  (2). 

Le  leader  de  l'Opposition,  M.  BORDEN,  commença  par  soutenir  la 
thèse  de  la  solidarité  impériale;  mais  éclairé  par  le  résultat  de  l'élection 
de  Drummond-Arthabaska,  il  eut  un  moment  de  lucidité  et  se  ressouvint 
des  principes  constitutionnels  que  son  parti  avait  soutenus  pendant  un 
demi-siècle.  A  la  session  qui  suivit  l'adoption  de  la  loi  navale,  dans  le 
débat  sur  l'adresse,  il  prononça  les  paroles  suivantes  qui  condamnaient 
d'avance  toutes  les  entreprises  impérialistes  des  deux  partis,  toute  con- 
tribution du  Canada  à  la  défense  générale  de  l'Empire,  tant  que  le  gou- 
vernement britannique  restera  seul  maître  de  la  politique  étrangère  de 
l'Empire  : 

"Si  le  Canada  et  les  autres  colonies  autonomes  [Dominions]  de 
"l'Empire  doivent  prendre  part,  comme  nations  de  cet  Empire,  à  la 
"défense  générale  de  l'Empire,  n'aurons-nous,  comme  citoyens  de  ce 
"pays,  aucune  voix  délibérative  quelconque  dans  les  conseils  de  l'Em- 
"  pire  suit  les  problèmes  de  paix  ou  de  guerre  qui  affectent  tout  l'Em- 
"  pire?  A  mon  avis,  cette  situation  ne  serait  pas  tolérable.  Je  ne  crois  pas 
'"que  le  peuple  du  Canada  s'y  soumettrait  un  seul  instant." 

M.  Borden  a  constaté,  depuis,  que  le  peuple  du  Canada  et  lui-même 
ont  l'échiné  infiniment  plus  souple  qu'il  ne  le  pensait  en  1910.  Il  n'est 
que  juste  d'ajouter  que,  depuis  son  accession  au  pouvoir,  M.  Borden  n'a 
perdu  aucune  occasion,  en  Angleterre  surtout,  d'affirmer  que  sur  ce  point 
son  opinion  n'a  pas  varié,  en  théorie.  Cette  doctrine,  on  ne  l'a  pas 
oublié,  c'est  celle  que  lord  Elgin  énonçait  dès  1851.  Nous  en  avons 
retracé  l'expression  dans  la  plupart  des  dépêches  et  des  pièces  officielles 

(1)  Pièce  justificative  70. 

(2)  C'est  à  peu  près  la  thèse  de  "l'obligation  morale"  que  soutiendra  plus  tard,  au 
bénéfice  du  parti  tory,  l'Action  Sociale,  de  Québec  Ce  Journal  en  est  rendu  a  affirmer 
l'obligation  "légale"  des  Canadiens  de  se  battre  pour  l'Angleterre.  Cela  dépasse  Sam 
Hughes  et  l'Orange  SentineJ. 


—  90  — 

échangées  entre  les  autorités  des  deux  pays  au  cours  de  la  période  où 
le  droit  public  des  colonies,  en  tout  ce  qui  touche  à  leur  organisation 
militaire  et  à  la  défense  de  l'Empire,  a  trouvé  son  plein  développement. 

Cette  même  doctrine,  M.  DOHERTY,  aujourd'hui  ministre  de  la  Jus- 
tice, l'avait  affirmée  et  précisée,  <à  la  session  précédente,  dans  le  discours 
qu'il  avait  prononcé  contre  la  deuxième  lecture  du  projet  de  loi  navale: 

"L'aspect  dominant  de  cette  mesure. . . .,  c'est  qu'elle  nous  entraîne 
"  nécessairement  dans  l'inévitable  participation  à  des  guerres  qui  peu- 
"  vent  résulter  de  la  politique  étrangère  de  la  métropole;  et  cette  politi- 
"  que  nous  la  subissons  d'une  manière  absolue;  car  la  mère-patrie  gou- 
"  verne  exclusivement  —  et  dans  les  conditions  actuelles,  cela  est  abso- 
"  lument  équitable  —  les  relations  étrangères  qui  affectent  non  seulement 
"  ses  intérêts  mais  ceux  de  toutes  ses  colonies. . .  La  direction  d'une  force 
"  navale  est  l'une  des  fonctions  du  pouvoir  qui  dirige  la  politique 
"  étrangère. . .  qu'une  flotte  est  appelée  à  appuyer.  De  là  il  s'ensuit,  à 
"  mon  avis,  qu'en  toute  justice,  avant  d'entreprendre  de  participer  à  la 
"  défense  navale  de  l'Empire,  la  condition  préalable  serait  que  nous  de- 
"  vrions  obtenir  une  réelle  voix  délibérative  dans  la  détermination  et  la 
"  gouverne  des  relations  étrangères  de  l'Empire. . .  Je  veux  m'expliquer 
"clairement:  la  découverte  d'un  moyen  par  lequel  nous  pourrons  avoir 
"une  voix  délibérative,  une  réelle  voix  délibérative,  dans  la  direction 
"  de  la  politique  étrangère  de  l'Empire,  est  une  condition  essentielle  qui 
"doit  précéder  tout  ce  qui  peut  nous  entraîner  dans  {précèdent  to  our 
"  cmbarking  upon)  toute  politique  permanente  de  participation  au  main- 
"  tien  des  forces  navales  de  l'Empire.  Cette  condition  est  essentielle  et 
"doit  précéder  toute  politique  de  participation  si  notre  autonomie.... 
"  doit  être  conservée." 

M.  Doherty  n'envisageait  alors  que  la  participation  des  flottes  du 
Canada  aux  guerres  de  l'Empire: — il  n'était  nullement  question,  à  cette 
heure,  de  la  coopération  des  armées; — mais  la  doctrine  qu'il  a  posée  s'ap- 
plique avec  une  égale  force  à  toute  forme  de  contribution  du  Canada  et 
des  autres  colonies  autonomes  aux  guerres  de  la  métropole;  et  M.  Do- 
herty serait  le  dernier  à  prétendre  le  contraire. 

Tant  que  les  autorités  impériales  n'auront  pas  concédé  au  Canada 
la  "condition  préalable  et  essentielle"  que  stipulait  le  jurisconsulte  le 
plus  éminent  du  parti  conservateur  et  du  parlement  actuel,  il  doit  être 
légitime  de  soutenir,  en  1914  et  en  1915,  ce  que  M.  Doherty  pensait  appa- 
remment et  affirmait  sans  ambages  en  1910:  que  le  Canada  n'a  nulle 
obligation  morale  de  participer  aux  guerres  de  l'Angleterre;  et  même, 
que  pour  rester  fidèle  aux  principes  de  la  constitution  britannique  et  à 
ses  propres  traditions,  le  Canada  devrait  refuser  sa  participation  à  toute 
guerre  qui  ne  menace  pas  directement  son  territoire. 

Qu'on  ne  vienne  pas  prétendre  que  la  soudaineté  et  la  grandeur  du 
cataclysme  déchaîné  en  Europe,  que  les  horreurs  de  la  conquête  alle- 
mande et  le  salut  de  "la  démocratie  mise  en  péril",  ont  modifié  ou  abrogé 
cette  doctrine.  Quels  que  soient  les  motifs  que  l'on  puisse  invoquer  au- 
près des  nations,  grandes  ou  petites,  mais  souveraines  maîtresses  de 
leurs  destinées  et  de  leur  action  politique,  pour  les  entraîner  dans  la 


—  91  — 

lutte  contre  la  domination  allemande  et  au  secours  de  la  "civilisation" 
moscovite,  aucun  de  ces  arguments  ne  justifie  la  participation  du  Canada, 
comme  possession  de  la  Grande-Bretagne,  à  une  guerre  où  l'Angleterre 
est  entrée  de  son  seul  chef  et  de  son  plein  gré,  sans  songer  un  seul  ins- 
tant à  demander  l'avis  des  "nations  soeurs." 

La  guerre,  loin  de  détruire  la  force  de  la  doctrine  invariablement 
soutenue  par  tous  les  hommes  d'Etat  canadiens,  depuis  Cartier  et  les 
deux  Macdonald  jusqu'à  Laurier,  Borden  et  Doherty,  n'a  fait  qu'en  dé- 
montrer la  valeur  et  la  logique;  tout  comme  la  participation  du  Canada 
à  cette  guerre,  avant  l'exécution  de  la  condition  "préalable  et  essentielle" 
posée  par  M.  Doherty,  a  plongé  le  Canada  au  plus  profond  de  cette 
situation  "intolérable"  que  M.  Borden  prévoyait  et  dénonçait  en  1910. 


Retraçons  maintenant  les  circonstances  et  les  manoeuvres  qui  ont 
permis  aux  impérialistes  d'opérer  cette  révolution  et  d'emtraîner  le  Ca- 
nada dans  une  voie  si  radicalement  contraire  à  ses  traditions  nationales 
et  aux  principes  reconnus  de  la  constitution  britannique. 


II 

LA  RÉVOLUTION  IMPÉRIALISTE 


Cartier,  Macdonald  et  V indépendance  du  Canada 

Dans  les  pages  qui  précèdent,  nous  avons  retracé  pas  à  pas  la  mar- 
che ascendante  des  colonies  dans  la  voie  qui  devait  les  conduire  à  la 
pleine  jouissance  de  leur  autonomie.  Que  l'objet  ultime  des  Pères  de 
la  Confédération  ait  été  de  faire  du  Canada  une  nation,  dans  toute  la 
force  du  mot,  il  n'est  guère  possible  d'en  douter.  On  a  vu  la  trace  de 
cette  pensée  dans  plusieurs  de  leurs  déclarations  que  j'ai  citées.  Si 
j'avais  voulu  sortir  du  cadre  de  cette  étude,  exclusivement  consacrée  à 
l'autonomie  militaire  du  Canada,  il  m'aurait  été  facile  d'en  multiplier  les 
preuve*. 

Le  plus  britannique  des  Canadiens  de  cette  époque,  sir  John 
MACDONALD,  —  celui-là  même  qui  disait:  ''Sujet  britannique  je  suis 
né,  sujet  britannique  je  mourrai",  —  voulait  faire  de  la  Confédération 
le  "Royaume  du  Canada".  Cartier  obéissait  à  la  même  pensée  quand  il 
faisait  traduire,  fort  inexactement  du  reste,  "Dominion  of  Canada"  par 
"Puissance  du  Canada".  Ces  hommes  d'Etat  avaient  une  haute  conception 
des  éléments  nécessaires  à  la  formation  morale  d'un  peuple  qui  a  le  res- 
pect de  soi-même.  Ils  voulaient  assurer  à  la  Confédération  canadienne, 
dans  l'Empire  britannique,  une  situation  en  tout  égale  à  celle  du  Royau- 
me-Uni. Dans  leur  pensée,  le  gouvernement  et  le  parlement  canadiens 
étaient  appelés  à  exercer,  au  Canada,  sous  la  souveraineté  nominale 
de  la  couronne  d'Angleterre,  les  mêmes  droits,  la  même  juridiction,  la 
même  autorité  que  le  gouvernement  et  le  parlement  britanniques  exer- 
cent dans  le  Royaume-Uni.  Macdonald  voyait  dans  le  lien  colonial  une 
"alliance  permanente"  entre  deux  nations  égales.  Il  prévoyait  même  le 
jour  prochain  où  le  Canada  contracterait  librement  des  alliances  avec 
les  nations  étrangères  (1).  C'est  absolument  la  conception  que  M.  EWART 
a  reprise  de  nos  jours  dans  son  remarquable  ouvrage  The  Kingdom  of 
Canada  et  dans  ses  Kingdom  Papers.  Le  scandale  que  ces  publications 
ont  causé  au  Canada  démontre  à  quel  point  nous  avons  perdu  le  senti- 
ment de  la  dignité  nationale  et  rétrogradé  dans  la  voie  féconde  que  Mac- 
donald, Cartier,  Howe  et  McGee  avaient  tracée. 

Les  hommes  d'Etat  et  les  chefs  d'opinion  les  plus  éclairés  de  la  Gran- 
de-Bretagne, contemporains  des  Pères  de  la  Confédération,  favorisaient 
les  nobles  aspirations  des  Canadiens.  Quelques-uns  appelaient  même  le 
jour  où  les  colonies  se  sépareraient  définitivement    de    la    métropole. 

(1)  "And  when...  we  become  a  nation  of  eight  or  nine  millions  of  inhabitants,  onr 
"  alliance  will  be  worthy  of  being  sougrht  by  the  créât  nations  of  the  earth.  (Hear,  hear.) 
"  I  am  proud  to  believe  that  onr  désire  for  a  permanent  alliance  will  be  reciprocated  in 
"  Enrfand."  ("Dèbates  on  Confédération,  1865"  —  page  43,  deuxième  colonne). 


—  94  — 

C'était  là  l'opinion  courante  dans  les  sphères  moins  élevées  et  dans  la 
masse  du  peuple  des  Iles  Britanniques.  Cette  opinion  se  manifestait 
souvent  dans  des  termes  peu  flatteurs  pour  les  Colonials;  ceux-ci  ripos- 
taient par  des  diatribes  n  m  ères  contre  l'arrogance  et  le  mépris  des  Im- 
périaux: on  en  a  vu  un  exemple  dans  la  philippique  de  Joseph  Howe 
sur  l'égoïsme  des  Anglais  et  leurs  "comptoirs  rapaces".  De  l'aveu  des 
esprits  les  plus  avertis,  la  rupture  définitive  était  imminente:  le  moin- 
dre incident,  la  plus  légère  bévue  des  autorités  impériales,  auraient  suffi 
à  la  déterminer  (1). 

Pour  le  plus  grand  bien  ou  le  plus  grand  mal  du  Canada,  ses  gou- 
vernants, Macdonald  surtout,  s'appliquèrent  en  toute  occasion  à  pré- 
venir la  rupture  et  à  réagir  contre  les  courants  d'opinion  qui  y  condui- 
saient, en  Angleterre  et  au  Canada.  Ce  travail  de  réaction  fut  par- 
ticulièrement marqué  et  fructueux  au  moment  des  négociations  qui 
aboutirent  au  traité  de  Washington,  en  1871.  On  peut  dire  en  toute  cer- 
titude qu'en  cette  occurrence  sir  John  Macdonald  conserva  le  Canada 
i»  l'Angleterre,  en  dépit  de  la  politique  du  gouvernement  britannique  et 
des  voeux  à  peine  déguisés  de  quelques-uns  de  ses  membres  et  de  ses 
fonctionnaires  supérieurs. 

Exploitation  des  Colonies 

Dès  que  les  hommes  d'Etat  anglais  eurent  constaté  qu'ils  ne  pou- 
vaient se  débarrasser  des  colonies  autonomes,  et  particulièrement  de 
celle  de  ces  colonies,  le  Canada,  dont  la  présence  dans  l'Empire  leur 
causait  le  plus  de  soucis,  ils  s'appliquèrent  à  trouver  la  solution  du  pro- 
blème nouveau  qui  se  posait  devant  eux.  Dans  l'esprit  positif  de  ces 
Anglo-Saxons,  ce  problème  prenait  cette  forme  toute  simple:  Quel  avan- 
tage pouvons-nous  tirer  des  colonies  autonomes?  Quelles  charges  nouvel- 
les pouvons-nous  leur  imposer?  (2). 

Cette  pensée  se  retrouve  à  la  base  de  la  politique  coloniale  de  toutes 
les  nations.  L'établissement  et  l'exploitation  des  colonies  au  profit  de 
la  métropole,  c'est  et  ce  fut  à  toute  époque  la  politique  de  l'Angleterre, 
tout  autant  que  celle  de  l'Espagne  ou  de  la  France.  Ce  qui  différencie 
radicalement  la  politique  coloniale  de  la  Grande-Bretagne  de  celle  des 
autres  nations,  c'est  qu'elle  s'appuie  sur  le  concours  libre  et  volontaire 
des  colons  eux-mêmes. 

La  marque  la  plus  frappante  de  l'aptitude  —  et,  pour  les  plus  émi- 
nents  d'entre  eux,  j'oserais  dire  le  génie   —  des  hommes  d'Etat  britan- 

(1)  Lord  BLACHFORD.  sous  secrétaire  d'Etat  aux  Colonies,  de  1860  à  1871,  écrivait 
on  1885:  "I  had  always  believed — and  the  belief  ha»  ao  confirmée  and  Consolidated  itself, 
"  that  I  can  hardly  réalise  the  possibility  of  anyone  seriously  thinkintr  the  contrary — 
"  that  the  deatiny  of  our  colonie*  ia  independence;  and  that  in  thia  point  of  view  the 
"  fonction  of  the  Colonial  Office  ia  to  secure  that  our  connection,  while  it  laata,  «hall  be  an 
"  profitable  to  both  parties,  and  our  séparation  when  it  cornes,  as  amicable  as  possible." 

Ces  paroles  sont  reproduites  à  la  page  302  du  troisième  tome  de  l'Histoire  Constitu- 
tionnelle de  l'Angleterre,  de  MAY,  édition  de  1912.  L'auteur  de  ce  volume,  Francis  HOL- 
LAND,  digne  continuateur  de  l'oeuvre  de  May,  fait  observer  que  lord  Blachford  "a  exercé 
une  influence  prépondérante  (paramonnt)  sur  la  politique  coloniale"  de  l'Angleterre.  Ces 
paroles,  n  joute- 1- il,  "doivent  être  prises  comme  l'expression  de  l'opinion  générale  de» 
hommes  de  son  temps". 

(2)  M.  HOLLAND  signale  cette  évolution.  A  son  avis,  le  gouvernement  britannique 
fit  bon  accueil  au  projet  de  fédération  des  provinces  de  l'Amérique  du  Nord,  parce  qu'il 
y  voyait  le  moyen  d'accroître  les  forces  de  résistance  de  l'Angleterre  contre  une  attaque 
possible  des  Etats-Unis  (p.  298  de  l'ouvrage  précité). 


—  95  — 

niques  à  gouverner  un  empire  aussi  incohérent  que  celui  de  la  Grande- 
Bretagne,  c'est  la  patiente  ténacité  qu'ils  ont  mise  à  faire  accepter  par 
les  habitants  des  colonies  anglaises  des  responsabilités  et  des  chargea 
plus  onéreuses  que  celles  que  la  France  ou  l'Espagne  ont  réussi  à  im- 
poser à  leurs  colons  par  l'exercice  du  pouvoir  arbitraire  et  la  domina- 
tion des  armes.  Pour  y  arriver,  ils  se  sont  servis  de  celle  même  des 
institutions  britanniques  qui  semblait  devoir  produire  un  résultat  tout 
opposé  :    le  self-government. 

A  partir  du  jour  où  les  autorités  impériales  se  furent  enfin  déci- 
dées à  reconnaître  aux  colonies,  en  fait  comme  en  théorie,  le  droit  de 
se  gouverner  elles-mêmes  sans  autre  obligation  militaire  que  celle  de 
pourvoir  à  l'ordre  intérieur  de  leurs  territoires  respectifs  et  à  la  sécurité 
de  leurs  frontières,  elles  ne  songèrent  plus  à  revenir  sur  leurs  pas  et  à 
mettre  des  entraves  directes  à  la  liberté  d'action  des  colonies,  non  plus 
qu'à  leur  imposer  des  charges  impériales  par  l'action  immédiate  du  par- 
lement ou  du  pouvoir  exécutif  du  Royaume-Uni.  La  perte  des  colo- 
nies américaines  leur  avait  donné  une  leçon  toujours  présente  à  leur 
esprit.  Du  reste,  la  politique  qui  avait  provoqué  le  démembrement  de 
l'Empire  était  trop  contraire  à  toute  la  tradition  britannique,  trop  oppo- 
sée aux  principes  reconnus  de  la  constitution  anglaise,  même  aux  jours 
du  pouvoir  arbitraire  des  Tudors  et  des  Stuarts,  pour  avoir  jamais 
chance  d'être  reprise. 

Dans  un  moment  d'épanchement,  DISRAELI  exprima  un  jour  le  re- 
gret que  l'Angleterre  eût  concédé  tant  de  libertés  à  ses  colonies  (1).  Dans 
un  mouvement  d'impatience  en  face  des  lenteurs  de  la  réalisation  de  son 
rêve  impérialiste,  CHAMBERLAIN  a  manifesté  la  même  pensée.  Mais 
Disraeli  était  un  sémite  et  Chamberlain  le  moins  traditionnel  des  hommes 
d'Etat  anglais,  "the  first  British  politician  of  the  Yankee  type",  a  dit  de 
lui,  avec  tant  de  justesse,  GLADSTONE,  qui  avait  eu  toute  occasion  de 
l'étudier  à  fond,  comme  ami  et  comme  adversaire;  et  cependant,  Disraeli 
et  Chamberlain  eux-mêmes  n'auraient  jamais  songé  à  reprendre,  par  l'ac- 
tion arbitraire  de  la  force  impériale,  la  moindre  parcelle  des  droits  et 
des  privilèges  reconnus  aux  colonies. 

Le  but  vers  lequel  s'orienta  graduellement  toute  la  politique  colo- 
niale des  hommes  d'Etat  anglais  de  la  seconde  moitié  du  dernier  siècle,  ' 
ce  fut  d'amener  le  gouvernement  et  le  peuple  des  colonies  à  assumer 
d'eux-mêmes  une  part  croissante  des  charges  impériales  dont  ils 
s'étaient  affranchis.  Dans  cette  fameuse  dépêche  du  14  mars  1851,  où 
Cardwell  et  Granville  voyaient  à  bon  droit  la  définition  la  plus  exacte 
des  principes  qui  doivent  déterminer  les  relations  de  la  métropole  et 
des  colonies,  lord  GREY  disait:  "En  adoptant  ce  principe",  —  l'aban- 
don aux  colonies  du  soin  de  leur  défense  territoriale,  —  "le  gouverne- 
ment de  Sa  Majesté  ne  ferait  que  revenir  à  l'ancienne  politique  colo- 
niale de  la  Grande-Bretagne";  et  afin  de  préciser  sa  pensée,  il  rappe- 
lait qu'avant  la  révolution,  les  colonies  anglo-américaines  portaient  le 
poids  principal  de  leur  défense  et  des  guerres  coloniales  (2). 

(1)  Discours  au  CrysUl  Palace.  24  juin  1872,  cité  par  Holland,  pages  293-4. 

(2)  Pièce  justificative  9. 


96 


Prodromes  de  la  Révolution  impérialiste 

Si  l'Angleterre  s'en  était  tenue  là,  si  elle  avait  loyalement  accepté 
les  conséquences  du  "contrat  solennel"  qu'elle  avait  conclu  en  1854  avec 
Pancienne  province  du  Canada  et  renouvelé  en  1865  avec  les  fondateurs 
de  la  Confédération,  l'accord  se  serait  facilement  maintenu  et  l'unité 
morale  de  l'Empire  britannique  serait  infiniment  mieux  assurée  qu'elle 
ne  l'est  aujourd'hui. 

Le  gouvernement  britannique,  je  l'ai  rappelé  dans  la  première 
partie  de  cette  étude,  avait  conclu  une  entente  similaire  avec  les  colo- 
nies australasiennes. 

Pour  atteindre  leur  but  et  amener  toutes  les  colonies  à  prendre  une 
part  des  charges  Impériales,  les  hommes  d'Etat  anglais  avaient  donc  de 
sérieux  obstacles  à  réduire.  Il  leur  fallait  non  seulement  renverser  un 
principe  bien  établi  et  conforme  aux  traditions  les  plus  anciennes  de 
!a  race,  mais  de  plus  rompre  toute  une  série  d'accords  conclus  à  la  suite 
de  longs  et  multiples  pourparlers. 

C'est  à  cette  tâche  immense  et  difficile  que  s'attachèrent  les  précur- 
seurs et  les  protagonistes  du  nouvel  impérialisme  britannique.  Fidèles 
à  la  coutume  séculaire  qui  fait  la  force  et  l'élasticité  de  la  politique  an- 
glaise, les  gouvernants  laissèrent  le  mouvement  naître  et  grandir  en 
dehors  de  l'action  parlementaire.  Du  reste,  la  majorité  des  hommes 
publics,  dans  le  parti  libéral  surtout,  répugnaient  trop  à  la  nouvelle  doc- 
trine pour  qu'il  fût  possible  d'en  faire  au  début  l'un  des  articles  du  pro- 
gramme d'un  parti.  Le  néo-impérialisme  anglais  a  suivi  la  même  route 
que  le  Cobdenisme  et  la  doctrine  manchestérienne,  dont  il  est  la  contre- 
partie. Promulgué  par  quelques  personnalités  isolées,  repoussé  ou 
dédaigné  au  début  par  les  deux  partis,  il  a  réussi  à  s'introduire  dans  une 
faction  du  parti  tory-unioniste,  puis  il  a  envahi  peu  à  peu  toute  la  politi- 
que anglaise  et  finalement  conquis  les  colonies.  Il  règne  aujourd'hui  en 
maître,  dans  tout  l'Empire,  sous  sa  forme  la  plus  brutale  et  la  plus  oppo- 
sée à  la  liberté  d'action  des  colonies  comme  à  leurs  véritables  intérêts. 
Il  n'a  fallu  qu'une  vingtaine  d'années  pour  détruire  l'oeuvre  d'un  siècle  et 
amener  les  possessions  autonomes,  les  "nations  soeurs"  de  la  Grande- 
Bretagne,  k  prendre  sur  leurs  épaules  un  fardeau  infiniment  plus  oné- 
reux que  celui  que  Georges  III,  North  et  Grenville  avaient  tenté  d'impo- 
ser aux  treize  colonies  anglo-américaines. 

Par  une  singulière  ironie  des  choses,  c'est  un  homme  d'Etat  libéral, 
radical  même,  sir  Charles  DILKE,  qui  peut  être  regardé  comme  l'initia- 
teur du  mouvement  impérialiste  contemporain.  Ses  ouvrages,  "Greater 
Britain,  publié  en  1867,  et  "Problems  of  Greater  Britain",  en  1890, 
révélèrent  à  ses  contemporains  les  possibilités  de  l'Empire  britan- 
nique. La  consolidation  difficile  de  la  domination  anglaise  aux 
Indes  ;  l'extension  des  frontières  de  cet  immense  empire,  capable 
à  lui  seul  d'absorber  le  génie  et  l'effort  d'une  nation  puissante  ; 
la  pénétration  insidieuse  en  Egypte;  la  conquête  de  vastes  régions  afri- 
caines: —  toutes  ces  entreprises  avaient  accru  formidablement,  en  quel- 
ques années,  le  poids  des  responsabilités  impériales  de  l'Angleterre. 
Ces  conquêtes,  ces  annexions,  l'Angleterre  les  avait  faites  sans  consul- 


—  97  — 

ter  la  volonté  ou  les  intérêts  du  Canada  et  des  autres  colonies  autonomes. 
Cet  accroissement  de  puissance  impériale  et  de  richesses,  ces  nouveaux 
domaines,  ces  nouvelles  sphères  d'influence,  l'Angleterre  les  avait 
achetés  ou  conquis  pour  le  seul  avantage  de  ses  capitalistes,  de 
ses  industriels  et  de  ses  négociants.  C'était  donc  besogne  difficile 
que  d'arriver  à  faire  croire  aux  Canadiens  et  aux  Australiens  qu'ils 
ont  la  moindre  obligation  morale  ou  l'intérêt  le  plus  lointain  à 
aider  l'Angleterre  à  porter  le  fardeau  de  cette  expansion  et  à  en 
subir  les  conséquences,  dont  la  principale  est  de  soutenir  le  choc 
des  armées  et  des  flottes  du  reste  de  l'univers.  Car  c'est,  nul 
n'en  peut  douter,  l'expansion  monstrueuse  de  l'Empire  britan- 
nique et  la  prétention  de  la  Grande-Bretagne  de  dominer  les  mers  afin 
de  conserver  ses  multiples  possessions,  qui  constituent  le  principal 
obstacle  à  la  paix  du  monde  et  l'une  des  causes  profondes  du  conflit 
qui  ravage  l'Europe  en  ce  moment. 

Ligue  de  la  Fédération  Impériale — Sir  Charles  Tupper 

et  M.  Tarte 

Comment  amener  les  colonies  autonomes  à  se  prendre  les  doigts 
dans  ce  formidable  et  mortel  engrenage?  Les  premiers  apôtres  du 
nouvel  évangile  impérialiste  se  rendaient  bien  compte  de  la  grandeur 
et  des  difficultés  de  leur  tâche.  Afin  d'amener  les  barbares  des  colo- 
nies à  verser  leur  sang  et  leur  or  pour  assurer  à  l'Angleterre  la  posses- 
sion de  son  empire,  ils  résolurent  de  séduire  leurs  chefs  par  l'appât  des 
honneurs  impériaux  et  le  partage  de  la  souveraineté  impériale. 

Ils  fondèrent,  en  1884,  VImperial  Fédération  Lcague,  dont  le  pro- 
gramme comportait  toute  la  réorganisation  politique,  militaire  et  éco- 
nomique de  l'Empire.  Afin  d'assurer  à  l'Angleterre  le  concours  des 
colonies  dans  les  guerres  qu'elle  serait  forcée  de  subir  ou  qu'elle  vou- 
drait provoquer,  ils  suggérèrent  de  faire  place  aux  coloniaux  dans  les 
conseils  de  l'Empire  et  de  les  appeler  à  prendre  leur  part  de  la  direc- 
tion des  intérêts  généraux  de  l'Empire,  sources  et  conséquences  à  la  fois 
de  sa  politique  étrangère  et  de  ses  préparatifs  de  guerre  sur  terre  et  sur 
mer.  Afin  de  donner  à  l'association  une  base  et  un  intérêt  pécuniaires, 
—  condition  essentielle  de  toute  entreprise  anglaise,  —  ils  proposèrent 
d'unir  tous  les  pays  d'Empire  par  une  union  douanière,  un  zollverein, 
dont  le  double  objet  serait  d'assurer  à  l'Empire  reconstitué  des  revenus 
impériaux,  destinés  au  soutien  de  la  diplomatie,  de  la  flotte  et  de  l'ar- 
mée impériales,  et  de  stimuler  la  production  et  l'échange  inter-impérial 
des  produits  des  divers  pays  de  l'Empire  par  l'exclusion  proportion- 
nelle et  grandissante  des  produits  étrangers. 

Les  esprits  dirigeants  de  la  Ligue  commencèrent  par  mettre  en 
relief  la  partie  de  leur  programme  qui  devait  séduire  davantage  les  ha- 
bitants des  colonies:  la  fédération  politique,  qui  les  appelait  au  partage 
de  la  souveraineté  impériale,  et,  surtout,  l'union  douanière  qui  aurait 
répondu  —  du  moins  les  impérialistes  le  croyaient  —  à  leurs  besoins 
économiques  et  au  régime  protecteur  que  la  plupart  des  colonies  auto- 
nomes avaient  adopté. 


—  98  — 

Cette  partie  du  programme  lui  valut  tout  d'abord  des  adhésions 
retentissantes  aux  colonies.  L'une  des  plus  enthousiastes  fut  celle  de 
sir  Charles  Tupper,  haut-commissaire  du  Canada  à  Londres.  C'est 
dans  le  même  esprit  que  M.  Tarte,  futur  lieutenant  de  M.  Laurier  et  mi- 
nistre des  Travaux  Publics  dans  le  cabinet  libéral  de  1896,  entra  dans 
les  rangs  de  la  Ligue  (1). 

Mais  dès  que  les  chefs  du  mouvement  commencèrent  à  dévoiler 
toute  leur  pensée  et  à  parler  de  la  fédération  militaire,  complément  de 
la  fédération  politique  et  économique,  dès  qu'ils  abordèrent  le  chapitre 
des  contributions  des  colonies  autonomes  à  la  défense  générale  «de  l'Em- 
pire, le  désaccord  éclata. 

Dans  un  article  remarquable,  publié  par  le  Nineteenth  Century,  en 
octobre  1891,  sir  Charles  TUPPER  attaqua  avec  sa  vigueur  coutumière 
l'idée  de  faire  contribuer  les  colonies  à  la  défense  générale  de  l'Em- 
pire. En  avril  1892,  il  revint  à  la  charge  dans  la  même  revue, 
l'une  des  plus  répandues  dans  l'Empire.  L'année  suivante,  il  pro- 
fita de  son  passage  au  Canada  pour  traiter  cette  question  de 
nouveau.  Dans  un  discours  qu'il  prononça  à  Winnipeg,  le  21 
septembre  1893,  il  s'appliqua  à  détruire  de  fond  en  comble  l'argumenta- 
tion des  protagonistes  de  l'impérialisme  militaire.  Toute  sa  thèse  peut 
se  résumer  en  quelques  propositions:  Le  Canada  n'est  pas  un  fardeau 
pour  la  métropole;  par  la  construction  et  l'établissement  de  ses  voies  de 
communication  intérieures,  par  le  peuplement  de  son  territoire  et  l'ac- 
croissement de  sa  production  agricole,  il  apporte  à  la  défense  militaire 
de  l'Empire  et  de  l'Angleterre  elle-même  une  contribution  beaucoup  plus 
efficace  que  ne  pourraient  l'être  une  flotte  et  une  armée  coloniales 
mises  au  service  de  la  mère-patrie.  Ces  projets  de  contribution,  il  les 
qualifie  de  "politique  fallacieuse  et  erronée,  propre  à  détruire  l'unité 
de  l'Empire  et  non  à  la  consolider"  (2). 

Cette  résistance  énergique  força  les  chefs  de  la  Ligue  à  modifier 
leurs  tactiques.  Ils  se  remirent  à  faire  miroiter  aux  yeux  des  coloniaux 
les  honneurs  du  partage  de  la  souveraineté  impériale  et  les  avantages 
de  l'union  économique.  Ce  fut  alors  d'Angleterre  même  que  les  objec- 
tions s'élevèrent.  Les  Anglais  voulaient  bien  accepter  les  secours  mili- 
taires des  colonies;  ils  consentaient  volontiers  à  se  décharger,  aux  dé- 
pens des  bloated  colonials,  d'une  partie  de  leur  budget  de  la  flotte  et  de 
l'armée;  mais  ils  n'entendaient  pas  se  départir  de  leur  autorité  impé- 
riale, ni  même  la  partager,  ni  renoncer  à  leur  régime  fiscal  qui  leur 
permet  de  trafiquer  avec  toutes  les  nations  du  monde,  dont  ils  sont  de- 
venus les  convoyeurs,  les  agents  de  commerce  et,  dans  une  large  mesure, 
les  banquiers  et  les  agents  de  change. 

Les  pontifes  de  l'impérialisme  s'aperçurent  de  l'erreur  qu'ils  avaient 
commise  en  exposant  leur  doctrine  dans  son  entier  et  en  posant  toutes 
les  données  d'un  problème  dont  la  solution  proposée     violentait    trop 

(1)  Je  tiens  de  M.  Tarte  lui-môme  que  lorsqu'il  se  fit  inscrire  comme  membre  de  la 
Ligue  de  la  Fédération  Impériale,  il  ne  visait  qu'à  l'union  douanière  des  pays  d'empire. 
II  repoussait  avec  autant  de  force  que  les  nationalistes  d'aujourd'hui  tout  projet  de  con- 
tribution des  colonies  à  la  défense  générale  de  l'Empire  et  aux  guerres  impériales  de 
l'Angleterre.    Son  attitude  au  moment  de  la  guerre  d'Afrique  l'a  prouvé. 

(2)  Pièce  justificative  55. 


—  99  — 

profondement  les  traditions  communes  et  les  intérêts  contraires  des 
divers  pays  de  l'Empire.  Loin  de  se  décourager,  ils  résolurent  de  pour- 
suivre leur  objet  par  des  méthodes  plus  conformes  aux  habitudes  et  au 
tempérament  des  peuples  anglo-saxons.  Ils  abandonnèrent  le  titre  de 
Impérial  Fédération  League  —  trop  suggestif  d'une  révolution  politique 
et  d'une  formule  concrète  de  gouvernement  —  et  prirent,  en  1894,  celui 
plus  ample  et  plus  commode  de  British  Empire  League.  Us  bornèrent  mo- 
mentanément leur  action  à  la  propagande  lente  mais  insidieuse  des 
idées,  des  arguments  et  des  constatations  de  faits  les  plus  propres  à 
faire  naître,  dans  l'esprit  des  Britanniques  et  des  Coloniaux,  les  notions 
et  les  désirs  qui  les  conduiraient  invinciblement  au  but  suprême  :  la 
contribution  des  colonies  aux  guerres  de  l'Angleterre. 

Colonial  Defence  Committee-  Premiers  indices 
de  révolution   impérialiste 

Tout  en  poursuivant,  en  dehors  des  sphères  officielles,  leur  propa- 
gande et  leurs  évolutions  savantes,  les  impérialistes  ne  négligeaient  au- 
cune occasion  de  faire  pénétrer  leurs  idées  au  Parlement. 

Le  précédent  créé  par  la  Nouvelle  Galles  du  Sud  avait,  je  l'ai  noté, 
éveillé  l'attention  des  autorités  impériales.  C'est  à  la  suite  immédiate 
de  l'expédition  du  Soudan  qu'elles  constituèrent  définitivement  le  Co- 
lonial Defence  Committee.  Ce  bureau  reprit  et  coordonna  les  travaux 
des  diverses  commissions  parlementaires  qui  avaient  eu  charge  d'étudier 
le  problème  de  la  défense  impériale,  à  la  suite  de  la  Commission  de 
1861,  dont  j'ai  analysé  le  rapport. 

Dès  1881  et  1882,  l'une  de  ces  commissions,  présidée  par  le  comte 
de  CARNARVON  (1),  avait  présenté  à  la  Reine  trois  rapports  dont  ia 
conclusion  renfermait  ces  paroles  suggestives: 

"  Il  n'est  pas  encore  possible  de  définir  avec  précision  les  condi- 
"  tions  qui  permettraient  de  déterminer  le  partage  porportionnel  du  far- 
"  deau  [de  la  défense]  entre  la  mère-patrie  et  ses  colonies;  et  bien  que 
"le  principe  [de  ce  partage]  puisse- être  fixé  dans  un  avenir  prochain, 
"  la  proportion  relative  des  sommes  versées  devra  nécessairement  varier 
"  de  temps  à  autre.  L'entretien  de  la  Marine  Royale  est  jusqu'ici  resté 
"à  la  charge  du  trésor  impérial;  et,  quelles  que  soient  les  espérances 
"  de  l'avenir,  i7  doit  en  être  ainsi  pour  le  présent.  Il  en  est  de  même, 
"  dans  une  large  mesure,  de  la  charge  des  postes  qu'il  est  essentiel  de 
"  maintenir,  de  fortifier  et  de  garnir  de  troupes  afin  de  permettre  aux 
"  vaisseaux  de  Votre  Majesté  de  tenir  les  mers.  D'autre  part,  nous 
"  croyons  qu'en  général,  les  colonies  devraient  se  charger  de  la  défense 
"  locale  de  leurs  ports  de  commerce  et  contribuer  à  la  protection  des 
"  stations  navales  dont  dépend  si  largement  la  sécurité  de  leurs  territoi- 
"  res  et  de  leur  commerce.  Les  colonies  australiennes  ont  déjà  accepté 
"ce  principe  et , prennent  en  ce  moment  des  mesures  efficaces  pour 
"  assurer  la  défense  de  leurs  principaux  ports  de  mer. 

(1)  Ancien  ministre  des  Colonies.  C'est  lui  qui  avait  fait  voter,  à  la  Chambre  des 
Lords,  l'Acte  de  l'Amérique  Britannique  du  Nord.  De  copieux  extraits  des  trois  rapports 
de  cette  Commission  sont  contenus  dans  le  volume  des  documents  soumis  à  la  Conférence 
coloniale  de  1887:  C  5091-1,  section  VII-D,  (p.  295-338  du  volume).  Le  passage  cité  se 
trouve  à  la  fin  du  troisième  rapport,  p.  338. 


—  100  — 

"  Les  relations  de  la  Grande-Bretagne  et  de  ses  colonies,  en  ce  qui 
"  concerne  la  défense  générale  de  l'Empire,  doivent  se  modifier  avec  le 
"  temps.  Selon  toute  probabilité  humaine,  la  richesse  et  la  population 
"  des  colonies  vont  croître  plus  rapidement,  toute  proportion  gardée, 
"que  celles  de  !a  Grande-Bretagne;  et  leur  capacité  d'assumer  une  part 
"équitable  de  la  défense  de  l'Empire  va  aller  en  augmentant  constam- 
"  ment.  Nous  apprécions  pleinement  l'immense  et  croissante  valeur  des 
"  colonies  pour  l'Empire;  et  nous  prisons  leur  loyalisme  et  leur  patrio- 
"  tisme  autant  que  nous  les  respectons.  Rien  n'indique  qu'elles  se  refu- 
"  seront  à  assumer  une  part  aussi  considérable  du  fardeau  de  l'Empire 
"  que  leurs  forces  leur  permettront  de  porter.  Les  communications 
"libres  et  constantes  qui  sont  entretenues  avec  les  gouvernements  res- 
"  ponsables  des  colonies  sur  toutes  les  matières  d'intérêt  commun  con- 
"  tribueront  puissamment  à  maintenir  une  notion  d'association  et  de 
"dépendance  mutuelle,  et  à  renforcer  tes  liens  d'amitié  qui  unissent  la 
"  mère-patrie  et  son  empire  colonial." 

On  voit  déjà  l'évolution  qui  se  dessine.  Ces  rapports  dormirent 
assez  longtemps  sous  la  poussière  des  archives  du  parlement.  La  parti- 
cipation des  colonies  à  l'expédition  du  Soudan  fit  entrevoir  aux  minis- 
tres britanniques  la  possibilité  de  hâter  la  réalisation  des  espérances  de 
lord  Carnarvon  et  de  ses  collègues.  En  1887,  l'Empire  célébrait  le  cin- 
quantième anniversaire  du  couronnement  de  la  Reine  Victoria.  Les 
torys  étaient  alors  au  pouvoir,  sous  la  direction  de  lord  Salisbury.  Ils 
décidèrent  de  profiter  de  cette  occasion  unique  pour  réunir  en  Congrès 
de  l'Empire  les  représentants  des  grandes  possessions  autonomes,  de 
quelques  principautés  de  l'Inde  et  même  de  plusieurs  colonies  de  la 
Couronne.     Ce  fut  la  première  Conférence  coloniale. 

Première  Conférence  Coloniale,  1887 

L'invitation  aux  gouvernements  des  colonies  autonomes  est  conte- 
nue dans  une  dépêche,  en  date  du  25  novembre  1886,  de  M.  Edward 
STANHOPE,  alors  ministre  des  Colonies.  J'en  extrais  les  passages  sui- 
vants qui  indiquent  nettement  le  but  que  se  proposaient  les  autorités 
impériales  (1). 

"  3. — De  l'avis  du  gouvernement  de  Sa  Majesté,  la  question  qui  est  à 
"  la  fois  urgente  et  susceptible  d'une  étude  fructueuse,  à  l'heure  actuelle, 
"est  celle  de  l'organisation  de  la  défense  militaire.  L'action  patrioti- 
"  que  des  colonies  qui  ont  offert  des  régiments  pour  prendre  part  à  la 
"  campagne  d'Egypte  a  fait  une  impression  profonde  et  durable  sur 
"l'opinion  publique:  c'est  le  premier  résultat  pratique  d'un  travail  très 
"  consciencieux  poursuivi  ces  années  dernières.  Mais  en  conséquence 
"d'une  situation  inévitable  (a  necessitg  cf  the  case),  les  mesures  prises 
"dans  chaque  colonie,  tant  pour  l'organisation  des  forces  locales  que 
"  pour  la  construction  de  travaux  locaux  de  défense,  ne  sont  pas  encore 
"comprises  ni  appréciées  dans  leur  pleine  mesure,  dans  les  autres  pays 
"de  l'Empire.    La  Commission  Royale,  présidée  par  le  comte  de  Car- 

(1)  "Proceedlnr»  of  the  Colonial  Conférence"— 1887,  Vol.  I  :— C.  5091.  Les  citation» 
qui  suivent  portent  l'indication  des  pages  de  ce  volume.  Les  documents  soumis  aux  déli- 
bérations de  cette  Conférence  forment  un  volume  à  part:  C.  5091-1. 


—  101  — 

'*  narvon,  a  fait  une  étude  attentive  et  complète  de  tout  le  problème  de 
"  la  défense  de  l'Empire.  Ce  travail  a  conduit  à  l'exécution,  dans  diver- 
"  ses  parties  de  l'Empire,  de  travaux  de  défense  étendus  et  importants; 
"  et  la  cordiale  coopération  que  les  colonies  ont  offerte  au  gouvernement 
"  de  Sa  Majesté  pour  l'exécution  de  cette  politique  marque  leur  désir 
"  d'arrêter,  autant  qu'il  est  possible  de  le  faire  maintenant,  une  base  d'ac- 
"  tion  commune.  Cette  oeuvre  se  poursuit  activement  avec  l'aide  d'une 
"  commission  permanente  qui  s'occupe  sans  relâche  des  questions  rela- 
"  tives  à  la  défense  des  colonies. 

"  5.  —  Une  autre  question,  qui  ne  le  cède  en  importance  qu'à  ce 
"grand  problème  [de  la  défense],  se  rattache  tout  particulièrement  aux 
"  intérêts  de  l'Empire  en  temps  de  paix.  'Le  développement  des  rela- 
"  tions  commerciales  et  sociales  [des  pays  de  l'Empire]  par  le  dévelop- 
"  pement  de  nos  communications  postales  et  télégraphiques  pourrait, 
"  avec  beaucoup  d'avantages,  faire  l'objet  des  délibérations  de  la  confé- 
"  renée  projetée 

"6.  —  Deux  sujets  principaux  d'étude  ont  été  suggérés.  Il  n'est 
fc  pas  impossible  toutefois  .que,  de  l'avis  général  des  gouvernements  des 
"  colonies,  d'autres  questions  importantes  pourraient  être,  en  toute  con- 
"  venance  et  utilité,  mises  à  l'étude.  Mais  je  déplorerais,  à  l'heure  ac- 
"  tuelle,  la  discussion  de  tout  sujet  se  rattachant  à  ce  qui  est  générale- 
"  ment  désigné  sous  la  rubrique  '  Fédération  politique  '.  Aucune  expres- 
M  sion  favorable  à  une  orientation  de  cette  nature  ne  s'est  encore  ma- 
"  nifestée  aux  colonies;  et  le  gouvernement  de  Sa  Majesté  est  d'avis 
"  qu'il  n'y  aurait  aucun  avantage  à  recueillir  d'une  discussion  irrégulière 
'"  (informai)  de  ce  problème  très  complexe,  avant  que  les  gouverne- 
"  ments  intéressés  n'en  aient  accepté  la  base.  Si  l'on  soumettait  à 
"  l'épreuve  d'un  examen  complet  (formai)  une  question  qui  n'est  pas 
"  encore  assez  mûre  pour  appeler  une  décision  pratique,  on  pourrait 
"  même  nuire  au  succès  uitime  d'un  système  plus  élaboré  d'action  com- 
"mune."  —  (p.  VII- VIII). 

C'est  le  premier  symptôme  de  la  tendance  qui  aboutira  au  triom- 
phe du  véritable  impérialisme  anglais:  faire  partager  aux  colonies  les 
fardeaux  de  l'Empire,  garder  à  la  Grande-Bretagne  l'autorité  exclusive 
et  la  direction  suprême. 

La  Conférence  s'ouvrit  le  4  avril  1887  sous  la  présidence  de  sir 
Henry  HQLLAND,  secrétaire  d'Etat  pour  les  colonies  (1). 

Impérialisme  allemand  et  Impérialisme  anglais 

Le  premier  ministre,  îe  marquis  de  SALISBUB.Y,  vint  souhaiter  la 
bienvenue  aux  délégués  des  marches  de  l'Empire.  Son  discours  con- 
tient quelques  passages  intéressants: 

"Les  décisions  de  cette  Conférence  ne  seront  peut-être  pas,  pour 
"l'instant,  d'une  importance  vitale....  Mais  nous  comprenons  tous 
"que  cette  réunion  est  le  commencement  d'un  état  de  choses  dont  les 
"résultats  à  venir  seront  considérables.     (Ecoutez!  écoutez!)      Elle  sera 

(1)     Il  avait  remplacé,  en  janvier  1897,  M.   Stanhope,     permuté     au  ministère  de  la 
Guerre. 


—  102  — 

"  la  mère  de  nombreuses  générations;  et,  à  une  époque  lointaine,  quelque 
"  Conseil  de  l'Empire  se  remémorera  l'assemblée  réunie  dans  cette 
"  Chambre  et  y  verra  la  source  de  toute  sa  grandeur  et  de  toute  son 
"action  bienfaisante  (Applaudissements). 

" J'ai  iu  dans  les  journaux  —  je  ne  sais  si  c'est  exact  —  que 

"quelques-unes  des  colonies  les  plus  importantes  avaient  télégraphié  à 
"  leurs  représentants  [pour  leur  enjoindre]  de  ne  prendre  aucune  part  à 
"  l'élaboration  d'aucun  projet  de  fédération  impériale.  S'il  en  est  ainsi, 
"  ces  colonies,  à  mon  avis,  ne  sont  que  sages.    Cette  question  dépend  de 

"l'avenir,  plutôt  que  du  présent Nous  ne  pouvons  imiter  l'empire 

"  d'Allemagne  et  gouverner  toutes  nos  affaires  impériales  d'un  seul  point 

"central;   et  j'ignore  si  nous  pourrons  jamais  le  faire;    mais  il 

"  y  a  d'autres  questions  qui  sont  moins  lontaines.  Avant  que  l'Empire 
"  Germanique  soit  constitué  comme  il  l'est  aujourd'hui,  il  avait  deux 
"formes  d'union;  et  toutes  deux  pourraient,  je  pense,  s'appliquer  à  un 
"  empire  comme  le  nôtre,  bien  qu'elles  ne  soient  pas  toutes  deux,  peut- 
"  être,  susceptibles  d'une  application  immédiate.  Il  y  avait  ie  zollverein, 
"l'union  douanière;  et  le  kriegsuerein,  l'union  pour  la  guerre  (for  mi- 
"  litary  purposes).  Nous  devons  pour  l'instant,  je  le  crains,  reléguer 
"dans  le  domaine  lointain  et  nuageux  de  notre  tâche  et  hors  de  sa 
"sphère  pratique,  tout  espoir  d'établir  une  union  douanière  entre  les 
"  diverses  parties  de  l'Empire.  Je  ne  pense  pas  que  cette  union  soit,  de 
"sa  nature,  impossible;  je  ne  pense  pas  que  le  seul  fait  de  notre  sépara- 
"  tion  par  l'océan  la  rende  impossible.  L'Irlande  est  réunie  à  l'Angle- 
terre par  une  union  douanière:  ceci  démontre  qu'il  n'y  a  pas  d'im- 
"  possibilité  [absolue  à  cette  union]  ;  mais  la  détermination  prise  ici,  il 
"  y  a  quarante  ans,  au  sujet  de  notre  politique  fiscale,  écarte  entièrement 
"  toute  possibilité  [d'accord  immédiat]  ;  et  l'on  ne  saurait  y  songer  avant 
"  le  jour  où,  d'une  part  ou  de  l'autre,  prévaudront  des  notions  très  diffé- 
"  rentes  de  celles  qui  prévalent  aujourd'hui  relativement  à  la  politique 
"  douanière.  J'écarte  donc  ce  sujet  et  je  me  borne  à  appeler  votre  atten- 
"  tion  sur  le  kriegsuerein,  c'est-à-dire  sur  l'union  pour  la  défense  mutu- 
"  elle  :  c'est,  je  crois,  la  véritable  question  et  la  plus  importante  que  vous 
"serez  appelés  à  étudier  (Applaudissements),  c'est  la  question  qui  se 
"  pose  maintenant  devant  vous.  Evidemment,  il  est  inutile  de  faire  ob- 
"  server  que  la  défense  de  l'Empire  exige  l'effort  de  quelqu'un — effort  de 
"  la  mère  patrie,  effort  des  colonies.  Nos  intérêts  sont  communs;  et  c'est 
"  principalement  dans  le  but  de  nous  concerter  sur  la  direction  qu'il  faut 
"  donner  à  nos  communs  efforts  afin  d'en  obtenir  les  résultats  les  plus 
"  salutaires  et  les  plus  efficaces,  pour  les  besoins  de  la  défense,  qu'il  est 
"  si  nécessaire  d'entretenir  des  communications    et  des    consultations 

"constantes  entre  les  divers  pays  de  l'Empire Je  crois  avoir 

"  observé  l'impression  tendancieuse  que  la  défense  des  colonies 
"  devrait  relever  exclusivement  du  gouvernement  impérial,  parce 
"  que  tout  péril  que  les  coloniaux  peuvent  courir  serait  le  résultat 
"  exclusif  de  l'action  et  de  la  politique  impériales.  Je  ne  songe 
"  pas  à  contester  qu'en  fait  l'expansion  de  l'Empire  peut,  de  temps 
"  à  autre,  mettre  en  péril  certains  des  pays  qui  le  composent,  en 
"  raison   d'intérêts   qui   ne    sont    pas    les    leurs,    en     d'autres    termes, 


—  103  — 

"en  raison  des  intérêts  d'autres  pays  de  l'Empire Je  ne  erois  pas 

"  qu'aussi  longtemps  que  l'Empire  se  tiendra  uni,  les  colonies  courent  le 
"  moindre  risque  d'être  entraînées  dans  une  guerre  quelconque.  La  po- 
"  litique  de  l'Empire  est  essentiellement  pacifique;  elle  l'a  été  depuis 
"un  grand  nombre  d'années;  et  le  danger  d'une  guerre  résultant  de  la 
"  politique  de  la  mère-patrie  n'est  pas,  à  mes  yeux,  le  motif  qui  devrait 
"  induire  les  colonies  à  mettre  leur  défense  sur  un  pied  d'efficacité." 
— (p.  5  et  6). 

Il  s'efforce  ensuite  de  démontrer  que  les  colonies  ont  un  intérêt 
croissant  à  organiser  leurs  moyens  de  défense  et  à  compter  sur  leur 
appui  mutuel  et  sur  ceiui  de  l'Angleterre.  iLeur  développement  matériel 
éveille  la  cupidité  des  nations  étrangères.  La  rapidité  des  communica- 
tions les  met  à  la  portée  des  flottes  et  des  armées  de  l'Europe. 

"  Réunissez  tous  ces  faits,  et  vous  constaterez  que  les  colonies  ont 
"  un  intérêt  immédiat  et  très  réel  à  conserver  la  protection  que  le  lien 
"  impérial  leur  apporte,  et  qu'elles  y  trouvent  le  motif  de  s'unir  à  nous 
"  pour  assurer  l'efficacité  de  la  défense  de  l'Empire.  Ce  motif  n'est  pas 
"  purement  idéal  (sentimental)  ;  il  ne  s'inspire  pas  seulement  de  l'atta- 
"  chement  des  colonies  à  la  enère-patrie  :  il  repose  sur  les  bases  les  plus 
"  solides  et  les  plus  raisonnables  de  l'intérêt  et  de  la  sécurité  [de  cha- 
"  cune  des  colonies].    (Ecoutez!  écoutezl) 

" Ne  croyez  pas  que  ce  projet  de  défense  impériale     est     un 

"  simple  prétexte  que  nous  invoquons  pour  alléger  notre  fardeau,  ou 
"  qu'il  résulte  d'un  sentiment  d'indolence  ou  d'égoïsme.  Ce  que  nous 
"  désirons,  c'est  que  tous  les  pays  de  l'Empire  jouissent  d'une  égale  sécu- 
"  rite,  qu'ils  soient  également  prospères,  également  glorieux;  et  pour 
"  atteindre  cet  objet,  nous  désirons  que  tous  assument  une  part  équitable 
"et  légitime  de  ia  tâche  dont  tous  devraient  s'enorgueillir.  (Applaudis- 
"  sements).  [Cette  tâche]  ne  consiste  pas  seulement  à  fournir  de  l'argent 
M  mais  aussi  à  fournir  des  hommes.  J'espère  que  l'expérience  du  passé 
"  nous  permet  de  prévoir  qu'avec  le  progrès  dés  temps,  un  nombre 
"croissant  de  ceux  qui  ont  vu  le  jour  aux  colonies  prendront  une  part 
"  personnelle  à  la  défense  de  l'Empire  dans  chacune  de  ses  parties  et 
"  s'enrôleront  en  nombre  plus  considérable  que  par  le  passé  sous  l'éten- 
"  dard  de  la  Reine"  (Applaudissements)  —  (p.  6  et  7). 

Ce  discours,  excellent  par  la  forme,  est  remarquable  à  plus  d'un 
titre.  Il  démontre  la  communauté  d'inspiration  de  l'impérialisme  an- 
glais et  de  l'impérialisme  allemand.  Avec  la  franchise  qui  fait  la  no- 
blesse des  hommes  d'Etat  britanniques  de  la  grande  tradition,  lord  Salis- 
bury  exprime  nettement  la  pensée  de  ses  compatriotes:  prêts  à  accepter 
l'appui  des  colonies,  et  même  à  le  solliciter,  ils  n'entendent  nullement 
compenser  les  sacrifices  des  "nations-soeurs"  par  la  concession  d'avan- 
tages commerciaux  ou  le  partage  de  la  souveraineté  impériale. 

Lord  Salisbury  et  ses  contemporains  savaient  au  moins  corriger  ce 
monstrueux  égoïsme  en  restreignant  les  exigences  de  l'Angleterre  et  les 
contributions  des  colonies  aux  stricts  besoins  de  la  défense.  Lord  Sa- 
lisbury était  sincère  lorsqu'il  affirmait  que  la  politique  de  l'Angleterre 
était  "pacifique":  toute  sa  carrière  l'a  prouvé.  Nous  verrons  bientôt 
que  les  vrais  impérialistes  ont  professé  et  pratiqué    le    même     égoïsme 


—  104  — 

anglais' sous  une  forme  plus  brutale  et  plus  contraire  encore  aux  intérêts 
des  colonies.  Ils  ont  révolutionné  la  politique  extérieure  de  l'Empire: 
de  "pacifique"  qu'elle  était,  ils  l'ont  faite  essentiellement  agressive  et 
spoliatrice;  et  ils  ont  exploité  la  jobarderie  des  coloniaux,  non  plus 
pour  assurer  la  défense  de  l'Empire,  mais  à  l'appui  de  leurs  provoca- 
tions et  au  profit  de  leurs  conquêtes.  Pas  plus  que  lord  Salisbury,  sauf 
Chamberlain,  ils  n'ont  offert  aux  colonies  de  compensations  dans  l'ordre 
politique  ou  commercial. 

L'impérialisme  militaire  au  premier  plan 

Le  président  de  la  Conférence,  sir  Henry  HOLLAND,  ministre  des 
Colonies,  fait  ensuite  un  long  exposé,  très  précis,  de  toutes  les  questions 
que  les  délégués  peuvent  être  appelés  à  discuter.  A  ceux  qui  veulent 
étudier  à  fond  les  conditions  générales  de  l'Empire  britannique  et  la 
nature  particulière  de  chacun  des  principaux  éléments  qui  le  compo- 
sent, ce  discours  offre  plus  d'un  point  intéressant.  Mais  il  n'ajoute  rien 
aux  principes  généraux  posés  par  lord  Salisbury.  Sur  le  problème  de 
la  Défense,  le  ministre  fait  observer  que  son  prédécesseur,  M.  Stanhope, 
"  était  justifiable  de  dire  que  cette  question  est  à  la  fois  urgente  et  digne 
"d'une  étude  fructueuse.  Pour  ma  part,  ajoute-t-il,  je  considère  que 
"  cette  conférence  n'aura  pas  failli  à  son  objet  si  elle  ne  fait  rien  autre 
"  chose  que  de  placer  la  défense  militaire  et  navale  sur  une  base  solide  " 
—  (P.  9). 

Il  relate  succinctement  les  travaux  poursuivis  par  les  diverses  com- 
missions parlementaires  qui  se  sont  occupées  de  ce  problème  depuis 
une  dizaine  d'années,  et  particulièrement  celle  présidée  par  lord  Car- 
narvon,  dont  les  trois  rapports  sont  annexés  au  dossier  de  la  Confé- 
rence (Vol.  II,  p.  299-338).  "En  se  basant  sur  ces  données,  ajoute-t-il, 
"  le  gouvernement  impérial  a  invité  certaines  colonies  où  les  intérêts 
"  impériaux  et  les  intérêts  coloniaux  se  confondent,  à  partager  le  coût 
"  des  mesures  nécessaires  de  défense  "  (p.  11).  Plusieurs  de  ces  colonies, 
Hong-Kong,  Singapour,  Maurice  et  Ceylan  ont  répondu  à  l'appel.  Il  indi- 
que ensuite  l'objet  du  Colonial  Defence  Commitlee,  définitivement  cons- 
titué en  permanence,  deux  ans  auparavant.  Ses  attributions  sont  encore 
modestes:  il  se  borne  à  recueillir  des  renseignements  et  à  les  communi- 
quer aux  divers  départements  de  l'administration  britannique,  qui  ont 
charge,  directement  ou  indirectement,  de  la  défense  de  l'Empire  (1). 

La  plupart  des  séances  de  la  Conférence  furent  consacrées  à  la  dé- 
fense navale  des  colonies  australasiennes  et  aux  communications  télé- 
graphiques entre  toutes  les  possessions  britanniques.  Il  en  résulta,  entre 
le  gouvernement  britannique  et  les  représentants  des  diverses  colonies 
australiennes,  non  encore  fédérées,  l'accord  dont  j'ai  indiqué  la  subs- 
tance précédemment. 

C'est  à  l'une  de  ces  séances,  le  22  avril,  que  sir  Alexander  CAMP- 
BELL relata  les  conditions  de  l'accord  conclu,  en  1865,  entre  la  Grande- 
Bretagne  et  le  Canada  (p.  271-276)  —  (2). 

(Il  I.o  discours  de  sir  Henry  Holland  est  reproduit  en  entier  au  volume  II  du  rap- 
port de  la  Conférence,  C  5001-1,  avec  une  série  de  tableaux  comparatifs  des  travaux  de 
dtTi'ii.so  exécutés  dans  chacune  des  colonies  (p.  7  à  22). 

(2)     Voir  pages  71  à  78,  et  pièce  Justificative  54. 


—  105  — 

Le  Congrès  se  termina  le  9  mai.  Au  moment  de  la  clôture,  le  doyen 
des  coloniaux,  sir  Samuel  GRIFFITH,  délégué  du  Queensland,  fit  quel- 
ques observations  intéressantes  sur  les  suites  probables  de  cette  réunion: 

"Je  considère  que  cette  Conférence  comprend  ce  que  l'on  pourrait 
"  appeler  les  éléments  rudimentaires  d'un  parlement.  L'une  des  carac- 
"  téristiques  de  nos  institutions  britanniques,  c'est  que  celles  de  ces  ins- 
"  titutions  qui  ont  le  mieux  démontré  leur  durabilité  sont  celles  qui  sont 
"  sorties  d'autres  institutions  d'un  caractère  rudimentaire  à  leur  début. 
**  (Ecoutez!  écoutez!)  Il  est  impossible  de  prédire  aujourd'hui  quelle  for- 
"  me  les  futures  conférences  devront  prendre  ou  par  quel  mode  leurs  con- 
"  clusions  pourront  recevoir  un  jour  une  sanction  ultérieure;  mais  nous 
"  pouvons  prévoir,  je  pense,  que  cette  sorte  de  conseil  indéterminé 
"  (informai)  de  l'Empire  se  développera  jusqu'au  point  où  il  deviendra 
"  un  corps  législatif,  ou  du  moins  un  corps  consultatif  et  peut-être,  un 
"ijour,  un  corps  législatif  dont  nous  ne  pouvons  préciser  dès  maintenant 
"  les  conditions;  et  que  des  réunions  comme  celle-ci  seront  avant  long- 
"  temps  reconnues  comme  une  partie  du  mécanisme  général  du  gouver- 
"  nement  de  l'Empire  (Ecoutez!  écoutez!)  "   (p.  561). 

Le  président  ratifia  cette  espérance  (p.  562). 

Il  est  à  noter  qu'à  cette  première  conférence,  aucun  voeu,  aucune 
résolution  concrète  ne  furent  votés. 

Dans  une  dépêche  en  date  du  23  juillet  1887,  sir  Henry  HOLLAND 
communique  aux  gouverneurs  des  diverses  colonies  les  résultats  de  la 
Conférence: 

"  Le  sujet  de  l'organisation  de  la  défense  coloniale  vient  le  premier 
"  par  ordre  d'importance  :  c'est  la  position  que  lui  avait  assignée  mon 
"  prédécesseur,  M.  Stanhope,  aujourd'hui  secrétaire  d'Etat  pour  la  guerre. 

"  Il  ne  peut  y  avoir  de  doute  que  le  moment  était  arrivé  où  une  déii- 
"  bération  mutuelle  sur  ce  sujet  important  s'imposait.  On  n'avait  peut- 
-être pas  assez  compris,  dans  ce  pays-ci  [la  Grande-Bretagne],  les 
"efforts  considérables  qu'un  grand  nombre  des  colonies  ont  faits  pour 
"  assurer  la  défense  locale;  et  de  toute  façon,  il  était  opportun  d'étudier 
"  à  fond  cette  question  vitale.  Je  crois  que  la  Conférence,  en  permettant 
"un  échange  de  renseignements,  a  produit  le  plus  grand  bien;  et  j'ai 
"  confiance  qu'elle  déterminera  la  consolidation  des  abondantes  ressour- 
"  ces  militaires  de  l'Empire  pour  les  besoins  de  la  défense  "  (p.  IX) . 

Il  relate  ensuite  les  diverses  mesures  projetées  pour  la  défense  mu- 
tuelle de  plusieurs  colonies  et  les  termes  de  l'arrangement  conclu  avec 
les  possessions  australiennes: 

"  D'autres  matières  d'un  caractère  général,  se  rattachant  à  ce  sujet 
"  de  la  défense  coloniale,  ont  été  mises  sur  le  tapis  ;  par  exem- 
"  pie,  l'engagement,  dans  les  armées  coloniales,  à  des  conditions  plus 
"  favorables,  d'officiers  impériaux  en  retraite  ou  en  activité  de  service, 
"  et  l'emploi  des  forces  coloniales  en  dehors  des  limites  de  la  colonie 
"particulière  à  laquelle  elles  appartiennent"  (p.  X). 

Ce  dernier  projet  n'avait  été  qu'effleuré.  L'idée  de  centralisation 
impérialiste  n'était  pas  encore  mûre. 

Le  reste  de  la  dépêche  est  consacré  principalement  aux  questions 
de  commerce  et  de  communications  télégraphiques  et  postales. 


—  106  — 

La  seconde  Conférence  coloniale  se  tint  à  Ottawa,  en  1894.  Elle 
avait  été  convoquée  par  le  gouvernement  canadien,  sur  les  instances  de 
sir  Sandford  Fleming,  pour  délibérer  sur  la  question  particulière  du 
câble  trans-Pacifique.  Elle  se  consacra  tout  entière  à  cette  question,  qui 
ne  se  rattache  qu'indirectement  au  sujet  de  cette  étude  (1). 

Dans  l'intervalle,  l'école  impérialiste  avait  continué  sa  propagande, 
avec  des  alternatives  de  succès  et  de  contradictions. 

Joseph  Chamberlain 

Il  avait  jusque-là  manqué  au  mouvement  un  véritable  chef,  un  hom- 
me de  pensée  et  d'action,  capable  à  la  fois  d'embrasser  les  conceptions 
hardies  des  rénovateurs  de  l'Empire  et  de  les  transporter  dans  le  do- 
maine de  l'action  politique  et  des  faits  accomplis.  Ce  chef  nécessaire 
se  révéla  dans  Joseph  CHAMBERLAIN..  C'est  une  personnalité  et  une 
carrière  remarquables  que  celles  de  cet  homme,  modeste  industriel,  dont 
les  aspirations  et  la  politique  triomphent  aujourd'hui  dans  tout  l'Em' 
pire  britannique.  Entré  dans  la  vie  publique  comme  partisan  et  ou- 
vrier actif  des  réformes  sociales  et  économiques  les  plus  radicales, 
les  plus  exclusives  de  toute  forme  d'impérialisme  politique,  économique 
ou  militaire,  il  devait  aboutir  à  donner  à  l'impérialisme  britannique 
l'orientation  et  la  poussée  qui  ont  assuré  son  triomphe  —  triomphe  pro- 
bablement éphémère,  mais  écrasant  à  l'heure  actuelle. 

Séparé  de  Gladstone  par  la  question  du  Home  Unie,  auquel  il  avait 
commencé  par  adhérer  sans  réserve,  il  ne  se  borna  pas  à  faire  bande  à 
part,  comme  John  Bright  ou  sir  Léonard  Courtney  (aujourd'hui  lord 
Courtney  of  Penwith)  ;  il  se  joignit  à  lord  Hartington,  futur  duc 
de  Devonshire,  et  aux  derniers  tenants  de  l'arislocratie  whig,  qui  ne 
pouvaient  plus  faire  cause  commune  avec  le  libéralisme  généreux  de 
Gladstone.  Ce  groupe  disparate,  formé  des  deux  factions  les  plus  op- 
posées du  parti  libéral,  fit  avec  les  torys  une  alliance  d'où  sortit  le  parti 
conservateur-unioniste.  Que  cette  fusion  ait  pu  s'opérer,  et  surtout 
qu'elle  ait  duré,  on  ne  le  comprend  que  si  l'on  a  une  connaissance  ap- 
profondie de  la  politique  anglaise,  où  la  logique  et  la  fidélité  aux  doc- 
trines et  aux  principes  fixes  jouent  un  rôle  tout  à  fait  secondaire.  Ce 
qui  est  plus  étonnant  encore,  c'est  que  le  principal  facteur  de  cette 
combinaison  fut  l'homme  même  qui,  par  son  caractère  et  ses  antécé- 
dents, semblait  le  plus  éloigné  des  deux  groupes  qu'avait  rapprochés  la 
haine  commune  des  libertés  de  l'Irlande.  Sans  doute,  Chamberlain 
sacrifia  au  succès  de  l'alliance  unioniste  et  à  son  propre  avancement  la 
plupart  de  ses  idées  sociales  et  de  ses  principes  économiques.  Mais  ce 
qui  démontre  la  force  de  l'homme,  c'est  d'abord  qu'il  fit  accepter  son 
apostasie  à  ses  farouches  adhérents,  les  socialistes  de  Birmingham  ; 
c'est  surtout  qu'il  réussit  à  imposer  à  ses  collègues  torys  et  whigs,  et 
finalement  à  tout  l'Empire,  le  principal  article  de  son  nouveau  credo 
impérialiste  —  la  participation  des  colonies  aux  guerres  de  l'Empire,  — 
même  après  que  le  parti  unioniste  l'eut  virtuellement  rejeté  de  ses  rangs 

(1)  \jc  compte-rendu  des  délibérations  de  cette  Conférence  et  le  rapport  de  son  pré- 
sident, le  comte  de  JERSEY,  sont  contenus  dans  un  livre  bleu  impérial:  C.  7553.  Deux 
dépêchai  additionnelles  du  mnrquis  de  R1PON,  alors  ministre  des  Colonies,  ont  été  pu- 
bliées  à   part:   C.   7824. 


—  107  — 

et  qu'il  eut  repoussé  les  autres  articles  de  son  programme  :  la  réorganisa- 
tion politique  et  l'union  économique  de  l'Empire.  L'idée  maîtresse  de 
Chamberlain  triomphe  aujourd'hui,  après  la  défaite  de  l'homme  qui  l'a 
lancée,  défaite  bientôt  suivie  de  sa  retraite  et  de  sa  mort;  et  elle  triomphe 
surtout  par  le  concours  aveugle  et  enthousiaste  des  coloniaux,  qui  avaient 
été  les  premiers  et  les  plus  violents  à  la  combattre. 

Retraçons  à  grands  traits  la  voie  que  cet  homme  remarquable,  hors 
cadre  dans  l'histoire  d'Angleterre,  a  suivie  pour  atteindre  son  but,  et  les 
jalons  principaux  dont  il  a  marqué  la  route  où  il  a  réussi  à  entraîner  le 
Canada  et  les  autres  possessions  autonomes  de  la  Grande-Bretagne. 

L'alliance  tory-unioniste  fut  définitivement  scellée  en  1895.  Le 
marquis  de  Salisbury  appela  dans  son  ministère  les  chefs  de  la  faction 
détachée  du  parti  libéral;  le  duc  de  Devonshire  fut  nommé  président 
du  conseil  (1),  et  M.  Chamberlain,  secrétaire  d'Etat  pour  les  Colonies. 
L'ancien  champion  du  radicalisme  avancé  n'était  pas  homme  à  suivre 
docilement  les  traditions  établies  depuis  un  demi-siècle  dans  le  minis- 
tère des  Colonies.  Il  commença  par  tenter  une  incursion  dans  le  do- 
maine de  la  politique  étrangère.  Il  essaya  de  faire  revivre  les  formules 
provocatrices  de  lord  Palmerston;  il  lança  un  jour  contre  la  Russie  un 
défi  retentissant,  bientôt  suivi  d'injures  et  de  diatribes  contre  la  France. 
Il  suggéra  un  rapprochement  entre  la  Grande-Bretagne,  les  Etats-Unis  et 
l'Allemagne,  afin  d'assurer,  sur  les  influences  latines  et  slaves,  le  triom- 
phe des  idéaux  communs  du  teutonisme  anglais,  américain  et  allemand. 
Cette  idée  a  laissé  en  Angleterre  des  traces  plus  profondes  qu'on 
ne  le  croit.  En  dépit  des  apparences  de  l'heure  actuelle,  on  peut  être 
assuré  qu'elle  renaîtra  et  prendra  corps.  Rien  ne  se  perd  en  Angle- 
terre; rien  surtout  de  ce  qui  répond  au  tempérament  et  aux  instincts 
de  la  race.  Mais  pour  l'heure,  la  prudente  résistance  de  lord  Salisbury 
et  des  conservateurs  traditionnels  mit  un  frein  au  bernhardisme  d'avant 
la  lettre,  dont  un  très  grand  nombre  d'Anglais  et  de  coloniaux  sont  les 
disciples  de  fait,  en  dépit  des  injures  qu'ils  prodiguent,  de  ce  temps-ci, 
au  prophète  allemand  du  dieu  de  la  force  (2). 

Forcé  de  se  cantonner  dans  les  attributions  de  son  ministère,  esti- 
mé jusque-là  d'importance  secondaire,  M.  Chamberlain  s'appliqua 
immédiatement  à  en  faire  l'un  des  plus  importants  du  pouvoir  exé- 
cutif de  la  Grande-Bretagne.  Il  conçut  dès  lors  la  pensée  d'utiliser  les 
colonies  dans  la  poursuite  des  projets  de  conquête  et  d'expansion  bru- 
tale qu'il  rêvait  pour  l'Angleterre.  Il  résolut  de  créer  aux  pays  d'outre- 
mer un  jingoïsme  impérial  qui  lui  servirait  de  stimulant  et  de  levier 
pour  vaincre  les  résistances  des  Anglais  plus  soucieux  que  lui  des  dan- 
gers de  cette  politique  agressive  et  des  exigences  de  la  justice  et  de  la 
morale  internationales.  Il  pensait  avec  raison  que  s'il  réussissait  à 
faire  entrevoir  à  ses  compatriotes  la  perspective  de  renforts  considéra- 
bles de  troupes  de  terre  et  de  mer,  recrutées  aux  colonies  sans  qu'il  en 
coûtât   à   la    Grande-Bretagne,    il    viendrait  plus  facilement  à  bout  des 

(1)  En  Angleterre  comme  au  Canada,  la  présidence  du  Conseil  n'est  pas  nécessaire- 
ment occupée  par  le  premier  ministre. 

(2)  Dans  son  Message  à  la  Nation,  lord  ROBERTS  enjoignait  à  ses  compatriotes  de 
n'accueillir  les  enseignements  de  Bernhardi  "qu'avec  nn  sentiment  de  respect." 


—  108  — 

calculs  de  la  prudence  et  des  scrupules  de  la  morale.  Pour  atteindre 
ce  but,  il  lui  fallait  d'abord  conquérir  la  confiance  des  coloniaux.  Il 
s'y  mit  résolument;  et  le  succès  ne  tarda  pas  à  couronner  ses  efforts. 
Il  devint  bientôt  l'oracle  des  gouvernants  des  colonies,  même  quand  il 
suscitait  leur  contradiction.  Déjà,  en  1888,  il  avait,  comme  plénipoten- 
tiaire du  gouvernement  britannique,  négocié,  avec  sir  Charles  Tupper, 
un  traité  de  réciprocité  entre  le  Canada  et  les  Etats-Unis.  Ce  traité 
échoua  au  Sénat  américain.  Mais  M.  Chamberlain  en  avait  profité  pour 
venir  au  Canada  et  manifester  aux  Canadiens  un  intérêt  auquel  ne  les 
avaient  pas  habitués  les  hommes  d'Etat  britanniques,  tous  plus  ou  moins 
dédaigneux  des  Colonials. 

Jubilé  de  la  Reine     Conférence  de  1897 

Placé  à  la  tête  de  l'adminislration  coloniale,  Chamberlain  ne  négli- 
gea aucune  occasion  de  prendre  contact  avec  des  hommes  publics  et  les 
chefs  d'opinion  des  "nations  soeurs"  —  c'est  lui  qui  a  inventé  cette  amu- 
sante appellation,  destinée  à  entretenir  les  illusions  vaniteuses  des  colo- 
niaux. Les  fêtes  grandioses  qui  marquèrent  le  soixantième  anniversaire 
du  couronnement  de  la  reine  Victoria  lui  donnèrent  l'avantage  excep- 
tionnel de  réunir  sous  sa  main  les  premiers  ministres  et  les  nombreux 
délégués  des  colonies  autonomes.  Il  les  entoura  de  prévenances.  Il  les 
combla  d'honneurs.  Il  fit  même  semblant  de  les  consulter.  De  son  rêve  de 
grandeur  impériale,  il  leur  dévoila  tout  ce  qui  était  propre  à  séduire 
leur  vanité  et  même  les  aspirations  les  plus  nobles  et  les  plus  légitimes 
des  habitants  des  colonies. 

Il  ne  borna  pas  ses  efforts  à  une  action  personnelle  sur  chacun  des 
délégués  coloniaux.  Lorsqu'il  les  jugea  suffisamment  éblouis  par  le 
spectacle  des  pompes  impériales  et  préparés  à  accepter  les  principes 
de  sa  doctrine  et  les  actes  de  '  dévotion  impériale  '  qu'elle  suggère,  il 
les  réunit  en  Congrès  de  l'Empire  (1).  Une  fois  qu'il  les  eut  bien  assou- 
plis, il  leur  révéla  la  pensée  directrice  et  les  tendances  générales  du 
nouvel  évangile. 

..."Quelque  forte  que  soit  l'union  des  sentiments,  et  tout  impos- 
"  sible  qu'il  serait  d'établir  des  relations  quelconques  sans  l'existence 
"  de  cette  union,  nous  sentons  tous,  je  crois,  qu'il  serait  désirable  d'en 
"tirer  profit  et  de  resserrer  davantage  les  liens  qui  nous  rattachent  les 
"  uns  aux  autres.  Je  puis  affirmer  qu'ici,  au  moins,  l'idée  d'une  fédé- 
"  ration  flotte  dans  l'atmosphère...  Il  est  très  vrai  que  notre  constitu- 
"  tion  et  les  vôtres  ont  toutes  passé  par  une  croissance  très  lente  et 
"  qu'elles  sont  d'autant  plus  fortes  qu'elles  se  sont  affermies  par  degrés. 
"Peut-être  en  doit-il  être  ainsi  de  la  Fédération  Impériale:  si  elle  doit 
u  s'accomplir  un  jour  ce  ne  sera  mie  par  une  marche  graduelle  et  après 
"l'écoulement  d'une  longue  période... 

"  Il  semble  que  des  procédés  plus  efficaces  de  consultation  mu- 
"  tuelle  entre  les  colonies  autonomes  et  la  mère-patrie    sont     devenues 

(1)  "Proceeding;*  of  a  Conférence  between  the  Sécréta ry  of  State  for  the  Colonie*  and 
the  Premier*  of  the  Self  Governinit  Colonies  at  the  Colonial  Office,  Ix>ndon,  .lune  and 
July  1897" — (',.  8596.  Ce  rapport  ne  contient  que  les  discours  des  ministres  britanniques 
et  un  résumé  très  sommaire  des  décisions  arrêtées.  Les  chiffres  qui  suivent  chacune  des 
citations  se  réfèrent  aux  pages  de  ce  document. 


—  109  — 

"nécessaires;  et  il  me  vient  souvent  à  l'esprit  —  j'en  fais  aujourd'hui 
•'  une  simple  suggestion  personnelle  —  qu'il  serait  possible  de  créer  un 
"  grand  Conseil  de  l'Empire  où  les  colonies  délégueraient  des  représen- 
"  tants  plénipotentiaires  —  non  pas  de  simples  délégués,  incapables 
"  de  parler  au  nom  des  colonies  sans  soumettre  leur  attitude  à  leurs  gou- 
"  vernements  respectifs,  —  mais  des  représentants  qui,  par  leur  position 
**  dans  les  colonies  mêmes,  par  leur  caractère  officiel  et  leur  connais- 
"  sance  intime  de  l'opinion  coloniale,  pussent  donner  des  conseils  pré- 
"  cieux  et  vraiment  efficaces  sur  tous  les  sujets  qu'on  leur  soumet- 
"  trait. . .  Il  en  pourrait  surgir  peu  à  peu  ce  Conseil  Fédéral  que  nous  de- 
"  vons  toujours  considérer  comme  l'idéal  ultime. . . .  Mais  évidemment, 
"  avec  le  privilège  d'administration  et  de  direction,  viendront  aussi 
"  les  obligations  et  les  responsabilités.  //  s'ensuivra  lui  mode  quelcon- 
"  que  de  contribution  pour  couvrir  les  dépenses  nécessaires  aux  inté- 
rêts communs  que  nous  posséderons.  Ceci,  dis-je,  se  prouve  par  soi- 
-même; mais  c'est  un  point  qu'il  ne  faut  pas  perdre  de  vue,  même  dès 
M  le  début  de  la  considération  du  sujet"  (p.  5  et  6). 

Le  ministre  des  Colonies  traite  ensuite  très  longuement  du  problè- 
me de  la  défense  de  l'Empire.  Il  fait  une  comparaison,  fallacieuse  du 
reste,  entre  les  dépenses  respectives  encourues  par  la  métropole  et  les 
colonies  pour  le  soutien  des  forces  de  terre  et  de  mer  ;  puis  il  aborde 
la  question  épineuse  des  contributions  coloniales  à  la  défense  générale 
de  l'Empire. 

" Nous  considérons  encore  les  colonies  comme    des     enfants, 

"mais  des  enfants  qui  vont  atteindre  rapidement  la  maturité; et 

"  poser  dès  le  début  ce  principe  de  l'appui  mutuel  et  d'un  patriotisme 
"  vraiment  impérial,  est  une  grande  oeuvre  dont  nos  hommes  d'Etat 
"  coloniaux  ont  raison  d'être  fiers. 

"  Je  serais  très  heureux  d'entendre  l'opinion  des  Premiers  Ministres 
"  au  sujet  de  la  contribution,  quelle  qu'elle  soit,  que  les  colonies  seraient 
"disposées  à  offrir  pour  sanctionner  ce  principe  au  point  de  vue  de  la 
"  défense  navale  de  l'Empire.  Quant  à  la  défense  territoriale  de  l'Em- 
"  pire,  je  suis  forcé  d'avouer  que  nous  sommes  encore  en  arrière,  bien 
"qu'un  grand  progrès  se  soit  accompli  ces  années  dernières....  Je 
"  rappellerai  aux  Premiers^Ministres  réunis  que  si  la  guerre  éclate,  elle 
"sera  soudaine:  ce  ne  sera  pas  le  temps  des  préparatifs.  Par  consé- 
"  quent,  il  est  de  la  plus  haute  importance  qu'ayant  tous  un  intérêt  com- 
"  mun,  nous  préparions  d'avance  un  projet  de  défense  commune  contre 
"tout  ennemi  possible  ou  au  moins  probable;  et  ces  projets  de  défense 
"devraient  nous  être  soumis 

"L'échange  mutuel  de  troupes  entre  les  groupes  divers  est  une 
"question  très  importante;  mais  cette  importance  serait  grandement 
"  accrue  si  cet  échange  mutuel  s'opérait  entre  toutes  les  forces  de  l'Em- 
"  pire,  —  entre  les  forces  que  vous  possédez  dans  les  diverses  colonies 
"  et  les  armées  dont  vous  avez  vu  quelque  chose  ici  depuis  que  vous 
"  avez  abordé  les  rives  de  la  mère-patrie. . .  '. .  Si  vous  possédez,  comme 
"  le  Canada,  à  Kingston,  une  école  militaire  importante,  nous  pourrons 
"  offrir,  à  l'occasion,  aux  cadets  de  cette  école,  des  brevets  dans  l'armée 
"  britannique. 


—  110  — 

"  Tout  d'abord,  l'idée  de  faire  venir  ici  un  régiment  de  ce  genre 
"serait  seulement  d'atteindre  ce  but  [instruction  et  manoeuvres],  sans 
"  l'engager  dans  des  opérations  militaires.  Néanmoins,  il  me  semble 
"  possible  que  si  le  désir  de  ces  volontaires  les  portait  à  partager  les 
"  dangers  et  les  gloires  de  l'armée  britannique  et  à  prendre  leur  part 
"  des  expéditions  où  l'armée  anglaise  pourrait  s'engager,  je  ne  vois  pas 
"  pourquoi  ces  troupes  coloniales  n'iraient  pas,  de  temps  à  autre,  com- 
"  battre  côte  à  côte  avec  leurs  compagnons  anglais "  (p.  8  et  9). 

C'est  la  reprise  du  projet  suggéré  en  1870  par  Cardwell  et  Gran ville 
et  rejeté  péremptoirement  par  Macdonald  et  Cartier. 

Défense  navale— Impérialisme  agressif 

Sur  la  question  de  la  défense  navale,  les  représentants  des  colonies 
furent  gratifiés  d'une  conférence  de  M.  GOSCHEN,  Premier  Lord  de 
l'Amirauté.  Son  plaidoyer  s'adressait  surtout  aux  colonies  australien- 
nes, dont  la  sécurité  territoriale,  je  l'ai  indiqué  précédemment,  dépend 
dans  une  large  mesure  des  forces  de  défense  navale. 

M.  Chamberlain  s'était  appliqué  à  dénaturer  fort  habilement  le  ca- 
ractère réel  de  l'entente  conclue  précédemment  entre  la  Grande-Breta- 
gne et  les  colonies  des  antipodes.  A  ce  qui  était  en  réalité  la  coopéra- 
tion de  l'Angleterre  et  des  pays  australasiens  à  la  défense  immédiate  du 
territoire  de  ces  colonies,  il  avait  donné  figure  de  contribution  des 
colonies  à  la  défense  navale  de  l'Empire.  C'est  l'origine  de  la  légende 
qui  servira  plus  tard  d'argument  et  d'exemple  aux  partisans  de  la  con- 
tribution du  Canada  à  Ja  flotte  britannique.  M.  Goschen  eut  garde  de 
détruire  cette  trame  savante. 

"  Je  reconnais,  dit-il,  la  valeur  du  principe  qui  sert  de  base  à  la 
"  contribution  navale  que  les  colonies  se  sont  imposée  il  y  a  quelques 
'*  années,  et  je  considère  que  ce  serait  une  démarche  rétrograde  et  vrai- 
"  ment  malheureuse  si  l'on  tranchait  les  liens  qui  furent  alors  établis. 
"  Sir  Gordon  SPRIGG  [premier  ministre  du  Cap]  nous  a  communiqué 
"  une  proposition  très,  gracieuse  du  Cap  indiquant  le  développement  de 
"  ce  système." 

'La  Colonie  du  Cap,  en  effet,  fit  peu  après  cadeau  d'un  vaisseau  de 
guerre  à  l'Amirauté  britannique.  Elle  en  fut  récompensée,  en  1899  et 
en  1900,  en  voyant  sa  constitution  violée,  ses  campagnes  ravagées 
et  plusieurs  de  ses  habitants  pendus,  parce  qu'elle  se  refusait  à  voir 
d'un  bon  oeil  l'Angleterre  s'emparer  par  la  ruse  et  par  la  violence  des 
républiques  du  Transvaal  et  de  l'Orange. 

"  Nous  serions  très  heureux,  ajoutait  M.  Goschen,  d'entrer  en  négo- 
ciations avec  le  Canada,  sinon  sur  la  même  base,  à  cause  de  la  diffé- 
"  rence  des  situations,  mais  sur  une  base  différente." 

Il  en  profitait,  du  reste,  pour  ouvrir  la  voie  qui  devait  conduire  les 
colonies  australiennes  au  point  où  elles  refusaient  alors  de  se  rendre. 

"  Notre  politique,  disait-il  en  terminant  son  discours,  doit  être 
"  agressive  ;  elle  vise  à  courir  sus  à  l'ennemi.  En  ce  qui  concerne 
"  l'Australie,  cette  politique  pourrait  avoir  pour  objet  d'attaquer  celles 
"  des  possessions  des  pays  en  guerre  avec  nous  qui  peuvent  se  trouver 
"  dans  la  zone  australienne,  ou  de  rechercher  leurs  vaisseaux  partout 


— 111  — 

"  où  ils  pourraient  se  trouver  dans  la  sphère  d'opération  de  l'escadre 
"  australienne." 

N'est-ce  pas  l'esquisse  du  programme  qui  sera  exécuté,  dix-sept  ans 
plus  tard,  contre  les  colonies  et  les  navires  de  commerce  de  l'Allemagne? 

"  De  là  notre  demande  pour  une  marine  libre.  De  là  le  devoir  des 
"  colonies  autant  que  celui  de  la  mère-patrie  de  pourvoir  à  la  défense 
"  de  leurs  côtes.  Je  ne  dis  pas  que  nous  ne  préférerions  pas  des  con- 
"  tributions  libres  de  toute  restriction;  mais  je  ne  les  exige  pas;  et, 
"  d'accord  avec  la  politique  actuelle  du  bureau  de  l'Amirauté,  je  suis 
"prêt  à  m'en  tenir  à  l'accord  existant"  (p.  16  et  17). 

On  voit  que  les  choses  avaient  marché,  depuis  1887. 

Attitude  des  Coloniaux 

Les  gouvernants  des  colonies  ne  répondirent  pas  à  ces  invites  déjà 
pressantes  par  un  acquiescement  positif  ni  même  par  une  expression 
d'opinion  oficielle.  L'arrangement  conclu  en  1887  entre  la  Grande-Breta- 
gne et  les  colonies  australasiennes,  dont  j'ai  relaté  l'origine  dans  la  pre- 
mière partie  de  cette  étude,  resta  intact.  Personne  ne  se  risqua  à  mor- 
dre à  l'amorce  jetée  par  M.  Chamberlain  pour  faire  reconnaître  le  prin- 
cipe de  l'échange  des  troupes  impériales  et  coloniales,  en  vue  de  leur 
coopération  en  temps  de  guerre.  Liés  par  la  tradition  et  par  l'opinion 
encore  courante  aux  colonies,  les  membres  du  congrès  ne  consentirent 
à  se  prononcer  que  sur  les  seuls  problèmes  de  réorganisation  constitu- 
tionnelle et  économique,  que  M.  Chamberlain,  interprète  et  écho  des 
chefs  du  mouvement  impérialiste,  avait  posés  comme  corollaires  de  l'im- 
périalisme militaire.     Ils  adoptèrent  à  l'unanimité  les  voeux  suivants: 

Sur  les  relations  commerciales: 

1. — "Les  premiers-ministres  des  colonies  autonomes  recomman- 
"  dent  fortement,  et  à  l'unanimité,  la  dénonciation,  à  la  plus  brève 
"  échéance  possible,  de  tout  traité  existant  qui  entrave  les  relations  de 
"  la  Grande-Bretagne  et  de  ses  colonies. 

2. — "  Dans  l'espoir  d'activer  les  relations  commerciales  entre 
"  la  mère-patrie  et  les  colonies,  les  Premiers-Ministres  se  chargent  de 
"  conférer  avec  leurs  collègues  afin  de  s'assurer  si  l'on  pourrait  attein- 
"  dre  le  but  proposé  en  établissant  aux  colonies  un  tarif  différentiel  en 
"faveur  des  produits  du  Royaume-Uni." 

Sur  les  relations  politiques: 

1. — "  Les  Premiers-Ministres  ici  réunis  sont  d'opinion  que  les  rela- 
"  tions  politiques  qui  existent  entre  le  Royaume-Uni  et  les  colonies 
"  autonomes  sont  généralement  satisfaisantes  dans  leurs  conditions 
"  actuelles. 

2. — "  Ils  sont  aussi  d'opinion  qu'il  est  désirable,  dès  qu'il  sera  pos- 
"  sible  d'y  arriver  et  partout  où  la  question  s'impose,  de  grouper  dans 
"  une  union  fédérale  les  colonies  possédant  l'unité  géographique. 

3. — "  Sous  le  régime  actuel,  les  Premiers-Ministres  sont  d'opinion 
"  qu'il  est  désirable  que  les  représentants  des  colonies  et  de  la  Grande- 
"  Bretagne  se  réunissent  en  conférences  périodiques  pour  discuter  les 
"questions  d'intérêt  commun"  (p.  14  .et  15). 


—  112  — 

Il  n'entre  pas  dans  le  corps  de  cette  étude  de  faire  l'historique  des 
modifications  apportées  depuis  vingt-cinq  ans  à  la  base  constitution- 
nelle et  économique  de  l'Empire.  Mais  il  me  semble  nécessaire  à  la 
pleine  intelligence  du  sujet  que  je  traite  de  marquer  ici  ce  trait  carac- 
téristique, qui  met  si  bien  en  relief  la  force  irrésistible  de  la  politique 
anglaise,  toute  faite  de  constance  et  de  ténacité,  de  patients  efforts  et 
d'actes  posés,  et  la  puérile  vanité  des  politiciens  des  colonies,  qui 
croient  avoir  tout  gagné  quand  ils  ont  consigné  dans  une  formule  leurs 
désirs  ou  leurs  vaines  protestations  de  parvenus  gonflés  d'orgueil.  Le 
chef  de  l'impérialisme  présente  loyalement  aux  colonies  les  trois  axiomes 
fondamentaux  de  sa  doctrine:  la  fédération  politique,  l'union  commer- 
ciale et  la  coopération  militaire.  Ils  acceptent  en  principe  les  deux 
premiers  et  rejettent  le  troisième.  Au  bout  d'un  quart  de  siècle,  la 
réorganisation  économique  qu'ils  ont  appelée  de  leurs  voeux  est  encore 
lettre  morte;  l'évolution  constitutionnelle,  qui  devait  leur  donner  voix 
au  chapitre  dans  le  gouvernement  de  l'Empire,  n'a  fait  qu'accroître  la 
prépondérance  politique  du  gouvernement  impérial;  et  la  coopération 
militaire,  qu'ils  avaient  repoussée,  s'affirme  par  des  actes  plus  graves 
de  la  part  des  colonies,  par  des  sacrifices  infiniment  plus  étendus  que 
ceux  qu'espérait  Chamberlain  lui-même.  Ces  sacrifices,  jugés  autrefois 
contraires  aux  principes  de  la  constitution  britannique  et  aux  intérêts 
vitaux  des  colonies,  les  coloniaux  les  consentent,  au  seul  profit  de 
la  Grande-Bretagne,  avant  même  d'avoir  reçu  la  moindre  parcelle 
de  cette  autorité  souveraine  et  de  cette  association  économique  que  le 
père  de  l'impérialisme  jugeait  nécessaires  pour  justifier  les  colonies  de 
consentir  au  principe  de  la  contribution  militaire.  Je  disais,  il  y  a  un 
instant,  que  la  mort  et  la  défaite  de  Chamberlain  n'ont  pas  arrêté  la 
marche  triomphante  de  son  idée.  En  vérité,  le  triomphe  dépasse  tout 
ce  qu'il  avait  conçu. 

Déclarations  compromettantes  de  sir  Wiifrid  Laurier 

Il  ne  faudrait  pas  croire,  d'ailleurs,  que  les  tentatives  insidieuses 
du  pontife  de  l'Impérialisme  furent  absolument  stériles  dans  cette  pre- 
mière rencontre  avec  ses  néophytes  coloniaux.  Si  les  premiers-minis- 
tres des  "nations  soeurs"  ne  se  commirent  point  par  une  déclaration 
officielle  et  positive,  favorable  à  l'impérialisme  militaire,  leurs  discours 
et  leurs  déclarations  extérieures  portent  la  trace  de  l'impression  pro- 
duite dans  leur  esprit  par  les  arguments  de  M.  Chamberlain  et  surtout 
peut-être  par  les  flatteries  et  les  faveurs  dont  il  les  combla.  De  ces 
expressions  d'opinions,  je  me  borne  à  citer  quelques-unes  de  celles  du 
plus  éminent,  par  sa  personne  et  par  l'importance  de  la  colonie  qu'il 
représentait,  de  ces  délégués  coloniaux,  M.  LAURIER,  devenu  à  cette 
occasion  Sir  Wiifrid  Laurier. 

"Le  temps  viendra",  disait-il  à  Edimbourg,  le  14  juin  1897,  "où 
"  les  relations  actuelles  des  colonies  et  de  la  mère-patrie  ne  seront  plus 
"  satisfaisantes  et  devront  alors  se  briser  ou  devenir  plus  intimes.  La 
"  réponse  est  à  l'Angleterre,  à  l'Ecosse  et  à  l'Irlande  —  car  les  colonies 
"  sont  prêtes  à  soutenir  la  mère-patrie  tant  que  la  mère-patrie  restera 
"  attachée  aux  colonies." 


—  113  — 

.  "L'intention  des  colonies  à  l'heure  actuelle",  déclare-t-il  le  lende- 
main, à  Glasgow,  "  n'est  pas  de  marcher  à  reculons,  mais  d'aller  de 
"l'avant  jusqu'à  ce  qu'elles  obtiennent  leur  part  entière  de  l'Empire- 
"  Uni  —  de  l'Empire  britannique." 

Trois  jours  plus  tard,  au  banquet  de  YImperial  Institute,  il  s'écrie 
dans  un  élan  de  délire  impérial:  "Vienne  le  jour  où  l'Angleterre  sera 
"en  danger:  Que  les  trompettes  sonnent!  Que  les  feux  s'allument  sur 
"les  collines!  et  dans  toutes  les  parties  des  colonies,  bien  que  nous  ne 
"  puissions  pas  faire  beaucoup  peut-être,  ce  que  nous  pourrons  faire, 
"  nous  le  ferons  pour  aider  l'Angleterre." 

Toute  la  presse  anglaise  interpréta  ces  paroles  comme  une  pro- 
messe du  Premier-Ministre  du  Canada  de  venir  en  aide  à  la  Grande- 
Bretagne  dans  tout  conflit  où  elle  serait  engagée;  et  M.  Laurier  ne  don- 
na aucun  démenti  à  cette  interprétation. 

Au  banquet  du  National  Libéral  Club,  le  3  juillet,  sir  Wilfrid  Lau- 
rier, levant  le  voile  de  l'avenir,  offre  cette  vision  aux  générations  nou- 
velles: 

"Je  ne  crois  pas  au  Parlement  de  l'Humanité,  mais  je  crois  au  par- 
lement de  la  Plus-Grande-Bretagne;  et  le  jour  le  plus  glorieux  de  ma 
"  vie  —  je  ne  puis  espérer  de  vivre  assez  longtemps  pour  voir  ce  jour, 
"mais  quelques-uns  de  ceux  qui  vivent  aujourd'hui  au  Canada  pourront 
"  le  contempler  —  serait  celui  où  je  verrais  un  Canadien  d'origine  fran- 
"  çaise  appuyant  le  principe  de  la  liberté  dans  ce  Parlement  de  la  Plus- 
"  Grande-Bretagne." 

Le  5  juillet,  dans  une  conférence  faite  en  présence  des  membres  du 
"Parti  colonial",  sorte  de  club  parlementaire:  "Sir  Wilfrid  Laurier... 
"  exprima  l'opinion  que  le  temps  viendrait  où  les  grandes  colonies  au- 
"  tonomes  devraient  être  représentées  directement,  soit  au  Parlement 
"  Impérial,  soit  dans  un  grand  Conseil  national  ou  un  corps  législatif 
"  fédéral,  représentant  efficacement  l'Empire  envisagé  comme  un  tout 
"  organisé." 

Le  8  juillet,  au  banquet  de  la  Compagnie  des  Cordeliers,  il  reprend 
son  idée:  "Lorsque  nous  aurons  [au  Canada]  atteint  le  point  culmi- 
"  nant  de  notre  maturité,  rien  moins  que  la  représentation  impériale  ne 
"  pourra  nous  satisfaire." 

Le  18  juillet,  au  banquet  de  la  Chambre  de  commerce  anglaise,  à 
Paris,  il  revient  sur  ce  sujet  :  "  Il  est  permis  d'espérer  que  la  solution 
"  du  problème  se  trouvera  dans  un  rapprochement  vers  la  mère-patrie; 
"  et  si  ce  rapprochement  implique  la  représentation  impériale,  ce  sera 
"  un  jour  glorieux  que  celui  qui  verra  te  Canada  représenté  au  Parlement 
"fédéral  [de  l'Empire]  par  un  fils  de  la  race  française." 

Les  gazettiers  libéraux  qui  me  traitent  parfois  d'impérialiste  parce 
que  je  réclame  la  représentation  au  parlement  impérial  comme  consé- 
quence et  correctif  de  la  participation  du  Canada  aux  guerres  de  l'An- 
gleterre, feraient  bien  de  relire  et  de  méditer  ces  paroles.  Elles  prouvent 
que  leur  pontife  et  leur  oracle  demandait  la  représentation  impériale, 
la  rêvait  même  comme  l'idéal  de  sa  vie,  et  promettait  en  même  temps 
le  concours  des  colonies  dans  tous  les  dangers  de  l'Angleterre. 


—  114  — 

Mais  la  déclaration  la  plus  formelle  que  le  chef  du  parti  libéral  et 
du  gouvernement  canadien  ait  faite,  à  cette  heure  de  griserie  impériale, 
sur  la  contribution  du  Canada  aux  guerres  de  l'Empire,  c'est  celle  du  4 
juillet,  au  banquet  du  Canada  Club  à  Londres: 

"  On  a  parlé  en  termes  très  bienveillants  des  soldats  canadiens  qui 
"  viennent  de  faire  un  court  séjour  en  Angleterre.  Puisse  se  réaliser 
"notre  espoir  que  le  fléau  de  la  guerre  disparaisse  de  ce  monde!  Mais 
"  si  jamais  J'Empire  britannique  est  frappé  du  malheur  de  la  guerre, 
"  contre  n'importe  quelle  nation,  je  suis  convaincu  que  les  soldats  cana- 
diens sauront  se  faire  valoir"  (1). 

On  est  déjà  loin,  n'est-ce  pas?  des  déclarations  de  Cartier,  à  Lon- 
dres, en  1865.  Il  n'est  plus  question  d'organiser  la  défense  du  Canada 
contre  les  Etats-Unis  seulement,  ou  contre  ceux  des  ennemis  de  l'Angle- 
terre qui  pourront  attaquer  le  Canada;  c'est  déjà  la  quasi  promesse  du 
concours  des  soldats  canadiens  dans  toutes  les  guerres,  agressives  ou 
défensives,  "justes  ou  injustes",  de  l'Empire  britannique. 

M.  Chamberlain,  n'en  doutons  pas,  prit  bonne  note  de  ces  paroles 
engageantes.  Elles  prouvaient  qu'il  n'avait  perdu  ni  son  temps  ni  ses 
faveurs.  Les  honneurs,  les  flatteries,  les  médailles  qu'il  avait  semés  sur 
la  route  des  chefs  de  tribus  coloniales  portaient  déjà  leurs  fruits.  Il  n'y 
avait  qu'à  attendre  l'occasion  propice  'de  faire  traduire  en  actes  tangi- 
bles les  nouveaux  "sentiments  impériaux"  que  ses  habiles  manoeuvres 
avaient  fait  naître. 

Cette  occasion  se  présenta  deux  ans  plus  tard  avec  la  guerre  sud- 
africaine.  Tout  indique  que  le  puissant  et  peu  scrupuleux  ministre  des 
Colonies  provoqua  ce  conflit  afin  de  forcer  la  main  des  gouvernants  des 
"nations  soeurs"  et  hâter  l'éclosion  de  son  rêve:  la  coopération  des  co- 
lonies dans  les  conquêtes  spoliatrices  de  l'Angleterre. 

Impérialisme  en  action  — Conquête  de  V Afrique-Sud 

Ce  n'est  pas  ici  l'occasion  de  refaire  l'histoire  des  conquêtes  anglai- 
ses en  Afrique  et  des  causes  lointaines  et  multiples  qui  aboutirent  à 
l'annexion  violente  et  injustifiable  des  petites  républiques  hollandaises. 
Je  me  borne  à  retracer  les  jalons  de  la  route  poursuivie  par  les  impé- 
rialistes anglais  pour  dépouiller  les  Boers  de  leur  indépendance  et 
entraîner  les  colonies  dans  cette  oeuvre  de  spoliation.  Cette  revue  ré- 
trospective est  nécessaire:  les  manoeuvres  qui  ont  précédé  la  guerre 
d'Afrique  illustrent  parfaitement  les  procédés  de  l'école  impérialiste; 
et  la  guerre  elle-même  a  fourni  à  la  propagande  poursuivie  depuis  vingt 
ans  par  les  chefs  de  l'école   l'appoint  énorme  des  faits  accomplis. 

En  1852,  l'Angleterre  avait  reconnu  aux  Hollandais  émigrés  de  la 
Colonie  du  Cap  au  nord  de  la  rivière  Vaal  le  "droit  d'administrer  leurs 
♦propres  affaires  et  de  se  gouverner  sans  aucune  intervention  de  la  part 
du  gouvernement  de  Sa  Majesté."  C'est  l'origine  du  Transvaal,  devenu, 
en  1858,  la  République  Sud-Africaine.  En  1854,  sir  George  Clerk 
reconnaissait,  au  nom  de  Sa  Majesté  Britannique,  l'Etat  Libre  d'Orange. 
Au   cours   des   vingt   années   qui   suivirent,   l'Angleterre    conclut   avec 

(1)  Toutes  ces  citations  sont  extraites  et  traduites  du  Times  et  consignées  dans  les 
pièces  justificatives  de  ma  brochure:  "Grande-Bretagne  et  Canada",  Montréal,  1902. 


—  115  — 

les  Boers  plusieurs  conventions  et  traités,  dont  la  plupart  avaient 
pour  objet  de  déterminer  les  frontières  communes  des  Républiques 
hollandaises  et  des  possessions  anglaises.  En  1877,  à  la  suite  d'une 
querelle  survenue  entre  les  Boers  et  les  indigènes,  le  gouverneur 
du  Cap,  sir  Theophilus  Shepstone,  fit  main-basse  sur  le  Trans- 
vaal, sans  plus  de  façon,  et  l'annexa  à  la  Colonie  du  Cap  (1).  Les  Boers, 
vaincus  mais  non  soumis,  s'apprêtèrent  à  reconquérir  leur  indépen- 
dance. En  1881,  après  une  longue  et  patiente  préparation,  ils  prirent 
Jes  armes  et  battirent  les  troupes  anglaises  dans  deux  rencontres  succes- 
sives, à  Laing's  Nek  et  à  Majuba.  Les  impérialistes  et  les  jingos  récla- 
mèrent à  grands  cris  la  revanche  de  l'Angleterre  et  le  châtiment  rigou- 
reux de  ces  paysans  qui  avaient  l'audace  de  ne  pas  vouloir  devenir  bri- 
tanniques. Gladstone  avait  repris  le  pouvoir,  l'année  précédente.  Il 
eut  le  rare  courage  et  la  loyauté  de  réparer  l'iniquité  commise  par  ses 
prédécesseurs:  il  rendit  au  Transvaal  son  autonomie  intérieure,  tout  en 
réservant  à  l'Angleterre  une  certaine  suzeraineté,  assez  mal  définie  du 
reste.  Trois  ans  plus  tard,  en  1884,  il  compléta  son  oeuvre  de  justice. 
Il  libéra  la  République  sud-africaine  de  toutes  ses  entraves,  sauf 
une,  qui  interdisait  aux  Boers  de  conclure  des  alliances  étrangères  sans 
Je  consentement  de  la  Grande-Bretagne. 

Naturellement,  les  patriotes  anglais  rugirent.  Pour  la  première 
fois  dans  l'histoire  de  l'Empire  britannique,  un  ministre  anglais  osait 
faire  mentir  l'axiome  national:  "What  we  hâve  we  hold",  auquel  les 
expansionnistes  commençaient  à  ajouter  cette  rallonge  ultra-prussienne: 
"and  what  we  don't  hâve  we  take".  Gladstone  tint  fermement  tête  à 
l'orage.  Il  répliqua  noblement  que  l'Angleterre  était  assez  puissante 
pour  être  juste;  Shepstone  avait  affirmé  à  tort,  en  1877,  que  les  Boers 
désiraient  l'annexion  de  leur  pays  à  l'Empire;  la  suite  des  événements 
avait  démontré  la  fausseté  de  cette  prétention;  c'était  le  devoir  du  gou- 
vernement britannique  de  réparer  son  erreur  et  de  rendre  aux  Boers 
l'indépendance  dont  ils  avaient  été  injustement  dépouillés. 

C'est  une  noble  page  dans  l'histoire  de  la  Grande-Bretagne;  mais  il 
faut  bien  avouer  qu'elle  valut  à  celui  qui  l'a  écrite  l'opprobre  et  la  ma- 
lédiction d'un  grand  nombre  de  ses  compatriotes.  Les  deux  actes  qui 
ont  le  plus  nui  à  Gladstone  et  aux  vrais  libéraux  dans  l'esprit  des  An- 
glais, ce  sont  deux  mesures  de  justice  et  de  liberté:  le  rétablissement  des 
droits  violés  de  la  République  Sud-Africaine  et  la  tentative  de  mettre 
fin  à  l'odieuse  tyrannie  qui  pesait  sur  l'Irlande  depuis  plus  de  trois  siè- 
cles. Ceci  suffit  à  indiquer  les  tendances  véritables  de  l'impérialisme 
britannique  et  sa  parfaite  similitude  de  fond  avec  l'impérialisme  alle- 
mand ou  russe. 

L'homme  qui  avait  organisé  la  révolte  des  classes  populaires  an- 
glaises contre  le  Home  Rule  était  tout  désigné  pour  ameuter  les  préju- 
gés, l'orgueil  et  la  cupidité  de  la  race  contre  la  "honteuse  capitulation" 

(1)  L'un  des  prétextes  invoqués  par  Shepstone  pour  justifier  cette  spoliation,  c'est 
que  la  toute-puissance  anglaise  devait  protéger  les  chefs  de  tribus  contre  les  exactions  des 
Boers.  Quant  il  eut  accompli  son  dessein  et  dépouillé  les  Boers  de  leur  souveraineté,  il 
exigea  des  chefs  zoulous,  pour  le  compte  de  Sa  Majesté  Britannique,  le  paiement  du  tribut 
qu'avait  réclamé  le  gouvernement  du  Transvaal.  Ce  seul  trait  suffit  à  marquer  le  carac- 
tère hypocrite  de  l'impérialisme  anglais. 


—  116  — 

de  Gladstone  au  Transvaal:  c'est  ainsi  que  les  impérialistes  et  les  jingos 
désignaient  l'acte  de  justice  du  m  grand  homme  d'Etat  chrétien  ",  qui 
eut  plus  d'une  fois  l'honneur  d'être  en  butte  aux  sarcasmes  et  à  la  colère 
des  adorateurs  de  la  force  brutale  (1). 

La  volte-face  de  Chamberlain  sur  la  question  sud-africaine 
fut  aussi  complète  que  son  évolution  sur  le  Home  finie.  Minisire  libéral 
dans  le  cabinet  qui  avait  consenti  la  Convention  de  1881,  il  avait  posé 
résolument  cette  question  aux  adversaires  de  Gladstone:  "Pouvons-nous, 
je  vous  le  demande,  persister  dans  l'annexion  de  ce  pays  ipar  la 
force,  sans  nous  entendre  accuser,  je  ne  dirai  pas  de  démence  nationale, 
mais  de  crime  national?"  (2)  Ce  crime,  c'est  lui  qui  devait  en  assurer 
la  perpétration,  vingt  ans  plus  tard  ;  il  s'y  prépara  par  une  longue 
trame,  savamment  ourdie.  Il  fut  puissamment  secondé  dans  ses  desseins 
par  Cecil  RHODES.  Il  est  même  difficile  de  dire  lequel  des  deux  ins- 
pira et  dirigea  l'autre. 

Cecil  Rhodes  —  Le  raid  de  Jameson 

C'est  encore  une  figure  étonnante  que  celle  de  ce  forban  de  génie, 
digne  émule  de  Warren  Hastings  et  de  Bob  Clive.  Parti  tout  jeune  au 
Sud-tAfricain  pour  refaire  une  santé  débile,  il  entra  au  service  d'une 
compagnie  minière.  De  simple  commis,  il  monta  rapidement  l'échelle 
du  succès  et  devint  bientôt  l'homme  le  plus  puissant  de  l'Afrique  Aus- 
trale. Unissant  la  politique  aux  affaires,  il  utilisa  merveilleusement  ces 
deux  moyens  d'action  pour  agrandir  et  consolider  la  puissance  anglaise 
autant  que  sa  fortune  et  sa  situation  personnelles.  La  découverte  des 
mines  d'or  du  Rand  et  des  diamants  de  Kimberley  favorisa  singulière- 
ment ses  desseins.  Une  foule  de  chercheurs  d'or  et  de  pierres  précieu- 
ses, d'agioteurs  et  d'aventuriers  de  toutes  sortes  s'abattit  sur  les  pays 
boers  comme  une  nuée  de  corbeaux.  Le  Transvaal  fut  envahi  par 
une  population  hétérogène  et  nomade  dont  le  nombre  total  dépassa 
bientôt  celui  des  Roers,  fondateurs  du  pays.  Cette  situation  impo- 
sa au  gouvernement  de  la  République  la  nécessité  de  prendre  des 
mesures  énergiques  pour  préserver  l'ordre,  mettre  un  frein  aux  cupidi- 
tés trop  voraces  et  assurer  la  liberté  du  travail.  Obligé  d'augmenter 
considérablement  son  budget,  il  frappa  d'impôts,  fort  modérés  du  reste, 
les  riches  produits  des  mines. 

Naturellement,  ces  mesures  déplurent  aux  forbans  étrangers,  qui 
auraient  voulu  accaparer  sans  bourse  déliée  les  richesses  du  pays  et 
s'enrichir  sans  frein  ni  loi. 

Cecil  Rhodes  était  alors  au  faîte  des  honneurs  politiques.  Pre- 
mier ministre  de  la  Colonie  du  Cap,  il  avait  eu  le  talent,  tout 
comme  Clive  aux  Indes,  de  conquérir   la    confiance    et    l'affection     des 

(1)  C'est  lord  SALISBURY  qui  a  fait  de  Gladstone,  nu  moment  de  sa  mort,  ce  magni- 
fique éloge,  si  rarement  mérité  par  les  hommes  d'Etat  du  XIXe  siècle.  Par  contre,  les 
impérialistes  anglais  de  la  nouvelle  école  partagent  entièrement  l'avis  de  BISMARCK,  qui 
se  moquait  du  sentimentalisme  du  grand  orateur:  "Le  professeur  Gladstone",  disait-il, — 
professeur  de  morale  et  d'idéalisme  à  une  époque  où  la  force  prime  le  droit,  où  le  succès 
légitime  tout. 

(2))  Cité  par  Goldwin  SMITH  dans  sa  brochure  :  "Devant  le  Tribunal  de  l'Histoire", 
traduite  par  Henri  Bourassa,  Montréal,  1903  (p.  19). 


—  117  — 

habitants  du  pays.  Cette  situation  exceptionnelle  lui  permit,  en  1895, 
sans  éveiller  les  soupçons,  de  fomenter  sous  main  et  même  de  sub- 
ventionner le  raid  du  Dr  Jameson,  dont  l'objet  était  de  joindre  les  mé- 
contents du  Rand,  de  renverser  le  gouvernement  de  la  République  et 
d'annexer  son  territoire  aux  possessions  anglaises,  pour  la  plus  grande 
gloire  de  l'Empire  et  le  profit  des  actionnaires  des  mines  d'or  et  de 
diamant.  Les  conspirateurs  avaient  compté  sans  la  vigilante  énergie 
du  vieux  Kruger  et  des  vétérans  de  Laing's  Nek  et  de  Majuba.  Jameson 
et  ses  brigands  furent  faits  prisonniers  et  la  révolte  réprimée  en  quel- 
ques jours.  Kruger  se  montra  magnanime.  Aucune  peine  de  mort  ne 
fut  prononcée  ou  exécutée.  Le  gouvernement  du  Transvaal  poussa  même 
la  mansuétude  jusqu'à  remettre  aux  autorités  britanniques  Jameson  et 
ses  complices,  qui  s'en  tirèrent  avec  une  punition  insignifiante.  Quel 
contraste  avec  le  supplice  de  Riel,  infiniment  moins  coupable  que  Jame- 
son, et  les  répressions  cruelles  que  les  représentants  de  l'Angleterre  ont 
infligées,  à  tant  de  reprises,  aux  chefs  boers  du  Cap,  du  Transvaal  et  de 
l'Orange!  La  justice  britannique  établit  parfois  de  singulières  distinc- 
tions entre  les  châtiments  qu'elle  inflige,  selon  que  les  coupables  ont 
violé  à  l'avantage  ou  au  détriment  de  l'Empire  les  lois  et  l'ordre  public. 

Détail  important  à  rappeler  :  le  tribunal  qui  condamna  Jameson 
Jui  appliqua  les  lois  anglaises  destinées  à  réprimer  les  entreprises  à  main 
armée  contre  les  pays  étrangers.  C'était  la  reconnaissance  juridique  de 
la  souveraineté  et  de  l'indépendance  de  la  République  Sud-Africaine. 

Le  parlement  britannique  ordonna  une  enquête,  afin  d'établir  les 
causes  lointaines  de  cet  audacieux  coup  de  main  et  les  menées  sourdes 
qui  l'avaient  préparé.     Le  ministre  des  Colonies  —  c'était  Chamberlain 

—  employa  toutes  ses  ressources  à  faire  échouer  l'enquête;  il  y  réussit. 
Il  dut  cependant  laisser  jeter  Rhodes  à  la  mer:  la  colère  était  trop  vive 
au  Caip;  mais  il  eut  l'audace  de  déclarer  en  plein  parlement  que  M. 
Rhodes  n'avait  nullement  failli  à  l'honneur  (1).  Ce  certificat  d'honneur, 
il  le  décernait  à  l'homme  que  la  commission  d'enquête  venait  de  décla- 
rer coupable  "d'avoir  subventionné,  organisé  et  encouragé  une  insur- 
rection armée  contre  le  gouvernement  de  la  République  Sud-Africaine", 

—  "d'avoir  manqué  gravement  aux  devoirs  de  ses  fonctions  officielles", 

—  "d'avoir  trompé  le  Haut  Commissaire  représentant  le  gouvernement 
impérial."  (2) 

Quel  fut  le  châtiment  de  ces  crimes  dont  l'un  au  moins  est  punis- 
sable de  mort  dans  le  code  de  la  plupart  des  nations?  Celui  de  nos 
boodlers  parlementaires  ou  municipaux:  Rhodes  perdit  son  portefeuille. 
Ce  châtiment  platonique,  ce  ne  fut  pas,  du  reste,  la  justice  anglaise  qui 
le  lui  infligea,  mais  la  colère  des  habitants  du  Cap.  Des  tribunaux  an- 
glais, il  ne  reçut  pas  même  un  mandat  d'amener;  et  la  reine  d'Angle- 
tererre  lui  conserva  son  titre  de  Conseiller  privé.  Quelques  années  plus 
tard,  le  pirate  Jameson  était  décoré  par  le  Roi  et  devenait  le  chef  du 
parti  loyaliste  du  Cap.     C'était  logique. 

(1)  A  la  Chambre  des  Communes  britanniques,  le  26  juillet  1897. 

(2)  Cité  par  Goldwin  SMITH  dans  la  même  brochure,  pages  28  et  29. 


—  118  — 

Chamberlain,  Rhodes  et  Cie 

Chamberlain  et  Rhodes  restèrent  amis  et  alliés.  Ils  se  remirent 
aussitôt  et  sans  relâche  à  la  poursuite,  un  instant  interrompue  par  la 
mésaventure  de  Jameson,  de  leur  objet  suprême:  "peindre  l'Afrique  en 
rouge  du  Cap  au  Caire"  et  associer  à  cette  vaste  entreprise  les  "nations 
d'outremer"  afin  de  les  faire  entrer  dans  la  voie  des  contributions  im- 
périales. 

Au  partage  de  la  domination  universelle,  ils  conviaient  la  grande 
république  américaine,  fille  de  l'Angleterre,  et  l'Allemagne  impé- 
riale, digne  à  leurs  yeux  de  se  joindre  à  la  noble  famille  anglo-saxonne 
pour  faire  régner  par  toute  la  terre  le  culte  de  Thor,  le  dieu  robuste  des 
Teutons,  si  longtemps  gêné  dans  son  règne  de  force  brutale  par  la  miè- 
vrerie gallo-latine. 

Et  comme  ils  étaient  tous  deux  "hommes  d'affaires"  et  politiciens 
fort  pratiques,  ils  prirent  des  moyens  très  humains  pour  faire  aboutir 
leur  rêve. 

L'indulgence  et  la  faveur  scandaleuses  dont  Rhodes  et  son  docile 
instrument  Jameson  avaient  été  l'objet  de  la  part  des  autorités  et  du 
peuple  de  la  Grande-Rretagne,  avaient  excité  les  méfiances  des  Roers 
de  l'Orange  et  du  Transvaal. 

Rs  avaient  compris  avec  raison  que,  derrière  les  émeutiers  et  les 
chercheurs  d'or,  se  dressaient  la  cupidité  et  la  soif  de  conquête  de  l'An- 
gleterre impérialiste.  Ils  se  préparèrent  froidement  à  ce  combat  du 
nain  et  du  géant  :  Naboth  prétendait  garder  sa  vigne.  Les  deux 
républiques  se  lièrent  par  un  traité  d'alliance  défensive.  Naturellement, 
ces  préparatifs  entraînaient  un  accroissement  de  budget  et  d'impôts  que 
le  gouvernement  du  Transvaal  préleva  sur  les  revenus  grandissants  des 
mines.  C'était  juste,  puisque  les  propriétaires  et  les  profiteurs  de  ces 
mines  étaient  virtuellement  responsables  de  la  situation  qui  imposait  à 
l'Etat  ces  mesures  de  précaution.  Soufflés  par  les  agents  secrets  de 
Chamberlain  et  de  Rhodes,  les  Uitlanders  élevèrent  alors  une  prétention 
exorbitante:  celle  d'obtenir  à  leur  convenance  des  lettres  de  naturali- 
sation et  le  droit  de  vote,  afin  de  s'emparer  du  gouvernement  et  du  pays 
lui-même.  Ils  rédigèrent  et  firent  circuler  maintes  pétitions  exposant 
leurs  griefs  réels  ou  imaginaires.  Un  puissant  mouvement  de  presse, 
préparé  par  Cecil  Rhodes  et  stimulé  par  Chamberlain,  porta  l'écho  de 
ces  plaintes  hypocrites  et  intéressées  aux  quatre  coins  de  l'Empire  bri- 
tannique; puis,  quand  les  conspirateurs  crurent  l'opinion  anglaise  suf- 
fisamment empoisonnée,  ils  lancèrent  un  appel  éperdu  à  la  justice  et  à 
la  protection  de  l'Angleterre,  protectrice  des  opprimés...  qui  servent 
ses  desseins. 

Un  seul  trait  suffit  à  faire  apprécier  à  leur  juste  valeur  les  mobiles, 
les  tendances  et  les  procédés  de  cette  vaste  conspiration.  Tous  ces  ap- 
pels, toutes  ces  pétitions  étaient  censément  faits  au  nom  et  dans  l'intérêt 
des  masses  laborieuses,  qui  réclamaient,  disait-on,  le  droit  de  vote  el 
une  législation  plus  conforme  aux  principes  de  la  civilisation  et  de  la 
liberté  britanniques.  Or,  le  groupe  le  plus  nombreux  de  sujets  britan- 
niques était  celui  des  mineurs  venus  de  la  Cornouailles.  Au  nombre  de 
plusieurs  milliers,  ils  signèrent  une  contre-pétition  adressée  aux  auto- 


—  119  — 

rites  britanniques.  Dans  ce  document,  ils  représentaient  que  les  lois 
du  Transvaal  étaient  plus  favorables  aux  ouvriers  que  celles  de  l'Angle- 
terre; que  la  plupart  des  Uitlanders,  ne  songeant  nullement  à  prendre 
racine  au  pays,  ne  pouvaient  prétendre  à  la  naturalisation  et  au  droit 
de  suffrage;  qu'ils  réclamaient  le  droit  de  vote  dans  des  conditions  où 
l'Angleterre  elle-même  le  refusait  au  prolétariat  des  Iles  Britanniques  ; 
et  que  leur  objet  ultime  était  de  renverser  le  gouvernement  boer  afin 
d'administrer  le  pays,  non  pas  dans  l'intérêt  des  ouvriers  et  du  peuple, 
mais  des  propriétaires  de  mines  et  des  agioteurs. 

L'armée  des  journaux  à  la  solde  de  Rhodes  et  de  ses  complices  fit, 
sur  cette  démarche  significative,  le  silence  le  plus  complet.  Il  n'en  fut 
rien  communiqué  à  la  presse  d'Angleterre  et  des  colonies.  Je  doute 
même  que  cette  pétition  ait  été  produite  au  parlement  britannique. 

Lorsqu'il  crut  la  situation  suffisamment  préparée,  Chamberlain  prit 
ouvertement  en  mains  la  cause  des  Uitlanders.  Il  chargea  le  gouver- 
neur du  Cap,  sir  Alfred  MILNER,  de  signifier  à  Kruger  les  exigences 
de  l'Angleterre.  Kruger,  tout  en  protestant  de  son  droit  de  gouverner 
le  pays  selon  sa  constitution  et  le  voeu  de  ses  habitants,  consentit  à 
entrer  en  pourparlers  avec  le  représentant  de  la  Grande-Bretagne.  Ce 
fut  la  conférence  de  Bloemifontein,  au  cours  de  laquelle  le  vieux  Boer 
fit  preuve  d'un  grand  esprit  de  conciliation:  il  alla  jusqu'à  offrir  de 
constituer  une  chambre  spéciale  dans  laquelle  les  Uitlanders  seraient 
représentés  avant  même  d'avoir  obtenu  leurs  lettres  de  naturalisation. 
A  mesure  qu'il  cédait,  le  délégué  britannique  ajoutait  "de  nouvelles  exi- 
gences et  des  prétentions  plus  exorbitantes.  Il  eut  même  l'audace  de 
vouloir  dicter  la  nature  et  la  quotité  des  impôts  au  chef  d'un  pays  dont 
la  Grande-Bretagne,  par  son  gouvernement,  son  parlement  et  ses  tribu- 
naux, avait  reconnu  et  proclamé  l'indépendance  absolue,  du  moins  en 
tout  ce  qui  touchait  à  son  gouvernement  intérieur.  C'est  à  cette  pres- 
sion tyrannique,  à  cette  audacieuse  tentative  d'usurpation,  que  Cham- 
berlain osa  plus  tard  donner  figure  de  démarche  conciliatrice. 

La  conspiration  aux  colonies 

Tout  en  poursuivant  ces  manoeuvres  qui  ne  pouvaient  qu'aboutir  à 
la  guerre,  la  junte  des  forbans  impérialistes  mettait  tout  en  oeuvre  pour 
s'assurer  la  coopération  des  "nations-soeurs".  Dans  chacune  des  colo- 
nies autonomes,  Cecil  Rhodes  envoya  un  délégué,  accrédité  par  Cham- 
berlain et  chargé  d'éveiller  les  sympathies  des  coloniaux  pour  les  "souf- 
frances" et  les  "griefs  intolérables"  des  pauvres  Uitlanders. 

Le  missionnaire  envoyé  au  Canada  fut  un  nommé  ALLEN,  person- 
nage interlope  aux  gages  de  la  puissante  Compagnie  à  Charte  dont 
Rhodes  était  le  maître.  Le  Star,  de  Montréal,  qui  était  entré  dans  le 
mouvement,  fit  son  assiette  dans  l'opinion  publique.  Accueilli  à  bras 
ouverts  à  Rideau  Hall,  il  eut  ses  grandes  et  ses  petites  entrées  dans  les 
coulisses  du  parlement.  Il  eut  bientôt  décidé  le  premier  ministre,  sir 
Wilfrid  LAURIER,  et  le  leader  de  l'opposition,  sir  Charles  TUPPER,  à 
se  mettre  d'accord  et  à  soumettre  à  la  Chambre  le  voeu  que  voici: 

"  Cette  Chambre  a  vu  avec  peine  les  complications  qui  ont  surgi 
"  dans  la  république  du  Transvaal,  dont  Sa  Majesté  est  la  suzeraine,  par 


—  120  — 

"suite  du  refus  d'aeeorder  aux  sujets  de  Sa  Majesté,  actuellement  établis 
"  dans  ce  pays,  une  participation  égale  dans  son  gouvernement. 

"  Cette  Chambre  a  vu  avec  une  plus  grande  peine  encore  que  l'état 
"  de  choses  qui  y  existe  a  dégénéré  en  une  oppression  intolérable  et  a 
"  produit  une  excitation  considérable  et  dangereuse  parmi  diverses 
"  classes  des  sujets  de  Sa  Majesté  dans  ses  possessions  sud-africaines. 

"  Cette  Chambre,  représentant  un  pays  qui  a  pleinement  réussi,  en 
'"  concédant  des  droits  politiques  égaux  aux  divers  éléments  de  sa  popu- 
"  lation,  à  faire  disparaître  les  causes  -d'antagonisme  et  à  faire  accepter 
"  avec  satisfaction  par  tous  son  système  actuel  de  gouvernement,  désire 
"  exprimer  sa  sympathie  pour  les  efforts  tentés  par  les  autorités  impé- 
"  riales  en  vue  d'obtenir  en  faveur  des  sujets  de  Sa  Majesté  établis  dans 
"  le  Transvaal  la  même  mesure  de  justice  et  de  reconnaissance  politique 
u  qui  sera  nécessaire  pour  assurer  la  pleine  jouissance  de  libertés  et 
"de  droits  égaux"  (1). 

Cette  proposition,  inscrite  subrepticement  au  feuilleton,  fut  votée  à 
l'unanimité,  un  lundi  matin,  quelques  jours  avant  la  prorogation  des 
Chambres  et  en  l'absence  des  trois-quarts  des  députés.  Pas  un  seul  de 
ceux  qui  la  votèrent  ne  l'avait  lue.  'Le  Premier  Ministre  lui-même  l'avait 
acceptée  toute  cuite  des  mains  de  l'agent  de  Rhodes  et  de  Chamberlain, 
sans  se  rendre  compte  de  la  gravité  de  l'acte  qu'il  posait.  En  un  tour  de 
main,  il  faisait  décréter  par  la  Chambre  des  Communes  l'existence  de  la 
suzeraineté  de  l'Angleterre  au  Transvaal,  —  c'était  une  violation  fla- 
grante de  la  vérité  des  faits,  —  et  il  liait  le  parlement  canadien  aux  ma- 
noeuvres tortueuses  poursuivies  par  Chamberlain  sous  le  faux  prétexte 
de  faire  rendre  "justice"  aux  forbans  du  Rand  et  d'assurer  à  une  bande 
d'agioteurs  cosmopolites,  en  pays  étranger,  des  "droits"  politiques  que 
le  gouvernement  canadien  n'aurait  jamais  consenti,  dans  des  circons- 
tances analogues,  à  reconnaître  aux  mineurs  du  Yukon. 

Des  expressions  d'opinion  identiques  furent  obtenues  des  autres 
colonies  par  des  moyens  semblables.  Inutile  de  dire  que  ces  voeux  ne 
furent  jamais  transmis  à  Pretoria.  Ils  furent  interceptés  au  Colonial 
Office.  Une  fois  muni  de  ces  bons  à  payer  des  gogos  des  "nations- 
soeurs",  Chamberlain  poussa  vivement  sa  pointe.  Se  souvenant  sans 
doute  des  procédés  de  Bismarck,  son  idole  et  son  modèle,  il  joua  habile- 
ment sur  les  mots.  Il  entremêla  les  réponses  à  demi  conciliantes  et  les 
provocations  irritantes,  de  manière  à  pousser  Kruger  à  la  guerre,  tout 
en  se  ménageant  à  lui-même  une  façade  pacifique.  Les  Boers  ne  pou- 
vaient plus  hésiter:  le  temps  et  la  distance  étaient  leurs  seuls  alliés  con- 
tre les  forces  et  les  ressources  immenses  de  l'Empire  britannique.  Ils 
prirent  les  devants;  ce  qui  permit  à  Chamberlain,  quelques  jours  plus 
tard,  d'affirmer  au  parlement  et  au  peuple  de  la  Grande-Bretagne  que  le 
Transvaal  était  le  provocateur  et  que  lui,  Chamberlain,  avait  cherché 
jusqu'au  bout  à  éviter  le  conflit  et  à  régler  la  difficulté  par  la  concilia- 
tion (2). 

(1)  "Débats  de  la  Chambre  des  Communes".  1899,  (version  française)  col.  9002. 
Comme  la  plupart  des  députés  du  Québec,  j'étais  absent  le  jour  où  cette  mot;on  fut  votée. 

(2)  I.es  mémoires  du  général  BUTLER,  malheureusement  écourtés,  ont  révélé  une 
parUc  des  intrigues  nouées  par  Chamberlain  et  Milner  pour  provoquer  Kruger  à  la  guerre. 
Ce  loyal  soldat,  alors  commandant  de  la  milice  de  la  Colonie  du  Cap,  fut  rappelé  en  Angle- 
terre parce  qu'il  refusail  de  se  prêter  à  ces  manigances  criminelles,  et  qu'il  avait  prévu 
trop  clairement  les  désa:  très  humiliants  de  la  guerre  d'Afrique. 


-  121  - 

Il  mit  la  même  astuce,  la  même  audace  d'exécution  à  susciter  et 
à  utiliser  les  offres  de  secours  des  colonies  autonomes,  dans  cette  guerre 
où  le  Royaume-Uni,  avec  ses  40,000,000  d'habitants,  ses  richesses  colos- 
sales, sa  flotte,  la  plus  puissante  du  monde,  et  ses  armées,  mal  organi- 
sées il  est  vrai,  entreprenait  de  vaincre  la  résistance  de  deux  petits  peu- 
ples dont  la  population  totale,  depuis  le  vieillard  centenaire  jusqu'à 
l'enfant  à  la  mamelle,  n'égalait  pas  la  moitié  de  la  population  actuelle  de 
la  ville  de  Montréal. 

Dès  que  la  guerre  parut  inévitable,  des  offres  individuelles  de  se- 
cours armé  surgirent  du  Canada  et  de  quelques-unes  des  colonies 
australiennes;  mais  céda  ne  faisait  pas  l'affaire  de  Chamberlain:  ce 
qu'il  voulait,  c'étaient  des  offres  officielles  de  contribution  par  les  gou- 
vernements. Il  n'avait  pas  oublié  le  précédent  établi,  en  1885,  par  da 
Nouvelle  Galles  du  Suid.  Il  s'agissait  maintenant  d'en  faire  la  règle  de 
toutes  les  colonies  autonomes.  Il  avait  fait  la  langue  aux  gouverneurs- 
généraux,  aux  commandants  de  milices  et  à  leurs  affidés  de  la  presse 
impérialiste.  Au  Canada,  la  campagne  fut  menée  par  le  Star,  sous  'la 
direction  occulte  de  lord  Minto  et  du  général  Hutton.  Le  Star  lança  sa 
fameuse  consultation  des  maires  de  toutes  les  municipalités  canadiennes. 
Il  publia  à  grand  fracas  les  réponses  favorables  à  l'intervention  du  Ca- 
nada et  jeta  au  panier  les  réponses  défavorables  ou  douteuses  (1). 

Par  le  jeu  facile  des  fausses  nouvelles  et  des  dépêches  truquées,  on 
affirmait  au  Canada  que  les  colonies  austrailasiennes,  qui  n'étaient  pas 
encore  fédérées,  étaient  unanimes  à  intervenir;  et  en  Australie,  on  for- 
çait la  main  des  gouvernements  en  disant  que  le  Canada  prenait  le 
devant  dans  cette  croisade  impérialiste. 

La  résistance  des  colonies  fut  d'abord  assez  vive. 

Au  parlement  de  la  Nouvelle-Galles,  un  député,  anglais  de  naissance, 
eut  la  crânerie  de  s'écrier  :  "Lorsque  mon  pays  combattra  pour  une  cause 
juste,  je  l'applaudirai;  mais  cette  guerre  est  la  plus  inique  que  la 
Grande-Bretagne  ait  jamais  entreprise,  et  j'espère  que  l'Angleterre  sera 
vaincue." 

Au  parlement  de  Victoria,  un  député,  anglais  lui  aussi,  accusa  l'An- 
gleterre d'entreprendre  la  guerre  "pour  faire  donner  aux  Uitlanders  des 
droits  politiques  qu'elle  refuse  à  ses  propres  sujets."  C'était  rigoureuse- 
ment exact. 

Dans  l'Australie  Méridionale,  l'un  des  députés  déclara  "qu'il  pren- 
drait plus  volontiers  les  armes  pour  soutenir  les  Boers  que  pour  aider 
aux  rapaces  Uitlanders."  Le  projet  de  loi  autorisant  le  gouvernement 
à  aider  l'Angleterre  ne  passa  qu'à  une  faible  majorité  de  six  voix  à 
l'Assemblée  législative;  au  Conseil  législatif,  ce  fut  le  vote  prépondérant 
du  président  qui  sauva  le  ministère  et  la  contribution. 

Au  Queensland,  la  situation  était  plus  intéressante  pour  nous,  parce 
qu'elle  se  rapprochait  davantage  de  celle  du  Canada.  Le  gouvernement  de 
cette  petite  colonie  avait  été  le  premier  à  offrir;  dès  le  11  juillet,  des  trou- 
pes aux  autorités  impériales.  Mais  lorsque  le  parlement  se  réunit,  au 
commencement  d'octobre,  pour  délibérer  sur  la  situation,  l'opposition 
proposa  un  vote  de  censure  contre  le  ministère  et  reçut  l'appui  de  plu- 

(1)     Je  tiens  ce  détail  topique  de  l'un  des  employés  de  la  rédaction  du  Star. 


—  122  — 

sieurs  des  membres  de  la  majorité.     Le  gouvernement    se    réchappa     à 
grand'peinc  (1). 

Premières  résistances  de  M.  Laurier    -  Campagne 
nationaliste  de  M.  Tarte 

Naturellement,  les  agents  de  Rhodes  et  de  Chamberlain  eurent 
bon  soin  de  ne  rien  laisser  transpirer  par  le  télégraphe  de  ces  diver- 
gences d'opinion.  Ils  transmettaient  chaque  jour,  en  Angleterre  et  au 
Canada,  des  récits  mirobolants  de  l'enthousiasme  et  de  l'unanimité  du 
peuple  des  antipodes  en  faveur  de  l'intervention  des  colonies.  Au  Ca- 
nada le  gouvernement  commença  aussi  par  résister.  J'ai  rappelé,  dans 
3a  première  partie  de  ce  travail,  l'opinion  de  sir  Wilfrid  Laurier,  publiée 
dans  le  Globe,  de  Toronto,  le  4  octobre  1899  (2).  Cette  opinion  n'avait 
pas  été  donnée  au  hasard:  le  premier  ministre  en  avait  dicté  lui-même, 
dans  son  cabinet,  les  termes  précis,  et  ce,  après  mûre  délibération  avec 
ses  collègues. 

Cette  déclaration  renfermait  du  reste  un  passage  fort  compromet- 
tant pour  l'avenir. 

"A  mon  avis,  disait  le  premier  ministre,  il  est  clair  qu'il  peut  se 
"  présenter  des  cas  où  [les  troupes  canadiennes]  pourraient  être  en- 
"  voyées  pour  combattre  à  l'étranger.  Supposons,  par  exemple,  que 
"  l'Espagne  déclare  la  guerre  à  la  Grande-Bretagne.  L'Espagne  possède 
"  ou  possédait  une  flotte.  Cette  flotte  pourrait  appareiller  pour  venir 
"  attaquer  le  Canada,  comme  partie  de  l'Empire.  L'attaque  est  parfois 
<;  le  meilleur  mode  de  défense.  En  ce  cas,  les  troupes  canadiennes  pour- 
"  raient  être  expédiées  en  Espagne.  Il  est  tout-à-fait  certain  qu'elles 
"  pourraient  légalement  être  envoyées  dans  la  Péninsule  Ibérique.  Le 
"cas  de  la  République  sud-africaine  n'est  pas  analogue. ..." 

C'était  ouvrir  la  porte  aux  pires  aventures  impérialistes.  M.  Lau- 
rier a  toujours  eu  le  talent  de  se  garder  des  issues  dans  toutes  les  direc- 
tions.    Mais,  pour  l'heure,  il  s'en  tenait  à  la  non-intervention. 

A  tous  ceux,  partisans  ou  adversaires  de  l'intervention,  qui  lui 
signalaient  les  dangers  de  la  campagne  menée  par  le  Star  sous  la  direc- 
tion du  gouverneur,  —  les  uns  pour  l'engager  à  y  céder  et  les  autres  à  y 
résister  par  une  contrencampagne,  —  il  répondait  invariablement:  "E 
ne  peut  être  question  d'envoyer  des  soldats  canadiens  en  Afrique:  ce 
serait  une  folie  criminelle."  Ces  paroles,  M.  Laurier  les  a  dites  en  ma 
présence,  le  2  octobre;  et  pour  me  convaincre  de  sa  détermination,  il 
me  renvoya  à  l'interview  que  le  Globe  devait  publier,  et  publia,  en  effet, 
le  4  octobre.  Il  venait  de  la  dicter  au  correspondant  de  ce  journal  à 
Ottawa.  C'est  même  Tunique  fois  où  j'ai  vu  M.  Laurier  céder  à  un  mou- 
vement d'impatience  et  laisser  échapper  une  parole  vive.  J'insistais  sur 
la  nécessité  de  mener  dans  la  presse  ministérielle  anglaise  une  campa- 
gne parallèle  à  celle  que  M.  Tarte  conduisait  vigoureusement  dans  la 
Patrie,  qui  était  à  cette  heure  l'organe  des  nationalistes,  avant  même 

(1)  Ces  détails  et  plusieurs  autres  ont  été  recueillis  dans  les  journaux  d'Australie 
arrivés  ù  Ottawa  longtemps  après  le  dénouement  de  la  comédie.  Je  les  ai  communiqués  à 
la  Chambre  des  Communes  le  13  mars  1900. 

(2)  Pièce  justificative  59. 


—  123  — 

que  la  doctrine  nationaliste  n'eût  pris  corps  (1).  "Si  vous  ne  créez  un 
contre-courant  dans  la  presse  anglaise,  lui  disais-je,  vous  serez  forcé- 
ment entraîné."  —  "Mais  vous  perdez  la  tête,  mon  cher  Henri!  Comment 
pouvez-vous  croire  que  je  commettrais  la  folie  de  me  laisser  entraîner  au 
point  d'envoyer  des  soldats  en  Afrique?" 

Le  lendemain,  le  premier  ministre  partait  pour  Chicago  où  il  était 
inivité  à  prendre  part  à  une  cérémonie  quelconque,  l'inauguration  d'un 
bureau  de  poste,  si  je  ne  me  trompe.  Durant  son  ahsence,  les  choses 
marchèrent  dru.  Entre  deux  verres  de  scotch,  le  général  Hutton  se 
vantait  de  pulvériser  le  ministère.  Sur  les  entrefaites,  arriva  une  dépê- 
che de  Chamberlain,  acceptant  les  offres  généreuses  et  spontanées 

que  le  Canada  n'avait  pas  faites  (2). 

Cette  dépêche  n'était  du  reste  que  la  copie  exacte  de  celles  que  le 
ministère  des  Colonies  avait  adressées  à  tous  les  gouverneurs  des  "na- 
tions soeurs",  —  à  celles  qui  n'avaient  rien  offert  comme  aux  autres. 
Cette  manoeuvre  audacieuse  marquait  à  merveille  la  connaissance  pro- 
fonde qu'avait  Chamberlain  des  politiciens  coloniaux  de  la  nouvelle 
génération.  A  Macdonald  ou  à  Cartier,  à  Howe  ou  à  McGee,  il  n'aurait 
jamais  osé  lancé  un  tel  défi  :  s'il  eût  risqué,  la  riposte  ne  se  serait 
pas  fait  attendre.  Mais  la  propagande  impérialiste  avait  déjà  porté  ses 
fruits  dans  l'opinion.  Les  chefs  des  tribus  d'outremer  n'avaient  pas 
perdu  le  souvenir  des  bonnes  grâces  et  des  honneurs  dont  M.  Chamber- 
lain les  avait  comblés  deux  ans  auparavant.  Pour  ceux  des  ministres 
coloniaux  qui  n'avaient  pas  encore  fait  d'offres,  relever  l'insolence  du 
procédé,  c'était  dire  qu'ils  n'offriraient  aucune  contribution;  c'était 
s'exposer  aux  injures  des  jingos  et  de  la  presse  soudoyée  par  Rhodes  ; 
c'était  courir  au-devant  des  accusations  de  "déloyauté"  envers  l'Empire. 
Pour  M.  Laurier,  en  particulier,  c'était  le  démenti  à  ses  belles  envolées 
oratoires  de  1897.  Chamberlain,  Rhodes  et  Milner  avaient  "allumé  les 
feux  sur  les  collines"  d'Afrique,  toute  la  presse  jingoe  "sonnait  la  trom- 
pette" et  appelait  les  fils  de  l'Empire  à  la  croisade  contre  l'Infidèle. 
Comment  M.  Laurier  pouvait-il  refuser  d'honorer  sa  promesse  et  de 
"faire  ce  qu'il  pouvait  pour  aider  l'Angleterre?" 

Volte  face  de  M.  Laurier  —  Ma  démission 

A  son  retour  de  Chicago,  le  premier  ministre  trouva  son  cabinet  en 
plein  désarroi.  La  majorité  de  ses  collègues,  pris  de  panique,  tout  en 
condamnant  l'intervention,  trouvaient  qu'il  n'était  plus  possible  de  ré- 
sister à  la  clameur  populaire.  Seul,  M.  Tarte,  —  et  peut-être,  mais  à  un 
moindre  degré,  MM.  Fisher,  Paterson,  Blair  et  Sifton,  —  opinaient  pour 
ia  résistance.  Tous  les  ministres  tombèrent  finalement  d'accord  pour 
consentir  à  l'intervention  dans  les  termes  indiqués  au  décret  du  13  oc- 
tobre que  j'ai  cité  précédemment  (3). 

(1)  Pièce  justificative  60.  Il  est  assez  amusant  de  rappeler  que  les  jingos  forcenés 
allèrent  briser  les  carreaux  de  la  Patrie  et  lui  faire  un  chahut  en  tout  semblable  à  celui 
dont  ils  ont  gratifié  le  Devoir  cette  année.  Les  fils  Tarte  sont  plus  soigneux  de  leur  mo- 
bilier que  ne  l'était  leur  père. 

(2)  Pièce  justificative  58— dépêche  No  18. 

(3)  Pièce  justificative  58 — dépêche  No  93.  Le  décret  porte  la  date  du  14  octobre, 
jour  où  il  fut  contresigné  par  le  gouverneur;  mais  c'est  bien  le  13  qu'il  fut  rédigé  et 
adopté  par  le  Conseil  des  ministres. 


—  124  — 

Une  copie  de  ce  décret  fut  envoyée  au  ministre  des  Colonies. 
CHAMBERLAIN,  à  qui  sa  magnifique  impertinence  avait  déjà  si  bien  réus- 
si, riposta  par  une  dépêche  où  il  remercie  particulièrement  les  Canadiens 
et  les  autres  coloniaux  de  cette  manifestation  de  "leur  désir  de  partager 
les  risques  et  les  fardeaux  de  l'Empire."  Il  y  voit  "  non  seulement  la 
"(preuve  de  l'inaltérable  fidélité  du  Dominion  et  de  son  adhésion  à  la 
"politique  poursuivie  dans  l'Afrique-Sud  par  le  gouvernement  de  Sa 
"  Majesté,  mais  aussi  l'expression  de  ce  sentiment  croissant  d'unité  et 
"  de  solidarité  des  pays  d'Empire,  qui  a  caractérisé,  depuis  quelques  an- 
"  nées,  les  relations  de  la  mère  patrie  et  des  colonies"  (1).  Il  était  im- 
possible de  mieux  marquer  la  signification  véritable  et  le  caractère 
permanent  de  la  politique  inaugurée  par  le  Canada.  Le  puissant  ministre 
des  Colonies,  comme  un  simple  kaiser,  déchirait  le  "chiffon  de  papier" 
sur  lequel  les  ministres  canadiens  avaient  inscrit  si  soigneusement  leur 
puérile  réserve  des  "principes  bien  connus  du  gouvernement  constitu- 
tionnel et  des  pratiques  coloniales."  La  "no  précèdent  clause"  était 
remplacée  par  l'affirmation  du  nouvel  impérialisme,  et  la  contribution 
des  colonies  aux  guerres  de  l'Empire  devenait  la  coutume  qui  serait 
dorénavant  suivie. 

Lord  Minto  et  le  général  Hutton  célébrèrent  leur  triomphe  par  des 
expressions  d'opinion  identiques  à  celles  de  leur  chef.  Le  ministre  de 
la  Milice,  M.  Frederick  Borden,  —  un  anti-impérialiste  pourtant,  mais 
sujet  aux  emballetments  oratoires,  —  déclara,  quelques  jours  après  la 
volte-face  du  cabinet,  que  cet  envoi  de  troupes  inaugurait  une  politique 
nouvelle. 

Malgré  mon  désir  de  tenir  ma  personne,  mes  paroles  et  mes  actes 
aussi  complètement  que  possible  en  dehors  de  cette  revue  rétrospective 
d'un  chapitre  intéressant  de  notre  histoire,  il  me  faut  bien  rappeler  ici 
mon  attitude  et  mes  déclarations,  puisqu'elles  marquèrent  le  point  de 
départ  du  mouvement  nationaliste. 

Durant  la  courte  période  où  le  ministère  subissait  l'assaut  des  par- 
tisans de  l'intervention,  M.  Laurier  et  M.  Tarte  m'avaient  fait  l'honneur 
■de  m'appeler  à  Ottawa  à  plusieurs  reprises.  De  ces  entrevues,  de 
ces  conversations,  je  n'ai  rappelé  ici  que  celle  du  2  octobre.  Un  de  ces 
jours,  je  ferai  peut-être  le  récit  complet  des  péripéties,  grandes  et 
petites,  de  cette  crise  qui  marque  l'un  des  points  tournants  de  notre  his- 
toire. 

L'acte  du  gouvernement  me  paraissait  d'une  extrême  gravité. 
Depuis  l'adoption  du  voeu  du  31  juillet,  j'avais  réfléchi  aux  conséquen- 
ces d'une  capitulation  devant  les  exigences  et  les  intrigues  de  Chamber- 
lain. J'avais  résolu  de  m'opposer  de  toutes  mes  forces  à  l'intervention 
du  Canada  dans  la  guerre;  et  j'en  avais  loyalement  prévenu  le  premier 
ministre,  dès  le  2  août.  Cette  intervention  ne  pouvait  être,  à  mes 
yeux,  que  le  prélude  et  le  signal  d'une  politique  nouvelle,  extrêmement 
dangereuse  pour  le  pays  et  contraire  aux  principes  les  mieux  établis 
de  la  constitution  et  aux  traditions  constantes  de  notre  histoire.  Dans 
la  "no  précèdent  clause",  je  ne  pouvais   voir   qu'une    barrière   illusoire 

(1)     Pièce  justificative  58 — dépêche  No  95. 


—  125  — 

opposée  à  la  pression  impérialiste,  et  plus  exactement  encore  un  faux- 
fuyant  du  ministère  pour  excuser  sa  volte-face. 

Après  plusieurs  jours  de  réflexion  et  de  consultation  avec  M.  Tarte, 
je  résoilus  de  donner  ma  démission  et  de  me  présenter  de  nouveau  dans 
le  comté  de  Labelle,  afin  de  donner  à  mes  électeurs  l'occasion  de  se  pro- 
noncer sur  le  principe  de  la  contribution,  en  dehors  de  toute  autre  dis- 
cussion politique.  Je  motivai  ma  démission  dans  une  lettre  publique 
adressée  au  premier  ministre  et  publiée  dans  la  Patrie  du  20  octo- 
bre (1).  Le  texte  du  décret  du  cabinet  n'était  pas  encore  connu  au  mo- 
ment où  j'écrivais  cette  lettre;  mais  M.  Tarte  m'en  avait  indiqué  la 
teneur. 

Après  avoir  cité  le  passage  de  l'interview  du  3  octobre  dans  lequel 
M.  Laurier  affirmait  que  le  gouvernement  n'avait  pas  le  droit  d'envoyer 
des  troupes  en  Afrique  sans  le  consentement  du  parlement,  j'ajoutais: 

"L'arrêté  ministériel  qui  décrète  l'enrôlement  et  l'expédition  de 
"  nos  troupes  réserve,  paraît-il,  l'avenir  et  empêche  cette  action  d'être 
"  considérée  comme  un  précédent. 

"  Le  précédent,  Monsieur  le  ministre,  c'est  le  fait  accompli. 

"  Le  principe  en  jeu  est  l'axiome  par  excellence  du  libéralisme  an- 
"  glais,  c'est  la  base  même  du  régime  parlementaire  :  No  taxation  with- 
"  ont  représentation.  Et  l'impôt  du  sang  constitue  la  forme  la  plus  lourde 
"  des  contributions  publiques. 

"  Il  s'agit  de  savoir  si  le  Canada  est  prêt  à  renoncer  à  ses  préroga- 
tives de  colonie  constitutionnelle,  à  sa  liberté  parlementaire,  au  pacte 
"  conclu  avec  la  métropole  après  soixante-quinze  ans  de  luttes  —  et  à 
"  retourner  à  l'état  primitif  de  colonie  de  la  Couronne. 

"  Il  s'agit  de  décider  si  le  peuple  canadien  sera  appelé  à  prendre 
"part  à  toutes  les  guerres  de  l'Empire  sans  que  les  portes  du  cabinet  et 
"  du  parlement  impériaux  lui  soient  ouvertes,  sans  même  que  ses  repré- 
"  sentants  et  son  gouvernement  soient  consultés  sur  l'opportunité  de  ces 
"luttes  sanglantes. 

"  Je  ne  consentirai  jamais  à  appuyer  cette  politique  rétrograde." 

La  Patrie  fit  bon  accueil  à  mon  attitude.  Dans  un  article  publié  le 
21  octobre,  M.  Tarte  approuva  sans  réserve  ma  définition  de  principe. 
Afin  de  sauver  la  face  du  ministère,  il  insistait  sur  le  "  non  précédent": 
"  Nous  disons  hautement  et  fermement  que  le  départ  des  volontaires, 
"  dans  les  circonstances  et  dans  les  conditions  où  il  se  fait,  n'est  point 
"et  ne  sera  point  un  précédent"  (2). 

Je  convoquai  une  série  de  réunions  publiques  dans  ma  circonscrip- 
tion électorale.  Dès  la  première  de  ces  réunions,  tenue  à  Papineauville, 
le  22  octobre,  je  posai  la  question  sur  le  terrain  constitutionnel  et  je  fis 
entrevoir  les  conséquences  de  la  politique  dangereuse  inaugurée  par  le 
gouvernement: 

"  Si  aujourd'hui,  disais-je,  Ton  demande  500  soldats  au  Canada  pour 
"  aller  combattre  contre  une  nation  de  300,000  âmes,  que  sera-ce  quand 
"  l'Angleterre  aura  à  lutter  contre  un  peuplé  puissant? 

(1)  Pièce  justificative  61.    Cette  lettre  a  été  écrite  et  envoyée  au  premier  ministre 
entre  le  15  et  le  20  octobre. 

(2)  Pièce  justificative  60. 


—  126  — 

"  La  voyez-vous  aux  prises  avec  la  Russie?  Alors  l'on  fera  lever 
"  des  milliers  de  Canadiens  qu'on  arrachera  à  nos  paisibles  campagnes 
"  et  aux  douceurs  de  la  vie  domestique  pour  les  envoyer  dans  les  steppes 
"  glaciales  de  la  Sibérie. 

"  Que  serait-ce  encore  si  la  mère-patrie  allait  porter  la  guerre  en 
*  Allemagne? 

"  A  ce  compte,  nos  fils  devront  s'attendre  à  partir  au  premier  signal 
"  pour  les  quatre  coins  du  globe  sans  profit  pour  eux-mêmes  ni  pour  la 
"  patrie  qui  a  tant  besoin  de  leurs  bras  et  de  leur  intelligence  pour  pros- 
"pérer  et  grandir"  (1). 

Retour  à  la  Chambre — Naissance  du  mouvement  nationaliste 

Réélu  sans  opposition,  en  janvier  1900,  je  rentrai  à  la  Chambre  aux 
bras  de  M.  Tarte  et  de  M.  Monet,  député  de  Laprairie-Napierville.  Le 
ministre  des  Travaux  Publics  m'avait  lui-même  fort  obligeamment  offert 
d'être  mon  parrain.  Il  tenait  à  faire  savoir  à  ses  collègues  et  à  tout  le 
monde  que  s'il  avait  cédé  devant  l'orage  il  était  tout  disposé  à  favoriser 
l'opposition  au  courant  impérialiste.  Cet  incident  fit  scandale.  Les 
torys  crurent  y  voir  la  preuve  que  ma  démission  avait  été  concertée  avec 
le  ministère.  Il  n'en  était  rien;  mais  l'attitude  du  ministre  des  Travaux 
Publics  favorisait  ces  soupçons.  Nul  doute  que  cette  attitude  s'écartait 
singulièrement  des  règles  de  l'étiquette  parlementaire;  mais  comme  je 
ne  demandais  pas  mieux  que  de  compromettre  le  ministère  et  de  lui 
donner  toutes  les  occasions  de  réagir  contre  le  courant  qui  l'avait  en- 
traîné, j'encourageais  très  volontiers  les  ministres  dans  toutes  les  mani- 
festations qu'ils  étaient  disposés  à  faire  pour  exprimer  leur  adhésion  à 
mes  idées. 

Au  risque  de  fortifier  la  légende  d'une  conspiration  avec  les  minis- 
tres, je  repris  mon  siège  à  droite  du  président  et  je  m'abstins  de  toute 
attaque  inutile  contre  le  ministère.  Du  reste,  je  n'avais  pas  d'autre 
alternative.  Je  reprochais  à  M.  Laurier  et  à  ses  collègues  d'avoir  cédé 
à  la  pression  de  Chamberlain  et  des  impérialistes.  Sir  Charles  Tupper 
et  les  torys  leur  faisaient  un  crime  de  n'avoir  pas  fait  davantage  pour 
l'Empire.    Il  n'y  avait  donc  rien  à  attendre  de  l'opposition  conservatrice. 

Ma  principale  préoccupation  était  d'obtenir  de  la  Chambre  une 
ratification  de  la  no  précèdent  clause  et  de  faire  donner  un  démenti  aux 
déductions  compromettantes  que  Chamberlain  avait  tirées  de  la  décision 
du  gouvernement  de  participer  à  la  guerre.  Je  rédigeai  la  proposition 
suivante: 

"  Cette  Chambre  insiste  sur  le  principe  de  la  souveraineté  et 
"  de  l'indépendance  du  parlement  comme  étant  la  base  des  institutions 
"britanniques  et  la  sauvegarde  des  libertés  civiles  et  politiques  des  ci- 
"  toyens  britanniques,  et  refuse,  en  conséquence,  de  considérer  l'action 
"  du  gouvernement  au  sujet  de  la  guerre  de  l'Afrique  du  Sud  comme  un 
"  précédent  qui  doive  engager  ce  pays  dans  toute  action  à  venir. 

"Cette  Chambre  déclare,  de  plus,  qu'elle  s'oppose  à  tout  chan- 
"  gement  dans  les  relations  politiques  et  militaires  qui  existent  actuelle- 

(1)     Ce  texte  est  emprunte  au  compte  rendu  de  la  Patrie  du  23  octobre. 


—  127  — 

"  ment  entre  Je  Canada  et  la  Grande-Bretagne  à  moins  que  tel  change- 
"  ment  ne  soit  décrété  par  la  volonté  souveraine  du  parlement  et 
"sanctionné  par  le  peuple  du  Canada"  (1). 

Je  commençai  par  soumettre  ce  voeu  au  premier  ministre,  en  lui 
suggérant  de  le  faire  proposer  par  un  député  moins  compromis  et  moins 
compromettant  que  moi,  un  Anglo-Canadien  de  préférence.  Je  lui  dé- 
clarai même  que  je  ne  tenais  nullement  au  texte  précis,  pourvu  que  le 
.  principe  fut  clairement  exprimé. 

iM.  Laurier  fut  vivement  tenté  d'accepter  cette  proposition.  Il  en 
délibéra  longuement  avec  ses  collègues.  Au  bout  de  huit  jours,  il  me 
rendit  mon  texte  en  me  disant  que  le  cabinet  se  considérait  suffisamment 
couvert  par  la  réserve  contenue  dans  l'arrêté  ministériel  du  14  octobre. 
Du  reste,  il  ne  chercha  nullement  à  combattre  ma  détermination  de 
saisir  la  Chambre  de  la  question  (2). 

C'est  ce  que  je  fis,  le  13  mars  1900.  J'appuyai  ma  proposition  d'un 
discours  dont  certains  passages  ne  manquent  pas  d'intérêt  aujourd'hui. 
Après  avoir  disposé  de  quelques-uns  des  motifs  d'ordre  secondaire  invo- 
qués par  la  presse  et  les  députés  ministériels  pour  justifier  l'expédition 
des  troupes  canadiennes  en  Afrique,  j'abordai  le  principal  et  le  plus 
constant  de  leurs  arguments  :  '  La  participation  des  colonies  à  la  guerre 
est  une  manifestation  précieuse  de  l'unité  de  l'Empire  et  un  avertisse- 
ment aux  ennemis  possible  de  l'Angleterre.' 

"  Cette  leçon,  disais-je,  est  susceptible  d'un  double  résultat.  Elle  a 
"  donné  à  cette  guerre  une  portée  qui  n'est  point  dépourvue  de  dangers 
■  pour  le  prestige  de  l'empire  futur.  Vous  pouvez  donner  à  cette  leçon 
"  la  signification  qui  vous  plaît;  mais  Je  monde  à  qui  vous  la  donnez 
"  peut  l'interpréter  à  sa  guise.  Le  résultat  final  de  cette  guerre  n'est 
•'point  douteux;  mais  ses  débuts  ont  été  lents  et  pénibles;  et  ce  monde 
"  que  vous  défiez  se  réjouit  à  la  pensée  que  les  deux  petites  républiques 
"  boers  ont  tenu  en  échec  pendant  quatre  mois  '  le  plus  vaste  empire 
"  qui  ait  été  '. 

"Mais  quelles  que  soient  les  conséquences  de  cette  leçon  pour  l'An- 
"  gleterre  dans  ses  relations  avec  les  autres  puissances,  sa  portée  actuelle 
"  au  Canada  est  une  accusation  directe  contre  notre  gouvernement  qui 
"  n'a  point  convoqué  les  Chambres.  Si  nos  ministres  voulaient  réelle- 
"  ment  donner  une  leçon  et  un  avertissement,  ils  désiraient  sans  doute 
"  que  la  leçon  fût  fructueuse  et  l'avertissement  sérieux.  Quelle  est  la 
"  conséquence?  Si  nous  envoyons  deux  mille  hommes  et  si  nous  dépen- 
"  sons  deux  millions  pour  combattre  deux  peuples  dont  la  population 
"  totale  s'élève  à  deux  cent  cinquante  mille  âmes,  combien  d'hommes 
"  armerons-nous  et  combien  de  millions  dépenserons-nous  pour  com- 
"  battre  une  puissance  de  premier  ordre  ou  une  coalition  internationale? 

(1)  "Débats  de  la  Chambre  des  Communes",  1900  (version  française)  col.  1829.  Les 
extraits  qui  suivent  sont  également  empruntés  à  cette  version,  col.  1791-1812.  Le  discours 
avait  été  prononcé  en  anglais;  mais  la  traduction  officielle  est  assez  fidèle. 

(2)  Il  poussa  même  l'obligeance  Jusqu'à  me  suggérer  de  proposer  ce  voeu  comme 
amendement  à  la  motion  du  ministre  des  Finances,  "que  la  Chambre  se  forme  en  comité 
des  subsides".  Cela  excluait  tout  sous-amendement.  Je  suivis  ce  conseil,  ce  qui  permit 
au  premier  ministre  de  prétexter,  pour  demander  à  la  majorité  ministérielle  de  repous- 
ser ma  proposition,  la  procédure  même  qu'il  m'avait  suggérée.  C'était  un  habile  coup  de 
Jarnac.    J'aime  mieux  l'avoir  subi  que  porté. 


—  128  — 

"  Et  c'est,  n'en  doutons  pas,  aux  grandes  puissances  et  aux  coalitions 
"  éventuelles  qu'on  adresse  cette  leçon  et  cet  avertissement.  Si  nous 
"  avons  jugé  à  propos  de  prendre  part  à  l'enseignement,  il  doit  s'en- 
"  suivre  que  nous  sommes  prêts  à  participer  à  l'action  lorsque  le  temps 
"  sera  venu  d'appliquer  la  leçon.  Alors,  c'est  le  point  de  départ  d'une 
"  politique  nouvelle  qui  nous  donne  de  sérieux  aperçus  sur  l'avenir  de 
"  notre  pays.  Ces  aperçus  peuvent  être  glorieux  pour  ceux  qui  ont  soif 
"  des  honneurs  militaires.  Ils  peuvent  inspirer  aux  rhéteurs  de  belles 
"  périodes  sonores  et  des  stances  lyriques  aux  rimailleurs.  Mais  on  pré- 
"  pare  par  là  une  sombre  destinée  aux  classes  agricoles  et  travaillantes 
"  de  notre  pays.  On  les  menace  du  fardeau  insupportable  qui  écrase 
"  les  paysans  et  les  ouvriers  d'Europe.  C'est  ce  fardeau  que  les  "  Little 
"  Englanders  "  et  les  "  Petits  Canadiens  "  avaient  épargné  jusqu'ici  à 
"  l'Angleterre  et  au  Canada. 

"  On  ne  saurait  s'étonner  que  le  gouvernement  ait  hésité  à  nous 
"  ouvrir  les  portes  de  ce  noir  inconnu.  Mais  n'aurait-il  pas  été  à  propos 
"d'hésiter  davantage  et  de  faire  connaître  au  peuple  le  résultat  possible 
"  de  cet  avenir  incertain  avant  de  nous  y  pousser  par  un  simple  décret 
"  de  cabinet? 

"  On  m'opposera,  sans  doute,  la  clause  du  décret  déclarant  que  cette 
,;  action  n'est  pas  un  précédent.  J'avoue  volontiers  que  cette  clause  est 
"  tout  ce  que  je  puis  approuver  dans  la  conduite  du  gouvernement.  Mais 
"  je  crains  que  ce  soit  un  obstacle  bien  fragile  à  mettre  en  travers  du 
"  courant  de  militarisme  tapageur  qui  entraîne  en  ce  moment  toutes  les 
"  possessions  britanniques.  C'est  cette  crainte  que  j'exprimais  dans  ma 
"lettre  au  premier  ministre,  lorsque  je  disais:  "Le  précédent,  mon- 
"  sieur,  c'est  le  fait  accompli  "." 

Lord  Minto  et  la  Constitution 

Je  notais  ensuite  l'interprétation  donnée  par  M.  Chamberlain  et  par 
la  presse  anglaise  à  la  décision  du  gouvernement.  Puis  je  citais  les  dé- 
clarations du  gouverneur  général,  lord  MINTO,  rapportées  par  les  jour- 
naux dans  ces  termes: 

"Le  peuple  du  Canada  ne  désire  point  s'attacher  à  des  arguties  sur 
la  responsabilité  coloniale.  Tout  ce  qu'il  a  fait,  c'est  d'insister  pour 
que  ces  offres  loyales  soient  manifestes  et  il  se  réjouit  au  fond  du 
coeur  que  ces  offres  aient  été  acceptées  de  bonne  grâce." 

"Ce  régiment  est  la  première  offrande  que  le  Canada  fait  à  la 
grande  cause  impériale.  C'est  une  nouvelle  orientation  et  l'avenir 
est  possible  de  grandes  choses.  La  manifestation  actuelle  d'une  union 
impériale  est  plus  expressive  qu'une  constitution  écrite  ne  saurait  l'être. 
L'envoi  de  ces  troupes  peut  faire  surgir  la  question  de  la  Fédération 
impériale;  il  n'y  a  pas  lieu  pour  lui  de  discuter  cette  question.  Il 
s'est  toujours  opposé  aux  constitutions  écrites.  Il  préfère  s'appuyer 
sur  les  sentiments  du  coeur." 

Et  j'ajoutais: 

"Si  le  Gouverneur  a  voulu  dire,  en  déclarant  qu'il  s'opposait  aux 
"  constitutions  écrites,  que  la  Grande-Bretagne  se  passait  facilement  de 
"  constitution  écrite,  je  suis  d'accord  avec  lui.     Mais  dans  notre  pays, 


—  129  — 

"  nous  avons  une  constitution  écrite.  Et  cette  constitution  n'est  pas 
"  seulement  la  forme  légale  de  notre  gouvernement;  c'est  [aussi]  un 
"  contrat  solennel  et  sacré,  conclu  entre  les  diverses  provinces  de  l'Amé- 
"  rique  Britannique  du  Nord.  Ce  contrat  fut  préparé  avec  grand  soin 
"  et  beaucoup  de  sollicitude  par  les  meilleurs  hommes  de  ces  provinces. 
"  Ces  hommes  ne  partageaient  pas  les  mêmes  croyances  religieuses;  ils 
"  étaient  nés  de  races  différentes;  ils  appartenaient  à  des  groupes  poli- 
"  tiques  divisés  entre  eux.  Ils  unirent  leurs  efforts  et  leur  bonne  volon- 
"  té,  pour  rédiger  ce  traité  afin  de  mettre  un  frein  à  des  rivalités  dange- 
"  reuses  et  d'offrir  à  l'univers  le  spectacle  glorieux  et  réconfortant  d'une 
"  grande  nation,  libre  et  une,  fidèle  à  la  Couronne  d'Angleterre.  Les 
"  corps  représentatifs  de  chacune  des  parties  contractantes  acceptèrent 
"cette  charte;  le  parlement  de  la  Grande-Bretagne  la  ratifia;  le  sceau 
"  royal  y  fut  apposé. 

"  Comme  toutes  les  oeuvres  humaines,  celle-ci  n'est  point  parfaite. 
**  Elle  peut  subir  des  réformes  et  de  nouvelles  dispositions.  Mais  tant 
"  qu'elle  reste,  elle  reste  ce  qu'elle  est,  ayant  droit  au  respect  de  tous  les 
"  citoyens,*  grands  et  petits,  riches  et  pauvres  —  de  ceux  qui  ont  mission 
"  de  la  faire  exécuter  comme  de  ceux  qui  doivent  s'y  soumettre.  L'in- 
"  terpréter  à  la  lettre  peut  être  de  "l'argutie  coloniale";  la  manipuler 
"  sans  respect  peut  devenir  un  crime  contre  la  nation.  Et  lorsqu'il  fau- 
"  dra  la  modifier,  ce  ne  sera  point  par  correspondance  entre  Downing 
"Street  et  Bideau  Hall  —  cette  époque  est  finie  dès  longtemps  —  mais 
"par  l'action  libre  et  indépendante  du  parlement  canadien  et  du  parle- 
"  ment  anglais,  soumise  à  l'approbation  du  peuple  du  Canada." 

A  l'excuse  que  le  ministère  avait  cédé  aux  voeux  du  peuple,  j'oppo- 
sais cette  réserve: 

"  Il  est  vrai  que,  sous  un  régime  démocratique,  nous  sommes  les 
"serviteurs  du  peuple;  mais  le  devoir  nous  incombe  aussi  de  rensei- 
"  gner  et  d'instruire  le  peuple;  et  c'est  là  ce  qui  fait  la  différence  entre 
"  une  saine  démocratie  et  une  démagogie  sans  principes.  Et  si  j'accuse 
"le  gouvernement,  ce  n'est  pas  tant  d'avoir  cédé  de  guerre  lasse  devant 
"  ce  qu'il  appelle  l'opinion  publique,  mais  parce  qu'il  a  négligé  d'éclai- 
"  rer  cette  opinion  par  ses  organes  et  ses  partisans." 

Je  m'attaquais  ensuite  à  la  fausseté  de  l'affirmation,  maintes  fois 
faite  dans  la  presse  impérialiste,  que  les  offres  de  secours  de  toutes  les 
colonies  avaient  été  spontanées.  A  l'aide  de  renseignements  précis  venus 
d'Angleterre  et  d'Australie,  je  retraçais  la  trame  des  intrigues  de  Cham- 
berlain;  et  je  poursuivais: 

"  Je  crois  avoir  démontré  sans  conteste  combien  fausse  est  la  lé- 
"  gende  de  cet  enthousiasme  délirant  qu'on  attribue  à  toutes  les  autres 
"  colonies 

"  Je  crois  avoir  réussi  également  à  faire  voir  de  quelle  façon  extra- 
"  ordinaire  le  secrétaire  colonial  a  mené  toute  cette  affaire,  et  avec  quel 
"  zèle  l'ont  appuyé  les  représentants  du  gouvernement  anglais  dans  cha- 
"  cune  des  colonies.  Si  nous  connaissions  la  correspondance  secrète 
"  échangée  entre  Downing  Street  et  les  gouverneurs  de  toutes  les  colo- 
"  nies,  nous  y  verrions  d'étranges  choses.  Mais  nous  en  connaissons 
"  assez  pour  nous  permettre  de  dire  que  M.  Chamberlain  a  profité    de 


—  130  — 

"  l'explosion  de  patriotisme  qui  s'est  produite  dans  toutes  les  parties  de 
"  l'Empire,  pour  activer  la  réussite  d'un  projet  depuis  longtemps  cares- 
"sé:  la  participation  du  Canada  aux  guerres  de  l'Empire;  ou,  en  d'au- 
"  très  termes,  la  fédération  militaire  de  la  Grande-Bretagne  et  de  ses 

"colonies Sans  égard  à  cet  article   de   l'arrêté  ministériel,    qui 

"  veut  que  leur  action  ne  soit  pas  considérée  comme  un  précédent,  le 
"  premier  ministre  a  avoué  que  cette  voie  venait  d'être  ouverte  et  que 
"  l'air  ambiant  nous  forçait,  en  quelque  sorte,  à  y  entrer.  Il  a,  d'ailleurs, 
"  ajouté  que  le  Canada  doit  garder  son  indépendance  d'action  et  le  droit 
"  d'apprécier  chacun  des  conflits  qui  pourront  surgir. 

"  J'applaudis  ces  paroles,  et  je  sais  qu'en  les  prononçant,  l'honorable 
"  ministre  est  sincère.  Du  reste,  elles  sont  conformes  aux  doctrines 
"  qu'il  a  prêchées  toute  sa  vie. 

"  Mais  comment  va-t-il  résister  à  l'influence  de  Downing  Street?  Il 
"  était  aussi  sincère  lorsque,  le  3  octobre,  il  déclarait  qu'il  ne  prendrait 
"aucune  part  à  cette  guerre;  et  dix  jours  après,  son  gouvernement  dé- 
"  cidait  d'y  participer.  Et  puis,  les  gouvernements  changent;  si  celui- 
"  ci  n'a  pas  été  capable  de  résistance,  un  autre  le  sera-t-il  davantage?" 

Dangers  de   l'Impérialisme 

J'abordais  ensuite  le  problème  général  des  relations  de  la  "Grande- 
Bretagne  avec  ses  colonies  autonomes.  Au  plaidoyer  des  impérialistes, 
j'opposais  les  arguments  si  vigoureusement  énoncés,  en  1893,  par  sir 
Charles  Tupper,  dans  son  discours  de  Winnipeg.    Et  j'ajoutais: 

"Je  reconnais  volontiers  les  différences  d'époque  et  de  circonstances. 
"  En  1893,  sir  Charles  Tupper  cherchait  à  sauvegarder  les  intérêts  du 
"  Canada  à  Londres;  en  1900,  il  est  le  chef  d'un  parti  désemparé,  il 
"  mendie  des  votes  au  Canada. 

"  Il  doit  m'être  permis,  cependant,  de  partager  l'avis  du  Haut-Com- 
"  missaire  sans  que  le  leader  conservateur  me  dénonce  comme  rebelle 
"  français. 

"Aux  arguments  convaincants  de  l'honorable  baronet,  j'en  ajoute 
"un  qui  n'est,  en  somme,  que  le  développement  de  sa  théorie.  Que  le 
"  nouveau  mouvement  réussisse;  que  l'action  actuelle  constitue  un  pré- 
"  cèdent  —  nous  nous  trouverons  peut-être  un  jour  en  face  d'une  situa- 
"  tion  singulière.  Supposons  la  Grande-Bretagne  en  guerre  avec  une 
"puissance  de  premier  ordre:  la  France,  l'Allemagne  ou  la  Bussie;  nous 
"  expédions  dix  mille,  vingt  mille,  cinquante  mille  hommes,  équipés  et 
"  armés;  pendant  que  ces  soldats  marchent  sur  Paris,  Berlin  ou  Saint- 
"Pétersbourg  —  route  peut-être  aussi  longue  que  celle  qui  conduit  à 
"Pretoria  —  un  conflit  s'élève  entre  les  Etats-Unis  et  l'Angleterre;  la 
guerre  est  déclarée:  Je  le  demande  aux  impérialistes  les  plus  féroces. 
-^rop 


"  qn^TrijMPTI rirait  il   du   (Trop^nn    infflflis  flans  l'Amérigiip   (\n  Nord? 

'  Je  ne  le  nie  point,  le  nouveau  mouvement  me  semble  une  attaque 
"  aiguë  de  mégalomanie  complètement  étrangère  à  toutes  les  traditions 
"  britanniques.  Qu'est-ce  qui  a  fait  l'Angleterre  ce  qu'elle  est?  Qu'est-ce 
"  qui  lui  a  attaché  toutes  ses  grandes  colonies,  sinon  une  politique  de 
"paix,  d'industrie,  de  commerce,  de  décentralisation  complète,  mili- 
"  taire  et  civile,  une  politique  où  elle  laissait  à  chaque  colonie  le  droit 


—  131  — 

*  et  le  pouvoir  de  développer  ses  propres  ressources  suivant  sa  situation 
"particulière? 

"Oh!  mais  les  temps  changent!  Oui,  les  temps  changent  et  les  hom- 
"mes  aussi,  d'après  ce  que  je  puis  voir.  Mais  les  transformations,  na- 
"  tionales  ou  individuelles,  doivent  s'opérer  lentement,  par  degrés,  et 
"  surtout  d'une  façon  rigoureusement  conforme  au  tempérament  de  l'in- 
"  dividu  ou  de  la  nation. 

"  Pour  ma  part,  j'ai  encore  foi  dans  les  hommes  et  dans  la  politique 
"  qui  ont  fait  de  l'Angleterre  la  terre  classique  de  la  paix  et  de  la  liberté. 
"Ces  hommes  occuperont  un  rang  plus  élevé  dans  les  annales  de  l'his- 
"  toire  que  les  dominateurs  bruyants  et  ambitieux  qui  veulent  faire  par- 
"  ticiper  l'Angleterre  aux  rapines  territoriales  auxquelles  se  livrent  les 
1*  autres  nations! 

"Au  Canada,  j'ai  encore  foi  dans  les  hommes  et  dans  la  politique 
"  qui  en  ont  fait  un  pays  uni  sous  un  régime  fédératif. 

"Je  ne  demande  pas  l'indépendance  maintenant,  ni  d'ici  longtemps. 
"  Non  pas  que  l'indépendance  ne  soit,  à  mes  yeux,  la  fin  la  plus  légitime 
"  et  la  plus  naturelle  qui  puisse  attirer  une  colonie.  Mais  nous  ne  som- 
"  mes  pas  encore  assez  pénétrés  du  véritable  esprit  libéral  anglais  qui 
"  doit  inspirer  le  gouvernement  responsable.  Et  les  développements  de 
"  la  question  actuelle  me  confirment  fortement  dans  cette  opinion.  Si 
"je  voyais  la  constitution  de  mon  pays  livrée  aux  mains  des  éléments 
"  qui  composent,  aujourd'hui,  nos  partis  politiques,  je  craindrais  qu'ils 
"  n'en  fissent  "  le  plus  monstrueux  jeu  de  balle  qui  ait  été  ". 

"  On  m'a  demandé  ce  que  je  voulais.  La  réponse  est  courte  et  di- 
"  recte.  Je  veux  qu'on  respecte  la  constitution  de  mon  pays  telle  qu'elle 
"est,  et  je  dis  à  ceux  qui  n'en  sont  point  satisfaits:  Si  vous  voulez  la 
"modifier,  dites  franchement  ce  que  vous  voulez.  Ne  venez  pas  au  mi- 
"lieu  d'une  tempête  populaire  chercher  à  mettre  le  feu  au  temple. 

"M.  Chamberlain  et  ses  disciples  fanatiques  et  ses  apôtres  incons- 
"  cients  nous  conduisent  à  une  révolution  constitutionnelle  dont  per- 
sonne ne  peut  prévoir  les  conséquences. 

"Je  l'ai  déclaré  ailleurs  et  je  le  répète  ici:  mes  objections  à  tout 
"changement  dans  nos  relations  avec  la  Grande-Bretagne  ne  sont  ni 
"  aveugles  ni  déraisonnables.  Je  ne  demande  qu'à  me  laisser  convain- 
"  cre.  Mais  [j'insiste]  sur  un  point  :  nous  devons  savoir  exactement  où 
"  nous  sommes  et  où  l'on  nous  conduit.  Avant  qu'une  évolution  ne 
"  s'opère,  on  doit  établir  nettement  ce  qu'on  veut  nous  faire  abandonner 
"et  ce  qu'on  nous  offre  en  retour.  Et  le  parlement  lui-même  —  et,  à 
"plus  forte  raison,  son  comité  exécutif  —  n'a  pas  le  droit  d'engager 
"l'avenir  de  ce  pays  sans  connaître  à  fond  le  sentiment  véritable  du 
"  peuple. 

"  Je  veux  être  bien  compris  sur  cette  question  de  la  sanction  popu- 
"  laire.  Je  ne  veux  pas  dire  par  là  qu'il  suffirait  à  un  parti  politique 
"  d'émettre  certaines  idées  vagues  sur  l'impérialisme  et,  reprenant  le 
"  pouvoir  après  une  discussion  générale  de  notre  politique,  de  préten- 
"  dre  que  le  peuple  l'a  autorisé  à  modifier  dans  ses  parties  vitales  notre 
"  régime  constitutionnel  et  notre  état  colonial.  Qu'on  soumette  au  par- 
lement des  propositions  claires  et  nettes;    qu'elles  soient  discutées     à 


—  132  — 

M  fond  et  qu'un  plébiscite,  dégageant  la  question  de  tous  les  autres  débats 
"politiques,  la  règle  définitivement"  (1). 

On  me  pardonnera,  j'espère,  ces  copieuses  citations.  En  reprodui- 
sant mes  propres  déclarations,  je  n'ai  pas  cédé  au  désir,  légitime  du 
reste,  de  prouver  que  j'avais  prévu  assez  clairement  les  conséquences 
ultimes  de  cette  première  capitulation  du  Canada  devant  les  exigences 
de  l'impérialisme  anglais.  J'ai  voulu  démontrer  surtout  que,  dès  le 
début,  le  mouvement  de  résistance  à  l'impérialisme  s'est     inspiré     des 

(1)  On  a  prétendu  que  ce  mode  de  consultation  populaire  est  incompatible  avec  les 
principes  et  les  traditions  du  gouvernement  britannique.  On  a  ajouté  que  le  peuple  est 
incapable  de  porter  un  jugement  sûr  et  équitable  sur  des  mat'ères  aussi  graves. 

Il  y  aurait  beaucoup  à  dire  sur  tout  cela.  Lo'n  de  moi  la  pensée  que  le  peuple  est 
infaillible.  Une  longue  pratique  du  régime  parlementaire  et  électoral  m'a  éclairé  sur  la 
duperie  des  formules  creuses  du  libéralisme  doctrinaire  et  de  la  religion  démocrat:que. 
Mais  il  en  est  de  ceci  comme  du  rég'me  parlementaire  lui-même.  C'est  la  conquête  bri- 
tannique qui  en  a  doté  ou  affligé  le  Canada.  Tant  que  notre  const'tution  restera  ce  qu'elle 
est  et  qu'on  n'aura  trouvé  rien  de  mieux  à  substituer  au  régime  démocratique  et  repré- 
sentatif, force  nous  est  de  le  subir  et  d'en  tirer  le  meilleur  parti  possible.  On  aurait  de 
la  peine  à  prouver  que  le  régime  plébiscitaire  est  moins  logique  et  plus  subversif  de  l'or- 
dre des  sociétés  que  le  régime  parlementaire.  Du  moment  que  l'on  admet  et  que  l'on 
pratique  la  théorie  du  gouvernement  représentatif,  on  attribue  au  peuple  le  droit  de 
faire  et  de  défaire  à  sa  guise  les  ministères  et  les  majorités  parlementaires,  et,  par  con- 
séquent, le  pouvoir  facultatif  de  ratifier  ou  de  désavouer  les  lois  et  les  mesures  adminis- 
tratives. Mais  alors,  quelle  objection  sérieuse  peut-on  opposer  au  droit  du  peuple  de  se 
prononcer  d:rectement  sur   l'une   quelconque  de  ces  mesures? 

Tel  que  pratiqué  aujourd'hui,  le  régime  électoral  présuppose  l'aptitude  de  la  masse 
populaire,  ou  du  moins  de  la  majorité  des  électeurs  de  chaque  c'rconscription,  à  choisir 
des  mandataires  consciencieux,  intelligents,  dévoués  à  la  chose  publique  et  compétents  à 
résoudre  tous  les  problèmes  de  gouvernement  et  de  législation.  Les  partisans  les  plus 
aveugles  du  régime  parlementaire  admettront  que  les  résultats  ne  répondent  pas  toujours 
à  cet  idéal.  Prétendra-t-on  que  le  même  corps  électoral,  pris  dans  son  ensemble,  est 
moins  apte  à  juger  l'un  quelconque  de  ces  problèmes,  dégagé  des  multiples  entraves  et  des 
pires  inconvénients  du  régime  électoral:  l'esprit  de  parti,  la  popularité  ou  l'impopularité 
personnelle  des  candidats,  les  abominables  manoeuvres  électorales,  le  conflit  constant 
entre  les  intérêts  généraux  de  la  nation  et  le  souci  des  intérêts  locaux  ou  secondaires? 

A  chaque  élection,  le  peuple  est  appelé  à  porter  un  jugement  sur  l'ensemble  de  la 
politique  générale  et  locale,  sur  chacune  des  mesures  votées  au  parlement  et  sur  le  mé- 
rite respectif  des  candidats  et  des  partis.  Qui  osera  souten'r  que  le  verdict  populaire 
rendu  dans  de  telles  conditions  est  plus  équitable  et  plus  intelligent  que  ne  le  serait  la 
décision  du  peuple  sur  un  sujet  particul'er? 

Affirmer  que  le  régime  plébiscitaire  est  incompatible  avec  l'esprit  des  institutions 
britanniques  n'est  pas  mieux  fondé,  ni  en  droit,  ni  en  fa' t.  Quel  est  le  principe  fonda- 
mental du  gouvernement  britannique?  C'est  le  droit  du  peuple  d'approuver  ou  de  con- 
damner, dans  la  personne  de  ses  mandataires  élus,  tout  ce  qui  touche  au  gouvernement 
et  aux  lois  de  la  nat'on.  Tout  le  reste: — universalité  ou  restriction  du  suffrage,  condi- 
tions d'élig'bilité,  pouvoirs  respectifs  de  la  Chambre  haute  et  de  la  Chambre  basse,  res- 
ponsabilité du  gouvernement,  partage  des  pouvoirs  entre  la  Couronne,  le  ministère  et  le 
parlement,  ne  sont  qu'autant  de  formes  partielles  de  l'application  du  principe.  Ces  ins- 
tituions ou  ces  usages  se  sont  modifiés  maintes  fois  au  cours  de  Phisto're  des  peuples 
britanniques.  Ils  sont  encore  aujourd'hui  en  pleine  et  constante  évolution.  Le  régime 
plébiscitaire  n'est  pas  plus  nouveau  ni  plus  contraire  à  l'esprit  des  institutions  britanni- 
ques que  la  responsabilité  ministér'elle,  systématisée  par  Robert  WALPOLE,  ne  l'était  il  y 
a  un  siècle  et  demi.  I-e  plus  traditionnel  des  hommes  d'Etat  britann!ques  contemporains, 
M.  BALEOUR,  ancien  premier  ministre,  héritier  d'une  véritable  dynastie  parlementaire 
fsciitif-llcmcnt  anglaise  et  conservatrice,  a  proposé  la  solution,  par  plébiscite,  de  la  ques- 
tion de  la  réforme  du  tarif.  Lui  ou  un  autre  a  suggéré  le  même  moyen  d'en  finir  avec 
le  problème  irritant  du  Home  Rule. 

La  pratique  du  plébiscite  occupe  une  place  de  plus  en  plus  grande  dans  notre  admi- 
nistration municipale,  qui  n'est  que  l'une  des  formes  concrètes  de  l'application  du  principe 
des  institutions  britanniques.  Pourquoi  cette  pratique  serait-elle  plus  incompatible  avec 
nos  autres  institutions  représentâmes:  assemblées  législatives  des  provinces  ou  parle, nent 
fédéral?  L'on  pourrait  même  établir  que,  loin  d'aggraver  les  inconvénients  du  régime 
électoral,  elle  tendrait  à  en  atténuer  quelques-uns,  et  des  pires. 

Le  parlement  fédéral  a  décrété,  en  1898,  un  plébiscite  sur  la  proh'bition  de  l'alcool 
Pourquoi  serait-il  plus  contraire  à  Pcspr't  des  Institutions  britanniques  do  consulter  le 
peuple  sur  un  changement  radical  apporté  à  son  état  constitutionnel  et  aux  relations  de 
la  colonie  et  de  la  métropole? 

Le  projet  de  constitution  de  l'Australie  fut  soumis  à  un  plébiscite,  en  1398,  dans  cha- 
cune des  colonies  Intéressées.  I,a  Nouvelle  Galles  n'ayant  pas  donné  le  nombre  de  suf- 
frages approbatifs  fixé  par  la  loi  qui  avait  décrété  ce  plébiscite,  une  nouvelle  consultation 
fut  ordonnée.  Ce  n'est  qu'après  ce  second  plébiscite  que  le  parlement  impérial  vota  la 
constitution. 


—  133  — 

principes  fondamentaux  de  la  constitution  britannique  et  des  traditions 
canadiennes  les  plus  solidement  établies;  et  que  la  propagande  nationa- 
liste, née  de  mon  opposition  à  cette  première  emprise  de  l'impérialisme, 
loin  d'être  une  innovation  dangereuse  et  l'expression  de  théories  sub- 
versives, n'est  que  le  prolongement  de  la  lutte  poursuivie  pendant  un 
demi-siècle  par  Lafontaine,  Cartier,  Macdonald  et  tous  les  Pères  de  la 
Confédération.  A  la  lumière  des  preuves  accumulées  dans  la  première 
partie  de  cette  étude,  on  ne  contestera  pas,  je  pense,  que  la  participation 
du  Canada  à  la  guerre  d'Afrique,  tout  comme  sa  coopération  à  la  guerre 
actuelle,  s'écartait  violemment  de  l'entente  conclue  en  1865  et  de  la  base 
des  relations  établies  entre  la  Grande-Bretagne  et  le  Canada  en  matière 
de  guerre  et  de  défense. 

Attitude  louvoyante  de  M.  Laurier — Élections  de  1900 

M.  Laurier  esquiva  fort  habilement  la  question  de  principe.  Sa  ré- 
ponse constitue  l'un  de  ses  chefs-d'oeuvre  oratoires  —  dans  le  genre  où 
il  excelle:  celui  d'éluder  les  difficultés  en  prenant  la  tangente  et  en  dé- 
robant sa  retraite  par  une  série  de  feintes  habiles.  C'est  dans  ce  discours 
qu'il  osa  bénir  la  guerre  d'Afrique,  fomentée  par  l'ambition  de 
Chamberlain  et  de  Rhodes  et  par  l'insatiable  cupidité  des  chercheurs 
d'or  du  Rand,  comme  la  plus  juste  des  guerres  de  l'Angleterre  (1).  Sans 
répudier  la  réserve  de  principe  contenue  dans  l'arrêté  ministériel  du  14 
octobre,  il  prit  un  égal  soin  de  n'apporter  aucun  tempérament  aux  dé- 
clarations subséquentes  du  gouverneur  et  du  ministre  de  la  Milice,  ni  le 
moindre  correctif  aux  déductions  de  M.  Chamberlain. 

M.  Laurier  remporta  un  succès  éclatant.  Son  discours  fut  applaudi 
à  outrance  par  les  torys  plus  encore  que  par  ses  propres  partisans;  et 
la  Chambre  tout  entière,  à  l'exception  de  dix  voix,  repoussa  ma  propo- 
sition. C'était  l'inauguration  de  la  politique  louvoyante  qui  devait  abou- 
tir à  la  Loi  navale,  à  la  contribution  de  $35,000,000  et  à  la  complicité 
des  deux  partis  dans  la  renonciation  des  principes  posés  par  les  Pères 
de  la  Confédération  (2). 

La  session  terminée,  j'entamai  une  campagne  de  propagande  dans 
la  province  de  Québec.  Ces  débuts  furent  modestes.  M.  Monet,  député 
de  Laprairie-Napierville,  et  M.  Angers,  député  de  Charlevoix,  qui  m'a- 
vaient courageusement  appuyé  de  leurs  discours  et  de  leurs  votes  à  la 
Chambre,  m'accompagnèrent  dans  deux  ou  trois  réunions  publiques. 
Ailleurs,  j'allai  seul.  La  presse  des  deux  partis  faisait  systématiquement 
silence  sur  le  mouvement.  La  Patrie  elle-même,  tout  en  restant  sympa- 
thique, devenait  réticente.  Les  gros  clients  d'annonces  et  les  patrons 
politiques  —  la  Patrie  était  alors,  à  Montréal,  l'organe  français  du  parti 

(1)  "Je  suis...  profondément  convaincu,  dans  ma  conscience  et  dans  mon  coeur,  que 
jamais  guerre  plus  juste  ne  fut  entreprise  par  la  Grande-Bretagne".  Débats  de  la  Cham- 
bre des  Communes,  1900,  (version  française)   col.  1834. 

(2)  Le  plus  averti  peut-être  des  journalistes  anglo-canadiens  libéraux  m'écrivait, 
l'an  dernier,  que  la  participation  du  Canada  à  la  guerre  d'Afrique  avait  été  l'erreur  fatale 
du  ministère  et  des  libéraux  canadiens.  Cette  erreur,  il  l'avait  excusée  et  palliée  au  mo- 
ment où  elle  fut  comm'se.  Eclairé  par  les  événements  ultérieurs,  il  y  voya't  maintenant  la 
première  brèche  à  l'autonomie  du  Canada  et  la  première  conquête  réelle  de  l'impérialisme. 
Il  voulait  bien  ajouter  que  j'avais  vu  clair  dans  la  situation.  Cette  opinion,  il  me  l'ai 
répétée  verbalement. 


—  134  — 

libéral  —  avaient  forcé  M.  Tarte  à  mettre  une  sourdine  à  ses  sympathies 
et  à  ses  convictions.  La  dissolution  du  parlement  vint  interrompre  cette 
campagne. 

Dans  les  provinces  anglaises,  les  torys  se  ruèrent  sur  M.  Laurier  et 
M.  Tarte,  les  accusant  de  déloyauté  et  de  tiédeur  envers  l'Empire.  Dans 
la  province  de  Québec,  les  conservateurs  français  leur  reprochèrent 
d'avoir  sacrifié  la  paix  et  les  libertés  du  Canada  aux  exigences  de  l'An- 
gleterre. Ce  double  jeu  servit  admirablement  les  desseins  et  les  intérêts 
du  parti  libéral  et  permit  à  M.  Laurier  d'accentuer  sa  pose  favorite  de 
l'homme  du  "  juste  milieu  ",  prêt  à  incliner  vers  le  nationalisme  ou  à 
verser  dans  l'impérialisme,  selon  les  exigences  du  moment  et  la  direc- 
tion des  courants  populaires. 

La  victoire  remportée,  les  partisans  du  ministère  s'empressèrent 
d'affirmer  que  le  peuple  canadien,  les  Canadiens-français  en  particu- 
lier, avait  approuvé  la  participation  du  Canada  à  la  guerre.  Je  saisis 
Ja  première  occasion  favorable  pour  démontrer  la  fausseté  de  cette  allé- 
gation. A  l'aide  de  copieux  extraits  des  discours  des  ministres  et  de 
leurs  candidats  et  des  articles  de  la  presse  libérale,  je  prouvai  que  le 
ministère  avait  tout  fait  pour  dérober  aux  yeux  du  peuple  les  consé- 
quences ultimes  de  son  action  et  désavouer  ses  tendances  impérialistes; 
et  je  proposai,  appuyé  par  M.  Angers,  député  de  Charlevoix,  le  voeu  sui- 
vant: 

"  Tout  en  affirmant  sans  réserve  le  principe  fondamental  de 
''l'autonomie  canadienne  et  en  refusant  de  reconnaître  que  l'interven- 
"  tion  du  Canada  dans  l'Afrique  australe  ait  pu  lier  ce  pays  à  une  parti- 
"  cipation  future  dans  les  guerres  et  la  politique  de  la  Grande-Breta- 
"  gne,  — 

"  Cette  Chambre  croit  que  la  contribution  du  Canada,  en  secours 
"  effectifs  et  en  deniers  publics,  à  la  guerre  Sud-Africaine,  donne  au  peu- 
"  pie  canadien  le  droit  d'exprimer  une  opinion  sur  la  question  en  con- 
"  flit. 

"  Cette  Chambre  rappelle  donc  humblement  à  Sa  Majesté  le  Roi 
"  Edouard  VII,  que  le  règne  glorieux  de  son  auguste  mère,  la  Reine  Vic- 
"  toria,  dont  la  mémoire  restera  à  jamais  chère  aux  Canadiens  de  toute 
"  origine  et  de  toute  croyance  religieuse,  s'ouvrit  au  sein  de  la  révolte 
"et  de  l'effusion  du  sang  dans  cette  partie  de  ses  possessions;  que  la 
"  paix  et  la  prospérité  furent  rétablies  et  pour  toujours,  lorsque  les  con- 
"seillers  de  Sa  Majesté  comprirent,  ainsi  que  le  disait  lord  Grey  dans 
"  ses  instructions  à  lord  Elgin,  gouverneur  du  Canada,  qu'il  n'était  "  ni 
"  possible  ni  désirable  d'exercer  le  gouvernement  d'aucune  des  provin- 
"  ces  britanniques  de  l'Amérique  du  Nord  contrairement  à  l'opinion  des 
"habitants";  que,  depuis  cette  époque,  Sa  Majesté  n'a  trouvé  dans  au- 
"  cune  partie  de  son  empire  une  population  plus  fidèle,  plus  dévouée  et 
"plus  heureuse  que  ses  sujets  canadiens-français. 

"  Cette  Chambre  exprime  donc  l'espoir  et  le  désir  que  le  gouverne- 
"  ment  de  Sa  Majesté  s'efforcera  de  conclure  dans  l'Afrique  du  Sud  une 
"  paix  honorable,  assise  sur  la  loi  des  nations  qui  garantit  l'indépendance 
"  à  tous  les  peuples  civilisés  et  sur  les  vraies  traditions  britanniques  qui 


—  135  — 

"  respectent  toutes  les  convictions  nationales  et  religieuses  et  le  prin- 
"  cipe  de  l'autonomie  coloniale. 

"  Cette  Chambre  déclare  de  plus  qu'il  n'est  pas  nécesaire  d'envoyer 
**  de  nouvelles  troupes  canadiennes  dans  l'Afrique  australe  et  que  l'en- 
"  rôlement  de  recrues  pour  le  corps  de  gendarmerie  sud-africaine  ne 
"  devrait  pas  être  permis  au  Canada." 

Naturellement,  la  proposition  fut  rejetée  par  les  deux  partis.  11  ne 
resta  même,  pour  l'appuyer,  que  MM.  Angers  et  Monet  (1). 

Réaction  nationaliste 

Cette  première  victoire  de  l'impérialisme  fut  suivie  d'un  mou- 
vement de  réaction,  même  dans  les  provinces  anglaises.  Aux  élec- 
tions de  novembre  1900,  les  très  rares  députés  anglais,  de  l'un  ou  de 
l'autre  parti,  accusés  de  sympathie  pour  les  Boers  et  d'opposition  à  la 
participation  du  Canada  à  la  guerre,  avaient  été  réélus  par  des  majorités 
considérablement  accrues.  Dans  la  province  de  Québec,  le  mot  d'ordre 
était:  ^'impérialisme  est  un  mythe,  le  gouvernement  a  été  forcé  de  céder 
à_iine  explosion  de  sentiment;  mais  il  asauvé  là  situation  en  déclarant 
que ^expédition  des  troù"pè"S  en~~"A7rique  ne  constitue  pas  an  précédent'. 
Conservateurs  et  libéraux  me  taxaient  volontiers  de  monomanie  parce 
que  je  persistais  à  affirmer  qu'à  la  prochaine  occasion  favorable,  Cham- 
berlain et  les  chefs  de  l'impérialisme  renouvelleraient  leurs  efforts,  avec 
des  chances  de  succès  considérablement  accrues  par  l'acte  posé.  On  me 
trouvait  non  moins  excessif  quand  j'insistais  sur  la  nécessité  de  faire  re- 
vivre, par  une  campagne  active  et  persistante  d'éducation  publique,  le 
nationalisme  intégral  qui  avait  préservé  les  libertés  du  Canada  avant  la 
Confédération.  Afin  de  me  documenter  sur  les  tendances  et  les  méthodes 
des  chefs  de  l'école  impérialiste,  je  fis,  durant  l'été  de  1901,  un  séjour 
assez  prolongé  en  Angleterre.  A  mon  retour  au  Canada,  je  résumai  mes 
constatations  dans  un  discours  prononcé  au  Théâtre  National  Français, 
le  20  octobre  1901. 

"  En  somme,  disais-je,  sous  des  dehors  différents  et  avec  d'autres 
**  moyens  d'action,  le  mouvement  impérialiste  part  du  même  fond  et 
"  tend  au  même  résultat  que  la  lutte  entreprise  au  XVIIIe  siècle  par  le 
"gouvernement  autocratique  de  Georges  III:  TAXER  LES  COLONIES 
"  POUR  LA  DEFENSE  DE  L'EMPIRE.  Avec  cette  franchise  qui  carac- 
"  térise  les  hommes  publics  d'Angleterre  et  qui  rend  la  discussion  de  la 
"  politique  anglaise  toujours  intéressante  et  fructueuse,  lord  Selborne, 
"  sous-secrétaire  d'Etat  pour  les  colonies,  l'a  reconnu  publiquement  l'an 
"  dernier.  La  seule  différence  qu'il  y  voit,  c'est  que  les  ministres  de 
"  Georges  III  eurent  la  maladresse  de  vouloir  prélever  eux-mêmes  des 
"  impôts  sur  les  colonies,  tandis  que  les  ministres  actuels  s'efforcent 
"  d'amener  les  colons  à  se  taxer  eux-mêmes  au  bénéfice  de  la  métro- 
pole "  (2). 

(1)  "Débats  de  la  Chambre  des  Communes",  1901   (version  française)  col.  1358. 

(2)  "Grande-Bretagne  et  Canada",  Montréal,  1902 — p.  29.  Ces  discours  de  lord  Sel- 
borne  avait  été  prononcé  en  juin  1900,  au  quatrième  congrès  des  Chambres  de  Commerce 
de  l'Empire.  Lord  Selborne  devint  par  la  suite  premier  lord  de  l'Amirauté;  nous  le 
retrouverons  poursuivant  sa  propagande  impérialiste  à  la  Conférence  coloniale  de  1902. 


—  136  — 

Sur  l'évolution  politique  du  gouvernement  de  l'Empire,  je  disais: 

"  On  parle  d'un  conseil  consultatif,  où  chaque  colonie  enverrait  un 
"  nombre  restreint  de  représentants.  Ces  délégués,  qu'on  pourrait  ap- 
"  peler  ministres  extra-cabinétaires  (pardon  du  néologisme),  transmet- 
"  traient  les  décisions  du  conseil  à  leurs  gouvernements  qui  les  soumet- 
"  traient  à  la  ratification  des  parlements  coloniaux.  Inutile  d'insister 
*  sur  le  danger  d'un  tel  système.  En  voyant  l'influence  que  les  autorités 
"  impériales  exercent  à  distance  sur  les  ministres  des  colonies,  on  peut 
"  affirmer  que  le  gouvernement  britannique  saura  maintenir  sous  le 
"  joug  les  hommes  qu'il  aura  à  sa  portée  immédiate  et  sur  qui  il  pourra 
"  faire  peser  le  poids  de  ses  faveurs  et  de  ses  séductions.  Dans  toutes 
"  les  questions  où  les  intérêts  de  la  métropole  et  d'une  des  colonies  seront 
"en  jeu,  le  cabinet  anglais  ne  manquera  jamais  de  s'assurer  une  majo- 
"  rite  dans  le  conseil  où,  d'ailleurs,  le  Royaume-Uni  sera  longtemps 
"  représenté  par  un  nombre  de  délégués  supérieur  à  celui  des  délégués 
"  coloniaux  réunis. 

"  Il  restera  bien  aux  parlements  des  colonies  le  pouvoir  de  refuser 
"  leur  sanction.  Mais  ces  décisions  devenant  des  mesures  ministérielles, 
"  il  faudra  que  les  moeurs  politiques  changent  notablement  au  Canada 
"  pour  que  cette  garantie  soit  efficace. 

"  Ne  croyez  pas  d'ailleurs  que  ce  conseil  surgisse  tout  à  coup,  cons- 
"  titué  par  un  acte  du  parlement  impérial.  Ce  n'est  pas  la  méthode  an- 
"  glaise.  On  connaît  mieux  là-bas  l'art  de  préparer  les  évolutions  cons- 
"  ti tution nelles. 

"  On  va  commencer  par  consulter  les  premiers  ministres  coloniaux 
"  qui  iront  à  Londres,  l'an  prochain,  assister  au  Couronnement  du  Roi 
"et  assurer  Sa  Majesté  de  la  fidélité  inviolable  et  de  la  naïveté  robuste 
"  de  ses  sujets  des  colonies.  Ce  ne  sera  du  reste  qu'une  répétition  du 
"  Jubilé. 

"  Puis,  une  nouvelle  occasion,  qu'on  fera  surgir  au  besoin,  appellera 
"  de  nouveau  nos  représentants  au  pied  du  trône.  Ces  visites  ctd  limina 
"finiront  par  devenir  régulières  —  et  dans  les  intervalles,  les  agents 
"  coloniaux  sont  toujours  là,  trop  heureux  de  jouer  le  rôle  des  duègnes 
"  de  comédie  qui  portent  les  billets  doux  des  amoureux  illicites.  Enfin 
"  on  donnera  la  sanction  constitutionnelle  aux  faits  accomplis. 

"  C'est  de  cette  manière  que  toutes  les  institutions  britanniques  se 
"sont  établies"  (1). 

Cette  conférence  fut  publiée  en  brochure,  accompagnée  d'une  masse 
de  citations  et  de  textes,  dont  l'ensemble  démontrait  l'ampleur  et  la 
persistance  du  mouvement  impérialiste. 

Le  véritable  impérialisme  anglais 

Dans  Y  Avertissement  qui  précédait  cette  brochure,  je  donnais  cette 
définition  de  l'impérialisme  britannique: 

"  L'impérialisme  anglais  est  un  régime  d'accaparement  et  de  domi- 
"  nation  militaire,  né  de  l'expansion  exagérée  de  la  puissance  anglaise 
"  et  nourri  de  cet  orgueil  stupide,  brutal  et  vantard  qu'on  nomme  jin- 

(1)     "Grande-Bretagne  et  Canada",  p.  35-36. 


—  137  — 

"  goïsme.  Il  s'exprime  volontiers  par  des  formules  ronflantes  :  "Bri- 
"  tannia  rule  the  waves",...  "Britons  never  shall  be  slaves",...  "Trade 
"  folloivs  the  flag",...  "What  we  hâve  we  hold",...  etc.;  à  ce  dernier 
"  axiome,  le  Premier-Ministre  d'Ontario  (1)  a  ajouté:  "and  what  we  don't 
"hâve,  we  take",  et  le  bon  sens  public  commence  à  surajouter:  ". .  .when 
"  we  can". 

"  Ayant  embrassé  plus  qu'elle  ne  peut  étreindre,  entourée  d'enne- 
"  mis  ou  d'indifférents,  l'Angleterre  de  M.  Chamberlain  a  besoin  de  sol- 
"  dats  et  de  marins  pour  maintenir  les  oeuvres  de  son  délire.  N'en 
"tiauvant  plus  chez  elle,  elle  s'adresse  à  ses  colonies.  Sachant  qu'elle 
"  ne  peut  atteindre  son  but  sans  détours,  elle  trompe,  endort  ou  cor- 
"  rompt  les  gouvernants  des  colonies  et  grise  de  chauvinisme  leurs  po- 
"  pulations  naïves.  Elle  nous  arrache,  sous  des  noms  et  des  uniformes 
"  variés  —  Carabiniers  Royaux,  Infanterie  à  cheval,  Strathcona  Horse, 
"  Yeomanry  —  tout  ce  qu'elle  peut  de  chair  à  canon;  quitte  à  nous  lais- 
"  ser  entrevoir  quelques  bribes  de  faveurs  pour  le  moment  où  nous 
"  serons  fatigués  de  jouer  ce  rôle  de  dupes. 

"  En  un  mot,  le  véritable  impérialisme  anglais,  c'est  la  GONTRIBU- 
"TION  DES  COLONIES  AUX  GUERRES  DE  L'ANGLETERRE  —  en 
"  hommes  et  en  deniers,  en  hommes  surtout." 

Aux  sceptiques  et  aux  incrédules,  ignorants  ou  volontaires,  qui 
niaient  l'existence  de  l'impérialisme  et  ses  dangers  pour  le  Canada, 
je  répondais: 

"  Les  gens  qui  trouvent  plus  commode  d'engraisser  que  de  se  pré- 
"  occuper  de  l'avenir  de  leur  pays,  affirment  que  personne  ne  songe  à 
"  l'impérialisme. 

"Que  les  repus  ferment  les  yeux  et  les  oreilles  et  refusent  de  croire 
"à  tout  ce  qui  peut  déranger  leur  digestion,  je  le  conçois.  Mais  que  tant 
"  de  braves  gens  qui  n'ont  pas  d'affaires  politiques  à  soigner  se  bercent 
"  des  mêmes  illusions,  c'est  ce  que  je  comprends  moins. 

"Deux  causes  peuvent  expliquer  cet  étrange  aveuglement:  la  pa- 
"  resse  intellectuelle  qui  nous  envahit  et  nous  paralyse;  puis  la  force 
"  de  l'atavisme  latin  qui  nous  domine  encore,  nous,  aux  trois-quarts 
"Normands!  Tandis  que  l'Anglo-Saxon  fait,  transforme  et  défait,  sans 
"  un  bout  de  parchemin,  lois,  constitutions,  royaumes,  empires,  —  le 
"latin,  logique  et  légiste,  attend  des  programmes,  des  pronunciamentos, 
"  des  articles,  des  décrets,  des  textes  numérotés,  classés  et  étiquetés, 
"  avant  de  croire  que  son  état  social  subit  une  évolution. 

"  Il  n'est  pas  étonnant,  d'ailleurs,  qu'avec  une  presse  comme  la 
"nôtre,  la  vérité  ait  peine  à  se  faire  jour.  En  Angleterre  même,  où  les 
"  grands  organes  de  l'opinion  publique  constituent  en  somme  la  presse 
"la  plus  sérieuse  et  la  plus  loyale  qui  soit  au  monde,  on  ne  fait  que 
"  commencer  à  se  rendre  compte  de  l'évolution  impérialiste.  "  Cette 
"  étrange  croissance  d'un  empire  nous  a  pris  par  surprise  ",  disait,  l'an 
"  dernier,  lord  Salisbury,  impérialiste  lui-même,  comme  Sganarelle  était 
"  médecin,  malgré  lui.  Mais  ce  qu'on  sait  aujourd'hui,  partout  ailleurs 
"  que  dans  la  province  de  Québec,  "  c'est  que  cette  vague  énorme  ",  sui- 

(1)     Sir  George  ROSS,  plus  tard  sénateur. 


—  138  — 

"  vant  l'expression  du  duc  de  Devonshire,  soulève  et  emporte  la  Grande- 
-Bretagne, —  à  sa  perte,  murmurent  les  uns,  à  sa  gloire,  clament  les 
"  autres." 

En  dépit  de  la  pénurie  de  nos  ressources  et  du  silence  dédaigneux 
de  la  grande  presse  des  deux  partis,  notre  modeste  propagande  commen- 
çait à  éveiller  l'attention  publique.  M.  Laurier,  dont  le  flair  politique 
était  rarement  en  défaut,  commençait  à  croire  qu'il  y  aurait  avantage  à 
diriger  la  politique  ministérielle  dans  la  voie  du  nationalisme  renais- 
sant. Les  fêtes  impériales  qui  accompagnèrent  le  couronnement  d'E- 
douard VII,  en  1902,  lui  donnèrent  l'occasion  d'opérer  cette  nouvelle 
courbe. 

Comme  bien  l'on  pense,  Chamberlain  avait  résolu  de  profiter  de 
cette  circonstance  exceptionnelle  pour  fortifier  la  trame  impérialiste 
et  amener  les  gouvernements  des  colonies  à  se  lier  davantage  à  sa  poli- 
tique de  centralisation.  Ses  complices,  en  provoquant  l'inique  guerre 
d'Afrique  et  en  y  entraînant  les  colonies,  avaient  créé  le  fait  accompli: 
il  ne  restait  plus  qu'à  donner  à  l'acte  posé  une  formule  constitutionnelle 
et  une  sanction  permanente,  et  à  faire  de  la  participation  des  colonies 
aux  guerres  de  l'Angleterre  la  base  du  nouveau  régime  impérial. 

Le  couronnement  aurait  dû  avoir  lieu  en  1901.  Mais  l'heure  n'était 
pas  propice  aux  desseins  du  puissant  ministre  des  Colonies.  Après  deux 
ans  d'une  lutte  opiniâtre,  la  Grande-Bretagne  et  les  "  nations-soeurs  " 
n'étaient  pas  encore  venues  à  bout  de  la  résistance  des  paysans  boers. 
L'humiliation  de  l'Angleterre  était  complète,  le  prestige  de  son  armée 
anéanti,  l'incapacité  de  ses  chefs  militaires  démontrée  aux  yeux  du 
monde  entier.  Chamberlain  comprit  qu'il  aurait  peine  à  décider  les 
coloniaux,  tout  naïfs  et  vaniteux  fussent-ils,  à  s'associer  à  la  '  grandeur  ' 
et  à  la  '  puissance  '  de  la  Grande-Bretagne.  Le  Boi  se  donna  fort  à  propos 
une  entorse  assez  grave  pour  permettre  d'ajourner  les  fêtes  du  couron- 
nement à  l'année  suivante. 

M.  Laurier  se  prépare  à  la  résistance 

Le  27  décembre  1901,  le  ministre  des  Colonies  transmettait  aux  gou- 
verneurs généraux  l'invitation  du  Boi  conviant  les  premiers  ministres 
des  «olonies  autonomes  à  prendre  part  aux  fêtes  du  couronnement.  Le 
23  janvier  1902,  M.  CHAMBEBLAIN  télégraphiait  à  lord  Minto  que  "le 
"  gouvernement  de  Sa  Majesté  se  propose  de  profiter  de  la  présence  des 
"  premiers  ministres  au  couronnement  pour  discuter  avec  eux  les  rela- 
"  tions  politiques  de  la  mère-patrie  et  des  colonies,  la  défense  impériale, 
"  les  relations  commerciales  de  l'Empire  et  d'autres  matières  d'un  inté- 
"  rêt  général. 

"  Si  vos  ministres  désirent  soumettre  sur  ces  diverses  questions  des 
"  propositions  concrètes  ou  des  résolutions,  ou  suggérer  tout  autre  sujet 
"  de  discussion,  je  serais  heureux  d'en  prévenir  les  autres  gouverne- 
ments "  (1). 

Cette  fois,  l'invite  était  formelle  et  directe.     Sir  Wilfrid  LAUBIEB 

(t)  Le  texte  de  cette  dépêche  et  celui  de  la  réponse  sont  reproduits  à  la  pièce  jus- 
tificative 62. 


—  139  — 

riposta  du  tic  au  tac.    Il  dicta   à  lord  Minto   la   réponse   suivante,   qui 
porte  la  date  du  3  février  1902: 

"  Des  diverses  questions  mentionnées  dans  votre  dépêche  du  23 
"  janvier,  la  seule,  de  l'avis  de  mes  ministres,  qui  laisse  entrevoir  (gives 
"  promise)  d'une  discussion  utile,  est  celle  des  relations  commerciales 
"  entre  les  divers  pays  de  l'Empire.  Mes  ministres  se  déclarent  entiè- 
"  rement  satisfaits,  sauf  sur  quelques  points  d'importance  secondaire, 
"  des  relations  politiques  qui  existent  aujourd'hui  entre  la  mère  patrie 
"  et  les  grandes  colonies  autonomes,  et  particulièrement  le  Canada.  Etant 
"  données  les  conditions  différentes  des  colonies,  ils  n'anticipent  pas 
"  qu'aucun  plan  général  de  défense  soit  applicable  à  toutes." 

•La  riposte  était  rude.  Afin  de  l'adoucir,  on  ajoutait  que  "le  repré- 
"  sentant  du  Canada  serait  néanmoins  prêt  à  accorder  une  attention 
"  respectueuse  à  toute  proposition  qui  pourrait  être  soumise  par  le  gou- 
"  vernement  de  Sa  Majesté  ou  par  les  délégués  des  autres  colonies." 

Dix  jours  après  l'envoi  de  cette  dépêche,  la  session  s'ouvrit.  Je  fis 
produire  la  correspondance  échangée  entre  les  deux  gouvernements. 
Elle  scandalisa  fort  les  ultra  impérialistes.  Le  15  avril,  M.  MACLEAN, 
député  de  York,  interpella  le  ministère;  il  s'attacha  particulièrement  à 
la  question  du  '  commerce  préférentiel  '.  Le  parlement  britannique 
venait  d'imposer  un  droit  d'importation  sur  le  blé.  Le  parti  conserva- 
teur canadien  voulait  que  le  gouvernement  en  profitât  pour  réclamer 
une  exemption  en  faveur  des  blés  coloniaux,  comme  préliminaire  de 
l'adoption  de  tarifs  de  faveur  réciproque  dans  tous  les  pays  de  l'Em- 
pire 

De  la  réponse  de  M.  LAURIER,  je  ne  détache  que  les  déclarations 
relatives  à  la  défense  impériale: 

"  Ce  serait  un  véritable  suicide  pour  le  pays,  dit-il,  que  de  se  lancer 
"dans  le  gouffre  des  dépenses  où  les  nations  européennes,  y  compris 
"l'Angleterre,  ont  été  entraînées  par  les  besoins  d'armements  formi- 
"  dables.  Quelle  est  la  situation  respective  de  la  Grande-Bretagne  et  du 
"  Canada?  La  Grande-Rretagne  est  l'une  des  premières  nations  de 
"l'univers,  la  première  peut-être  sous  plusieurs  rapports,  le  centre  du 
"  plus  puissant  empire  de  nos  jours,  du  plus  grand  empire  depuis  la 
"  chute  de  l'empire  romain.  Par  là  même,  elle  est  obligée  de  maintenir 
"une  nombreuse  armée  permanente.  La  Chambre  sait  combien  la  né- 
"  cessité  d'entretenir  une  armée  permanente  a  toujours  répugné  au  peu- 
"ple  anglais,  comment  celui-ci  s'est  toujours  révolté  à  cette  idée;  mais 
"il  a  dû  se  plier  aux  exigences  de  la  situation  et  entretenir  constam- 
"  ment  une  armée  sur  pied.  La  plus  grande  partie  du  budget  de  l'An- 
"  gleterre  est  dévorée  par  les  dépenses  navales  et  militaires,  et  l'hono- 
"  rable  député  voudrait  nous  mettre  dans  une  pareille  position  et  nous 
"  faire  partager  ces  dépenses  1  Toute  autre  est  la  situation  du  Canada. 
"  C'est  un  immense  pays  ayant  une  population  de  cinq  millions  et  un 
"  tiers  d'habitants  disséminés  sur  une  étendue  de  3,000  milles  de  l'est  à 
"l'ouest.  Quels  sont  les  plus  lourds  articles  de  son  budget?  Les  travaux 
"  publics,  la  colonisation,  la  construction  de  voies  ferrées  et  le  creuse- 
"  ment  des  ports  et  de  voies  de  transport.  Voilà  le  champ  où  doit 
"  s'exercer  notre  activité,  et  ce  serait  un  crime  de  détourner  une  partie 


—  140  — 

des  deniers  nécessaires  à  l'accomplissement  de  ces  travaux  pour  ache- 
"  ter  des  canons,  des  fusils  et  des  munitions  de  guerre"  (1). 

Toute  la  députation  ministérielle  acclama  cette  profession  de  foi 
nationaliste.  Je  puis  même  affirmer  sans  exagération  que  les  trois- 
quarts  des  députés  conservateurs  l'approuvèrent  tacitement. 

Le  12  mai,  le  leader  de  la  gauche,  M.  BORDEN,  ramena  la  question 
sur  le  tapis.  Il  blâma  fort  discrètement  le  ministère  d'avoir  repoussé 
l'invite  des  autorités  impériales  à  discuter  le  problème   de   la   défense  : 

"  Comme  je  J'ai  déjà  dit  en  cette  Chambre  et  ailleurs,  je  suis  disposé 
"  à  affirmer  avec  autant  de  vigueur  que  n'importe  qui  la  nécessité  qu'il 
"  y  a  pour  le  Canada  de  gouverner  la  dépense  de  ses  deniers  et  de  régler 
"  lui-même  la  question  de  la  défense  impériale  en  ce  qui  se  rapporte  au 
"  Canada" 

C'est,  a  quarante  ans  de  distance,  la  réitération  du  principe  posé 
par  le  ministère  iMcDonald-Sicotte  en  réponse  aux  suggestions  du  duc 
de  Newcastle  (2).  M.  Borden  avait  évidemment  oublié  ces  paroles  fort 
sensées  lorsqu'il  fit  voter  par  la  Chambre,  en  1912,  une  contribution  de 
$35,000,000  à  la  flotte  impériale  et  qu'il  décida  d'en  abandonner  l'em- 
ploi au  gouvernement  britannique. 

"  Mais  je  ne  vois  pas,  poursuit-il,  pourquoi  nous  ne  serions  pas  dis- 
"  posés  à  discuter  la  question  dont  il  s'agit  avec  les  autorités  impériales. 
"  Trois  avenirs  possibles  se  présentent  à  ce  pays.  L'un  est  l'existence 
"  comme  nation  indépendante;  un  autre  est  l'absorption  par  nos  voi- 
"  sins,  l'annexion  aux  Etats-Unis  d'Amérique;  le  troisième  est  la  conti- 
"  nuation  des  relations  qui  existent  aujourd'hui  entre  le  Canada  et  la 
"  mère-  patrie.  Le  troisième  est  l'état  de  choses  que  je  voudrais  pour 
"  ma  part  voir  devenir  permanent;  et  tant  qu'existera  le  lien  qui  nous 
"  unit  à  la  mère-patrie,  il  me  semble  que  nous  devons  nous  occuper  de 
"la  question  de  la  défense  de  ce  pays;  et  en  rapport  avec  cette  question, 
"  il  n'est  aucune  raison  pour  laquelle  nous  ne  discuterions  pas,  au  moins, 
"  avec  la  mère-patrie,  la  question  de  la  défense  impériale,  quand  on  nous 
"y  invite  d'une  façon  courtoise"  (4734-5). 

Il  ne  suggère  du  reste  aucun  mode  quelconque  de  contribution  à  la 
défense  impériale.  Tout  Je  reste  de  son  discours  est  consacré  à  Ja 
question  commerciale.  Il  presse  le  ministère  de  profiter  de  l'imposi- 
tion, en  Angleterre,  du  droit  d'importation  sur  les  blés  pour  réclamer 
la  "  préférence  coloniale  ".  Il  reproche  à  M.  Laurier  et  à  ses  collègues 
le  traitement  de  faveur  sans  réciproque  qu'ils  accordent  aux  articles 
importés  d'Angleterre. 

On  voit  qu'à  cette  heure  de  réaction,  Je  "  loyal  "  parti  conservateur 
cherchait  à  prendre  la  revanche  de  son  servilisme  passé  et  futur. 

La  réponse  du  premier  ministre  est  brève.  Il  maintient  carrément 
l'attitude  qu'il  a  prise  dans  la  dépêche  du  3  février.  Il  est  prêt  à  dis- 
cuter toutes  les  propositions  qui  seront  soumises  à  la  Conférence.  Le 
gouvernement  de  la  Nouvelle-Zélande  a  donné  avis  d'une  motion  favo- 

(1)  "Débats  de  la  Chambre  des  Communes",  1902  (version  française)  col.  2759.  Les 
citat'ons  qui  suivent  sont  également  tirées  de  la  version  française.  Le  chiffre  de  la  co- 
lonne est  indiqué  après  chaque  citation.  On  trouvera  le  texte  anglais  à  la  pièce  justifi- 
cative 63. 

(2)  Pièce  justificative  26. 


—  141  — 

rable  à  la  réorganisation  militaire  de  l'Empire.  L'Australie  semble  se 
préparer  à  prendre  la  même  attitude  que  le  Canada.  Cette  attitude, 
M.  LAURIER  est  déterminé  à  la  maintenir  jusqu'au  bout: 

"  Cela  ne  sert  absolument  à  rien,  dit-il,  au  point  où  nous  en  sommes 
"et  dans  ce  parlement  du  Canada,  de  chercher  à  nous  tromper  nous- 
**  mêmes  sur  ce  que  l'on  peut  avoir  en  vue  avec  ce  sujet  de  la  défense 
"  de  l'Empire.  Si  l'on  projette  tout  simplement  de  discuter  quelle  part 
"  le  Canada  devra  prendre  pour  sa  propre  défense,  et  dans  quelle  mesure 
"  nous  devrons  être  prêts  à  sauvegarder  l'intégrité  du  pays  où  nous 
"  sommes  nés  et  qui  a  reçu  notre  foi,  où  sont  toutes  nos  espérances  et 
"  nos  affections,  nous  serons  certainement  toujours  disposés  à  discuter 
"  un  semblable  sujet.  Même  je  ne  crois  pas  qu'il  soit  le  moindrement 
"  nécessaire  de  nous  pousser  à  aborder  une  discussion  de  ce  genre,  car, 
"  durant  cette  même  session  où  nous  sommes,  le  gouvernement  a  donné 
"  sa  parole,  dans  cette  Chambre,  qu'il  serait  prêt  en  tout  temps  à  faire 
'.'  là-dessus  son  devoir  jusqu'au  bout,  et  il  a  reçu  pour  cela  l'appui  una- 
"  nime  des  deux  partis.  Mais  la  politique  contemporaine  comprend, 
"  tant  à  l'étranger  et  en  Angleterre  qu'au  Canada,  et  même  peut-être  dans 
"  cette  Chambre,  une  certaine  école  qui  ne  désirerait  rien  tant  que  de 
"  plonger  le  Canada  dans  le  gouffre  du  militarisme  qui  est  maintenant 
"Je  fléau  de  toute  l'Europe.  Je  ne  suis  pas  en  faveur  d'une  semblable 
"politique"  (4752-3). 

Conférence  de  1902 — Chamberlain  pousse  sa  pointe 

C'est  dans  ces  dispositions  que  MM.  LAURIER,  FIELDINC  et  PA- 
TERSON  partirent  pour  Londres  après  la  session. 

Les  pompes  du  couronnement  terminées,  CHAMBERLAIN  se  mit  à 
la  besogne.  Il  fut  arrêté  que  la  conférence  siégerait  à  huis  clos,  "  afin 
"  que  la  discussion  soit  aussi  libre  que  possible  et  que  les  membres  puis- 
"  sent  exprimer  entièrement  et  franchement  les  considérations  et  les 
"  difficultés  spéciales  qui  les  affectent."  Faut-il  supposer  que  certains 
des  délégués  eussent  éprouve  quelque  embarras  à  parler  "  franchement  " 
au  grand  jour?  Quoi  qu'il  en  soit,  il  ne  fut  publié  qu'un  rapport  som- 
maire des  travaux  de  la  Conférence  (1). 

Dans  son  discours  d'ouverture  (p.  1  à  9),  CHAMBERLAIN,  après  les 
compliments  d'usage,  entre  résolument  dans  le  vif  de  la  question  :  "  Je 
"  déclare  que  notre  objet  ultime  est  de  renforcer  les  liens  qui  nous  unis- 
"  sent.  Cet  objet,  nous  ne  pouvons  l'atteindre  que  par  trois  voies  princi- 
"  pales  :  en  premier  lieu,  par  nos  relations  politiques  ;  deuxièmement, 
"par  un  mode  quelconque  d'union  commerciale;  et  en  troisième  lieu, 
"  par  l'étude  des  questions  qui  se  rattachent  à  la  défense  de  l'Empire." 

Sur  le  chapitre  des  relations  politiques,  il  se  réfère  aux  résolutions 
de  la  Conférence  de  1897.  Il  reconnaît  les  difficultés  qui  entourent  la 
solution  du  problème  de  la  fédération  des  pays  de  l'Empire.  Néanmoins, 
la  participation  des  colonies  à  la  guerre  sud-africaine  a  fait  mûrir  la 

(1)  "Papers  relatinsr  to  a  Conférence  between  the  Secretary  of  State  for  the  Colonies 
and  the  Prime  Ministers  of  self  groverning  Colonies",  June  to  August  1902 — Cd  1299.  La 
citation  ci-dessus  se  trouve  à  la  page  1.  Les  citat'ons  qui  suivent  sont  également  traduites 
de  ce  livre  bleu.     Le  chiffre  de  la  page  est  indiqué  après  chaque  citation. 


—  142  — 

question.  Cette  coopération  est  "  la  preuve  la  plus  éclatante  des  résul- 
"  tats  d'une  union  volontaire  sans  obligations  formelles."     Elle  a  créé 

en  Angleterre  "un  sentiment  d'obligations  réciproques" "Ce  serait 

"  une  erreur  fatale  de  transformer  l'enthousiasme  spontané  qui  s'est 
"  manifesté  si  vivement  dans  tout  l'Empire  en  quelque  chose  qui  eût  la 
"  nature  d'une  obligation,  obligation  qui  ne  serait  peut-être  aujourd'hui 
"  assumée  qu'avec  répugnance  ou  acceptée  simplement  pour  la  forme. . . 
"Le  gouvernement  de  Sa  Majesté  accueillerait  avec  faveur  toute  démar- 
"  chc  qui  pourrait  être  faite  dans  le  but  d'amener  une  union  plus  définie 
"et  plus  intime;  mais  il  croit  que  ce  n'est  pas  à  lui  à  faire  cette  démar- 
"  che  auprès  de  vous.  Si  la  demande  est  faite,  et  lorsqu'elle  sera  faite, 
"  elle  devra  venir  des  colonies.  Si  elle  vient,  elle  sera  accueillie  ici 
"  avec  enthousiasme." 

M.  Chamberlain  rappelle  cette  parole  de  M.  Laurier,  prononcée  en 
1897  :  "  Si  vous  voulez  notre  aide,  appelez-nous  dans  vos  conseils." — 
"  Sir  Wilfrid  Laurier  ",  dit-il,  non  sans  malice,  "  a  expliqué  dans  des  dis- 
"  cours  subséquents  qu'il  n'avait  pas  été  compris  très  clairement."  La 
parole  était  claire,  mais  elle  avait  été  prononcée  aux  heures  de  griserie 
du  jubilé  de  la  Reine.  De  retour  au  Canada,  M.  Laurier  avait  jugé  à 
propos  de  s'expliquer.  Mais  le  pontife  de  l'impérialisme  n'entend  pas 
laisser  perdre  une  offre  si  engageante. 

"  Nous  avons  besoin  de  votre  aide,  s'écrie-t-il,  nous  avons  besoin  de 
"  votre  assistance  dans  l'administration  de  ce  vaste  empire  qui  est  le 
"  vôtre  comme  le  nôtre  "  —  avec  cette  légère  différence  que  l'Angle- 
terre en  retire  tous  les  profits  et  que  les  "  nations  soeurs  "  n'en  subissent 
à  peu  près  que  les  inconvénients.  —  "  Le  Titan  fatigué  fléchit  sous  l'orbe 
"trop  vaste  de  ses  responsabilités."  (The  weary  Titan  staggers  under 
the  too  vast  orb  of  its  fate). 

C'est  la  phrase  fameuse  qui  a  fait  le  tour  des  colonies  et  suscité 
tant  d'absurdes  expressions  de  pitié  sur  la  détresse  de  la  pauvre  Angle- 
terre, se  sacrifiant  au  salut  de  l'Empire.  La  vérité,  comme  le  faisait  si 
justement  observer  M.  Ewart  dans  l'un  des  Kingdom  Papers,  c'est  que 
si  le  "  Titan  fatigué  "  ploie  les  genoux,  c'est  sous  le  poids  de  l'empire 
qu'il  a  conquis  à  son  bénéfice  et  des  richesses  immenses  qu'il  a  amon- 
celées (1). 

"  Nous  avons  porté  le  fardeau  durant  maintes  années.  Il  est  temps, 
"  croyons-nous,  que  nos  enfants  nous  aident  à  le  supporter;  et  dès  que 
"  vous  nous  en  ferez  la  demande  soyez  assurés  que  nous  nous  hâterons 
"  avec  joie  de  vous  appeler  dans  nos  conseils.  Si  vous  êtes  prêts,  à  un 
"  moment  quelconque,  à  assumer  une  part,  une  part  proportionnelle  des 
"  fardeaux  de  l'Empire,  nous  sommes  prêts  à  nous  entendre  avec  vous 
"  sur  toute  proposition  qui  aura  pour  objet  de  vous  donner  une  voix 
"  correspondante  dans  la  politique  de  l'Empire." 

C'est,  on  s'en  souvient,  le  principe  d'équité  posé  par  lord  Elgin  dès 
1854. 

Nous  verrons,  par  les  déclarations  de  M.  Asquith  et  de  M.  Harcourt, 
en  1911  et  en  1912,  quelle  sorte  de  "voix  correspondante"  les  autorités 

(1)     "Kinrdom  Paper*" — No  11,  novembre  1912,  p.  13  à  22. 


—  143  — 

impériales  sont  prêtes  à  accorder  aux  "nations-soeurs"  dans  les  conseils 
de  l'Empire. 

M.  Chamberlain  n'a  aucune  objection  de  principe  contre  la  repré- 
sentation des  colonies  au  parlement  impérial;  mais  il  croit  plus  pratique 
de  débuter  par  la  "  la  création  d'un  véritable  Conseil  d'Empire,  auquel 
seraient  soumises  toutes  les  questions  d'intérêt  impérial."  Ce  Conseil 
commencerait  par  être  purement  consultatif.  "  Nous  sommes  tous  accou- 
tumés à  la  lenteur  des  évolutions  que  nos  diverses  constitutions  ont 
subies."  Peu  à  peu,  ce  Conseil  exercerait  "  des  fonctions  executives  et 
peut-être  aussi  des  pouvoirs  législatifs."  En  attendant,  la  conférence 
pourra  se  réunir  périodiquement  et  traiter  des  deux  sujets  qui  exigent 
l'attention  immédiate:  la  défense  de  l'Empire  et  les  relations  commer- 
ciales des  pays  qui  le  composent. 

C'est  bien  le  programme  que  j'avais  prévu  l'année  précédente. 

Mais  si  la  participation  effective  des  représentants  des  colonies  au 
gouvernement  de  l'Empire  ne  presse  pas,  leur  contribution  à  sa  défense 
est  urgente.  L'astucieux  ministre  dresse  un  tableau  comparatif  des  dé- 
penses faites  par  le  Royaume-Uni  et  par  chacune  des  colonies  autonomes 
pour  l'entretien  de  leurs  forces  respectives  de  terre  et  de  mer  (p.  42). 
Il  passe  soigneusement  sous  silence  les  sommes  énormes  que  les  colonies 
sont  forcées  de  dépenser  chaque  année  pour  peupler  leurs  territoires  in- 
cultes et  les  mettre  en  valeur,  et  pour  construire  leurs  immenses  voies  de 
transport.  Il  feint  également  d'ignorer  les  contributions  indirectes  que 
ces  jeunes  pays,  le  Canada  en  particulier,  ont  versé  à  la  défense  de  l'Em- 
pire, ainsi  que  sir  Alexander  Campbell,  en  1887,  et  sir  Charles  Tupper, 
en  1893,  l'avaient  clairement  démontré. 

Il  ose  affirmer  que,  sans  ses  colonies,  la  Grande-Bretagne  pourrait 
réduire  considérablement  son  budget  de  la  guerre.  "  Tant  que  les  colonies 
"  étaient  jeunes  et  pauvres  ",  il  était  "  juste  et  naturel  que  la  mère  patrie 
"  se  chargeât  de  la  protection  de  ses  enfants.  Mais  maintenant  que  les 
"colonies  sont  riches  et  puissantes,  qu'elles  croissent  chaque  jour  par 
"  sauts  et  par  bonds,  leur  prospérité  matérielle  promet  de  rivaliser  avec 
"  celle  du  Royaume-Uni,  et  il  me  semble  incompatible  avec  leur  situa- 
"  tion,  avec  leur  dignité  nationale,  qu'elles  laissent  la  mère  patrie  porter 
*  la  totalité  de  cette  dépense." 

Cet  argument,  absolument  faux  du  reste,  atteignait  les  coloniaux 
au  point  le  plus  sensible  de  leur  épiderme  :  la  vanité  du  parvenu.  Il  est 
devenu  le  leit  motiv  de  tous  nos  impérialistes.  Et  pourtant,  l'exacte  vé- 
rité, c'est  que  d'Angleterre  est  infiniment  plus  riche  que  toutes  ses  pos- 
sessions d'outremer  prises  collectivement  et  que  si  elle  perdait  le  Cana- 
da et  ses  autres  colonies,  "  elle  ne  pourrait  réduire  son  armée  d'un  seul 
soldat,  ni  sa  flotte  d'un  seul  navire.  Il  lui  faudrait  même  plus  de  soldats, 
de  marins  et  de  vaisseaux  de  guerre  qu'elle  n'en  possède  aujourd'hui." 
Cette  affirmation  si  juste  de  sir  Charles  Tupper,  le  témoignage  unanime 
des  plus  hautes  autorités  civiles  et  militaires  de  la  Grande-Bretagne  l'a 
confirmée  à  maintes  reprises.  Il  fallait  toute  l'audace  du  "politicien 
yankee  "  qu'était  Chamberlain  et  sa  connaissance  profonde  de  l'ignorante 
crédulité  des  coloniaux  pour  baser  son  appel  sur  une  donnée  aussi  falla- 
cieuse. 


—  144  — 

Sur  le  problème  des  relations  commerciales,  il  invite  la  libre  et  fran- 
che expression  de  toutes  les  opinions.  Le  but  suprême  à  atteindre,  c'est 
le  commerce  libre  entre  les  pays  d'empire.  Il  s'empresse  d'admettre 
qu'il  est  impossible  d'y  arriver  dans  un  avenir  prochain.  Le  régime  pro- 
tectionniste de  la  plupart  des  colonies  s'y  oppose.  C'est  à  elles  de  tracer 
la  voie  en  accordant  un  traitement  de  faveur  aux  importations  anglaises. 
Le  Canada  est  déjà  entré  dans  cette  voie;  mais  il  devra  faire  beaucoup 
plus  avant  d'espérer  que  le  Royaume-Uni  réponde  à  cette  avance  par 
des  faveurs  réciproques:  le  tarif  préférentiel  adopté  par  le  Canada  en 
1897  et  considérablement  accru  en  1900  n'a  pas  donné  les  résultats  qu'en 
espéraient  les  Anglais. 

Comme  il  n'entre  pas  dans  le  cadre  de  cette  étude  de  faire  l'histori- 
que de  cet  aspect  du  problème  impérialiste,  je  rappelle  tout  de  suite  que 
cette  méconnaissance  de  la  générosité  canadienne  dépita  singulièrement 
nos  représentants.  Ils  firent  consigner  dans  le  rapport  de  la  Conférence 
un  énorme  tableau  analytique  des  importations  du  Canada,  démontrant 
l'influence  du  tarif  de  faveur  sur  le  mouvement  du  commerce  de  la  colo- 
nie (p.  83)  ;  et  ils  ripostèrent  au  déchiquetage  que  le  ministre  avait  fait 
de  leur  oeuvre  de  prédilection  par  un  mémoire  dont  la  conclusion  ren- 
ferme une  menace  à  peine  déguisée  : 

"Les  ministres  canadiens  désirent  faire  comprendre  qu'ils  ont 
"  adopté  cette  politique  avec  le  ferme  espoir  et  dans  l'expectative  que 
"Je  principe  du  commerce  préférentiel  serait  adopté  plus  généralement 
"  par  les  colonies  et  que  la  mère  patrie  ferait  bientôt  l'application  du 
"même  principe  en  exemptant  les  produits  des  colonies  de  tout  droit 
"  de  douanes.  Si,  après  avoir  tenté  tous  les  efforts  possibles  pour  ame- 
"  ner  un  rajustement  de  la  politique  douanière  de  l'Empire,  le  gouver- 
nement canadien  constate  que  le  principe  du  commerce  préférentiel 
"  n'est  pas  généralement  acceptable  aux  colonies  ou  à  la  mère  patrie, 
"  alors  le  Canada  sera  libre  d'agir  comme  i!  jugera  nécessaire  de  le 
"faire  en  présence  de  ces  conditions"  (p.  37-38). 

Cette  menace  est  restée  vaine  comme  beaucoup  d'autres  professions 
de  foi.  Treize  ans  plus  tard,  le  parti  libéral  reprochera  au  gouverne- 
ment conservateur  de  pécher  contre  la  "  dévotion  "  à  l'Empire,  parce 
qu'il  osera  augmenter  les  droits  de  douanes  perçus  sur  les  marchandises 
anglaises,  même  dans  une  proportion  moindre  que  l'impôt  prélevé  sur 
les  importations  étrangères,  afin  de  couvrir  une  partie  des  frais  encou- 
rus par  le  Canada  pour  participer  à  la  guerre  d'Europe. 

Défense  navale     Politique  agressive 

Naturellement,  la  première  question  débattue  fut  celle  de  la  défense 
navale.  Elle  intéressait  particulièrement  les  colonies  australiennes, 
dont  les  ministres  britanniques  voulaient  accroître  les  responsabilités 
afin  de  décharger  d'autant  le  budget  de  la  métropole. 

L'Amirauté  avait  préparé  pour  la  Conférence  un  mémoire  sur  "la 
"'  puissance  maritime  et  les  principes  qui  s'y  rattachent."  La  caracté- 
ristique de  ce  document,  c'est  l'affirmation  que  l'Empire  britannique 
doit  abandonner  i'idée  de  défense  et  adopter  une  attitude  hardiment 
agressive. 


—  145  — 

"  Dans  les  observations  qui  précèdent  ",  —  observations  générales 
et  nomenclature  des  éléments  concrets  de  la  puissance  navale  de  l'Em- 
pire britannique  —  "  le  mot  défense  n'apparaît  pas.  Il  est  omis  à  des- 
sein; car  l'objet  principal  de  la  flotte  britannique  n'est  pas  de  défen- 
"  dre  quoi  que  ce  soit,  mais  d'attaquer  les  flottes  de  l'ennemi  et  d'assurer 
"  par  leur  défaite  la  protection  des  possessions  britanniques,  de  la  ma- 
*'  rine  et  du  commerce  [de  l'Angleterre?].     Tel  est  l'objet  ultime. 

"L'usage  du  mot  défense  serait  décevant  (misleading) ,  car  ce  mot 
"  comporte  l'idée  d'une  chose  à  défendre,  ce  qui  détournerait  l'attention 
"  vers  la  défense  locale  au  lieu  de  la  concentrer  sur  la  puissance  dont 
"l'attaque  est  appréhendée"  (p.  55). 

Il  est  impossible  de  marquer  plus  nettement  l'évolution  de  la  politi- 
que impériale.  Sous  l'empire  du  jingoïsme,  l'antique  notion  que  l'An- 
gleterre ne  doit  songer  qu'à  Ja  défense  de  ses  possessions  et  de  son  com- 
merce —  notion  souvent  démentie  d'ailleurs  par  les  faits  —  a  fait  place 
à  la  politique  d'agression  inaugurée  par  la  spoliation  brutale  des  répu- 
bliques sud-africaines. 

Appelé  à  développer  devant  les  membres  de  la  Conférence  les  nou- 
velles doctrines  de  l'Amirauté,  le  ministre  responsable,  lord  SELBORNE. 
reprend  la  thèse  que  M.  Goschen  avait  soutenue  à  la  Conférence  de  1897. 
La  tactique  des  forces  navales  de  l'Empire  doit  être  agressive.  La  vieiUe 
notion  que  ses  flottes  ont  pour  objet  principal  la  défense  "  est  tout-è-fait 

"hérétique" "Il  s'ensuit  que  si  une  distribution  locale  des  forces 

"  de  mer  est  possible  et  peut-être  recommandable  en  temps  de  paix,  il 
"  doit  exister,  en  temps  de  guerre,  dans  tout  l'Empire,  une  autorité  uni- 
"  que  qui  exerce  le  pouvoir  absolu  et  la  seule  responsabilité  de  comman- 
"  der  les  vaisseaux  et  de  les  concentrer  sur  les  points  d'où  ils  peuvent 
"  porter  les  coups  les  plus  effectifs  aux  forces  de  l'ennemi.  Tout  par- 
"  tage  de  cette  responsabilité,  tout  amoindrissement  de  la  puissance  de 
"  cette  autorité  centrale,  tout  risque  d'hésitation  ou  de  retard  à  opérer 
"  la  concentration  des  escadres  à  l'endroit  où  elles  peuvent  exercer 
"  l'action  la  plus  efficace,  pourrait  entraîner  des  conséquences  désas- 
"  treuses  "  (p.  15). 

Jusqu'ici  les  colonies  australasiennes  ont  seules  contribué  à  la  dé- 
fense navale  de  l'Empire.  (C'était  juste;  puisque,  ainsi  que  je  l'ai  fait 
observer,  la  sécurité  de  leurs  territoires  dépend  nécessairement  de  leur 
protection  maritime).  Mais  —  comme  le  Canada  avec  son  tarif  de 
faveur  —  elles  devraient  faire  davantage;  et  les  autres  colonies  de- 
vraient suivre  leur  exemple.  "  Je  veux,  dit-il,  s'il  m'est  permis  de  me 
"servir  de  cette  expression,  accroître  l'esprit  maritime  de  l'Empire... 
"  Je  veux  voir  toutes  les  parties  de  l'Empire  contribuer  individuelle- 
"  ment  à  la  flotte."  Quant  à  l'escadre  australasienne,  "  elle  devra  être 
"  disponible  pour  combattre  les  ennemis,  les  agresseurs  de  l'Empire, 
"  dans  toute  partie  des  mers  orientales  où  leurs  vaisseaux  pourraient  se 
"  trouver.  Les  mêmes  principes  pourraient  s'appliquer  à  tout  autre 
"groupe  de  colonies"  (p.  15-16). 

Cet  appel  direct  et  pressant  fut  suivi  d'une  série  de  conversations 
intimes  entre  le  ministre  et  les  représentants    des     diverses     colonies. 


—  146  — 

Plus  heureux  que  son  prédécesseur,  lord  Selborne  obtint  des  contribu- 
tions annuelles  de  la  plupart  des  colonies: 

Terreneuve  £    3,000 

Cap  50,000 

Natal  35,000 
Nouvelle-Zélande  (au  lieu  de  £20,000  précédemment)       40,000 

Australie  (au  lieu  de  £126,000  précédemment)  200,000 


£328,000 


Des  colonies  australiennes,  le  premier  lord  de  l'Amirauté  obtint 
une  concession  plus  importante  encore.  Elles  renoncèrent  à  la  restric- 
tion qui  interdisait  aux  escadres  affectées  à  leur  protection  de  sortir  de 
leurs  eaux  territoriales.  Il  fut  convenu  que  ces  escadres  évolueraient 
librement  dans  les  eaux  de  l'Australie,  de  la  Chine  et  des  Indes  orien- 
tales (p.  24).  C'était  déjà  le  principe  des  zones  imposées  au  Canada  en 
1911. 

Les  ministres  canadiens  résistèrent  crânement  à  la  contagion  de 
l'exemple.  Us  n'offrirent  rien,  ne  promirent  rien.  Nous  verrons  dans 
un  instant  les  motifs  de  leur  refus. 

Concentration  des  armées  de  VEmpire  —  French  et  Hutton 

ILe  problème  de  la  défense  territoriale  occupa  une  place  plus  res- 
treinte dans  les  délibérations  de  la  Conférence.  Les  ministres  anglais 
comprenaient  qu'il  ne  fallait  pas  serrer  la  vis  trop  rapidement.  L'Ami- 
rauté avait  gagné  un  point  important;  ils  savaient  que  tôt  ou  tard  ils 
gagneraient  tous  les  autres.  C'est  cette  assurance  du  succès  final,  cette 
ténacité  dans  l'effort  et  cette  continuité  dans  l'action  qui  font  la  force 
des  hommes  d'Etat  britanniques  en  présence  des  politiciens  coloniaux, 
pour  qui  les  résultats  immédiats  et  la  possession  actuelle  et  personnelle 
du  pouvoir  constituent  la  principale  sinon  l'unique  préoccupation. 

Le  premier  ministre  de  la  Nouvelle-Zélande,  M.  SEDDON,  avait 
consigné  au  programme  une  motion  suggérant  de  constituer  dans  cha- 
cun des  pays  autonomes  de  i'Empire  une  force  de  réserve  impériale  des- 
tinée à  servir  à  l'étranger  (p.  27).  Le  ministre  de  la  Guerre,  M.  St.  John 
BRODRICK,  s'appuya  sur  cette  motion  pour  esquisser  un  projet  plus 
avantageux  pour  l'Angleterre:  l'uniformisation  des  milices  coloniales, 
d'après  le  modèle  anglais,  et  l'établissement  de  réserves  coloniales 
pour  le  service  de  l'Empire.  Comme  son  collègue  de  l'Amirauté,  il 
insiste  sur  la  nécessité  d'opérer  la  concentration  des  forces  et  l'unité  de 
commandement.  Tout  en  complimentant  les  régiments  coloniaux  qui 
ont  servi  en  Afrique,  il  déclare  assez  brutalement  "  qu'aucun  général 
"  habitué  à  commander  des  troupes  régulières  anglaises  n'aurait  voulu, 
"  dans  les  conditions  où  se  trouvaient  un  grand  nombre  de  ces  troupes  " 
—  volontaires  anglais  et  coloniaux  —  "  les  lancer  contre  des  armées 
"européennes"  (p.  29).    Il  faut  parer  à  ce  danger  pour  l'avenir. 

"  Nous  irions  trop  loin  si  nous  demandions  [aux  colonies]  une  pro- 
"  messe  générale  d'appui  dans  un  danger  qui  ne  s'est  pas  encore  mani- 
"  festé;    mais  j'ai  la  très  ferme  conviction  qu'en  cas  de  danger,  si  les 


—  147  — 

"  colonies  consentaient  à  venir  en  aide  à  la  mère  patrie,  elles  seraient 
"  en  condition  de  Je  faire  en  envoyant  des  troupes,  en  nombre  modéré 
"  peut-être,  qui  pourraient  être  mises  en  ligne  avec  nos  troupes  régu- 
"  lières  contre  une  armée  européenne."  Il  n'est  pas  question  pour  le 
moment  d'appeler  les  colonies  à  participer  à  une  guerre  européenne. 
Mais  elles  pourraient  avoir  l'occasion  de  prêter  main-forte  à  l'Angle- 
terre pour  appuyer  l'alliance  japonaise  en  Chine,  ou  pour  réprimer  une 
insurrection  aux  Indes.  Il  est  donc  nécessaire  de  préparer  les  troupes 
coloniales  en  prévision  de  ces  éventualités  —  (p.  30). 

N'est-ce  pas  déjà  la  base  de  l'organisation  qui  permettra  à  l'Angle- 
terre d'arracher  aux  colonies  500,000  soldats  pour  sa  guerre  contre  l'Al- 
lemagne? 

A  l'appui  de  leurs  demandes,  les  ministres  britanniques  soumettent 
à  la  Conférence  plusieurs  mémoires  et  rapports  préparés  ou  recueillis 
par  le  Colonial  Defence  Committee. 

De  ces  rapports,  le  premier  en  date  —  et  peut-être  le  plus  intéressant 
par  sa  franchise  et  sa  concision,  —  c'est  celui  du  général  FRENCH,  com- 
mandant des  milices  de  la  Nouvelle  Galles  du  Sud,  aujourd'hui  généra- 
lissime des  forces  britanniques  en  France. 

"  La  guerre  actuelle  en  Afrique  méridionale  ",  écrit-il  de  Sydney, 
le  8  mai  1900,  "  a  démontré  cette  vérité  de  fait:  la  défense  de  l'Empire 
"britannique  n'est  plus  un  problème  dont  la  solution  entière  dépendra 
"  à  l'avenir  du  peuple  des  Iles  Britanniques.  Les  communautés  de  lan- 
"  gue  anglaise  dans  tout  l'Empire  sont  disposées  à  assumer  leur  part  de 
''  sa  défense  et  à  fournir  les  hommes  et  peut-être  l'argent  que  réclame 
"  cette  défense. 

Les  communautés  de  langue  anglaise:  n'est-ce  pas  la  preuve  que 
l'impérialisme  anglais  est  essentiellement  une  question  de  race?  Alors, 
pourquoi  faire  un  crime  aux  Canadiens-français  de  leur  peu  d'enthou- 
siasme pour  cette  concentration  des  forces  morales  et  matérielles  de 
l'Empire  britannique? 

"  J'ai  douze  années  d'expérience  au  Canada  et  autant  en  Australie, 
"presque  exclusivement  avec  les  milices  coloniales;  et  je  voudrais  bien 
"faire  comprendre  deux  points:  1°  il  est  inutile  d'espérer  ou  de  pré- 
"  voir  qu'une  force  considérable  de  troupes  impériales,  payées  d'après 
"  le  tarif  de  la  solde  impériale,  puisse  être  recrutée  dans  ces  colonies 
"  pour  faire  ie  service  de  garnison  ou  tout  autre  service  en  temps  de 
"  paix;  2°  il  est  également  certain  qu'en  temps  de  guerre,  on  peut  y  en- 
"  rôler  des  milliers  d'hommes  qui  s'engageront,  pour  la  durée  de  la 
"  guerre,  moyennant  une  solde  convenable. 

"  A  mon  avis,  le  vrai  moyen  d'aider  la  vieille  Angleterre  à  garder  son 
"  drapeau  flottant  sur  tous  les  pays  de  l'Empire  est  de  former  des  réser- 
"  ves  de  guerre  aux  colonies.  Pour  cela,  il  faut  tenir  compte  des  condi- 
"  tions  particulières  de  guerre.  Ainsi,  le  Canada,  avec  ses  75,000  marins 
"  et  pêcheurs  du  littoral  de  l'Atlantique,  devrait  fournir  à  la  flotte  une 
"  réserve  considérable  de  guerre.  Il  le  ferait  probablement  si  l'Ami- 
"  rauté,  au  lieu  de  préparer  des  règlements  rigides  applicables  à  la 
"  Grande-Bretagne,  savait  comprendre  que  le  temps  le  plus  propice  pour 


—  148  — 

"  discipliner  ces  pêcheurs  serait  l'époque  de  l'année  où  ils  ne  peuvent 
"pas  exercer  leur  métier  habituel " 

Il  mentionne  ensuite  les  forces  de  combat  qu'il  serait  facile  d'orga- 
niser en  Australie;    et  il  conclut: 

"  Mon  expérience  acquise  par  un  contact  d'un  quart  de  siècle  avec 
"  les  forces  coloniales  m'amène  à  la  conclusion  irréductible  que  si  un 
*  projet  de  cette  nature  est  exécutable,  il  en  résultera  des  avantages  réci- 
"  proques  pour  les  colonies  et  pour  l'Angleterre,  et  le  grand  Empire  où 
"  nous  vivons  et  auquel  nous  devons  tous  nos  efforts  en  profitera. 

"  C'est  maintenant  qu'il  faut  agir.  Si  nous  attendons  la  vague  froide 
"  (the  cold  fit),  la  progression  [du  projet]  deviendra  peut-être  impossi- 
"  ble"  (p.  62-63). 

Un  autre  rapport  non  moins  intéressant  par  le  fond  et  par  l'inspira- 
tion, mais  plus  diffus,  c'est  celui  du  général  HUTTON,  ancien  comman- 
dant de  la  milice  canadienne,  placé  à  la  tète  des  forces  du  nouveau 
Commonwealth  d'Australie.  Ce  rapport  est  daté  de  Melbourne,  le  7  avril 
1902.  Il  serait  trop  long  à  analyser.  Je  me  borne  à  indiquer  la  trace  de 
la  pensée  qui,  depuis  la  guerre  d'Afrique,  tend  à  remplacer,  dans  l'esprit 
des  autorités  politiques  et  militaires  de  la  Grande-Bretagne,  l'ancienne 
notion  de  la  défense  de  l'Empire. 

"Les  principes  qui  gouvernent  la  défense  ne  se  limitent  pas  à  une 
"  simple  passivité.  L'histoire  a  démontré  que  la  défense  la  plus  sûre  et 
"  la  plus  efficace  est  une  vigoureuse  offensive.  Ce  sont  des  opérations 
"  militaires  poussées  contre  les  armées  ennemies  et  poursuivies  en  de- 
"  hors  du  territoire  britannique  qui  ont  assuré  dans  le  passé  la  défense 
"victorieuse  d'une  île  comme  la  Grande-Bretagne....     Le  même  prin- 

"  cipe  s'applique  dans  une  large  mesure  à  la  défense  de  l'Australie " 

(p.  65) 

"On  peut  donc  considérer  que  deux  facteurs  devront  gouverner 
"  l'organisation  et  l'administration  futures  des  forces  militaires  du  Com- 
"monwealth:  — (a)  la  défense  du  territoire  australien;  (b)  la  défense 
"  des  intérêts  australiens  partout  où  ils  peuvent  être  menacés. 

"  (b)  'Pour  la  défense  des  intérêts  de  l'Australie,  partout  où  ils 
"  peuvent  être  menacés  ',  il  est  évident  que  !e  premier  élément  essentiel 
"  est  la  suprématie  maritime  garantie  par  la  Marine  Royale,  et  le  second, 
"  la  possession  d'une  armée  de  campagne  capable  d'entreprendre  des 
"  opérations  militaires  dans  toute  partie  du  monde  où  l'Australie  pour- 
"  rait  désirer  l'employer"  —  (p.  66). 

"  Qu'il  s'agisse  d'opérations  de  défense  ou  d'attaque,  le  succès,  dans 
"  les  guerres  modernes,  ne  peut  être  assuré  que  par  une  organisation 
"lente  et  méthodique  en  temps  de  paix.  L'histoire  et  les  événements 
"  contemporains  prouvent  également  que  des  hommes  simplement  armés, 
"  queîque  braves  qu'ils  soient,  tout  doués  qu'ils  puissent  être  des  qualités 
"  du  soldat,  sont  impuissants  à  vaincre  et  même  à  combattre  longtemps 
"  une  armée  perfectionnée  en  temps  de  paix  par  une  organisation  mé- 
"  thodique,  mûrie  par  une  préparation  scientifique  et  pourvue  des  armes 
"et  des  munitions  les  plus  modernes"  —  (p.  68). 


—  149  — 

iLes  chefs  de  l'armée  anglaise,  qui  préméditaient  ou  prévoyaient 
déjà  une  guerre  avec  l'Allemagne,  auraient  pu  faire  leur  profit  de  cette 
observation  judicieuse. 

Parmi  les  documents  soumis  à  ia  Conférence  se  trouve  le  mémoire 
que  le  War  Office  avait  fait  préparer,  l'année  précédente,  par  le 
colonel  ALTHAM,  sur  "l'organisation  des  troupes  coloniales  pour  le 
service  impérial".  De  ce  document,  en  date  du  25  novembre  1901,  j'ai 
cité  les  parties  qui  confirment  la  doctrine  de  l'autonomie  militaire  des 
colonies  (1).  Ainsi  que  je  l'ai  noté,  cet  officier  distingué  ne  peut  s'em- 
pêcher de  signaler  le  danger  qu'il  y  aurait  à  méconnaître  les  exigences 
de  la  situation  particulière  de  chaque  colonie,  du  Canada  surtout,  à  cause 
de  son  voisinage  avec  les  Etats-Unis.  Néanmoins,  pour  obéir  aux  ins- 
tructions qu'il  a  reçues,  il  recherche  loyalement  les  méthodes  qui  per- 
mettraient d'utiliser  les  troupes  coloniales  dans  toute  guerre  que  l'An- 
gleterre voudrait  entreprendre. 

Comme  le  général  French  et  le  générai  Hutton,  il  juge  que  cette 
coopération  comporte  "deux  conditions  essentielles": — 

"  1. — L'autorité  suprême,  responsable  de  la  défense  de  l'Empire, 
"  devrait  pouvoir  connaître  avec  certitude  l'effectif  déterminé  des  régi- 
"  ments  coloniaux  utilisables  pour  les  opérations  d'attaque  ou  de  défense 
"  dans  toute  partie  du  monde,  à  compter  du  moment  où  les  flottes  de 
"  Sa  Majesté  seront  suffisamment  maîtresses  des  mers  pour  lui  permettre 
"de  transporter  ces  troupes  [d'un  continent  à  l'autre]. 

"  2. — Ces  régiments  devront  être  entraînés  et  équipés  de  manière  à 
"  être  efficaces"  —  (p.  48). 

Il  suggère,  comme  début,  l'organisation  aux  colonies  d'un  noyau 
d'armée  impériale  de  16,500  hommes,  ainsi  répartis:  Australie,  9,000; 
Nouvelle-Zélande,  4,500;  Canada,  3,000.  Le  nombre  attribué  à  l'Afrique- 
Sud  n'est  pas  déterminé.  Il  faut  attendre  la  pacification  du  pays  et  la 
réorganisation  de  son  gouvernement  civil  —  (p.  51-52). 

C'est  chiffres  paraîtront  modestes  comparés  aux  enrôlements  de  la 
guerre  actuelle.  C'est  le  contraste  prévu  par  le  général  French,  entre 
l'effort  possible  des  colonies  en  temps  de  paix  et  ce  que  l'Angleterre 
peut  leur  arracher  sous  le  coup  de  l'émotion  causée  par  une  guerre  sou- 
daine. Quant  à  l'exiguité  du  chiffre  attribué  au  Canada:  —  un  tiers  du 
nombre  suggéré  pour  l'Australie,  dont  la  population  est  très  inférieure 
à  celle  de  la  Confédération  canadienne,  —  le  général  French  s'en  est 
expliqué  dans  la  partie  de  son  rapport  cité  précédemment.  Il  juge  que 
le  voisinage  immédiat  des  Etats-Unis  interdit  au  Canada,  dans  l'intérêt 
même  de  l'Empire,  de  faire  des  efforts  trop  considérables  en  dehors  de 
son  territoire  —  (p.  51). 

Après  avoir  réuni  ces  pièces,  le  Colonial  Defence  Committee  les 
transmet  à  la  Conférence  avec  un  mémoire  qui  n'est  que  le  résumé  de 
îa  thèse  et  des  prétentions  impérialistes.  Ce  mémoire,  en  date  du  13 
juin  1902,  est  rédigé  par  son  secrétaire,  le  major  CLAUSON.  Le  rédac- 
teur de  cette  pièce  se  base  sur  le  projet  de  résolution  présenté  à  la  Con- 
férence par  le  premier  ministre  de  la  Nouvelle-Zélande.  Naturellement, 
ce  projet  rencontre  toute  l'approbation  du  comité: 

(1)    Voir  pages  81  et  82. 


—  .150  — 

"  2.  —  Aucune  autre  puissance  européenne  que  la  Grande-Bretagne 
"  n'est  en  mesure  de  tirer  des  secours  armés  de  vastes  communautés  de 
"  sujets  blancs  en  dehors  de  l'Europe.  L'intervention  de  forces  d'expé- 
"  dition  dont  les  ports  australasiens  et  canadiens  constitueraient  les 
"bases  [de  recrutement  et  de  ravitaillement],  pourrait  être  d'une 
"  grande  importance  durant  les  phases  initiales  d'une  guerre.  Mais  pour 
"effectuer  une  combinaison  efficace  des  opérations  de  ces  diverses 
"  forces  d'expédition,  i7  est  essentiel  d'assurer  la  coopération  de  toutes 
"  ces  forces  et  i'efficacité  entière  de  chacune  d'entre  elles  pour  les  ser- 
vices qu'on  attendrait  d'elles  —  (p.  44). 

"4.  —  Il  est  parfaitement  compris  que  les  arrangements  qui  auront 
"  pour  objet  de  coaliser  l'action  militaire  de  tous  les  pays  de  l'Empire 
"  aux  périodes  de  danger  grave  dépendent  nécessairement  de  la  coopè- 
"  ration  volontaire  des  colonies  autonomes.  Dans  une  telle  éventualité, 
"  il  sera  essentiel,  pour  assurer  le  succès,  que  les  forces  militaires  de 
"  l'Empire,  dirigées  contre  l'ennemi,  soient  organisées  d'après  un  plan 
"  unique  et  général,  et  que  le  commandement  suprême  de  ces  forces  re- 
" pose  sur  une  autorité  unique  et  centrale"  —  (p.  45). 

C'est,  on  le  voit,  la  définition  anticipée  du  principe  qui  s'applique 
aujourd'hui  dans  toute  son  ampleur  à  l'organisation  des  forces  coloniales 
mises  au  service  de  la  Grande-Bretagne  dans  la  guerre  actuelle. 

"Pour  ces  motifs,  le  comité  de  la  défense  coloniale  espère  ferme- 
"  ment  que  les  grandes  colonies  autonomes  seront  en  mesure  de  donner 
"  quelque  assurance  précise  sur  la  force  des  contingents  qu'elles  pour- 
"  raient  mettre  à  la  disposition  du  gouvernement  de  Sa  Majesté  pour  le 
"  service  extra  colonial,  en  cas  de  guerre  avec  une  puissance  euro- 
"  péenne  "  —  (.  45). 

C'est  armé  de  ces  pièces  que  M.  BRODRICK,  soutenu  par  M.  Cham- 
berlain, pousse  sa  pointe. 

Le  résumé  très  succinct  des  délibérations  accuse  "  une  grande 
"  divergence  de  vues.  Les  représentants  du  Cap  et  de  Natal  étaient  dis- 
"  posés  à  entrer  dans  les  vues  de  M.  Seddon  et  du  ministre  de  la  Guerre, 
"  et  à  constituer  un  corps  spécial  de  troupes  destinées  au  service  impé- 
"  rial."  —  Littéralement,  "marquées  à  l'oreille"  (ear  marked)  comme 
des  moutons.  —  "  Les  représentants  du  Canada  et  de  l'Australie  exprimè- 
rent l'opinion  que  la  meilleure  ligne  de  conduite  à  suivre  est  de  s'effor- 
"  cer  d'améliorer  les  méthodes  d'entraînement  de  l'ensemble  de  leurs 
"  troupes,  d'organiser  les  services  auxiliaires  et  l'équipement  nécessaire  à 
"  la  mobilisation  d'une  armée  de  campagne,  laissant  à  chaque  colonie, 
"  lorsque  la  nécessité  s'imposera,  de  déterminer  de  quelle  manière  et  à 
"quel  degré  elle  portera  secours  [à  la  mère-patrie].  Le  sentiment  im- 
"  périal  croît  constamment  aux  colonies,  et  leur  attitude  dans  la  der- 
"  nière  guerre  ne  permet  pas  de  douter  qu'elles  s'empresseront  d'accor- 
"  der  une  aide  efficace  et  de  faire  de  leur  mieux,  selon  leurs  ressources, 
"  dans  toute  éventualité. 

"  L'établissement  d'une  force  spéciale,  organisée  pour  le  service 
"  général  de  l'Empire  et  pratiquement  sous  l'autorité  absolue  du  gou- 
vernement impérial,  suggère  une  objection  de  principe:    il  constitue- 


—  151  — 

"  rait  une  dérogation  aux  pouvoirs  autonomes  dont  jouissent  les  colo- 
"  nies  ;  il  tendrait  à  entraver  l'amélioration  générale  de  l'entraînement 
**  et  de  l'organisation  de  leurs  forces  de  défense  et,  conséquemment,  leur 
"aptitude  à  rendre  des  services  efficaces  en  cas  de  besoin"  —  (p.  32). 

Ferme  résistance  des  ministres  canadiens 

Les  MINISTRES  CANADIENS  ne  se  bornèrent  pas  à  faire  consigner 
au  procès-verbal  cette  trace  de  leur  opposition.  Ils  rédigèrent  un  mémoire 
particulier,  dans  lequel  ils  formulèrent  leurs  objections  aux  projets  sug- 
gérés par  lord  Selborne  et  M.  Brodrick.  De  ce  document,  dont  le  texte 
est  reproduit  tout  entier  à  la  fin  de  ce  volume  (1),  je  me  borne  à  trans- 
crire ici,  en  les  traduisant,  le  premier  paragraphe  et  les  conclusions   : 

"Les  ministres  canadiens  regrettent  qu'il  leur  ait  été  impossible  de 
"  donner  ileur  assentiment  aux  projets  suggérés  par  lord  Selborne  con- 
"  cernant  la  flotte  et  par  M.  St.  John  Brodrick  relativement  à  l'armée. 
4,i^es  ministres  désirent  signaler  le  fait  que  leurs  objections  ne  tiennent 
"  pas  tant  à  la  dépense  qui  en  résulterait  qu'à  leur  conviction  que 
"  l'acceptation  de  ces  projets  constituerait  une  atteinte  grave  au  prin- 
"  cipe  de  l'autonomie  coloniale.  Le  Canada  apprécie  hautement  la 
"  mesure  d'indépendance  locale  que  les  autorités  impériales  lui  ont 
"  accordée  graduellement.  Cette  indépendance  a  produit  des  résultats 
"fort  avantageux:  elle  a  assuré  le  progrès  matériel  du  pays;  elle  a  for- 
"  tifié  les  liens  qui  l'unissent  à  la  mère  patrie.  Pour  ces  motifs,  les  mi- 
"  nistres  canadiens  sont  forcés  de  refuser  leur  assentiment  aux  propo- 
"  sitions  de  d'Amirauté  et  du  War  Office.  Néanmoins,  ils  ont  pleine- 
"  ment  conscience  du  devoir  qui  s'impose  au  Canada,  à  mesure  qu'il 
"  progresse  en  population  et  en  richesses,  de  faire  des  sacrifices  plus 
"considérables  afin  d'organiser  la  défense  nationale  (self-defence) ,  de- 
**  voir  qui  incombe  à  tout  pays. 

"Jusqu'ici  le  Canada  a  restreint  son  budget  aux  exigences  de  la 
"  défense  territoriale.  Le  gouvernement  est  prêt  à  s'occuper  aussi  de 
"l'aspect  naval  de  la  défense.  Il  se  trouve  sur  les  côtes  du  Canada  un 
"  grand  nombre  d'hommes  admirablement  aptes  à  former  une  réserve 
"navale;  c'est  l'espoir  des  ministres  qu'ils  pourront  élaborer,  dans  un 
"  avenir  prochain,  un  plan  qui  permettra  d'entraîner  ces  hommes  et  de 
"  les  rendre  capables  de  servir  à  la  défense  en  cas  de  besoin." 

C'est  ia  reprise  du  projet  dont  sir  Alexander  Campbell,  à  la  Confé- 
rence de  1887,  avait  raconté  le  lamentable  échec. 

"  En  conclusion,  les  ministres  répètent  que,  bien  que  le  gouverne- 
"  ment  canadien  soit  forcé  de  repousser  les  mesures  suggérées,  ils  recon- 
"  naissent  entièrement  le  devoir  du  Canada  de  pourvoir  aux  besoins  de 
"  la  défense  en  proportion  de  la  croissance,  de  la  population  et  de  la  ri- 
"  chesse  du  pays.  Us  sont  disposés  à  répartir  le  budget  de  la  défense 
"  de  manière  à  soulager  les  contribuables  de  la  mère  patrie  de  quelques- 
-uns des  fardeaux  qu'ils  portent  aujourd'hui.  Ils  ont  le  plus  vif  désir 
■  d'exécuter  leur  plan  de  défense  avec  la  collaboration   des  autorités 

(1)     Pièce  justificative  64. 


—  1Ô2  — 

••  impériales  et  selon  les  conseils  d'officiers  impériaux  d'expérience, 
"  sans  toutefois  s'écarter  du  principe  de  l'autonomie  locale  qui  a  cons- 
"  litué  dans  le  passé  un  facteur  si  considérable  dans  le  développement 
"  de  l'unité  de  l'Empire  "  —  (p.  73  et  74). 

Avant  de  clore  ses  délibérations,  la  Conférence  décide  à  l'unanimité 
qu'elle  devrait  se  réunir,  "  autant  que  possible,  i\  des  intervalles  ne  dé- 
"  passant  pas  quatre  ans,  afin  de  permettre  au  secrétaire  d'Etat  pour  les 
"  Colonies  et  aux  premiers-ministres  des  colonies  autonomes  de  discuter 
"et  d'étudier  les  questions  d'intérêt  commun  à  la  mère  patrie  et  aux 
"  possessions  d'outremer  de  Sa  Majesté  "  —  (p.  34). 

*' Commerce  préférentiel"     Embargo  sur  les  bestiaux  canadiens 

A  la  même  séance  de  clôture,  la  Conférence  exprime  officiellement 
ses  vues  sur  les  relations  commerciales.  Elle  approuve  **  le  principe  du 
commerce  préférentiel  entre  le  Royaume-Uni  et  les  possessions  d'outre- 
mer"; elle  reconnaît  qu'à  l'heure  actuelle  le  commerce  libre  [free 
trade]  entre  ces  pays  est  "impraticable".  Elle  exprime  le  voeu  que 
toutes  les  colonies  accordent  "  un  traitement  de  faveur  substantielle  aux 
produits  naturels  et  industriels  du  Royaume-Uni."  En  retour,  "les  pre- 
"  miers  ministres  des  colonies  pressent  respectueusement  le  gouverne- 
"  ment  de  Sa  Majesté  [de  reconnaître]  l'opportunité  d'accorder  un  trai- 
"  tement  de  faveur,  [à  leur  entrée]  dans  le  Royaume-Uni,  aux  produits 
"  naturels  et  industriels  des  colonies,  par  l'exemption  ou  la  réduction 
"  des  droits  qui  sont  aujourd'hui  imposés  ou  qui  le  seront  à  l'avenir"  — 
(p.  36). 

Les  délégués  du  Canada  avaient  tenté  de  saisir  la  Conférence  de  la 
question  vexatoire  de  l'embargo  sur  les  bestiaux  canadiens  importés  en 
Angleterre.  Les  ministres  de  l'Empire  n'ont  pas  jugé  que  cette  question 
"offre  un  intérêt  général  suffisant  pour  être  traitée  par  la  Conférence; 
"  des  arrangements  ont  été  faits  pour  qu'elle  soit  discutée  privément 
"avec  le  président  du  bureau  de  l'Agriculture"  —  (p.  41). 

Inutile  d'ajouter  que  les  autorités  impériales  n'ont  absolument  rien 
fait,  ni  en  1902,  ni  depuis,  pour  donner  satisfaction  au  Canada  sur  ce 
point. 

M.  Laurier  justifie  sa  résistance  à  V impérialisme  militaire 

A  l'ouverture  de  la  session  qui  suivit  la  Conférence,  M.  LAURIER 
profita  du  débat  sur  l'Adresse  pour  rendre  compte  des  résultats  du  Con- 
grès de  l'Empire.  Il  maintint  et  justifia  hautement  son  attitude  sur  la 
question  militaire  .  Après  une  brève  analyse  de  la  thèse  des  impérialis- 
tes anglais  et  des  invites  aux  colonies  formulées  par  lord  Seiborne  et  M. 
Rrodrick,  il  ajoutait: 

"  Dans  notre  pays  même,  je  ne  l'ignore  pas,  il  y  a  des  gens  qui,  sous 
"  prétexte  que  le  Canada  est  une  partie  intégrante  de  l'Empire,  préten- 
"  dent  que  nous  devrions  assumer  notre  part  de  la  dépense  colossale 
"  qu'entraîne  l'entretien  des  forces  militaires  indispensables  au  main- 
"  tien  de  la  suprématie  de  l'Angleterre.  Ce  raisonnement,  dont  je  ne 
"  puis  saisir  la  puissance,  impliquerait  que  la  Grande-Bretagne  et  le 
"  Canada  se  trouvent  sur  un  pied  d'égalité,  quand  on  sait  qu'il  n'en  est 


—  153  — 

"rien.  L'Angleterre  a  des  pouvoirs  qui  nous  manquent;  pour  n'en 
"  mentionner  qu'un  seul,  elle  a  celui  de  conclure  des  traités,  et  nous  ne 
"l'avons  pas.  Les  pouvoirs  n'étant  pas  également  étendus,  les  obliga- 
"  fions  ne  sauraient  l'être  davantage.  Ce  raisonnement  signifierait  que 
"  les  intérêts  du  Canada  et  de  la  mère  patrie  sont  en  tous  points  identi- 
"  ques;  mais  l'expérience  est  là  pour  démontrer  qu'il  n'en  est  pas  ainsi. 
"  Il  arrive  souvent  que  ces  intérêts  sont  diamétralement  opposés;  la 
"  preuve  s'en  trouve  dans  le  fait  que  de  toutes  les  nations  autonomes  qui 
"  composent  l'Empire,  il  n'en  est  pas  deux  qui  aient  adopté  la  même 
"  politique  fiscale.  Ce  raisonnement  ferait  encore  supposer  que  la 
"Grande-Bretagne  et  le  Canada  sont  dans  un  même  état  de  développe- 
"  ment;  or,  M.  l'Orateur,  nous  savons  trop  bien  que  notre  pays  est  soumis 
"  à  des  obligations  qu'on  ne  connaît  pas  dans  la  mère  patrie.  Notre 
"  situation  géographique,  l'immense  étendue  de  notre  pays  et  le  peu  de 
"  densité  de  notre  population  nous  imposent  des  devoirs,  nous  créent 
"  des  difficultés,  nous  obligent  à  faire  des  travaux  qui,  en  Angleterre, 
"incombent  à  l'initiative  privée   (1)." 

La  fin  de  non-recevoir  que  le  premier  ministre  el  ses  collègues 
avaient  opposée  aux  tentatives  insidieuses  des  autorités  impériales  exas- 
pérait les  impérialistes  canadiens.  D'autre  part,  le  leader  de  l'Oppo- 
sition, M.  BORDEN,  et  M.  MONK,  député  de  Jacques-Cartier,  avaient 
déploré  la  nullité  des  résultats  obtenus  sur  la  question  du  '  commerce 
préférentiel  '.  Il  n'est  peut-être  pas  sans  intérêt  de  rappeler  que  je  pris 
la  défense  du  ministère  et  que  j'approuvai  entièrement  l'attitude  du  pre- 
mier ministre  sur  la  question  de  la  défense. 

"Cette  réunion,  disais-je,  a  dissipé  les  nuages  trompeurs  que  la 
"  conférence  de  1897  et  la  guerre  sud-africaine  avaient  amoncelés.  Les 
"  représentants  des  colonies  ont  pu  constater  que,  dans  l'esprit  de  M. 
"  Chamberlain  et  de  ses  acolytes,  le  seul  impérialisme  réalisable  consiste 
"  à  mettre  à  la  charge  des  colonies  une  partie  du  budget  de  l'armée  et 
"  de  la  marine  anglaises  et  à  leur  offrir  en  compensation  quelques  éloges 
"stériles.  De  leur  côté,  les  hommes  d'Etat  de  la  Grande-Bretagne  ont 
"  dû  forcément  se  rendre  compte  que  le  Canada  et  les  autres  colonies 
"britanniques  avaient  traversé  cette  période,  sur  laquelle  je  ne  veux 
"pas  revenir,  où  le  sentiment  public,  soulevé  par  les  discours  échevelés 
"  des  politiciens,  atteignait  son  plus  haut  degré  d'exaltation.  A  cette 
"  époque,  !e  peuple  et  le  parlement  d'Angleterre  avaient  pu  croire  que 
"  nous  étions  prêts  à  laisser  amoindrir  nos  libertés  et  notre  autonomie, 
"  et  même  le  respect  que  nous  devons  à  notre  passé  et  à  notre  avenir  ; 
"  mais  ces  illusions  se  sont  évanouies,  grâce  à  l'attitude  ferme,  discrète 
"et  digne  des  délégués  des  colonies  et  particulièrement  des  représen- 
tants de  l'Australie  et  du  Canada"  (77). 

Cependant,  d'accord  avec  M.  Borden,  je  blâmais  les  délégués  du 
Canada  d'avoir  consenti,  avec  les  autres  membres  de  la  Conférence,  à 
étendre  le  voile  du  secret  sur  leurs  délibérations.  Je  marquais  le  con- 
traste entre  les  lenteurs  et  les  embarras  que  les  autorités  impériales  met- 

(1)  "Débats  de  la  Chambre  de»  Communes",  1903  (version  française)  col.  56.  Le 
texte  anglais  de  cette  déclaration  est  reproduit  à  la  pièce  justificative  65.  Les  autres  ci- 
tations qui  suivent  sont  également  empruntées  à  la  version  française.  Le  chiffre  de  la 
colonne  est  indiqué  après  chaque  citation. 


—  154  — 

taient  en  travers  de  l'union  commerciale  et  politique  des  pays  de  l'Em- 
pire et  l'empressement  qu'elles  apportaient  à  suggérer  les  contributions 
des  colonies  "  à  l'armée  et  à  la  marine  de  !a  Grande-Bretagne  ".  Après 
avoir  cité  la  principale  partie  du  mémoire  du  11  août  1902,  dans  lequel 
les  délégués  canadiens  avaient  motivé  leur  opposition  aux  projets  de  lord 
Selborne  et  de  M.  Brodrick,  j'ajoutais: 

"  A  ceci,  aucun  Canadien  ne  saurait  trouver  à  redire.  Quant  à  moi, 
"  aussi  longtemps  que  le  ministère  restera  dans  les  bornes  qu'il  s'est 
"  ainsi  tracées,  je  l'appuierai  sans  réserve." 

Mais  je  ne  pouvais  me  décider  à  partager  l'aveugle  confiance  des 
libéraux,  des  Canadiens-français  surtout,  qui  clamaient  plus  haut  que 
jamais:    'L'impérialisme  est  mort;  ;Laurier  a  vaincu  Chamberlain.' 

"  Tout  danger  n'est  pas  écarté,  disais-je;  M.  Chamberlain  n'est  pas 
"  homme  à  céder  à  cause  d'un  premier  échec  et  à  renoncer  aux  projets 
*  qui  lui  tiennent  tant  à  coeur"  (79). 

Je  signalais  le  voyage  du  ministre  des  Colonies  en  Afrique-Sud  et 
la  persistance  de  ses  appels  aux  '  nations-soeurs  '.  Je  citais  les  passages 
les  plus  décisifs  des  mémoires  du  colonel  Altham  et  du  général  French. 
Je  dénonçais  la  propagande  de  la  Ligue  Navale  Britannique,  qui  venait 
de  s'impdanter  au  Canada  et  d'enrôler  plusieurs  des  ministres.  Puis,  je 
résumais  les  motifs  qui  inspiraient  les  impérialistes  anglais  et  leur  inter- 
diraient certainement  de  se  laisser  rebuter  par  l'attitude  récalcitrante 
des  délégués  canadiens  à  Londres. 

"  Je  pourrais  résumer  toute  cette  politique  de  défense  impériale  en 
"  m'appuyant  sur  l'opinion  que  lord  Bosebery  exprimait,  il  y  a  environ 
"  neuf  ans,  au  sujet  du  mouvement  impérialiste,  lorsqu'il  abandonna  la 
"  direction  du  parti  libéra!  et  avant  qu'il  fût  devenu  lui-même  l'un  des 
"  prophètes  de  l'impérialisme.  Le  gouvernement  britannique  a  triplé 
"  l'étendue  de  l'Empire  et  accru  énormément  le  fardeau  que  la  défense 
"  de  cet  immense  territoire  impose  au  peuple  de  la  Grande-Bretagne. 
"  Les  grands  propriétaires  anglais  s'obstinent  à  conserver  le  régime 
"  agraire  le  plus  arriéré,  le  plus  stupide,  de  tous  les  pays  civilisés.  Les 
"régions  agricoles  du  royaume  se  sont  dépeuplées,  déversant  aux  colo- 
"  nies  la  partie  la  plus  robuste  et  la  plus  intelligente  de  leur  population; 
"  et  le  reste  se  partage  entre  les  artisans  de  métier  et  les  désoeuvrés  qui 
"  remplissent  les  bouges  des  grandes  cités.  Les  artisans  et  les  fermiers 
"ne  veulent  plus  servir  à  l'armée  ni  s'engager  dans  la  marine;  c'est 
"  donc  aux  bouges  que  les  autorités  militaires  doivent  demander  leurs 
"  recrues;  et  les  politiciens  sont  effrayés  à  l'idée  d'adopter  le  régime 
"  de  la  conscription,  le  seul  possible  pour  un  peuple  saisi  d'ambition 
"  impériale,  assoiffé  de  conquêtes  et  d'expansion.  Et  alors,  à  cause  de 
"  l'indifférence  ou  de  l'incapacité  du  peuple  anglais,  à  cause  de  la  pusil- 
"  lanimité  des  politiciens  anglais,  nous,  les  pionniers  des  colonies,  nous 
"  qui  avons  encore  tant  de  sacrifices  à  accomplir  pour  faire  fructifier 
"  le  sol  national  et  contribuer  à  la  gloire  véritable  de  l'Empire,  il  nous 
"  faudrait  expier  les  fautes  de  l'Angleterre  et  nous  saigner  à  blanc  pour 
"  exécuter  les  devoirs  que  le  peuple  anglais  ne  veut  pas  ou  ne  peut  pas 
"accomplir"  (82). 


—  155  — 

Je  pressais  ensuite  les  ministres  canadiens  de  profiter  de  la  réaction 
contre  l'impérialisme  au  Canada  pour  revenir  aux  saines  traditions  na- 
tionalistes;  et  je  concluais: 

"  En  somme,  le  résultat  de  la  conférence  impériale  et  l'attitude  de 
"nos  délégués  me  paraissent  tout  à  fait  satisfaisants.  Cette  attitude  a 
"pu  déplaire  en  certains  quartiers,  mais  la  très  grande  majorité  du 
"  peuple  décidera  que  nos  représentants  ont  accompli  leur  devoir  d'hom- 
"  mes.  d'Etat  canadiens  et  de  citoyens  britanniques.  Nous  pouvons  dif- 
"  férer  d'opinion  sur  plusieurs  aspects  du  problème  impérialiste;  la 
"  guerre  sud-africaine  a  pu  créer  entre  nous  d'amers  dissentiments  ; 
"  mais  ces  jours  de  discorde  sont  passés.  Ainsi  que  le  disait  l'honorable 
"député  de  Haldimand  (M.  Thompson),  la  paix  est  faite  en  Afrique;  et 
"  je  suis  heureux  que  cette  paix  se  soit  conclue  sur  des  bases  acceptables. 
"S'il  m'est  permis  d'exprimer  un  sentiment  tout  à  fait  personnel,  je 
"  souhaite  ardemment  que  ia  paix  règne  également  au  Canada.  Quelles 
"  que  soient  nos  théories  particulières  sur  l'impérialisme,  nous  devrions 
"  tous  nous  rencontrer  sur  un  terrain  commun  et  nous  entendre  pour 
"adopter  une  seule  politique,  qui  préfère  nos  intérêts  à  ceux  de  toute 
"  autre  partie  de  l'Empire,  et  même  aux  intérêts  de  la  Grande-Breta- 
gne    (89). 

"  J'espère  que  ce  sentiment  canadien  va  maintenant  dominer  les 
"  deux  partis,  et  que  le  seul  but  de  notre  action  politique,  qu'il  s'agisse 
"  de  notre  organisation  constitutionnelle,  de  notre  régime  militaire  ou 
"  de  nos  lois  économiques,  sera  de  veiller  avant  tout  à  !a  sauvegarde  des 
"intérêts  canadiens"  (90). 

Ces  citations  démontrent  que  mon  opposition  n'était  ni  aveugle  ni 
opiniâtre.  Depuis  la  guerre  d'Afrique  jusqu'à  la  guerre  actuelle,  les 
nationalistes,  les  vrais,  ont  soutenu  ou  combattu  l'un  et  l'autre  partis, 
selon  qu'ils  sont  restés  fidèles  aux  principes  du  nationalisme  ou  qu'ils 
les  ont  trahis. 

Les  événements  ne  tardèrent  pas  à  démontrer  que  je  n'avais  pas 
tort  de  redouter  une  nouvelle  poussée  de  l'impérialisme,  —  ou  plutôt, 
de  croire  que  le  mouvement  impérialiste  tenait  à  des  causes  trop  pro- 
fondes et  trop  générales  pour  être  longtemps  ou  sérieusement  entravé 
par  la  résistance,  passagère  du  reste,  de  M.  Laurier  et  des  libéraux  cana- 
diens. 

Reprise  de  la  propagande  impérialiste    Congrès  des  Chambres 
de  Commerce  de  l'Empire 

Dès  le  mois  d'août  1903,  les  Chambres  de  Commerce  de  l'Empire 
s'assemblaient  en  congrès  à  Montréal.  C'était  la  cinquième  réunion  de 
ce  genre.  Naturellement,  les  propagandistes  de  l'impérialisme  n'avaient 
eu  garde  de  négliger  cette  occasion  de  pousser  leurs  affaires.  Le  Con- 
grès n'était  censé  s'occuper  que  de  questions  de  finances  ou  de  com- 
merce. Les  impérialistes  trouvèrent  moyen  de  l'entraîner,  dès  sa 
première  séance,  sur  le  terrain  militaire.  Ils  eurent  l'habileté  de  faire 
donner  tout  d'abord  les  délégués  du  Canada  et  de  les  compromettre  en 
leur  faisant  proposer  un  voeu  qui  contredisait  carrément  l'attitude  prise 
par  le  premier  ministre  et  ses  collègues  à  la  Conférence  de  Londres.  Ce 


—  156  — 

voeu,  présenté  par  M.  Geo.  E.  DRUMMOND,  premier  vice-président  du 
Board  of  Trade  de  Montréal,  était  formulé  dans  les  termes  suivants: 

"  Ce  Congrès  pose  en  principe  que  c'est  le  devoir  des  colonies 
"  autonomes  de  participer  au  coût  de  la  défense  de  l'Empire." 

Les  représentants  de  la  Chambre  de  Commerce  de  Montréal,  MM. 
Damase  MASSON  et  H.-A.-A.  BRAULT  proposèrent  en  amendement: 

— "  Que  les  «olonies  ayant  en  toute  occasion  accompli  volontaire- 
"  ment  leur  devoir  envers  l'Empire,  ce  Congrès  est  d'opinion  qu'en  em- 
"  ployant  leurs  revenus  à  développer  leurs  propres  ressources,  à  accroî- 
"  tre  leur  population  et  à  pourvoir  à  leur  propre  défense,  [les  colonies] 
"  contribuent  librement  et  de  la  manière  la  plus  efficace  à  la  puissance 
"  et  au  prestige  de  l'Empire. 

"Les  colonies  réclament  donc  le  privilège  de  réserver  leur  propre 
"  initiative  quant  à  la  nature  et  au  mode  de  secours  qu'elles  pourront 
"consentir  à  offrir  à  l'avenir  à  l'Empire  britannique." 

La  première  partie  de  ce  voeu  était  irréprochable:  c'était  l'affirma- 
tion précise  et  complète  des  principes  posés  par  Macdonald,  Cartier  et 
Campbell,  acceptés  depuis  quarante  ans  comme  la  base  du  droit  public 
des  colonies  en  cette  matière,  et  réitérés  par  M.  Laurier  à  Londres,  en 
1902.  Le  second  alinéa  était  de  trop:  il  portait  la  marque  du  pied  de 
bouc  impérialiste  et  invitait  ouvertement  à  la  compromission.  Elle  ne  se 
fit  pas  attendre.  Le  pius  ardent  et  peut-être  le  plus  sincère  des  impé- 
rialistes canadiens,  le  coîonel  DENISON,  de  Toronto,  suggéra  de  com- 
biner les  deux  propositions  dans  la  motion  suivante: 

"  Ce  Congrès  pose  en  principe"  que  c'est  le  devoir  des  colonies  auto- 
"  nomes  de  participer  au  coût  de  la  défense  de  l'Empire;  —  mais  les 
"  colonies  réclament  le  privilège  de  réserver  leur  propre  initiative  quant 
"à  la  nature  du  secours  qu'elles  consentent  à  offrir"  (1). 

Ce  texte,  on  le  voit,  excluait  totalement  la  proposition  principale 
du  voeu  de  la  Chambre  de  Commerce  de  Montréal,  —  celle-là  même  qui 
restreignait  la  responsabilité  du  Canada  à  la  défense  nationale.  Il  utili- 
sait fort  habilement  ia  proposition  secondaire  et  la  subordonnait  au 
principe  de  l'obligation  du  Canada  "  de  participer  au  coût  de  la  défense 
de  l'Empire  ". 

M.  Masson  eut  la  faiblesse  d'appuyer  la  motion  Denison,  qui  fut  dé- 
clarée adoptée  unanimement. 

M .  Rodolphe  Lemieux,  nationaliste 

La  jeune  Ligue  Nationaliste  venait  de  naître.  Elle  inaugura  son 
existence  éphémère  par  la  convocation  d'une  réunion  publique,  au 
Théâtre  National,  afin  de  protester  contre  l'attitude  du  Congrès.  Elle 
invita  à  porter  la  parole,  entre  autres,  M.  Rodolphe  Lemieux,  député  de 
Gaspé,  et  M.  Chauvin,  député  de  Terrebonne. 

M.  LEMIEUX,  empêché  de  venir,  s'excusa  dans  une  lettre  longue- 
ment motivée  qu'il  me  remit  à  Ottawa,  avec  prière  de  la  lire  à  la  réu- 
nion.    En  voici  !e  texte: 

(1))     "The   Fifth   Congres*  of  the   Chambers  of   Commerce  of  the     Empire"— Officiai 
Report— p.  14,  1!),  22. 


—  157  — 

"Chambre  des  Communes,  Ottawa,  ce  4  août  1903. 

"  Monsieur  Henri  Bourassa, 
"  Député  de  Labelle. 

"  Mon  cher  collègue  : — 

"J'aurais  vivement  désiré  assister  à  l'assemblée  de  dimanche  soir, 
"  afin  de  protester  avec  vous  contre  la  résolution  intempestive  adoptée 
"  ces  jours  derniers  par  le  Congrès  des  Chambres  de  Commerce.  Des 
14  raisons  d'une  nature  toute  personnelle  m'empêchent  d'être  présent. 

"  Permettez-moi  d'exprimer  mon  étonnement  de  ce  que  les  délégués 
"  des  Chambres  de  Commerce  du  Canada,  et  de  la  province  de  Québec 
"  en  particulier,  aient  cru  devoir  appuyer  une  résolution  qui  affirme 
"un  principe  absolument  faux,  à  savoir:  l'obligation  pour  les  Colonies 
"  de  participer  à  la  défense  de  l'Empire. 

"  Inutile  de  vous  dire  que  les  Canadiens  ne  sauraient  être  liés  par 
"  cette  déclaration.  —  En  vertu  de  quel  traité  voudrait-on  ajouter  aux 
"  droits  et  aux  devoirs  respectifs  de  l'Empire  et  des  Colonies?  Quel 
"  mandat  les  délégués  de  nos  Chambres  de  Commerce  ont-ils  reçu  pour 
"engager  de  cette  façon  l'avenir  du  pays? 

"Le  Parlement  Canadien  a  seul  le  droit  d'assumer  une  tette  respon- 
'  sabilité,  et  je  n'hésite  pas  à  dire  que  la  résolution  Drummond  n'expri- 
"  me  aucunement  le  voeu  de  l'opinion  calme  et  réfléchie  du  peuple 
u  canadien. 

"  Au  contraire,  c'est  l'attitude  si  virile  prise  l'an  dernier  lors  de  la 
"  conférence  intercoloniale,  par  !e  Premier  Ministre  du  Canada,  qui  ré- 
"  pond  au  sentiment  populaire. 

"  Vous  vous  rappelez  avec  quel  enthousiasme  fut  accueilli  le  discours 
"  du  Premier  Ministre,  prononcé  le  12  mai  1902,  à  la  Chambre  des  Com- 
"  munes.  Certains  esprits  exagérés  voulaient  depuis  longtemps  que 
"  notre  pays  se  lançât  à  l'aventure  dans  toutes  les  guerres  de  l'Empire. 
"  Sir  Wilfrid  Laurier  fit  une  déclaration  qui  eut  beaucoup  de  retentis- 
"  sèment  et  qui,  à  mes  yeux,  et  en  dépit  de  la  résolution  Drummond, 
"  doit,  en  autant  que  èe  Canada  est  concerné,  mettre  fin  pour  toujours  au 
"militarisme.  —  Voici  en  quels  termes  s'exprimait  le  Premier  Ministre: 

Ici,  M.  Lemieux  cite  le  passage  le  plus  caractéristique  des  décla- 
rations de  M.  Laurier,  prononcées  à  la  Chambre,  le  12  mai  1902,  — 
celui  où  le  premier  ministre  professe  solennellement  sa  détermination 
de  ne  pas  "plonger  îe  Canada  dans  le  gouffre  du  militarisme"  (1).  Cou- 
vert par  cette  parole  auguste,  le  député  de  Gaspé  termine  sa  lettre  par 
cette  adhésion  sans  réserve  aux  protestations  de  la  Ligue  Nationaliste: 

"  Voilà,  mon  cher  collègue,  les  sentiments  qui  animent  les  vrais 
"Canadiens,  et  il  est  regrettable  que  les  délégués  des  Chambres  de  Com- 
"  merce  se  soient  inspirés  ailleurs. 

"J'ai  l'honneur  d'être, 

"  Votre  bien  dévoué, 

'^RODOLPHE   LEMIEUX." 

<1)     Voir  page  141. 


—  158  — 

Il  m'a  semblé  utile  de  reproduire  cette  expression  d'opinion  de 
J'un  des  futurs  apôtres  de  la  "dévotion  à  l'Empire"  :  elle  marque  la 
température  exacte,  à  cette  heure,  du  parti  libéral.  M.  Lemieux  n'avait 
pas  encore  atteint  le  degré  de  courtisanerie  où  il  est  arrivé  depuis  ; 
mais  il  était  déjà  trop  soigneux  de  sa  popularité  et  de  ses  chances 
d'avancement  pour  courir  le  risque  de  se  mettre  mal  en  point  dans 
l'esprit  des  chefs  de  son  parti,  de  M.  Laurier  en  particulier.  On  peut 
être  assuré  qu'avant  de  me  remettre  cette  lettre,  il  l'avait  soumise  à 
Yapprobatur  du  premier  ministre  .  Six  mois  plus  tard,  il  devenait  Sol- 
liciteur-général. Au  même  moment,  M.  BRODEUR  entrait  dans  le  cabi- 
net comme  ministre  du  Revenu  de  l'Intérieur.  Il  avait  été  l'un  des  plus 
ardents,  en  1896,  à  mener  une  campagne  furibonde  contre  les  tendances 
militaristes  et  impérialistes  que  les  libéraux  dénonçaient  alors  chez  les 
chefs  du  parti  conservateur.  Cette  campagne,  il  l'avait  poursuivie  à  la 
tribune  et  dans  les  colonnes  du  Soir,  organe  éphémère  du  parti  libéral 
à  Montréal,  dont  le  futur  collègue  de  M.  Laurier  était  le  directeur  de 
fait.  C'est  à  la  même  époque  que  le  Soleil,  de  Québec,  dévoilait  les  pro- 
jets ténébreux  des  torys  qui,  paraît-il,  préméditaient  déjà  d'envoyer  "nos 
enfants  en  Afrique,  d'où  ils  ne  reviendront  jamais."  "Pourquoi  se  battre 
pour  l'Angleterre?"  demandaient  les  chefs  et  les  organes  du  parti  libé- 
ral (1).  Ces  prédictions  s'étaient  réalisées,  en  1899,  par  le  fait  d'un  gou- 
vernement libéral.  Mais  M.  Brodeur,  vice-président  de  la  Chambre  lors 
de  l'expédition  d'Afrique,  n'avait  joué  qu'un  rôle  passif  dans  cette  pre- 
mière crise  impérialiste  de  son  parti.  Il  entrait  donc  dans  le  gouverne- 
ment avec  tout  son  bagage  de  déclarations  nationalistes,  antibritanni- 
ques même,  de  1896;  et  M.  Laurier  et  ses  collègues  l'acceptaient  ainsi  — 
tout  comme,  en  1914,  les  ministres  conservateurs,  piliers  de  l'Empire, 
n'ont  éprouvé  aucun  scrupule  à  recevoir  dans  leurs  bras  M.  Blondin,  qui 
avait  si  bien  déchiré  le  drapeau  britannique  à   Drummond-Arthabaska. 

Ces  menus  faits  nous  éclairent  suffisamment  sur  le  degré  de  sincé- 
rité et  de  constance  des  politiciens  de  tout  acabit. 

Révision  de  la  loi  de  la  Milice — Destitution  de  lord  Dundonald 

Durant  toute  la  session  de  1904,  le  parti  libéral  vogua  en  pleines 
eaux  nationalistes.  C'est  à  cette  session  que  la  loi  de  la  Milice  fut  revi- 
sée et  que  sir  Frederick  Borden,  ministre  de  la  Milice  et  de  la  Défense, 
fit  les  déclarations  que  j'ai  relatées  dans  la  première  partie  de  cette 
étude  (2). 

C'est  en  juin  de  la  même  année  que  le  ministère  destitua  lord  DUN- 
DONALD du  commandement  de  la  milice  canadienne,  "pour  cause  d'in- 
subordination". Les  torys  firent  grand  tapage  autour  de  cet  incident. 
Quelques-uns  des  ministres  et  des  députés  libéraux  de  l'Ontario  eurent 
un  moment  de  frousse.  Grâce  à  l'énergie  de  M.  Fisher,  le  ministère  tint 
bon.    Je  me  rappelle  comme  d'hier  le  ton  passionné     avec    lequel    M. 

(1)  On  trouvera  à  la  pièce  justificative  56,  le  texte  de  ce  manifeste  anti-militariste 
et  presque  antibritannique;  aussi,  les  déclarations  de  quelques-uns  des  députés  libéraux. 
Celles  de  M.  BRUNEAU,  député  de  Richelieu,  aujourd'hui  juge  à  la  Cour  Supérieure,  sont 
particulièrement  piquantes. 

(2)  Voir  pages  86  à  89— aussi  pièce  justificative  67. 


—  159  — 

Fielding,  ancien  sécessionniste  et  futur  impérialiste  ardent,  me  disait,  au 
beau  milieu  de  la  crise  provoquée  par  cet  incident:  "We  must  teach 
those  priggish  Englishmen  how  to  behave."  Aux  élections  générales,  en 
novembre  1904,  le  parti  conservateur  exploita  tant  et  plus,  dans  les  pro- 
vinces anglaises,  la  destitution  de  lord  Dundona!d.  L'écrasement  de  ses 
candidats  lui  démontra  que  le  sentiment  populaire  n'était  pas  au  diapa- 
son des  impérialistes. 

C'est  à  cette  même  session  de  1904  que  sir  Wilfrid  Laurier,  profi- 
tant de  l'explosion  de  colère  causée  dans  les  provinces  anglaises  par  la 
décision  de  lord  Alverstone  en  faveur  des  prétentions  américaines  aux 
frontières  de  i'Alaska,  déclara  que  le  moment  était  venu  pour  le  Canada 
de  réclamer  le  droit  de  faire  lui-même  ses  traités  internationaux  (1). 
Cette  déclaration  d'indépendance  est  restée  vaine,  comme  la  menace 
d'abroger  ou  de  modifier  radicalement  le  tarif  de  faveur. 

En  vérité,  toutes  les  apparences  semblaient  indiquer  que  l'impéria- 
lisme était  non  seulement  en  baisse,  au  Canada,  mais  en  pleine  déroute. 
Les  naïfs  Canadiens  en  étaient  persuadés.  Même  des  étrangers  avertis, 
comme  M.  André  Siegfried  par  exemple,  s'y  laissaient  prendre  (2).  Ils 
ne  tenaient  pas  compte  des  causes  profondes  d'où  partait  la  poussée  im- 
périaliste et  de  la  puissance  d'action  de  Chamberlain  et  de  ses  princi- 
paux acolytes. 

Chamberlain  et  la  réforme  du  tarif— Sa   défaite,  prélude 
du  triomphe  de  Vimpérialisme  militaire 

Rebuté  pour  l'instant  par  l'opposition  du  Canada  et  de  l'Australie  à 
son  rêve  de  coopération  militaire  des  pays  de  l'Empire,  Chamberlain 
se  décida  à  porter  son  effort  sur  l'aile  gauche:  il  entreprit  la  tâche  her- 
culéenne de  convertir  l'Angleterre  au  protectionnisme.  A  rencontre  de 
Macdonaid,  de  Tupper,  de  Tilley  et  des  autres  créateurs  du  protection- 
nisme canadien,  en  1876,  il  n'offrit  pas  son  programme  économique 
comme  une  mesure  de  "politique  nationale" ',  appelée  à  activer  le  com- 
merce et  l'industrie  du  Royaume  Uni.  Il  savait  trop  bien  que  le  com- 
merce libre  avait  fait  pour  la  Grande-Bretagne,  dans  les  conditions 
géographiques  et  économiques  où  elle  se  trouve,  ce  que  le  régime  pro- 
tecteur a  fait  pour  !a  France,  l'Allemagne,  les  Etats-Unis  ou  le  Canada. 
Il  plaça  toute  la  question  sur  le  terrain  des  intérêts  impériaux.  Tout  en 
utilisant  l'appui  des  rares  partisans  du  protectionnisme  en  soi,  il  pré- 
senta l'imposition  de  droits  de  douanes  sur  les  articles  importés  de 
l'étranger,  avec  dégrèvement  en  faveur  des  possessions  britanniques 
d'outremer,  comme  une  compensation  minime  à  offrir  aux  colonies  en 
échange  de  leurs  contributions  permanentes  à  la  flotte  et  à  l'armée  bri- 
tanniques et  de  leur  participation  générale  et  constante  à  toutes  les 
les  guerres  de  l'Angleterre. 

Il  s'efforça  d'imposer  son  programme  à  ses  collègues  et  au 
parti  unioniste  tout  entier.  11  se  heurta  à  la  résistance  irréductible 
de  sir  Michael  Hicks-Reach,  ancien  chancelier  de  l'Echiquier,  et  des 

(1)  "Débats  de  la  Chambre  des  Communes",  1904  (version  française  col.  74  à  76. 

(2)  "Le  Canada  et  les  deux  Races",  Paris,  Armand  Colin,  1906. 


—  160  — 

libre-échangistes  du  parti  conservateur  traditionnel.  M.  Balfour  tenta 
de  sauver  la  situation  en  adoptant  une  attitude  flottante  entre  les  Tariff 
lieformers  et  les  Free  Traders.  Cette  attitude  de  "juste  milieu"  lui  joua 
le  même  tour  qu'à  sir  Wilfrid  Laurier,  en  1911,  sur  la  loi  navale.  Les 
fermes  tenants  des  deux  doctrines  le  lâchèrent.  Comme-  lord  Morley  et 
M.  John  Burns,  en  septembre  dernier,  le  duc  de  Devonshire  et  les  free 
traders  rentrèrent  sous  leur  tente.  Chamberlain  démissionna  également; 
mais  il  eut  soin,  en  partant,  de  conserver  un  pied  dans  la  place  en  ins- 
tallant à  l'Echiquier  son  fils,  Austen  Chamberlain.  Puis  il  se  jeta  à  corps 
perdu  dans  la  lutte  pour  la  réforme  du  tarif.  Cette  lutte,  il  la  poursui- 
vit en  flanc  du  parti  unioniste,  un  peu  comme  M.  Monk  et  les  nationa- 
listes sincères  ou  fictifs  livrèrent  bataille  ici,  aux  élections  générales  do 
1911,  en  marge  du  parti  conservateur. 

Cette  lutte  aboutit,  en  décembre  1905,  à  la  défaite  des  deux  groupes 
du  parti  tory-unioniste.  Le  ministère  Balfour  fut  renversé  et  les  can- 
didats de  Chamberlain  écrasés,  sauf  dans  quelques  rares  régions 
où  la  concurrence  croissante  de  l'industrie  allemande  ou  américaine 
avait  donné  quelques  points  d'appui  à  la  propagande  protectionniste. 
Ces  victoires  isolées  du  protectionnisme  national  ne  diminuaient  en  rien 
)a  portée  décisive  de  la  déroute  du  protectionnisme  impérial. 

Pour  le  coup,  croyait-on  généralement,  l'impérialisme  était  bien 
mort:  la  doctrine  était  rejetée  d'emblée  par  le  peuple  du  pays  prépon- 
dérant de  l'Empire,  l'armée  était  anéantie,  le  chef  décapité.  Il  ne  res- 
tait plus  que  quelques  "cerveaux  brûlés",  "rêveurs"  et  "maniaques"  du 
nationalisme  canadien,  pour  croire  à  un  réveil  possible  de  l'im- 
périalisme. Les  "sages"  et  les  "pratiques"  n'avaient  cependant  pas  fait 
attention  à  une  chose:  c'est  que  le  peuple  anglais,  en  rejetant  de  la  doc- 
trine impérialiste  tout  ce  qui  comportait  un  sacrifice  quelconque  de  sa 
part  en  faveur  des  colonies,  n'avait  pas  laissé  tomber  dans  l'ornière  du 
chemin  ni  sur  les  rochers  stériles  les  arguments  de  Chamberlain  qui 
tendaient  à  démontrer  l'importance  croissante,  la  nécessité  même,  dans 
l'intérêt  de  l'Angleterre,  de  la  contribution  des  colonies  à  la  défense 
générale  de  l'Empire. 

Les  Anglais  étaient  bien  décidés  à  ne  rien  faire  pour  les  colonies, 
mais  ils  n'avaient  aucune  objection  à  tout  prendre  de  ce  qu'ils  pour- 
raient arracher  à  la  jobarderie  et  à  la  vanité  des  coloniaux. 

Bien  ne  se  perd  en  Angleterre  —  je  l'ai  déjà  rappelé,  —  rien  surtout 
de  ce  qui  profite  à  la  puissance,  à  la  richesse  et  à  l'esprit  de  domination 
du  peuple  britannique.  Les  libéraux  impérialistes  se  voyaient  débar- 
rassés du  bagage  encombrant  qui  avait  entraîné  la  chute  de  Chamber- 
lain :  la  réforme  du  tarif  et  la  reconstruction  du  gouvernement  de  l'Em- 
pire, c'est-à-dire  tout  ce  qui  comportait  des  compensations  et  des  sacri- 
fices en  faveur  des  colonies;  mais  ils  avaient  recueilli  avec  soin  tous  les 
arguments  favorables  à  l'impérialisme  militaire  et  les  compromissions, 
en  paroles  ou  en  actes,  que  Chamberlain  avait  réussi,  durant  les  dix 
années  de  son  règne,  à  arracher  à  la  faiblesse,  à  la  complaisance  ou  à  la 
vénalité  des  politiciens  des  colonies.  C'est  sur  ce  terrain  rétréci  mais 
infiniment  plus  profitable  pour  l'Angleterre  qu'ils  placèrent  désormais 
la  lutte  contre  les  libertés  coloniales. 


—  161  — 

Conférence  de  1907 

Ce  programme  s'esquissa  dès  la  quatrième  Conférence  coloniale, 
lenue  à  Londres  en  1907. 

Si  l'on  s'était  conformé  au  voeu  adopté  en  1902,  ce  quatrième  con- 
grès de  l'Empire  aurait  dû  se  réunir  en  1906.  Le  20  avril  1905,  M.  LYT- 
TELTQN,  successeur  de  M.  Chamberlain  au  ministère  des  Colonies,  écrit 
une  longue  dépêche  à  ce  sujet  aux  gouverneurs  des  colonies  autono- 
mes (1).  Il  relate  succinctement  les  résultats  des  trois  conférences  pré- 
cédentes:  1887  —  1897  —  1902. 

"  11.  —  L'on  observera,  ajoute-t-il,  que  ces  conférences  ont  pris,  à 
"  chaque  étape,  une  forme  plus  définie  et  un  état  plus  marqué  de  conti- 
"  nuité.  Leur  constitution  a  perdu  le  caractère  vague  de  la  réunion  de 
"  1887.  Les  conférences  se  composent  maintenant  des  premiers  minis- 
"tres  des  colonies  autonomes  et  du  secrétaire  d'Etat  pour  les  Colonies, 
"  avec  l'assistance,  lorsque  l'objet  de  la  délibération  s'y  prête  avan- 
"  tageusement,  d'autres  hauts  fonctionnaires  du  Royaume-Uni  et  des 
"  colonies. 

"  12.  —  De  plus,  les  trois  premières  conférences  s'étaient  réunies  à 
"  l'occasion  de  la  présence  à  Londres  des  représentants  des  colonies  qui 
"  étaient  venus  prendre  part  à  d'importantes  célébrations  impériales. 
"Mais  en  conformité  de  la  résolution  adoptée  à  la   dernière   conféren- 

"  ce, les  réunions  futures  se  tiendront  à  des  intervalles  déterminés 

"  et  dans  le  seul  but  d'adopter  des  décisions  pratiques  (for  the  trans- 
" action  of  business).  On  peut  donc  dire  qu'un  Conseil  Impérial,  chargé 
v<  de  délibérer  des  matières  qui  concernent  également  le  Royaume-Uni 
*  et  les  colonies  autonomes,  a  pris  naissance  par  un  procédé  naturel. 
"  De  l'avis  du  gouvernement  de  Sa  Majesté,  il  serait  peut-être  opportun 
"  d'écarter  le  titre  de  "Conférences  Coloniales",  qui  rend  mal  la  vérité 
"  des  faits,  et  de  désigner  ces  réunions,  à  l'avenir,  comme  des  réunions 
"  du  "Conseil  Impérial".  Nous  désirons,  sans  presser  les  choses,  suggé- 
■  rer  cette  modification  à  l'étude  des  gouvernants  des  colonies. 

"  15.  —  Le  gouvernement  de  Sa  Majesté  doute  qu'il  soit  sage  ou 
"  nécessaire  de  définir  plus  exactement  par  un  texte  quelconque  (by 
"  any  instrument)  le  caractère  et  la  constitution  de  ce  Conseil,  ou  de 
"tenter  de  définir  ses  fonctions.  L'histoire  des  institutions  anglo- 
"  saxonnes,  telles  que  !e  régime  du  Parlement  ou  du  Cabinet,  semble  dé- 
"  montrer  qu'il  est  souvent  sage  de  laisser  une  institution  se  développer 
"  selon  les  circonstances  et,  pour  ainsi  dire,  de  son  propre  mouvement, 
"  et  qu'il  est  avantageux  de  ne  pas  sacrifier  l'élasticité  de  ses  forces 
"  d'adaptation  à  une  précision  prématurée  de  sa  forme  [constitution- 
nelle] " (p.  3). 

Il  suggère  aux  premiers  ministres  des  colonies  de  préparer  d'avance 
un  énoncé  succinct  des  sujets  qu'ils  se  proposent  de  soumettre  à  la  Con- 
férence. 
■ 

(1)  "Correspondance  relatingr  to  the  future  organisation  of  Colonial  Conférences" 
Cd  2785.  La  page  est  indiquée  après  chaque  passage  cité.  Cette  correspondance  a  égale- 
ment été  publiée  au  Canada:  "Sessions  1  Paper"  No  144,  1907. 


—  162  — 

"17.  — Pour  ce  qui  concerne  la  défense,  ce  travail  est  déjà 

fait  par  VImperial  Defence  Committee  " — c'est  l'ancien  Colonial  Defence 
Committee,  rebaptisé  sur  les  fonts  impérialistes  —  "  dans  lequel  le  gou- 
"  vernement  de  Sa  Majesté  désire,  de  temps  à  autre,  la  présence  des  re- 
"  présentants  des  colonies.  La  proposition  présentement  suggérée  ne 
"s'applique  donc  pas  aux  questions  relatives  à  la  défense,  mais  à  celles 
"qui  ont  un  caractère  civil"  —  (p.  4). 

Il  est  impossible  d'indiquer  plus  clairement  la  détermination  des 
autorités  impériales  de  garder  la  direction  absolue  de  toutes  les  questions 
militaires  et  de  ne  laisser  aux  gouvernants  des  "  nations  soeurs  "  que  les 
initiatives  sans  importance. 

"  21.  —  Le  gouvernement  de  Sa  Majesté  désire  exprimer  l'opinion 
"que  s'il  avait  alors  existé  [en  1902],  une  Commission  permanente,  re- 
"  présentant  tous  les  Etats  intéressés,  à  laquelle  la  Conférence  aurait  pu, 
"  dans  chaque  cas,  confier  la  tâche  d'étudier  les  faits  et  de  faire  rapport 
"  sur  les  méthodes  les  plus  propres  à  l'application  des  principes  recon- 
"  nus  [parla  Conférence],  l'accélération  et  l'utilité  du  travail  accompli 
"parla  Conférence  en  auraient  profité  considérablement"  —  (p.  4). 

Réticence  des  Canadiens 

La  réponse  du  gouvernement  canadien  se  fit  attendre  longtemps. 
Ce  n'est  que  le  17  novembre  1905  que  lord  GREY,  gouverneur-général  de- 
puis l'année  précédente,  transmit  au  ministre  des  Colonies  le  texte  de 
J'arrête  ministériel  adopté  le  13. 

S'appuyant  sur  l'une  des  observations  de  M.  Lyttelton,  —  "  qu'il  est 
souvent  sage  de  laisser  les  institutions  politiques  se  développer  selon 
les  circonstances  et,  pour  ainsi  dire,  de  leur  propre  mouvement  ",  — 
les  ministres  canadiens  rejettent  sa  suggestion  de  transformer  la  "Con- 
férence Coloniale"  en  "Conseil  Impérial".     "  Le    mot    '  Conseil  '     dési- 

"  gne une  assemblée  plus  officielle,  possédant  un  caractère  consul- 

"  tatif  et  délibératif.  Joint  au  mot  "Impérial",  il  suggère  une  inslitu- 
"  tion  permanente,  laquelle,  jouissant  d'une  existence  continue,  pour- 
"  rait  éventuellement  venir  à  être  considérée  comme  un  empiétement 
"sur  la  pleine  mesure  d'autonomie  législative  et  administrative  dont 
"toutes  les  colonies  autonomes  jouissent  aujourd'hui"  —  (p.  14).  Quant 
à  la  seconde  suggestion  du  ministre  des  Colonies,  —  la  constitution  d'une 
Commission  permanente  attachée  à  la  Conférence,  —  ils  la  repoussent 
également  parce  qu'elle  pourrait  "  entraver  l'action  du  gouvernement 
responsable."  Des  sujets  à  traiter  à  la  prochaine  Conférence,  ils  ne 
soufflent  mot. 

Il  est  manifeste  qu'à  cette  date  M.  Laurier  et  ses  collègues  étaient 
sous  l'empire  de  la  réaction  nationaliste  de  1902.  Ils  n'avaient  pas  en- 
core cédé  à  l'influence  du  nouveau  gouverneur,  dont  nous  retracerons 
bientôt  les  agissements. 

Le  cabinet  Baîfour  était  alors  au  plus  vif  de  la  lutte,  désastreuse 
pour  lui,  engagée  autour  de  la  réforme  du  tarif.     Le  29  novembre,  M. 


—  163  — 

Lyttelton  suggère  d'ajourner  la  Conférence  à  1907.  Les  ministres  cana- 
diens s'empressent  d'accepter  cet  ajournement  (1). 

En  décembre  1905,  le  ministère  Balfour  est  renversé  et  les  libéraux 
prennent  le  pouvoir  sous  la  direction  de  sir  Henry  Campbell  Banner- 
man.  Le  portefeuille  des  Colonies  échoit  à  lord  ELGIN,  fils  de  Pancier* 
gouverneur  du  Canada. 

Le  22  février  1906,  le  nouveau  ministre  écrit  aux  gouverneurs  des; 
colonies  autonomes  et  propose  de  réunir  la  Conférence  en  mars  1907, 
Comme  son  prédécesseur,  il  demande  au  gouvernement  de  chaque  colo- 
nie d'indiquer  d'avance  les  sujets  à  débattre.  Le  12  mai,  il  précise  la 
date:    15  avril  1907  (2). 

Le  25  septembre  1906,  les  ministres  canadiens  n'avaient  pas  encore 
envoyé  leur  programme.  A  une  dépêche  pressante  de  lord  Elgin,  ils 
répondent,  le  lendemain,  par  l'entremise  de  lord  GREY,  qu'ils  "ne  dési- 
rent pas,  à  cette  date,  présenter  aucun  sujet  nouveau  aux  délibérations 
de  la  Conférence"  (3).  Cette  réticence  contraste  notablement  avec  le 
programme  de  l'Australie  et  celui  de  la  Nouvelle-Zélande,  fort  chargés, 
le  second  surtout,  de  propositions  à  tendances  impérialistes  (4). 

Dans  l'intervalle,  une  correspondance  assez  intéressante  s'est  échan- 
gée entre  le  ministre  des  Colonies  et  le  gouvernement  canadien.  M.  Lau- 
rier demande  que  les  colonies  ne  soient  pas  représentées  seulement 
par  leurs  premiers  ministres  mais  par  ceux  de  leurs  collègues  qu'ils 
jugeront  à  propos  d'amener  avec  eux  à  Londres.  Lord  Elgin  n'a 
pas  d'objection  à  ce  que  les  autres  ministres  assistent  aux  délibé- 
rations lorsque  l'on  y  traitera  de  sujets  relevant  de  leur  compé- 
tence ou  de  leur  ministère  particulier;  mais  il  ne  veut  pas  prendre 
sur  lui  de  modifier  la  composition  de  la  Conférence.  Cette  discussion 
se  prolonge  jusqu'à  l'hiver  de  1907.  Elle  sera  définitivement  réglée  par 
la  Conférence  elle-même  (5). 

D'autre  part,  les  gouvernements  des  Etats  confédérés  de  l'Australie 
réclament  le  droit  de  se  faire  représenter  au  Congrès,  indépendamment 
du  gouvernement  du  Commonwealth.  Ils  basent  leur  demande  sur  le 
principe  fondamental  de  la  constitution  australienne  qui  attribue  aux 
Etats  une  autonomie  beaucoup  plus  étendue  que  celle  des  provinces  de 
la  Confédération  canadienne.  Ils  représentent  non  sans  raison  que  plu- 
sieurs des  questions  qui  pourront  être  soumises  à  la  Conférence  relèvent 
de  la  juridiction  des  législatures  d'Etat,  et  qu'en  conséquence  les  délé- 
gués du  Commonwealth  n'ont  pas  autorité  pour  les  discuter.  Le  minis- 
tre des  Colonies  se  refuse  à  assumer  la  responsabilité  de  cette  innovation. 

(1)  La  dépêche  de  M.  Lyttelton  est  reproduite  à  la  page  15  du  document  impérial 
précité — Cd.  2785.  La  réponse  des  ministres  canadiens,  en  date  du  4  décembre  et  reçue  à 
Londres  le  lendemain,  est  reproduite  dans  un  document  subséquent:  "Correspondence 
relatinc  to  a  proposed  Colonial  Conférence  in  1907 — Cd  2975,  p.  1.  Elle  est  également 
contenue  dans  le  "Sessional  Paper"  canadien  No  144,  1907. 

(2)  Cd.  2975,  page  3  et  5;  Sessional  Paper  144,  pages  15  et  17. 

(3)  Sessional  Paper  144,  p.  19.  Il  n'est  pas  sans  intérêt  de  noter  que  cette  dépêche 
du  Canada,  peu  encourageante  pour  les  reconstructeurs  de  l'Empire,  ne  figure  pas  au 
dossier  britannique. 

(4)  "Despatch  from  the  Secretary  of  State  for  the  Colonies,  with  enclosores,  respeet- 
inr  the  Agenda  of  the  Colonial  Conférence",  1907 — Cd  3337.  Cette  dépêche  est  également 
contenue  dans  le  Sessional  Paper,  No  144. 

(5)  "Correspondence   relatinr   to    the    Colonial    Conférence",   1907— Cd.    3340. 


—  164  — 

Campbell- Bannerman,  dernier    tenant    du 
libéralisme    gladstonien 

Les  délégués  se  réunissent  à  Londres  à  la  date  fixée,  le  15  avril  1907, 
sous  la  présidence  de  lord  Elgin,  secrétaire  d'Etat  pour  les  Colonies  (1). 
Le  premier  ministre,  sir  Henry  CAMPBELL-BANNERMANN,  vient  sou- 
haiter la  bienvenue  aux  délégués  des  "grandes  communautés  autonomes 
d'outremer".  C'est  à  cette  occasion  qu'il  pose  de  nouveau,  dans  un  lan- 
gage clair  et  précis,  le  principe  que  les  nationalistes  canadiens  n'ont 
cessé  d'opposer  aux  empiétements  de  l'impérialisme:  "Nous  ne  venons 
"  pas  aujourd'hui  à  votre  rencontre  en  quémandeurs  d'argent.  Néan- 
"  moins,  nous  faisons  un  accueil  cordial  (cordially  recognise)  à  l'esprit 
"  dans  lequel  ces  contributions  ont  été  versées  dans  le  passé  et  seront 
"  sans  doute  consenties  à  l'avenir.  Il  est  évidemment  possible  d'exagé- 
"  rer  l'importance  des  besoins  des  possessions  d'outremer  comme  fac- 
"  teur  du  budget  de  nos  dépenses;  mais  quoi  qu'il  en  soit  à  cet  égard, 
"  le  coût  de  la  défense  navale  et  la  responsabilité  de  la  direction  de  la 
"politique  étrangère  sont  liés  indissolublement  (hang  together)." — p.  5. 

C'est,  l'on  s'en  souvient,  le  principe  posé  par  lord  Elgin  dès  1854, 
invoqué  sans  relâche  par  tous  les  hommes  d'Etat  canadiens  jusqu'aux 
jours  de  la  guerre  d'Afrique,  et  accepté  sans  réserve  par  les  autorités 
impériales  comme  la  base  essentielle  du  traité  de  1865.  Campbell-Ban- 
nerman  est  le  dernier  homme  d'Etat  anglais  qui  aura  la  loyauté  et  la 
franchise  de  reconnaître  l'obligation  qui  résulte  au  Royaume-Uni  de  sa 
souveraineté  impériale.  La  même  pensée  traditionnelle  se  manifeste 
dans  son  appréciation  du  rôle  des  Conférences  Impériales  et  des  projets 
de  réorganisation  du  gouvernement  de  l'Empire: 

"  Je  n'entreprendrai  pas  d'énumérer,  encore  moins  de  discuter  et 
"  de  critiquer,  les  divers  projets  plus  ou  moins  ambitieux  qu'on  a  mis  de 
"  l'avant.  Je  me  borne  à  faire  une  observation  applicable  à  toutes  ces 
"  propositions.  Nous  nous  appuyons,  Messieurs,  sur  la  liberté  et  Yindè- 
"  pendance:  c'est  là  le  facteur  essentiel  du  lien  qui  unit  [tous  les  pays 
"  de]  l'Empire  britannique.  Liberté  d'action  pour  chaque  Etat  indivi- 
"  duel,  liberté  dans  les  relations  mutuelles  [de  ces  pays]  et  [dans  leurs 
"  relations]  avec  la  mère-patrie  .  Tout  ce  qui  milite  contre  ce  principe 
"  serait  entièrement  contraire  au  génie  de  notre  race  et  à  nos  idéaux 
"  politiques,  et  aboutirait  tôt  ou  tard  à  un  désastre "  (p.  5  et  6). 

Les  sauveurs  et  les  reconstructeurs  de  l'Empire  feraient  bien  de 
méditer  ces  sages  paroles.  Elles  s'appliquent  à  la  situation  actuelle,  et 
surtout  aux  conséquences  inévitables  et  prochaines  de  celte  situation, 
plus  encore  qu'à  l'évolution  encore  vague  qui  se  dessinait  à  l'heure  où 
elles  ont  été  prononcées.  Campbeîl-Bannerman  n'était  pas  un  génie 
transcendant;  mais  c'était  un  homme  d'un  rare  bon  sens.  On  a  pu  dire 
de  lui  qu'il  n'a  jamais  fait  un  faux  pas.    C'était  un  Britannique    de    la 

(1)  "Minutes  of  Proceedings  of  the  Colonial  Conférence",  1907 — Cd  3523.  Les  cita- 
tions qui  suivent  sont  traduites  de  ce  texte.  Le  chiffre  de  la  page  est  indiqué  après  cha- 
que citat'on.  Ce  document  a  été  réimprimé  à  Ottawa  :  Sesaional  Paper  No  58,  1908.  J'.ii 
préféré  traduire  les  citations  du  texte  original. 


—  165  — 

vraie  tradition,  de  celle  qui  a  donné  à  l'Empire  la  seule  cohésion,  l'uni- 
que terrain  de  ralliement  et  d'entente,  qui  soient  compatibles  avec  les 
incohérences  naturelles  de  sa  situation  géographique,  de  l'éparpittement 
des  pays  qui  le  composent  et  de  la  diversité  des  races  qui  l'habitent.  Si 
les  sauveurs  d'empire  ne  s'empressent  pas  de  revenir  à  cette  tradition» 
le  "désastre"  se  produira  beaucoup  plus  tôt  qu'on  ne  le  pense. 

Réorganisation  de  la  Conférence  -  Nouveau  mécanisme 
de  gouvernement   impérial 

Le  premier  soin  de  la  Conférence  est  d'arrêter  son  programme 
d'études  et  de  refaire  sa  constitution  pour  l'avenir. 

Sir  Wilfrid  LAURIER  réussiit  à  faire  accepter  le  changement  qu'il 
avait  proposé:  l'admission  de  plusieurs  représentants  de  chaque  colo- 
nie (p.  15-17  et  53-56).  Sir  Frederick  RORDEN,  minisire  de  !a  Milice, 
et  M.  RRODEUR,  ministre  de  la  Marine,  sont  immédiatement  admis  à 
prendre  part  aux  délibérations.  Il  reste  statué  que  le  Royaume-Uni  et 
chacune  des  colonies  n'ont  droit  qu'à  une  voix  collective  dans  les  déci- 
sions prises. 

Les  représentants  de  l'Australie  sont  moins  heureux  dans  leur  dé- 
marche pour  faire  admettre  à  la  Conférence  les  délégués  des  gouverne- 
ments d'Etat.  Sir  Wilfrid  Laurier  s'y  oppose.  Il  craint  que  les  provin- 
ces canadiennes  ne  réclament  le  même  privilège.  Il  peut,  à  son  avis, 
s'élever  des  conflits  d'opinion  entre  le  gouvernement  fédéral  et  les  gou- 
vernements d'Etat.  Il  y  a  actuellement  une  dispute  entre  le  gouverne- 
ment de  la  Confédération  et  celui  de  la  Colombie  Rritanniquc.  Il  serait 
dangereux  d'ouvrir  la  porte  de  la  Conférence  à  ces  conflits.  La  majorité 
des  délégués  se  rallie  à  ses  vues  et  rejette  la  proposition  (p.  93-94). 

Les  représentants  de  l'Australie  réclament  également  l'entière  pu- 
blicité des  délibérations.  Sur  ce  point,  M.  Laurier  prend  une  attitude 
équivoque.  Il  blâme  discrètement  le  ministère  des  Colonies  de  n'avoir 
pas  fait  publier  le  compte  rendu  intégral  de  la  conférence  de  1902.  Il 
oublie  que  le  5  août  1903,  il  a  fait  câbler  par  lord  Minto  à  M.  Chamber- 
lain que  le  gouvernement  canadien  s'objecte  à  cette  publicité  déjà 
demandée  par  l'Australie  (1).  C'est  sans  doute  qu'en  1903,  M.  Laurier 
n'est  pas  encore  certain  si  son  attitude  nationaliste  lui  vaudra  plus 
d'applaudissements  que  d'imprécations  au  Canada.  En  1907,  le  vent 
n'est  pas  à  l'impérialisme:  M.  Laurier  suggère  qu'un  "précis"  de  chaque 
séance  soit  livré  quotidiennement  à  la  presse  et  que  le  compte  rendu 
complet  soit  publié  plus  tard  (p.  19-22).  Il  prononce  en  passant  cette 
parole  significative:  "Je  ne  suis  pas  si  disposé  que  M.  Deakin  semble 
l'être  à  fournir  des  renseignements  à  la  presse"  (p.  80). 

Les  Australiens  ramènent  sur  le  tapis  la  création  d'un  Conseil  Im- 
périal (p.  26-48).  Cette  proposition  est  écartée  d'emblée.  L'existence 
officielle  et  permanente  de  la  Conférence  "Impériale"  —  et  non  plus 
"Coloniale"  —  est  décrétée  "dans  l'intérêt  de  VEmpire".  Elle  se  réuni- 
ra tous  les  quatre  ans.     Le  premier  ministre  du  Royaume-Uni  en  est  le 

(1)     "Correspondence  relating  to  the  proposée!   publication  of  the  Report  of  the  Pro- 
ceedings   of   the  Colonial    Conférence  in    London,   in    1902". — Cd.   1723. 


—  166  — 

président  d'office.  En  son  absence,  le  secrétaire  d'Etat  pour  les  Colo- 
nies préside  aux  délibérations.  Le  premier  ministre  de  l'Australie,  M. 
DEAKIN,  voudrait  qu'un  représentant  des  colonies  puisse  à  l'occasion 
remplir  ces  fonctions.  Lord  ELGIN,  avec  l'appui  de  M.  Laurier,  fait 
écarter  cette  suggestion  dangereuse  pour  l'autorité  impériale  (p.  59-61). 
Entre  les  sessions  régulières  du  Congrès,  des  conférences  subsidiaires 
"pourront  être  convoquées  pour  délibérer  sur  des  sujets  particuliers." 
Un  "secrétariat  permanent"  de  la  Conférence  est  constitué.  Les  repré- 
sentants de  l'Australie,  de  la  Nouvelle-Zélande  et  du  Cap  voudraient  que 
le  personnel  de  ce  bureau  relève  directement  du  premier  ministre  du 
Royaume-Uni,  comme  président  de  la  Conférence.  Lord  Elgin,  toujours 
aidé  de  M.  Laurier,  réussit  encore  à  écarter  cette  proposition  et  à  faire 
décréter  que  le  secrétariat  dépendra  directement  du  ministre  des  Colo- 
nies (p.  62-76).  Les  ministres  britanniques  tiennent  à  garder  la  haute 
main. 

A  noter  en  passant  cette  boutade  du  premier  ministre  de  l'Australie: 

"  Le  président  (lord  ELGIN)  :— J'espère  qu'il  [M.  DEAKIN] 

"  ne  croira  pas  que  nous  avons  le  moindre  désir  de  parler  en  dictateurs 
"  ou  d'être  incivils  ou  quoi  que  ce  soit  de  ce  genre  dans  la  correspon- 
"  dance  que  nous  entretenons  avec  les  colonies. 
"M.  DEAKIN:— Trop  civils  parfois"  —  (p.  70). 

M.  Haîdane  poursuit  l'oeuvre  de  Chamberlain 

Le  20  avril,  la  Conférence  aborde  le  sujet  le  plus  important,  celui 
de  la  réorganisation  et  de  la  concentration  des  armées  des  divers  pays 
de  l'Empire.  Contrairement  à  ce  qui  s'est  passé  en  1897  et  en  1902,  ce 
problème  prime  la  question  navale.  Le  secrétaire  d'Etat  pour  la  Guerre, 
M.  HALDANE,  futur  haut  chancelier  de  l'Empire,  alors  chéri  des  Anglais 
à  cause  de  ses  amitiés  allemandes,  aujourd'hui  écarté  du  ministère  pour 
le  même  motif,  vient  exposer  les  vues  du  gouvernement  et  des  chefs  de 
l'armée.  La  guerre  sud-africaine  a  démontré  de  nouveau  la  faiblesse 
de  l'armée  britannique  et  son  organisation  défectueuse.  Une  commis- 
sion d'enquête  a  été  nommée  en  1904;  lord  ESHER  en  était  le  président; 
sir  John  FISHER  (aujourd'hui  lord  Fisher)  et  sir  George  CLARKE,  les 
principaux  aviseurs.  Cette  commission  a  préparé  "un  projet  de  réorga- 
nisation complète  du  War  Office  et  de  l'armée."  Ce  projet  a  été  accepté 
par  le  ministère  unioniste  et  mis  à  exécution  par  le  cabinet  actuel.  Il 
s'inspire  des  principes  et  de  l'exemple  de  la  Prusse  et  de  l'Allemagne. 
Son  exécution  est  confiée  à  un  état-major  général.  Il  tend  à  l'unifor- 
misation de  toutes  les  forces  de  l'Empire  (p.  94-95).  M.  HALDANE 
ajoute  : 

"  Les  événements  de  ces  dernières  années  "  —  la  guerre  d'Afrique 
—  "  ont  démontré  que  l'Empire  pourrait  agir  comme  un  tout  et  que, 
"  dans  un  danger  suprême,  les  forces  locales  de  défense  pourraient  se 
"porter  en  nombre  (pour  forth)  pour  défendre  plus  que  leurs  propres 
"frontières.  Mais  ceci  dépend  de  l'effort  volontaire  et  non  pas  d'un 
"programme  rigide.  En  portant  ce  sujet  à  votre  connaissance,  aujour- 
"  d'hui,  notre  objet  principal  est  de  démontrer  fortement  l'opportunité 
"  d'organiser  ces  forces  locales  des  diverses  possessions  autonomes  de 


—  167  — 

"  la  Couronne,  sinon  d'après  un  programme  commun  —  nous  reconnais- 
"  sons  que  les  conditions  variables  de  ces  divers  pays  interdisent  un 
"  programme  rigide  —  du  moins,  avec  un  objet  commun  en  vue  et  selon 
"  une  conception  commune  "  (p.  96) . 

L'Angleterre  va  transformer  sa  milice  en  armée  territoriale.  Le  Ca- 
nada a  une  milice  qui  se  rapproche  beaucoup  de  cette  armée  projetée. 
Les  gouvernants  de  l'Australie,  de  la  Nouvelle-Zélande  et  de  l'Afrique- 
Sud  se  proposent  d'organiser  des  forces  identiques.     Ii  faut  organiser 

ces  armées  d'après  une  "conception  commune" "C'est  là  que  vient 

l'utilité  de  l'état-major  général"  (p.  96). 

Chaque  colonie  pourrait  également  organiser  un  état-major  local. 
Des  échanges  d'officiers  pourraient  utilement  se  faire  en'«-e  ces  divers 
états-majors  et  celui  du  Royaume-Uni.  "  Si  cette  organisation  se  com- 
"plétait  et  si  nous  en  venions  à  faire  cet  échange  d'officiers,  —  ce 
"  qui  tendrait  à  élargir  la  sphère  d'action  de  l'état-major  général  selon 
"  les  larges  conceptions  d'un  esprit  militaire  saisi  de  toutes  les  données 
"  du  problème  de  la  défense  de  l'Empire  dans  son  ensemble,  —  nous 
"  aurions  fait  beaucoup  pour  obtenir  un  programme  uniforme  dans  l'or- 
"  ganisation,  dans  le  choix  des  armes  et  dans  les  autres  détails  d'ordre 
*  militaire.  Cette  uniformité  est  presque  essentielle  s'il  doit  y  avoir  une 
"coopération  effective  dans  une  grande  guerre"  (p.  97). 

On  voit  que  la  défaite  de  Chamberlain  et  du  ministère  Balfour  n'a 
nullement  modifié  les  visées  des  autorités  impériales  dans  l'ordre  de  la 
guerre.  Le  projet  de  M.  Haldane,  l'un  des  chefs  de  l'impérialisme  libéral, 
n'est  que  le  développement  de  celui  qu'esquissait  M.  BRODRICK,  à  la 
Conférence  de  1902.  C'est  la  reprise,  sur  une  plus  vaste  échelle,  de  l'an- 
cien projet  de  Cardwell,  repoussé  par  Cartier  en  1870.  Plus  habile  dans 
l'art  de  ménager  les  transitions  et  de  séduire  les  coloniaux,  qu'il  a  bien 
connus  au  cours  de  sa  brillante  carrière  d'avocat,  M.  Haldane  dévoile 
moins  brutalement  que  ses  prédécesseurs  l'objet  poursuivi  par  les  auto- 
rités britanniques:  renforcer  l'armée  anglaise  en  drainant  les  colonies, 
afin  de  laisser  le  peuple  anglais  s'enrichir  en  paix.  A  l'appui  de  sa  de- 
mande, le  ministre  de  la  Guerre  soumet  aux  membres  de  la  Conférence 
un  mémoire  de  YImperial  Defence  Committee  et  quatre  rapports  distincts 
préparés  par  le  War  Office  (1). 

Impérial  Defence  Committee  —  Représentation 
illusoire  des  colonies 

Le  rapport  du  Comité,  rédigé  en  mars  1907,  est  bref.  Il  se  borne 
à  expliquer  l'origine  et  les  attributions  de  ce  nouveau  mécanisme  de 
l'Empire,  qui  a  absorbé,  sans  le  détruire,  l'ancien  Colonial  Defence  Com- 
mittee créé  en  1885. 

"Le  Comité. est  un  corps  purement  consultatif  :  i7  n'exerce  aucun 
"pouvoir  exécutif,  ni  aucune  fonction  administrative."  (p.  15). 

Cette  commission  ne  délibère  que  des  matières  qui  lui  sont  sou- 
mises par  le  premier  ministre  britannique  ou  l'un  des  secrétaires  d'Etat. 

(1)  "Papers  laid  before  the  Colonial  Conférence",  1907 — Cd  3524.  Chacune  des  cita- 
tions qui  suivent  sont  traduites  de  ces  documents.  Le  chiffre  de  la  page  est  indiqué  après 
chaque  citation. 


—  168  — 

Le  premier  ministre  peut  y  appeler  toute  personne  susceptible  de  four- 
nir des  renseignements  utiles. 

"Le  premier  ministre  considère  qu'il  serait  peut-être  avantageux 
"  de  faire  comprendre  aux  représentants  des  colonies,  à  la  prochaine 
"  Conférence,  que  le  Comité  de  la  Défense  Impériale  a  pour  objet  de  ren- 
"  dre  possible  la  discussion  des  problèmes  qui  se  rattachent  à  la  dé- 
"  fense  générale  ou  locale.  Le  gouvernement  de  toute  colonie  autonome 
"  devrait  donc  avoir  pleine  liberté  de  soumettre  les  questions  de  cette 
"  nature  par  l'entremise  du  bureau  colonial  et  d'obtenir  du  Comité  les 
"  conseils  qu'il  est  en  état  de  donner.  Si  le  voeu  en  est  exprimé,  tout 
"  représentant  d'une  colonie  qui  désirerait  un  conseil  serait  officielle- 
"  ment  invité  (summoned)  à  siéger  comme  membre  de  ce  comité  durant 
"la  discussion  de  la  question  posée"  (p.  16). 

L'Australie  avait  préparé  une  résolution  exprimant  le  désir  des  co- 
lonies de  se  faire  représenter  dans  cette  commission.  Aux  termes  de 
cette  proposition,  ce  droit  de  représentation  aurait  dû  être  permanent 
et  absolu.  Les  délégués  des  colonies  auraient  pu  siéger  dans  le  comité 
en  toute  circonstance  (Cd.  3523,  p.  83).  Mais  les  maîtres  de  l'Empire 
veillaient  au  grain.  Le  ministre  des  Colonies  fait  décapiter  la  résolu- 
tion du  principe  général  posé  par  les  Australiens;  puis  il  fait  limiter 
le  droit  des  coloniaux  à  solliciter  les  conseils  de  la  commission,  par 
Ventremise  du  secrétaire  d'Etat  pour  les  Colonies,  et  à  siéger  "durant  la 
discussion  des  questions  posées",  (p.  120).  Sir  Frederick  BORDEN  fait 
observer  que  cette  motion  est  absolument  inutile  et  que  la  question  a 
été  réglée  depuis  longtemps,  puisqu'il  a  lui-même  assisté  à  une  séance 
du  Comité  en  décembre  1903. 

Avec  cette  loyauté  que  j'ai  souvent  signalée  chez  les  hommes  d'Etat 
anglais  de  grande  envergure,  M.  HALDANE  ne  veut  pas  laisser  d'illu- 
sion aux  coloniaux  sur  l'importance  de  cette  représentation. 

"  Je  ne  crois  pas  moi-même,  dit-il,  si  je  puis  m'exprimer  ainsi,  que 
*  cette  résolution  soit  nécessaire.  Chacun  est  très  familier  avec  la  com- 
"  position  du  Comiité  de  îa  Défense  Impériale,  qui  est  un  squelette  ou 
"un  embryon  (skeleton  or  nucleous  body).  J'y  assiste  toujours,  mais 
"  je  ne  suis  pas  l'un  de  ses  membres  réguliers.  Ce  corps  n'a  pas  de  com- 
"  position  déterminée.  Il  consiste  seulement  dans  la  réunion  des  per- 
"  sonnes  convoquées.  Sans  doute,  s'il  s'élevait  une  question  qui  affecte 
"  une  colonie  en  particulier,  le  représentant  de  cette  colonie  y  siégerait. 
"  Le  premier  ministre  [britannique]  est  en  réalité  l'âme  (mainspring) 
**  du  Comité,  et  il  y  appelle  qui  il  veut. 

"Sir  Frederick  BORDEN: — Il  appelle  n'importe  qui  à  sa  conve- 
nance (whomsoever  he  likes)  ? 

"M.  HALDANE: — Qui  il  veut  et  qui  lui  convient  {whoever  he  likes 
and  whoever  is  suitable)  "  (p.  121). 

C'est  là  ce  fameux  "  droit  de  représentation  des  colonies  dans  les 
conseils  de  l'Empire",  dont  M.  Borden,  ses  collègues  et  ses  partisans  fe- 
ront si  grand  tapage,  en  1912,  pour  justifier  le  vote  de  la  contribution 
à  la  flotte  britannique.  On  voit  que  ce  prétendu  partage  de  la  souverai- 
neté impériale  ne  date  pas  d'hier  et  qu'il  ressemble  fort  à  celui  dont  Ju- 
piter voulait  faire  apprécier  les     avantages     exceptionnels     à     l'honnête 


—  169  — 

Amphytrion.  Toute  la  "  consultation  "  se  borne  à  permettre  aux  en- 
voyés des  tribus  coloniales  de  recevoir,  à  huis  clos,  du  premier  ministre 
britannique  tes  renseignements  qu'il  lui  convient  de  leur  donner  et  les 
décisions  arrêtées  à  leur  sujet  par  les  autorités  impériales.  Une  fois 
muni  de  ces  renseignements  et  de  ces  décisions,  le  chef  sauvage  est  ex- 
clu du  Conseil,  dûment  couvert  de  louanges  et  parfois  médaillé  ;  puis 
les  maîtres  de  l'Empire  continuent  à  délibérer  entre  eux  de  la  haute 
politique  et  des  intérêts  généraux  des  "  nations  soeurs",  dont  le  sort  dé- 
pend de  leurs  décisions.  Ils  ont  ainsi  toute  liberté  de  subordonner  les 
intérêts  de  ces  nations  à  ceux  du  Royaume-Uni. 

Bases  de  l'Impérialisme  militaire 

Les  quatre  mémoires  de  l'Etat-major  ne  sont  pas  moins  révélateurs 
de  la  pensée  impériale.  Le  premier,  en  date  du  14  mars  1907,  traite 
des  "  conditions  stratégiques  de  l'Empire".  Il  porte  la  signature  de  sir 
Neville  LYTTELTON,  chef  de  l'Etat-major.  Il  commence  par  poser 
"comme  principe  premier  et  fondamental"  de  toute  organisation  mili- 
taire "  que  la  conservation  de  l'Empire  dépend  tout  d'abord  de  sa  su- 
"  prématie  maritime." 

"2. — Le  second  grand  principe  qui  doit  gouverner  l'organisation 
"  militaire  de  l'Empire,  c'est  que  chacun  des  pays  qui  le  composent, 
"  doit,  autant  que  possible,  maintenir  un  nombre  suffisant  de  troupes 

"  pour  assurer  sa  défense   (self  defence) Bien  que  la  flotte  impé- 

"  riale  soit  peut-être  en  état  de  protéger  les  divers  pays  de  l'Empire 
"contre  toute  attaque  sérieuse  par  mer,  les  vaisseaux  de  Sa  Majesté  ne 
"  peuvent  protéger  toutes  les  possessions  britanniques  d'une  manière 
"  absolue  et  en  toute  circonstance  contre  les  attaques  d'outremer.  Dans 
"le  cas  des  ports  de  mer  facilement  accessibles  à  des  entreprises  hos- 
"  tiles  et  offrant  à  l'ennemi  des  points  d'attaque  suffisamment  avanta- 
"  geux,  ii  faut  pourvoir  à  leur  protection  par  des  travaux  de  défense  et 
"  des  garnisons  locales." 

Jusqu'ici  c'est  la  répétition  quasi  textuelle  des  principes  posés  dans 
le  mémoire  de  1896  (1).  Voyons  maintenant  comment  s'affirme  l'idée  de 
coopération  esquissée  dès  1897  par  Chamberlain  et  accentuée  par  lord 
Selborne  en  1902: 

"3. — Le  troisième  principe  à  garder  en  mémoire....  est  celui  de 
"l'appui  mutuel  à  l'heure  du  danger.  Il  est  évident  que  dans  certaines 
"circonstances  les  forces  territoriales  des  divers  pays  de  l'Empire 
"  pourraient  être  entraînées  par  des  considérations  de  sécurité  et  de  sen- 
"  timent  à  s'unir  par  une  action  commune  dans  quelque  grand  conflit 
"qui  pourrait  mettre  en  danger  notre  existence  nationale.  Dans  une 
"  telle  éventualité,  il  serait  impossible  d'exagérer  les  avantages,  en  toute 
"  circonstance,  d'un  système  d'organisation  militaire  qui  permette  l'assi- 
"  milation  immédiate  de  tous  les  régiments  qui  composeront  l'armée 
"impériale"  (Cd.  3524,  p.  18). 

"  5. — L'état-major  se  rend  parfaitement  compte  des  difficultés  con- 
"  sidérables  qui  peuvent  empêcher  les  colonies  autonomes  —  ainsi  que 

(1)     Pièce  justificative  57. 


—  170  — 

"les  colonies  de  la  Couronne  et  les  protectorats  britanniques  —  de  ga- 
"  rantir  à  l'Empire  tout  entier  des  contingents  de  troupes,  d'un  nombre 
"  et  d'une  composition  déterminés,  prêts  à  se  porter  sur  les  points  vitaux 
"  en  cas  de  danger.  Les  lois  locales  qui  obligent  les  citoyens  à  servir  pour 
"  la  défense  de  leur  pays  limitent  presque  entièrement  cette  obligation  à 
"  la  défense  du  pays  d'empire  auquel  ces  citoyens  appartiennent.  C'est 
"  ce  que  l'état-major  comprend  parfaitement:  il  se  rend  très  bien  compte 
H  qu'en  dépit  des  sentiments  de  loyalisme  et  d'affection  pour  la  mère 
"  patrie  qu'entretiennent  les  colonies  et  qui  les  rallieront  rapidement,  à 
"  l'heure  du  danger,  autour  du  drapeau  impérial,  il  est  néanmoins  im- 
"  possible,  à  l'heure  actuelle  du  moins,  de  connaître  d'avance  le  nombre 
"  exact  de  troupes  [coloniales]  qui  pourront  se  joindre  à  l'armée  an- 
"  glaise  en  temps  de  guerre.  Cependant,  l'état-major  croit  de  son  devoir 
"  de  signaler  le  fait  que  l'absence  de  dispositifs  précis  pour  l'action 
"commune  des  diverses  forces  militaires  de  l'Empire  prive  ces  armées 
"  de  la  majeure  partie  de  la  puissance  d'action  qu'elles  pourraient  exer- 
"  cer  autrement  à  l'heure  du  péril  national"  (p.  19). 

"7. — L'état-major  récemment  créé  par  le  Conseil  supérieur 

"  de  l'armée  est  encore  à  ses  débuts.  Il  comprendra  avec  le  temps,  espé- 
"  rons-le,  des  officiers  de  tous  les  pays  de  l'Empire  et  opérera  l'union 
"  intime  de  tous  ces  pays  dans  l'ordre  militaire. 

"  8. — Plus  il  sera  possible  de  rapprocher  les  diverses  forces  mili- 
"  taires  de  l'Empire  par  l'entraînement,  l'éducation  et  la  communauté 
"  de  pensée,  plus  ces  forces  seront  en  état  de  surmonter  les  difficultés 
"  particulières  du  problème  stratégique  qui  s'impose  à  une  fédération 
"  de  pays  éloignés  les  uns  des  autres,  mais  préoccupés  de  s'aider  mu- 
"  tuellement  et  de  coopérer  au  bien  commun  à  l'heure  du  danger  "  (p.  20). 

Le  général  Lyttelton  explique  ensuite  que  des  mesures  ont  été  prises 
pour  permettre  l'échange  d'officiers  entre  l'armée  impériale  et  les  mi- 
lices coloniales  et  pour  ouvrir  aux  officiers  des  colonies  un  accès  facile 
à  l'école  de  Camberley. 

"  Il  serait  peut-être  à  propos  d'étudier  la  possibilité  de  l'échange 
"  entre  les  divers  pays  de  l'Empire,  de  bataillons  entiers,  d'escadrons  ou 

"de  batteries   d'artillerie La  progression  dans  ces  matières 

"  est  forcément  lente.  Il  faut  surmonter  les  obstacles  qui  résultent  prin- 
"  cipalement  de  la  diversité  des  administrations  et  des  difficultés  léga- 
"les;  mais  chaque  pas  dans  cette  direction  marque  un  progrès  dans 
"l'intérêt  de  la  défense  impériale"  (p.  20). 

"  9. — //  n'est  nullement  à  craindre  qu'aucun  pays  de  VEmpire 

"  manquera  de  répondre  à  l'appel  de  la  mère  patrie;  mais  en  même 
"temps  nous  voyons  nettement  les  obstacles  presque  insurmontables  — 
"  obstacles  plutôt  politiques  que  militaires  peut-être  —  qui  font  qu'ac- 
"  tuellement  nous  n'avons  aucune  garantie  que  des  contingents  d'un 
"  nombre  et  d'une  composition  déterminés  prendront  part  à  une  grande 
"  guerre  impériale "  (p.  21). 

En  résumé,  "l'idéal"  de  l'état-major,  c'est  "la  reconnaissance  des 
trois  principes  fondamentaux  énumérés  au  début  de  ce  mémoire." 

"  1. — L'obligation  qui  s'impose  à  chaque  communauté  autonome  de 
"  pourvoir  autant  que  possible  à  sa  propre  protection  locale. 


—  171  — 

"  2. — Le  devoir  d'arrêter  un  programme  défini  d'assistance  mutuelle 
"  en  cas  de  danger. 

"  3. — La  nécessité  de  maintenir  la  suprématie  maritime  qui  seule 
"  peut  assurer  une  coopération  militaire  quelconque." 

"  En  conclusion,  il  ne  paraît  guère  exagéré  de  dire  que  le  meilleur 
"  espoir  d'un  allégement  du  lourd  fardeau  des  armements  tient  à  Porga- 
"  nisation  parfaite  des  immenses  ressources  militaires  de  l'Empire  et 
"  à  la  cordiale  coopération  des  colonies,  dont  la  croissance  est  cons- 
"  tante,  avec  la  mère  patrie.  La  plus  sûre  garantie  de  paix  pour  l'Em- 
pire, c'est  la  solidarité  des  pays  qui  le  composent  et  la  ferme  détermi- 
"  nation  de  chacun  de  ces  pays  de  rester  fidèles  à  l'association  dans 
"chaque  crise  qui  pourra  se  présenter"  (p.  21). 

C'est  bien  là,  dans  toute  son  ampleur,  l'illusion  ou  l'imposture  impé- 
rialiste, empruntée  des  Romains  —  si  vis  pacem  para  bellum  —  et  de 
l'Allemagne  prussianisée. 

A  i'égard  des  colonies,  ce  programme  de  guerre  marque  nettement 
la  révolution  que  les  impérialistes  anglais  ont  décidé  de  faire  subir  au 
droit  public  des  "nations  soeurs".  En  1854,  en  1865,  et  encore  en  1896, 
la  Grande-Bretagne  n'attendait  des  colonies  que  l'organisation  de  leur 
défense  nationale.  On  leur  demande  maintenant  d'ajouter  à  cette 
charge,  nullement  diminuée,  une  part  proportionnelle  de  la  défense  gé- 
nérale des  immenses  territoires  conquis  par  l'Angleterre  pour  son  seul 
bénéfice  et  leur  coopération  dans  les  guerres  impériales  qui  résultent 
de  la  politique  et  des  agissements  des  seules  autorités  britanniques. 

Mécanisme  impérial  de  guerre 

Le  second  document,  qui  porte  aussi  la  même  date  et  la  même  signa- 
ture, traite  de  "la  possibilité  d'uniformiser  l'organisation  de  la  guerre 
dans  tout  l'Empire."  Ce  n'est  en  réalité  que  l'application,  sous  une  forme 
concrète  et  détaillée,  des  principes  posés  dans  le  rapport  précédent.  La 
même  inspiration  se  manifeste  avec  une  égale  franchise: 

"  12. — Comme  il  est  probable  que  les  colonies  prendront  une  part 
"  toujours  croissante  dans  les  guerres  futures  qui  affecteront  le  bien-être 
"  de  l'Empire,  il  nous  a  semblé  opportun  de  soumettre  à  l'étude  de  la 
"  Conférence  coloniale  le  problème  de  l'assimilation  possible  du  méca- 

"  nisme  de  guerre  des  colonies  à  celui  du  Royaume-Uni "  (Cd.  3524, 

p.  24). 

"  16.  —  On  demandera  peut-être  pourquoi  les  méthodes  d'organisa- 
tion du  Royaume-Uni  doivent  être  adoptées  comme  le  type  du  méca- 
"  nisme  universel  de  guerre  de  l'Empire.  C'est  que,  pour  nombre  d'an- 
"  nées  à  venir,  l'armée  expédiée  par  le  Royaume-Uni  formera  probable- 
"  ment  la  portion  la  plus  considérable  de  toutes  les  forces  engagées  dans 
"  une  campagne  impériale.  Il  est  donc  plus  simple  d'organiser  d'après 
"le  modèle  anglais  les  forces  expédiées  par  les  diverses  colonies  que 
"  d'organiser  l'armée  anglaise  et  les  forces  des  autres  colonies  d'après 
"le  modèle  adopté  par  l'une  quelconque  des  colonies "  (p.  26). 

Il  est  impossible  d'avouer  plus  franchement  que  l'objectif  principal 
de  chaque  colonie  ne  doit  plus  être  la  défense  de  son  territoire  et  l'or- 


—  172  — 

ganLsation  de  cette  défense  selon  les  conditions  particulières  du  pays, 
mais  la  subordination  des  intérêts  coloniaux  aux  exigences  du  Royaume- 
Uni  et  de  son  empire.  C'est  la  vieille  conception  romaine,  qui  utilisait 
les  barbares  de  la  Gaule  et  de  la  Germanie  pour  la  plus  grande  gloire 
de  l'Empire. 

"  18. — Il  est  à  espérer  que  les  représentants  des  diverses  colonies 
"  useront  de  leur  influence,  à  leur  retour  chez  eux,  afin  de  convaincre 
"leurs  gouvernements  respectifs  de  l'énorme  puissance  additionnelle 
"  que  l'Empire  trouverait  dans  cette  uniformité  des  préparatifs  de 
"  guerre.  Les  services  considérables  que  les  colonies  ont  rendus  dans 
"le  passé  [en  Afrique]  démontrent  la  valeur  de  l'aide  qu'elles  sont 
"  prêtes  à  donner  en  cas  de  danger,  même  sans  les  avantages  d'une  orga- 
*  nisation  de  cette  nature.  La  valeur  de  ces  secours  serait  considéra- 
blement accrue  à  l'avenir  s'ils  pouvaient  revêtir  une  forme  qui  per- 
"  mettrait  de  les  utiliser  instantanément,  dans  leur  cadre  normal, 
"lorsqu'on  mettrait  l'armée  en  campagne.  Toute  colonie  qui  enverrait 
"  un  contingent  combattre  avec  les  forces  du  Royaume-Uni  et  des  autres 
"  colonies  aurait  alors  la  satisfaclion  de  savoir  que  sa  coopération  atteint 
"  le  plus  haut  degré  d'efficacité  au  point  [stratégique]  où  son  utilité 
"s'imposerait"  (p.  26-27). 

Le  troisième  mémoire  préparé  par  le  générad  NICHOLSON,  Quar- 
tier-Maître Général,  et  le  général  HADDEN,  Maître  Général  de 
l'Ordonnance,  est  purement  technique.  Il  traite  de  l'uniformité  des 
modèles  d'armes  et  de  munitions  qui  devraient  être  utilisés  généra- 
lement dans  toutes  les  armées  de  l'Empire.  Naturellement,  les  colonies 
devront  accepter  les  modèles  anglais  (Cd.  3524,  p.  28). 

Le  quatrième  mémoire,  signé  par  le  général  HADDEN  seul, 
est  caractéristique.  Il  démontre  l'éternelle  vérité  du  mot  de  Napoléon: 
"L'Angleterre  est  une  nation  de  boutiquiers."  Il  n'a  d'autre  objet  que 
de  persuader  aux  gouvernements  des  colonies  qu'ils  doivent  faire  tous 
leurs  achats  d'anmes  et  de  munitions  par  le  seul  intermédiaire  du  War 
Office  (p.  30).  Pour  qui  connaît  les  opérations  fructueuses  et  les  opu- 
lents pots-de-vin  dont  certains  officiers  anglais  ont  bénéficié  en  maintes 
occasions,  le  motif  de  cette  démarche  est  facile  à  comprendre. 

Escrime  de  politiciens  :  M.  Haldane,  M.  Smartt 
et  sir  Frederick  Borden 

G'est  à  l'aide  de  cette  documentation  fort  intéressante  et  nettement 
tendancieuse  que  d'habile  ministre  de  la  Guerre,  M.  Haldane,  tend  ses 
pièges  aux  coloniaux.  Sir  Frederick  BORDEN,  au  nom  du  Canada, 
commence  par  résister: 

"  Je  dois  faire  remarquer  immédiatement,  dit-il,  que  dans  les  pos- 
sessions d'outremer,  en  Canada  au  moins,  la  loi  de  la  Milice  ne  nous 
"  permet  de  dépenser  de  l'argent  et  de  faire  des  préparatifs  que  pour  la 
"  seule  défense  du  Canada.  Le  texte  même  de  la  Loi  limite  absolument 
"  notre  autorité  à  cela.  Nous  ne  pouvons  mettre  notre  milice  en  service 
"actif  pour  d'autre  objet  que  la  défense  du  Canada. ..."  (Cd.  3523,  p. 
99). 


—  173  — 

On  voitt  combien  j'avais  raison  d'affirmer  qu'en  faisant  modifier, 
en  1904,  les  termes  de  la  loi  de  la  Milice,  le  gouvernement  canadien  avait 
voulu  se  prémunir  contre  de  nouvelles  tentatives  d'intimidation  de  !a 
part  des  impérialistes  anglais  et  canadiens  —  précaution  fort  illusoire, 
du  reste. 

Sir  Frederick  explique  qu'il  a  constitué  au  Canada  un  état-major. 
Il  ne  veutt  pas  qu'aucun  officier  de  ce  corps  se  sente  partagé  entre  ses 
devoirs  envers  son  chef  immédiat,  le  ministre  de  la  Milice  et  de  la  Dé- 
fense du  Canada,  et  les  responsabilités  nouvelles  que  le  projet   de   lord 

Haldane  pourrait  lui   imposer    (p.   100).     "Les  Canadiens n'ont 

"qu'un  désir:  celui  de  se  préparer  par  tous  les  moyens  possibles  à  pro- 
téger entièrement  leur  propre  territoire"  (p.  101-102).  Afin  d'adoucir 
le  trait,  il  rappelle  ce  que  le  Canada  a  fait  durant  la  guerre  sud-africaine, 
"lorsqu'il  a  paru  pour  un  moment  que  l'Empire  était  en  danger"  (p. 
102).  Cette  garantie  morale  doit  suffire  pour  l'avenir.  Entraîné  par 
cette  admission  compromettante,  qui  démontre  clairement  la  consé- 
quence inévitable  et  ultime  du  précédent  de  1899,  il  accepte  le  principe 
de  l'uniformisation  posé  par  M.  Haldane.  C'est  tout  ce  que  voulaient 
pour  l'instant  les  autorités  impériales. 

M.  SMÀRTT,  ministre  des  Travaux  Publics  de  la  Colonie  du  Cap, 
veut  brusquer  les  choses.  Il  demande  à  la  Conférence  de  décréter  l'ur- 
gence de  l'organisation  de  régiments  impériaux  aux  colonies.  Sir  Fre- 
derick BORDEN  et  sir  Joseph  WARD,  premier  ministre  de  la  Nouvelle- 
Zélande,  s'y  opposent  (p.  111-115).  M.  HALDANE  penche  de  leur  côté, 
tout  en  laissant  entrevoir  le  succès  ultérieur  de  l'idée  du  ministre  sud- 
africain  :     "  C'est,  dit-il,  l'une  de  ces  choses  qui  appartiennent  à  un  ave- 

"  nir  très  prochain  —  pas  très  éloigné "  (p.  116).     Pour  l'instant, 

ii  se  borne  à  demander  aux  coloniaux  d'accepter  le  principe  de  l'état- 
major  impérial  et  de  l'échange  des  officiers  supérieurs.  Sir  Frederick 
BORDEN  accepte  cela  pourvu  qu'on  reconnaisse  en  même  temps  l'utilité 
des  états-majors  coloniaux.  M.  Haldane  veut  bien  accorder  cette  ap- 
probation verbalement;  mais  il  ne  démord  pas  du  texte  de  son  projet 
de  résolution.  Lord  ELGIN,  toujours  conciliant,  suggère  que  la  publi- 
cation du  discours  du  ministre  de  la  Guerre  suffira  à  marquer  la  con- 
cordance de  ses  vues  avec  celles  du  gouvernement  canadien.  M.  Haldane 
saisit  la  balle  au  bond  et  se  déclare  très  heureux  de  livrer  ses  observa- 
tions au  public  de  l'Empire.  Vient  alors  le  dialogue  suivant  qui  jette 
une  lumière  significative  sur  les  procédés  des  politiciens  de  tous  les 
pays: 

"  Le  PRESIDENT  [lord  ELGIN]  :— Vous  allez  reviser  [votre  dis- 
"  cours]  ? 

"M.  HALDANE: — Je  vais  le  reviser  et  j'aurai  le  soin  de  ne  laisser 
"  passer  aucune  expression  qui  puisse  porter  ombrage. 

"Sir  Frederick  BORDEN: — Je  prends  pour  acquis  que  le  principe 
"est  l'établissement  d'un  état-major  impérial? 

"M.  HALDANE:— C'est  cela. 

"Sir  Frederick  BORDEN: — Nous  sommes,  je  pense,  tous  d'accord 
"  là-dessus;   mais  une  partie  de  la  population  que  nous  représentons  est 


—  174  — 

"  très  ombrageuse  à  cet  égard.  Elle  pourrait  penser  que  nous  l'avons 
"  liée  à  quelque  chose  qui  ressemble  à  une  obligation. 

"M.  HALDANE: — Vous  devez  observer  que  l'état-major  est  un  corps 
"  purement  consultatif.  Vous-même  en  avez  fait  autant  au  Canada:  vous 
"  avez,  dans  la  personne  du  général  Lake,  un  officier  très  distingué  de 
"  notre  état-major.  Il  en  serait  de  même  de  tout  autre  officier  de  l'état- 
"  major  que  nous  vous  enverrions  si  le  projet  suggéré  était  accepté.  Il 
"  serait  votre  propre  officier,  sous  votre  propre  commandement  (at  your 
"  own  disposition). 

"Sir  Frederick  BORDEN: — Précisément;  mais  nous  n'en  avons  pas 
"  beaucoup  parlé. 

"M.  HALDANE: — Non;  vos  actes  ont  été  meilleurs  que  vos  paroles. 
"  Vous  avez  eu  le  général  Lake  depuis  quelque  teirips  et  vous  l'avez  uti- 
lisé" (p.  117). 

L'avis  de  motion  du  ministre  de  la  Guerre  portait  que  l'état- 
major  doit  être  organisé  "pour  le  service  de  l'Empire".  Sir  Frederick 
Borden  voudrait  faire  mettre  à  la  place:  "pour  le  service  des  divers 
Dominions"  (p.  118).  M.  Laurier,  secourable,  suggère  d'ajourner  la 
discussion.  Elle  est  reprise  à  trois  jours  de  là.  Dans  l'intervalle,  des 
conversations  intimes  ont  usé  les  résistances;  et  îa  résolution  préparée 
par  M.  Haldane  est  adoptée  unanienement  dans  ces  termes: 

"État-major  pour  le  service  de  V Empire" 

"  Cette  Conférence  accueille  avec  faveur  et  approuve  cordialement 
'  l'énoncé  des  principes  généraux  contenus  dans  les  déclarations  du 
"  secrétaire  d'Etat  pour  la  Guerre;  et  sans  désirer  compromettre  aucun 
"des  gouvernements  représentés  [à  la  Conférence],  elle  reconnaît  et 
"  affirme  l'urgence  de  développer,  pour  le  service  de  l'Empire,  un  état- 
"  major  général,  [dont  des  membres  seront]  choisis  parmi  les  forces  de 
"  l'Empire  tout  entier.  [Cet  état-major]  étudiera  la  science  militaire 
"  dans  toutes  ses  branches,  recueillera  des  renseignements  et  des  con- 
"  naissances  militaires  et  les  transmettra  aux  divers  gouvernements, 
"  entreprendra  la  préparation  de  plans  de  défense  basés  sur  un  principe 
"  commun,  et,  sans  intervenir  en  quoi  que  ce  soit  dans  les  questions  liées 
"  au  commandement  et  à  l'administration,  donnera  ses  avis,  à  la  deman- 
"  de  des  gouvernements  respectifs,  sur  l'entraînement  et  l'éducation  des 
"  forces  militaires  de  la  Couronne  dans  chacun  des  pays  de  l'Empire  et 
"  leur  organisation  pour  la  guerre"  (Cd.  3523,  p.  V  et  VI). 

C'était  un  véritable  triomphe  pour  le  gouvernement  britannique. 
M.  Haldane  avait  eu  raison  de  dire  à  M.  Smartt:  "A  mon  avis  les  mots 
"  importent  peu.  Le  point  priniepai,  c'est  que  nous  sommes  tombés  oTac- 
"  cord  sur  un  principe  général.  C'est  là  ce  qui  importe  réellement. 
"Nous  ne  pourrions  lier  aucun  gouvernement  ni  forcer  son  action;  et 
"nous  ne  voudrions  pas  le  faire"  (127).  Le  force  des  Anglais,  je 
l'ai  déjà  dit,  c'est  de  savoir  attendre. 

Défense  navale—Saine  politique  de  lord  Tweedmouth 

Une  fois  la  question  des  armées  de  terre  réglée,  la  Conférence 
s'occupe  de  défense  navale.    La  discussion  est  beaucoup  pius  brève,  pour 


—  175  — 

deux  raisons:  la  guerre  d'Afrique  a  révélé  les  faiblesses  de  i'armée  an- 
glaise et  l'urgence  d'y  remédier  par  l'apport  des  colonies;  et  puis,  le 
premier  lord  de  l'Amirauté,  lord  TWEEDMOUTH,  n'est  pas,  comme  M. 
Haldane,  un  impérialiste.  Il  appartient,  comme  le  premier  ministre,  à 
la  vieille  école  libérale.  Il  est  trop  bon  Anglais  pour  refuser  ce  que  les 
coloniaux  auront  la  naïveté  de  lui  offrir  ;  mais  il  est  trop  loyalement 
traditionnel  pour  fausser  la  doctrine  et  les  faits. 

"  Nous  vous  faisons  bon  accueil,  dit-il  aux  délégués,  nous  vous  de- 
"  mandons  de  prendre  une  part  importante  à  la    réorganisation     plus 

"  complète  de  la  défense  navaie  de  l'Empire La  seule  réserve  que 

"l'Amirauté  désire  faire,  c'est  qu'elle  réclame  la  responsabilité  de  régler 
"  les  questions  stratégiques  nécessairement  liées  à  la  défense  navale,  de 
"  conserver  le  commandement  des  forces  navales  du  pays  et  de 
"  faire  la  distribution  des  navires  de  manière  à  pouvoir  résister 
"  aux  attaques  et  défendre  l'Empire  tout  entier,  qu'il  s'agisse  de  nos 
"propres  Iles  ou  des  possessions  d'outremer.  Nous  admettons  sans  ré- 
"  serve  que  nous  sommes  responsables  de  cette  défense.  Nous  vous  de- 
"  mandons  de  nous  aider  dans  cette  défense.  Nous  vous  demandons 
"toute  l'aide  que  vous  pouvez  nous  donner;  mais  nous  ne  venons  pas  à 
"  vous  comme  des  mendiants.  Nous  acceptons  avec  bonheur  tout  ce  que 
"  vous  pouvez  nous  donner;  mais,  en  même  temps,  si  vous  n'êtes  pas 
"  disposés  à  nous  donner  i'aide  que  nous  espérons,  nous  reconnaissons 
"notre  obligation  absolue  de  défendre  de  notre  mieux  les  possessions 

"  du  Roi  au  delà  des  mers Il  n'y  a  qu'une  mer,  un  seul  empire,  une 

"  seule  flotte;  et  si  je  demande  tout  d'abord  votre  secours,  je  réclame 
"  en  second  lieu,  pour  l'Amirauté,  l'autorité  nécessaire  pour  gouverner 

"sans  contrainte  cette  grande  force  navale (p.  129).    'Le  gouver- 

"  nement  de  Sa  Majesté  reconnaît  le  désir  naturel  des  colonies  autono- 
"  mes  de  prendre  une  part  plus  personnelle  dans  les  mesures  nécessaires 
"à  ia  défense  navale  de  l'Empire;  et  pourvu  que  l'unité  de  commande- 
"  ment  et  de  direction  de  la  flotte  soit  maintenue  comme  condition 
"essentielle,  nous  sommes  prêts  à  étudier  une  modification  des  accords 
"actuels  afin  de  rencontrer  les  vues  des  diverses  colonies"  (p.  130). 

Cette  dernière  observation  s'adressait  surtout  aux  Australiens,  tou- 
jours jaloux  de  leurs  droits  et  réfractaires  à  l'idée  de  permettre  aux 
escadres  affectées  à  leur  protection  de  se  déplacer  au  gré  de  l'Amirauté. 
Du  reste,  lord  Tweedmouth  "reconnaît  les  différences  profondes  qui 
existent  entre  les  conditions"  des  diverses  colonies  (p.  131).  Il  indi- 
que succinctement,  avec  beaucoup  de  bon  sens  et  de  clarté,  ies  mesures 
de  défense  que  les  colonies  pourraient  adopter  dans  le  double  but  de 
pourvoir, à  la  protection  de  leurs  propres  territoires  et  d'aider  aux  mou- 
vements de  la  flotte  impériale  sans  rien  sacrifier  de  leur  autonomie 
locale  et  de  leur  liberté  d'action:  la  construction  de  docks  spacieux  et 
de  bassins  de  radoub;  l'établissement  de  stations  de  charbonnage  et 
d'approvisionnement,  protégées  par  des  travaux  de  défense;  et  surtout 
la  création  de  flottilles  de  torpilleurs  et  de  sous-marins.  Il  prédit  l'im- 
portance énorme  du  rôle  que  ce  genre  de  vaisseaux  jouera  dans  la  pro- 
chaine guerre.  Il  cite  l'exemple  de  la  France  et  déclare  que  l'Amirauté 
anglaise  s'apprête  à  le  suivre  (p.  130-131). 


—  176  — 

A  l'une  des  dernières  séances  de  la  conférence,  le  8  mai,  cette  ques- 
tion de  sous-marins  revient  sur  le  tapis: 

"Dr.  SMARTT  [du  Cap]: — Je  comprends  que  la  proposition 

"  de  l'Amirauté  consiste  à  encourager  l'esprit  de  la  défense  locale  et  du 
"  secours  local  à  la  flotte  (for  naval  purposes)  ;  et  que  la  meilleure  po- 
"  litique  serait  la  construction  de  sous-marins;  mais  je  suppose  que 
"  l'Amirauté  serait  également  prête  à  étudier  la  question  des  des- 
"  troyers? 

"  Lord  TWEEDMOUTH  :— Certainement. 

"Dr.  SMARTT: — Je  présume  que  le  sous-marin  est  un  vaisseau  qui 
"  n'emploie  qu'un  petit  nombre  d'experts  de  la  plus  haute  compétence? 

"Lord  TWEEDMOUTH:— C'est  cela. 

"Dr.  SMARTT: — Ce  n'est  pas  un  vaisseau  qui  va  loin  en  mer,  tandis 
"  que  par  l'établissement  d'une  flotle  de  destroyers,  vous  inculqueriez 
"  immédiatement  au  peuple  l'esprit  maritime  et  l'idée  qu'il  rend  un  plus 
"  grand  service,  parce  que  ces  vaisseaux  pourraient  aller  assez  loin  en 
"  mer.  Ce  serait  un  facteur  puissant  pour  développer  l'esprit  maritime 
"  dans  notre  population. 

"  Lord  TWEEDMOUTH  : — Je  crois  que  le  développement  des  sous- 
"  marins  va  devenir  tel  à  l'avenir  qu'Us  remplaceront  presque  totalement 
"les  destroyers;  ils  vont  acquérir  une  portée  maritime  beaucoup  plus 
"  étendue;  ils  ne  seront  pas  seulement  des  vaisseaux  de  défense,  mais 
"essentiellement  des  vaisseaux  d'attaque"  —  (p.  479). 

On  voit  que  l'Amirauté  était  pour  le  moins  aussi  bien  inspirée  sous 
la  sage  direction  de  lord  Tweedmouth  qu'elle  l'a  été  depuis,  sous  l'im- 
pulsion de  M.  McKenna  et  de  M.  Winston  Churchill.  La  politique  navale 
que  lord  Tweedmouth  recotnmande  aux  colonies  en  1907,  c'est  celle  que 
M.  MONK  s'efforcera  en  vain  de  faire  accepter  par  son  parti  en  1912.  Si 
M.  Borden  et  ses  collègues  avaient  écouté  ce  sage  avis,  le  problème  de  la 
défense  navale  du  Canada  et  de  l'Empire  serait  plus  avancé  qu'il  ne  !'a 
été  par  la  folle  proposition  de  faire  à  l'Angleterre  multi-milliardaire  un 
cadeau  de  $35,000,000;  et  si  l'Amirauté  britannique  avait  suivi  ses  ins- 
pirations de  1907,  au  lieu  de  tomber  dans  la  folle  politique  des  dread- 
noughts,  dénoncée  par  lord  Charles  BERESFORD  comme  une  "trahison" 
des  intérêts  britanniques  (1),  l'Allemagne  n'aurait  peut-être  pas  rem- 
porté dans  la  guerre  actuelle  les  seuls  succès  maritimes  dont  elie  puisse 
s'enorgueillir. 

Revenons  aux  délibérations  de  la  Conférence. 

M.  Laurier  et  M.  Brodeur  refusent  toute  aide  à  l'Empire 

L'unique  suggestion  directe  de  lord  Tweedmouth  au  Canada, 
c'est  de  faire  d'Esquimau  et  d'Halifax  des  stations  navales  de  pre- 
mier ordre.  Sir  Wilfrid  Laurier  et  ses  collègues  ne  répondent  pas 
à  cette  modeste  invite,  —  eux  qui,  à  quelques  années  de  là,  proposeront 
au  parlement  canadien  de  construire  deux  escadres  complètes,  "cana- 
diennes en  temps  de  paix  et  impériales  en  temps    de    guerre",     et     de 

(1)  Dans  son  ouvrage  "The  Betrayal,"  publié  à  Londres,  en  1912.  On  en  trouvera 
quelques  citations  plus  loin. 


—  177  — 

lancer  le  pays  à  corps  perdu  dans  une  politique  navale  outrancière  et 
injustifiable.  A  cette  heure  d'extrême  réaction,  ils  ne  songent  qu'a  se 
méfier  du  gouvernement  britannique. 

Comme  en  1897  et  en  1902,  le  Comité  de  la  Défense  avait  préparé 
un  tableau  comparatif  du  budget  de  guerre  des  diverses  colonies  de  l'Em- 
pire. A  la  colonne  des  "Dépenses  Navales",  le  Canada  figure  pour  zéro 
—  "Nil"  (Cd.  3524,  p.  74).  M.  BRODEUR,  ministre  de  la  Marine,  croit 
avec  raison  devoir  signaler  l'injustice  de  ces  comparaisons. 

"  Notre  situation,  dit-il,  est  différente  de  celle  des  autres  colonies  et 
"  doit  être  envisagée  telle  qu'elle  est."  Il  rappelle  les  conventions  par 
lesquelles  l'Angleterre  a  cédé  aux  Etats-Unis  le  droit  de  pêche  dans  les 
eaux  du  Canada.  "La  situation  particulière  faite  au  Canada  par  ce 
"  traité  a  induit  l'Amirauté  britannique  à  s'occuper  de  la  défense  et  de 
"la  protection  du  Canada  contre  îes  empiétements  des  pêcheurs  améri- 
"  cains.  Durant  plusieurs  années,  l'Amirauté  britannique  s'est  acquittée 
"  de  ce  devoir  et  a  protégé  notre  peuple;  mais  depuis  quelque  temps, 
"  depuis  1885  surtout,  les  autorités  britanniques  n'ont  rien  fait  à  cet 
"  égard.     C'est  le  gouvernement  canadien  qui  a  encouru  et  soldé  toutes 

"  les  dépenses  qui  se  rattachent  au  service  de  protection  des  pêcheries 

"  A  certains  égards,  ceci  n'est  pas  une  obligation  locale  mais  impériale, 
"  puisque   cette   obligation   résulte   de  traités  conclus   entre   la   Grande- 
Bretagne  et  les  Etals-Unis,  sans  le  consentement    du     Canada"    (Cd. 
3523,  p.  139). 

Il  relate  aussi  les  dépenses  faites  par  le  Canada  pour  la  protection 
des  Grands  Lacs  et  de  la  côte  du  Pacifique,  ainsi  que  pour  le  dressage 
des  cartes  hydrographiques  des  vastes  eaux  territoriales  du  pays  (p.  140- 
141). 

Comme  pour  les  armées  de  terre,  la  question  navale  donne  lieu  à 
plusieurs  entrevues  particulières  entre  ies  autorités  britanniques  et  les 
délégués  des  diverses  colonies.  Il  en  résulte  une  modification  sensible 
de  l'accord  conclu  avec  l'Australie  en  1887  et  déjà  modifié  en  1902.  Il 
est  décidé  que  l'Australie  consacrera  à  l'établissement  d'une  flotte  locale 
le  subside  annuel  de  £200,000  qu'elle  paie  depuis  1902  à  l'Amirauté.  La 
restriction  relative  à  l'emploi  de  cette  escadre  subsiste.  La  Nouvelle- 
Zélande  préfère  s'en  tenir  à  la  politique  de  contribution  mutuelle.  Les 
délégués  du  Canada  se  dérobent  à  tout  engagement.  A  la  séance  du  8 
mai,  lord  TWEEDMOUTH  fait  part  à  la  Conférence  du  résultat  des  en- 
tievues  particulières.  Il  en  profile  pour  faire  ses  excuses  au  Canada 
de  la  fausse  impression  créée  par  le  tableau  comparatif  de  l'Amirau- 
té (p.  470). 

Le  bouillant  Docteur  SMARTT,  du  Cap,  veut  entraîner  toutes  les 
colonies  dans  la  voie  des  contributions  à  la  flotte  impériale.  M.  BRO- 
DEUR se  rebiffe  et  cite  sir  Charles  TUPPER  à  l'appui  de  sa  résistance. 
Il  annonce  que  le  gouvernement  canadien  va  acheter  un  autre  croiseur 
pour  la  protection  des  pêcheries  du  Pacifique.  Il  remercie  lord  Tweed- 
mouth  d'avoir  rendu  justice  au  Canada  et  il  ajoute  en  conclusion  : 
"Nous  serons  très  heureux  de  travailler  d'accord  avec  les  autorités  im- 
"  périales  et  de  prendre  les  conseils  d'un  officier  impérial,  autant  que 
"ceci  sera  d'accord  avec  notre  autonomie"   (p.  481). 


—  178  — 

Le  lendemain,  M.  SMARTT  revient  à  la  charge  et  fait  une  proposi- 
tion concrète: 

"  Cette  Conférence,  reconnaissant  l'importance  des  services  rendus 
"  par  la  flotte  impériale  à  la  défense  de  l'Empire  et  à  la  protection  de 
"  son  commerce,  et  l'importance  suprême  de  continuer  à  maintenir  cette 
"  flotte  à  son  plus  haut  degré  possible  d'efficacité,  considère  qu'il  est  du 
"  devoir  des  possessions  d'outremer  d'apporter  au  maintien  de  la  flotte 
"  telles  contributions  que  leurs  législatures  locales  pourront  déterminer 
"  —  ces  contributions  pouvant  prendre  la  forme  d'un  subside  en  argent, 
"  l'établissement  d'une  force  locale  de  défense  navale,  ou  toute  autre 
"forme,  ainsi  qu'il  pourra  être  arrêté  après  consultation  avec  l'Ami- 
"  rauté  et  selon  les  conditions  variables  de  chaque  colonie"   (p.  541). 

Le  président,  lord  ELGIN,  s'empresse  de  dire  que  son  collègue  de 
l'Amirauté  n'a  pas  d'objection  à  l'adoption  de  ce  voeu,  mais  qu'il  s'en 
remet  entièrement  à  la  décision  de  la  Conférence. 

Sir  Wilfrid  LAURIER  combat  la  proposition  avec  énergie: 

"  Je  regrette  de  dire  que,  dans  la  mesure  où  le  Canada  est  en  cause, 
"  nous  ne  pouvons  accepter  cette  proposition.  L'attitude  que  nous  avons 
"  prise  depuis  nombre  d'années,  c'est  que  nous  avons  assez  à  faire  dans 
"  notre  pays  avant  de  nous  engager  par  la  reconnaissance  d'une  obligation 
"  générale.  Le  gouvernement  du  Canada  a  faiit  beaucoup  à  cet  égard. 
"  Notre  action  n'a  pas  été  comprise.  Mais  j'ai  été  heureux  de  constater 
"  que  le  premier  lord  de  l'Amirauté  reconnaît  que  nous  avons  fait  beau- 
"  coup  plus  qu'il  ne  le  savait.  A  mon  humble  avis,  il  est  impossible 
"  d'avoir,  en  cette  matière,  une  politique  uniforme.  La  disproportion 
"  est  trop  grande  entre  la  mère-patrie  et  les  colonies,  nous  avons  trop  à 
"  faire  à  d'autres  égards.  La  mère-patrie,  ne  l'oubliez  pas,  n'a  rien  à 
"  dépenser  pour  ses  travaux  publics,  tandis  que  dans  la  plupart  des  colo- 
"  nies,  et  certainement  au  Canada,  nous  devons  nous  taxer  jusqu'à  l'ex- 
"  trême  limite  pour  développer  notre  pays.  Nous  ne  pourrions  donc 
"  accorder  cette  contribution,  ni  entreprendre  de  faire  plus  que  nous  ne 
14  faisons,  à  cet  égard.  Si  la  proposition  est  mise  aux  voix,  je  serai  forcé 
"  d'en  voter  le  rejet. 

M.  Smartt  insiste.  M.  Laurier  réplique  sèchement:  "J'ai  dit  tout  ce 
"  que  j'avais  à  dire." 

Lord  Elgin  s'empresse  de  suggérer  le  retrait  de  la  proposition.  M. 
Smartt  demande  i'opinion  des  autres  délégués.  Le  premier  ministre  de 
l'Australie,  M.  DEAKIN,  trouve  que  ce  n'est  pas  la  peine  de  discuter  si 
la  proposition  ne  doit  pas  être  adoptée. 

"Sir  Wilfrid  LAURIER: — Elle  peut  être  adoptée  s'il  y  a  une  majo- 
"  rite  [pour  l'appuyer].     Pour  ma  part,  je  dois  voter  contre"  (p.  542). 

"M.  Winston  CHURCHILL: — Il  n'y  a  guère  avantage  à  faire  voter 
"  la  résolution  si  nous  ne  pouvons  pas  être  unanimes." 

"Sir  Wilfrid  LAURIER: — Nous,  des  diverses  possessions  d'outre- 
"  mer,  nous  nous  sommes  efforcés  d'être  unanimes.  Je  regrette  que 
"  nous  ne  puissions  pas  être  unanimes  sur  cette  question.  Le  Dr  Smartt 
"  peut  faire  sa  proposition,  s'il  le  juge  à  propos,  ou  la  retirer.  S'il  ré- 
"  clame  un  vote,  je  devrai  voter  contre"  (p.  543). 

Et  la  proposition  tombe  à  l'eau. 


—  179  — 

On  voit  qu'à  cette  heure,  fugitive  H  est  vrai,  l'attitude  de  sir  Wilfrid 
Laurier  ne  présente  aucune  ambiguïté.  Il  rejette  toute  idée  de  contribu- 
tion des  colonies,  sous  une  forme  quelconque,  à  la  défense  navale  de 
l'Empire.  Il  est  absolument  opposé  à  une  flotte  locale,  autant  qu'à 
une  contribution  en  argent.  Il  déclare  nettement  que  le  Canada  a  fait 
à  cet  égard  tout  ce  qu'il  doit  faire  et  tout  ce  qu'il  peut  faire.  Plus  tard, 
nous  le  verrons  bientôt,  il  cherchera  à  épiloguer  sur  ses  déclarations  de 
1902  et  à  prétendre  qu'il  avait  dès  lors  laissé  entrevoir  l'inauguration 
de  sa  politique  navale  de  1909.  Pour  étayer  ce  plaidoyer  d'occasion,  il 
ira  même  jusqu'à  altérer  les  textes  officiels.  Quoi  qu'il  en  soit  de  ses  va- 
gues promesses  de  1902,  elles  sont  totalement  effacées  par  son  refus  for- 
mel de  1907;  et  les  motifs  de  ce  refus,  ainsi  que  les  conditions  du  Canada 
teiles  qu'il  les  résume,  subsistent  en  entier  et  condamnent  sans  réserve 
la  construction  d'une  flotte  canadienne,  qu'il  imposera  au  parlement  en 
1910,  autant  que  la  contribution  à  la  flotte  impériale,  proposée  par  ses 
adversaires  en  1912,  et  dont  il  acceptera,  du  reste,  le  principe  avant  de 
la  faire  rejeter  par  la  majorité  libérale  du  Sénat. 

Les  ministres  anglais  et  le    "commerce  préférentiel" 

Avant  de  clore  le  chapitre  de  5a  Conférence  de  1907,  il  n'est  pas  sans 
intérêt  de  noter  l'accentuation  de  la  divergence  de  vues  entre  les  minis- 
tres britanniques  et  les  représentants  des  colonies  au  sujet  des  relations 
commerciales  des  pays  de  l'Empire.  A  la  séance  du  30  avril,  sir  Wilfrid 
LAURIER  et  M.  DEAKIN  proposent  le  renouvellement  du  voeu  adopté 
en  1902,  approuvant  "  le  principe  du  commerce  préférentiel  entre  le 
'"  Royaume-Uni  et  des  possessions  d'outremer  "  et  u  pressant  respectueu- 
*' sèment  le  gouvernement  de  Sa  Majesté  [de  reconnaître]  l'opportunité 
"  d'accorder  un  traitement  de  faveur  aux  produits  naturels  et  industriels 
"  des  colonies."  Les  ministres  britanniques,  forts  de  leur  victoire  écra- 
sante remportée  sur  Chamberlain  et  les  tarîff  reformers,  combattent 
la  proposition.  Ils  déclarent  nettement  qu'ils  ne  consentiront  jamais, 
selon  la  parole  brutale  de  M.  ASQUITH,  alors  chancelier  de  l'Echiquier, 
"à  traiter  différemment  les  étrangers  et  les  coloniaux"   (p.  439). 

La  discussion  dure  une  semaine  et  se  termine  par  le  vote  unanime 
des  coloniaux  en  faveur  de  la  proposition,  avec  la  seule  dissidence  des 
représentants  du  gouvernement  britannique  (1). 

Inutile  d'ajouter  que  ce  voeu  des  colonies  est  resté  lettre  morte. 
L'opposition  des  seuls  gouvernants  anglais  a  suffi  à  faire  échec  aux  vo- 
lontés coalisées  des  "nations  soeurs".  Par  contre,  toutes  les  tentatives 
des  autorités  britanniques  pour  amener  les  colonies  à  assumer  de  nou- 
velles charges  impériales  ont  réussi  au  delà  des  espérances  anglaises  et 
en  dépit  de  la  résistance  des  coloniaux,  des  Canadiens  surtout. 

Cette  indication  est  significative.  Elle  marque  la  caractéristique, 
déjà  signalée,  de  l'impérialisme  britannique:  les  Anglais  prennent  tout 
ce  que  les  coloniaux  leur  donnent  pour  le  soutien  de  leur  flotte  et  de 

(1)  Le  texte  des  résolutions,  avec  Indication  de  la  dissidence  des  ministres  anglais, 
est  consigné  aux  pages  VII  et  VIIl  du  rapport  de  la  Conférence  —  Cd  3523.  Le  compte 
rendu  dts  délibérations  couvre  près  de  la  moitié  du  volume  :  de  la  page  228  à  la  page 
446  ;  aussi,  pages  509  à  529. 


—  180  — 

leur  armée;  ils  leur  refusent  toutes  les  concessions  qui  pourraient  activer 
la  production  industrielle  et  agricole  des  colonies  et  compenser  les  nou- 
velles charges  impériales  qu'elles  assument. 

Avènement  de  M.  Asquith — Active  propagande  de  lord  Grey 

Les  délibérations  de  la  Conférence  de  1907  semblaient  avoir  porté 
le  coup  de  grâce  aux  calculs  et  aux  entreprises  des  impérialistes.  La 
divergence  accentuée  des  Anglais  et  des  coloniaux  sur  les  questions  de 
commerce,  et  surtout  la  résistance,  si  ferme  en  apparence,  de  M.  Laurier 
et  de  ses  collègues  aux  suggestions  de  lord  Haldane  et  de  M.  Smartt,  con- 
firmaient les  optimistes  aveugles  dans  la  conviction  que  le  rêve  de  Cham- 
berlain était  dissipé  pour  toujours.  Et  pourtant,  il  était  plus  près  que 
jamais  de  se  réaliser. 

La  mort  prématurée  de  sir  Henry  Campbe'11-Ban.nerman  amena  M. 
ASQUITH  à  la  tête  du  gouvernement  du  Royaume-Uni  et  de  l'Empire. 
En  (reconstituant  le  cabinet,  le  nouveau  leader  appela  lord  Grewe  aux 
Colonies,  à  la  place  de  lord  Elgin  permuté  à  l'administration  des  Indes, 
et  M.  Reginald  McKenna  à  l'Amirauté.  M.  Haldane  resta  à  la  guerre. 
C'était  le  triomphe  de  l'impérialisme  libéral.  Dès  l'époque  de  !a  guerre 
d'Afrique,  l'illustre  tacticien  parlementaire  qui  a  réussi  à  coaliser  les 
éléments  les  plus  disparates  et  à  garder  le  pouvoir  plus  longtemps  que 
tout  autre  homme  d'Etat  anglais  depuis  lord  Liverpool,  n'avait  nullement 
marchandé  son  appui  à  la  politique  de  concentration  des  forces  militai- 
res de  l'Empire.  D'autre  part,  il  avait  été  l'adversaire  le  plus  redoutable 
de  M.  Chamberlain  sur  le  terrain  de  l'impérialisme  commercial.  Il  était 
tout  désigné  pour  assurer  la  victoire  de  l'impérialisme  militaire  au  pro- 
fit de  l'Angleterre  et  au  détriment  des  colonies. 

Au  Canada,  la  nouvelle  direction  imprimée  à  la  politique  impériale 
fut  puissamment  secondée  par  le  prosélytisme  ardent  et  habile  de  lord 
GREY.  Neveu  et  héritier  de  l'ancien  ministre  des  Colonies,  petit-fils 
de  l'ancien  premier  ministre  réformiste  de  Guillaume  IV,  cet  homme 
remarquable  avait  traversé  des  circonstances  toutes  particulières  qui 
avaient  greffé  sur  ses  traditions  héréditaires  la  foi  la  plus  ardente  dans 
l'impérialisme  de  Chamberlain.  Gouverneur  de  la  Rhodésie,  au  lende- 
main du  raid  de  Jameson,  en  1896  et  1897,  il  était  devenu  l'ami  intime,  le 
disciple  préféré  de  Cecil  Rhodes,  qui  le  fit  entrer  dans  le  conseil  d'ad- 
ministration de  la  fameuse  Compagnie  Sud-Africaine.  Il  occupa  ce 
poste  jusqu'à  son  arrivée  au  Canada.  Il  s'était  associé  si  intimement 
aux  vues  et  aux  aspirations  du  conquérant  de  l'Afrique-Sud,  que  ce- 
lui-ci le  choisit  comme  l'un  de  ses  héritiers  et  exécuteurs  testamentaires. 
On  n'ignore  pas  que  le  grand  brigand  d'Afrique  a  légué  toute  sa  fortune 
à  quelques  amis  intimes,  en  ne  leur  imposant  d'autre  condition  que  de 
l'employer  à  leur  gré  pour  la  propagande  et  le  triomphe  de  leurs  idées 
communes. 

Le  nouveau  gouverneur  arrivait  donc  au  Canada  tout  rempli  d'un 
zèle  d'apôtre,  sans  aucuns  scrupules,  du  reste.  C'est  la  caractéristique 
des  grands  impérialistes  anglais.  Ceux  qui  veulent  comprendre  leur  état 
d'esprit  n'ont  qu'à  relire  le  Maître  de  ta  Mer  de  Melchior  de  Vogué. 


—  181  — 

A  peine  débarqué  du  navire  qui  l'avait  amené  d'Angleterre,  le  dis- 
ciple de  Gecil  Rhodes  se  mit  à  l'oeuvre.  Dès  la  première  session  du 
parlement,  en  1905,  il  entreprit  le  siège  des  chefs  et  des  esprits  diri- 
geants des  deux  partis,  —  des  Ganadiens-français  surtout.  Familier, 
comme  tous  les  grands  proconsuls  britanniques,  avec  les  problèmes  de 
race,  il  avait  tout  de  suite  compris  que  les  Canadiens-français,  sépares 
de  l'Europe  depuis  iin  siècle  et  demi,  n'ayant  d'autre  patrie  que  la  terre 
canadienne,  répugnaient  instinctivement  à  l'évangile  impérialiste,  beau- 
coup plus  que  les  Anglo-Canadiens,  dont  les  nouvelles  recrues  venant 
des  Iles  Britanniques  entretiennent  ce  que  l'on  pourrait  appeler  l'esprit 
d'incertitude  nationale:  ce  tiraillement  perpétuel  entre  le  souvenir  de 
la  pairie  britannique,  récemment  quittée,  et  l'acclimatation  toute  récente 
eu  terre  canadienne. 

Entamée  avec  quelque  discrétion,  restreinte  au  début  aux  cercles 
parlementaires  et  politiques,  cette  propagande  commençait  à  sp  répan- 
dre au  dehors,  lorsque  la  défaite  du  ministère  Balfour  et  l'écrasement 
de  la  faction  Chamberlain  n'interrompirent  brutalement  (1). 

Tant  que  Gampbell-Bannerman,  Morley  et  les  derniers  tenants  du 
libéralisme  gladstonien  gardèrent  la  haute  main,  lord  Grey  se  tint  coi. 
Il  se  contenta  de  cultiver  les  influences  qu'il  avait  acquises  par  ses  rela- 
tions personnelles,  fort  agréables  et  très  flatteuses  pour  les  sauvages  de 
la  colonie.  La  mort  de  Campbell-Bannerman  et  l'accession  au  pouvoir 
de  M.  Asquith  et  des  libéraux  impérialistes  lui  rendirent  toute  sa  liberté 
d'action.  Si  l'on  publie  un  jour  la  correspondance  secrète  de  lord  Grey, 
on  trouvera  facilement  l'origine  et  la  trace  de  la  nouvelle  direction  qu'il 
reçut,  après  la  disparition  de  lord  Tweedmouth  de  l'Amirauté  et  la  per- 
mutation de  lord  Elgin  du  ministère  des  Colonies  à  celui  des  Indes. 
Pour  Les  très  rares  Canadiens  qui  ont  étudié  de  près  les  dessous  de  la 
politique  impériale  au  Canada,  le  changement  fut  marqué  et  soudain. 
Dès  les  premiers  mois  de  1908,  le  disciple  de  Cecil  Rhodes  se  remit  avec 
une  ardeur  nouveXe  à  son  travail  de  propagande.  Sûr  d'être  appuyé  à 
Londres  par  les  hommes  en  place  et  de  n'être  pas  dénoncé  par  les  oppo- 
sitionnistes  torys,  il  jeta  hardiment  le  masque  et  dédaigna  les  précau- 
tions de  surface  dont  il  s'était  entouré  au  début  de  son  séjour  au  Canada. 
Sortant  de  la  sphère  des  politiciens,  il  entreprit  la  conversion  de  tous  les 
hommes  susceptibles  d'exercer  une  action  quelconque  sur  l'opinion  pu- 
blique: financiers,  propriétaires  et  rédacteurs  de  journaux,  chefs  d'E- 
glises, directeurs  de  maisons  d'enseignement,  cSubistes,  etc.,  etc.,  —  il 
ne  méprisait  personne,  il  coudoyait  tout  le  monde.  Il  fut  le  véritable 
fondateur  des  Canadian  Clubs.  Il  avait  choisi  ou  favorisé  cette  appel- 
lation afin  de  mieux  déguiser  son  objet.  De  ces  associations,  apparem- 
ment fondées  pour  développer  et  fortifier  le  sentiment  national,  il  eut 
bientôt  fait  autant  de  serres  chaudes  de  l'impérialisme  le  plus  exalté. 

Le  mot  d'ordre  qu'il  donnait  à  tous,  c'est  que  les  Canadiens  doivent 
avoir  assez  de  fierté  pour  ne  pas  accepter  la  protection  de  l'Angleterre  à 
moins  qu'ils  ne  soient  prêts  à  lui  rendre  la  réciproque  en  cas  de  péril 

(1)  J'ai  été  personnellement  témoin  de  la  stupeur  et  de  la  désolation  qui  régnaient 
à  Rideau  Hall,  en  novembre  1905,  à  la  nouvelle  de  la  déroute  des  candidats  de  M.  Cham- 
berlain. 


—  182  — 

impérial.  C'est  dans  cet  esprit  qu'il  encouragea  fortement  l'organisation 
des  corps  de  cadets  dans  tous  les  collèges  et  institutions  d'enseignement 
secondaire  (1). 

Cette  propagande  active  et  intelligente  a  contribué  puissamment 
à  déterminer  l'évolution  profonde,  radicale,  qui  s'est  produite  dans 
l'esprit  des  classes  dirigeantes  en  Canada  au  sujet  des  relations  de 
la  métropole  et  de  la  colonie.  A  la  notion  traditionnelle,  essentielle- 
ment britannique,  des  droits  et  des  devoirs  respectifs  de  la  métropole 
et  des  colonies,  lord  Grey  n'a  cessé  de  substituer,  dans  l'esprit  de  ses 
auditeurs  éblouis  et  flattés,  la  perspective  des  gloires  et  des  avantages 
de  l'association  impériale.  Ecartant  de  la  discussion  tout  ce  qui  était 
propre  à  éveiller  les  craintes  et  les  susceptibilités  des  Canadiens,  il  ne 
leur  laissait  apercevoir  que  les  aspects  séduisants  de  son  rêve.  Aux  évê- 
ques  catholiques,  aux  directeurs  de  séminaires,  i!  allait  même  jusqu'à 
peindre  (le  nouvel  empire  comme  un  vaste  champ  d'apostolat  catholi- 
que (2).  A  tous  les  Canadiens,  il  faisait  entrevoir  le  jour  où  le  Canada 
serait  le  pays  prépondérant  de  la  confédération  britannique.  Je  lui 
ai  entendu  dire  d'un  grand  sérieux,  en  présence  de  quelques  coiu- 
boys  de  l'Ouest,  que  Winnipeg  serait  un  jour  la  capitale  de  l'Empire  bri- 
tannique unifié. 

Qu'un  tel  travail,  mené  avec  tant  d'entrain,  une  conviction  si  pro- 
fonde et  nu!  scrupule  de  correction  constitutionnelle,  ait  produit  des 
résultats  immédiats  et  considérables,  nul  ne  saurait  s'en  étonner,  de 
ceux  au  moins  qui  ont  quelque  peu  étudié  l'histoire  du  monde  et  par- 
ticulièrement celle  des  colonies  britanniques.  Le  colonial  d'origine 
européenne  est  redevenu,  au  contact  des  rugosités  des  pays  nouveaux, 
une  sorte  de  primitif.  Du  sauvage,  il  a  toute  la  vanité  puérile.  A  l'appât 
des  flatteries  et  des  cadeaux  —  médailles,  décorations  ou  autres  formes 
de  verroteries,  —  sa  méfiance  excessive  se  transforme  facilement  en 
une  extrême  créduBité.  Son  tempérament  de  parvenu  et  son  instruction 
de  surface,  tout  inspirée  de  la  cupidité  du  mercantilisme  et  des  passions 
de  la  petite  politique,  le  rendent  fort  accessible  aux  sophismes  et  aux 
entreprises  des  esprits  fermes  qui  veulent  l'exploiter.  A  ses  dons  natu- 
rels de  l'intelligence  et  du  caractère,  lord  Grey  joignait  son  expérience 
des  peuplades  indigènes  de  l' Afrique-Sud.  Il  en  tira  un  admirable  parti 
pour  séduire  les  Canadiens,  surtout  les  plus  huppés,  c'est-à-dire  les 
plus  corruptibles. 

Nul  doute  que  les  gouverneurs  des  autres  "nations-soeurs"  employè- 
rent les  mêmes  procédés. 

Préparatifs   de  la  guerre  "impériale" 

Lorsque  les  ministres  britanniques  crurent  le  terrain  suffisamment 
préparé,  ils  reprirent  le  travail  au  point  où  l'avait  laissé  la  Conférence 

(1)  Un  Jour,  lord  Grey  me  pressait  vivement  d'apporter  mon  concours  à  cette 
oeuvre,  sous  prétexte  d'inculquer  aux  jeunes  Canadiens  l'amour  de  la  patrie  et  la  dé- 
termination de  la  défendre  ;  je  lui  posai  abruptement  cette  question  :  "Votre  Excel- 
lence est-elle  prête  à  déclarer  publiquement  que  le  seul  objet  de  cette  entreprise  est  de 
former  des  soldats  canadiens  qui  ne  se  battront  que  pour  la  défense  du  Canada  ?" 
Lord  Grey,  comme  tous  les  vrais  Anglais,  eut  la  loyauté  de  ne  pas  chercher  à  jouer  au 
plus  fin. 

(2)  C'est  à  peu  près  la  thèse  dont  Son  Eminence  le  Cardinal  Bourne,  le  duc  de  Nor- 
folk et  quelques  catholiques  anglais  torys  se  sont  faits  les  champions. 


—  183  — 

de  1907.  Le  15  janvier  1909,  le  ministre  des  Colonies,  lord  GREWE, 
transmet  au  gouverneur  du  Canada  un  nouveau  mémoire  du  War  Office, 
en  date  du  7  décembre  1908  (1).  Cette  pièce  porte  la  signature  du  gé- 
néral NICHOLSON,  qui  a  remplacé,  à  la  tête  de  l'Etat-major,  le  général 
Lyttelton,  auteur  du  rapport  du  14  mars  1907,  soumis  à  la  Conférence. 
Ce  mémoire,  comme  le  précédent,  a  pour  objet  de  compléter  l'organisa- 
tion de  l'état-major  impérial.  La  pensée  impérialiste  s'y  manifeste  avec 
une  franchise  et  une  netteté  croissantes. 

"  Quelles  qu'en  soient  les  causes  ",  écrit  le  chef  de  l'état-major,  "  il 
"  est  certain  qu'avec  le  développement  des  grandes  possessions  autono- 
"  mes,  il  se  manifeste  chez  elles  un  désir  croissant  pour  des  institutions 
"  militaires  complètes,  efficaces  et  progressives;  et  cependant,  avec  la 
"  croissance  de  l'idéal  impérial,  le  besoin  se  fait  sentir  d'unir  davantage 
"les  forces  militaires  de  l'Empire..." 

"Dans  l'Empire  britannique,  la  défense  nationale  se  divise  natu- 
"  rellement  en  deux  catégories:  lo. — la  défense  locale;  2o. — la  défense 
"  impériale ..." 

"  Pour  la  défense  impériale,  le  premier  point  à  noter  c'est  que, 
"  selon  une  maxime  cardinale  de  l'art  militaire,  nul  organisme  de  dé- 
"  fense  ne  peut  être  considéré  comme  efficace  ou  complet  s'il  n'a  pas 
"  pour  objet  l'action  offensive.  La  défense  passive  produit  rarement, 
"  si  jamais,  des  résultats  décisifs." 

C'est,  on  le  voit,  la  même  théorie  que  lord  Goschen  faisait  valoir, 
dès  1897,  pour  la  direction  de  la  flotte  et  l'action  navale. 

"La  Conférence  Impériale  a  reconnu  la  nécessité  possible  de  la 
"concentration  des  forces  impériales  pour  la  défense  de  l'Empire.... 
"  Il  a  été  démontré  à  quel  degré  il  serait  possible,  en  te«nps  de  guerre, 
"d'associer  les  forces  des  divers  pays  de  l'Empire. . .  L'idéal  à  attein- 
"  dre,  c'est  que  toutes  les  divisions  de  chaque  armée  soient  en  état  d'agir 
"en  temps  de  guerre,  comme  partie  d'un  tout.  Cet  idéal  ne  peut  être 
"  pleinement  réalisé  que  si  toutes  ses  parties  sont  organisées  et  entraî- 
"  nées  par  un  seul  cerveau;  et  dans  les  armées  modernes,  ce  cerveau, 
"  c'est  l'état-major  général.  L'état-major  doit  donc  constituer  une  entité 
"pour  tout  l'Empire;  et  pour  en  arriver  là,  tous  ses  membres  doivent 
"  être  uniformément  entraînés  dans  une  seule  école  dirigée  par  une  seule 
"tête,  à  l'étude  et  à  la  pratique  des  mêmes  principes  "  (p.  8). 

Dans  la  seconde  partie  de  son  étude,  le  général  Nicholson  définit 
la  base  et  les  traits  principaux  qui  doivent  servir  d'armature  à  l'état- 
major  de  l'Empire. 

"  1. — Le  corps  central  doit  avoir  ses  quartiers  généraux  à  Londres 
"  et  opérer  directement  sous  l'autorité  du  chef  de  l'état-major  im- 
périal" (p.  9). 

2. — Des  états-majors  locaux  seront  établis  dans  les  diverses  colo- 
nies, comme  "  sections  de  l'état-major  de  l'Empire"  (p.  9).  La  direction 
devra  toujours  venir  de  l'état-major  impérial.     Des  échanges  d'officiers 

(1)  "Correspondence  relatins  to  the  proposed  formation  of  an  Impérial  General 
Staff" — Cd  4475.  Les  citations  qui  suivent  sont  extraites  et  traduites  de  ce  document.  Il 
a  été  réimprimé  au  Canada  avec  la  réponse  du  gouvernement  canadien:  Sessional  Paper 
No  99,  1909. 


—  184  — 

seront  faits  entre  l'état-major  impérial  et  les  états-majors  locaux.  Ceux- 
ci  tiendront  les  chefs  de  l'armée  impériale  au  courant  de  la  situation 
militaire  des  colonies,  et  surtout,  ils  étudieront  "  le  rôle  que  devront 
"jouer  les  forces  locales  dans  la  défense  de  l'Empire"  (p.  10). 

"  Dans  une  grande  guerre,  les  officiers  d'état-major  qui  accompa- 
"  gneront  les  'troupes  seront  choisis  principalement  parmi  ceux  qui 
"  serviront  dans  les  états-majors  locaux  des  pays  d'où  viendront  les 
"troupes;  mais  ceux  qui  seront  attachés  à  l'état-major  du  généralissime 
"seront  choisis  principalement  parmi  les  officiers  dont  la  compétence 
"se  sera  affirmée  dans  la  section  centrale  de  l'état-major  impérial" 
(p.  10). 

Si  l'on  veut  connaître  la  pensée  directrice  qui  a  présidé  à  l'organisa- 
tion des  forces  de  tous  les  pays  britanniques,  utilisées  dans  la  guerre 
actuelle,  l'on  n'a  qu'à  relire  attentivement  ce  court  paragraphe.  C'est 
toute  la  pensée  romaine  —  moins  le  génie  militaire  des  Romains:  —  la 
race  impériale  commande  les  légions,  les  barbares  des  provinces  remplis- 
sent les  cadres. 

La  troisième  partie  du  mémoire  traite  des  principes  qui  doivent 
présider  "au  choix  et  à  l'entraînement  des  officiers  de  l'état-major  im- 
périal "  (p.  10).  Le  général  Nicholson  reconnaît  qu'avec  le  progrès  des 
temps  chaque  pays  d'empire  pourra  avoir  son  école  d'état-major;  mais 
en  attendant,  "  il  devra  être  'accepté  en  principe  que  les  officiers  de 
Tétât-major  impérial  devront  normalement  avoir  fait  leur  stage  dans 
les  écoles  d'état-major";  c'est-à-dire  à  Camberley,  en  Angleterre,  ou  à 
Quetta,  aux  Indes  (p.  11). 

La  quatrième  partie  traite  des  moyens  d'utiliser,  en  attendan-t  la 
formation  d'un  personnel  nouveau  et  complet,  les  ressources  actuelles 
des  armées  de  l'Empire,  afin  de  créer  un  état-major  impérial  (p.  12). 

L'officier  anglais  reconnaît  que  ces  ressources  sont  aujourd'hui  fort 
limitées;  qu'il  faudra  encore  une  longue  période  d'entraînement  et  de 
préparation  avant  de  pouvoir  doter  l'Empire  d'un  organisme  militaire 
(supérieur.  Mais,  ajoute-t-il,  "  il  est  tellement  important  de  ne  pas  per- 
"  mettre  aux  forces  militaires  de  l'Empire  de  se  développer  dans  det> 
"  directions  divergentes  et  indépendantes,  et  non  selon  des  principes 
"  communs  et  approuvés,  en  tout  ce  qui  regarde  l'organisation  et  l'entraî- 
"  nement,  qu'il  faut  faire  dès  maintenant  une  tentative  pour  organiser 
"  l'état-major  général  avec  les  moyens  à  notre  disposition"  (p.  13). 

En  conclusion,  le  chef  d'état-major  pose  comme  points  principaux: 
"  lo — toutes  les  forces  de  l'Empire  doivent  être  organisées  pour  la  guerre 
d'après  les  mêmes  principes  généraux";  2o  et  3o  l'uniformité  la  plus 
complète  doit  présider  à  l'entraînement  des  officiers  dans  tous  les  pays 
de  l'Empire,  au  choix  des  officiers  qui  passeront  par  le  collège  d'état- 
major,  aux  examens  d'entrée  et  de  sortie  et  aux  cours  de  ces  collèges, 
au  choix  des  officiers  qui  seront  échangés  entre  l'état-major  impérial  et 
les  états-majors  des  colonies  (p.  13  et  14). 

A  ce  document  d'une  haute  importance,  lord  Crewe  demande  une 
réponse  télégraphique;  et  afin  que  les  gouvernants  des  colonies  n'aient 
pas  le  temps  de  méditer  trop  longtemps,  il  espace  savamment  l'envoi  de 
sa  dépêche  et  du  mémoire  du  général  Nicholson  :    il  l'expédie  à  la  Nou- 


—  185  — 

veUe-Zélande  le  24  décembre  1908;   à  l'Australie,  le  1er  janvier  1909;  et 
au  Canada  le  15  janvier  (p.  3). 

Le  gouvernement  canadien  lâche  pied 

Le  conseil  des  ministres  canadiens  se  réunit  le  9  février  et  auto- 
rise le  gouverneur  général  à  télégraphier  au  ministre  des  Colonies  :  "  My 
Ministers  fallu  accept  the  principles  set  forth  in  mémorandum  by  Ge- 
neral Staff.  Despatch  will  foUow  explaining  précise  position  of  Domi- 
nion Government"  (1). 

Les  commentaires  et  les  explications  sont  contenus  dans  un  rapport 
du  ministre  de  la  Milice  et  de  la  Défense.  Sir  Frederick  BORDEN  cher- 
che à  réchapper  quelque  chose  de  sa  fière  attitude  d'antan.  Il  rappelle 
le  mémoire  rédigé  par  les  délégués  canadiens,  à  la  Conférence  de  1902, 
pour  justifier  leur  opposition  aux  projets  de  lord  Selborae  et  de  M.  Bro- 
drick  (2).  Il  s'efforce  de  se  convaincre  et  de  persuader  ses  collègues 
que  le  War  Office  reconnaît  "le  grand  principe  du  contrôle  local  com- 
plet, par  les  ministres  responsables,  sur  les  officiers  de  chaque  section 
locale  de  l'état-major  impérial."  Il  réclame  pour  le  ministre  de  la  Miîice 
le  droit  de  contrôler  les  communications  qui  s'échangeront  entre  le  chef 
de  l'état-major  canadien  et  le  chef  de  l'état-major  impérial.  Mais,  ces 
concessions  faites  au  nationalisme  expirant,  il  exprime  "  l'avis  qu'après 
"  une  étude  attentive  et  complète  de  l'importante  question  qui  lui  a  été 
"  soumise,  le  gouvernement  de  Votre  Excellence  peut  en  toute  sûreté  ad- 
"  hérer  aux  principes  généraux  posés  dans  le  mémoire  de  l'état-major;  et 
"  il  recommande  qu'en  conformité  de  la  demande  du  ministre  des  Colo- 
"  nies,  une  dépêche  soit  envoyée  par  câble  exprimant  l'assentiment  du 
"  cabinet." 

Il  suggère  lui-même  le  texte  de  cette  dépêche,  que  l'on  vient  de  lire. 
Il  s'engage  à  envoyer  quatre  officiers  canadiens  à  l'école  de  Camberley 
et  à  faire  porter  par  3e  Canada  une  part  proportionnelle  du  coût  de  cet 
enseignement.  Il  accepte  également  le  projet  d'échange  d'officiers  entre 
l'état-major  impérial  et  rétat-major  canadien. 

Le  conseil  des  ministres  approuve  sans  réserves  le  rapport  du  mi- 
nistre. 

C'est  la  répétition  aggravée  de  la  comédie  de  1907.  Les  ministres 
canadiens  invoquent  le  principe  de  l'autonomie  coloniale;  ils  en  récla- 
ment l'application  sur  un  point  de  détail;  puis  ils  acquiescent  d'emblée 
à  tous  les  "principes  généraux"  posés  par  les  autorités  impériales. 

Que  l'on  compare  cette  attitude  fuyante  à  la  résistance  énergique 
de  Sandfield  McDonald,  en  1862,  à  l'affirmation  rigide,  en  paroles  et  en 
actes,  du  nationalisme  de  Macdonald  et  de  Cartier;  et  l'on  se  rendra 
compte  de  l'immense  espace  que  le  Canada  a  parcouru,  en  moins  d'un 
demi-siècle,  dans  la  voie  révolutionnaire  ouverte  aux  colonies  par  Cham- 
berlain et  ses  disciples  —  parmi  lesquels  il  faut  maintenant  compter  les 
libéraux  impérialistes  autant  que  les  torys. 

Cette  nouvelle  poussée  de  l'impérialisme  militaire  passa  inaperçue 
au  Canada.     Lorsque  cette  correspondance  décisive  fut  communiquée  à 

(1)  Sessional  Papers,  No  99,  1909,  p.  19. 

(2)  Pièce  justificative  64. 


—  186  — 

la  Chambre  des  Communes,  l'attention  publique    était    déjà    concentrée 
sur  la  question  navale. 

Le  " 'péril  allemand",  son  origine,  sa  nature 

Dès  l'ouverture  de  la  session,  en  janvier  1909,  M.  FOSTER  (1)  avait 
inscrit  au  feuilleton  de  la  Chambre  ce  projet  de  résolution: 

"  Vu  ses  ressources  abondantes  et  variées  et  sa  situation  géographi- 
"  que,  le  Canada,  obéissant  à  ce  sentiment  de  fierté  nationale  et  de  con- 
fiance en  soi  qui  doit  animer  un  peuple  fort  et  progressif,  ne  devrait 
"  pas  tarder  plus  longtemps  à  prendre  sa  juste  part  des  responsabilités 
"et  des  dépenses  qu'entraîne  la  protection  convenable  de  ses  côtes  et  de 
"ses  grands  ports  maritimes"   (2). 

Cette  proposition  n'avait  rien  d'insolite.  Elle  n'allait  pas  au-delà 
des  termes  du  traité  de  1865,  tel  qu'interprété  par  Cartier  et  Campbell. 
Elle  n'impliquait  aucune  participation  à  la  défense  navale  de  l'Empire, 
ni  même  à  la  protection  du  commerce  maritime  du  Canada,  dont  l'An- 
gleterre doit,  en  toute  justice,  rester  responsable  tant  qu'elle  refusera  à 
ses  colonies  autonomes  le  pouvoir  de  légiférer  sur  la  navigation  océani- 
que et  le  commerce  en  haute  mer.  Tout  au  plus  pouvait-on  s'étonner 
qu'un  impérialiste  ardent,  comme  M.  Foster,  se  fût  exclusivement  ins- 
piré de  la  doctrine  nationaliste  la  plus  pure.  L'explication,  c'est  que 
cet  "  avis  de  motion  "  n'était  qu'une  amorce  à  l'opinion  publique.  Ins- 
crit à  l'ordre  du  jour  dès  le  21  janvier,  i!  resta  en  suspens  jusqu'au  mo- 
ment où  des  circonstances  favorables  permettraient  à  son  auteur  de 
dévoiler  toute  sa  pensée.  Cette  procédure  savante  avait  évidemment 
été  préparée  de  concert  avec  lord  Grey;  et  c'est  de  Londres  que  devait 
partir  le  signal  du  déclanchement. 

Le  12  mars,  le  premier  Lord  de  l'Amirauté,  M.  McKENNA,  rend  pu- 
blic le  budget  naval  de  1909-10.  Ce  budget  accuse  une  augmentation 
considérable  de  la  dépense  affectée  à  la  construction  de  nouveaux  vais- 
seaux de  guerre.  Le  programme  annoncé  l'année  précédente  est  sur- 
chargé de  quatre  vaisseaux  du  type  dreadnought.  Grand  émoi  en  An- 
gleterre. Quatre  jours  plus  tard,  le  ministre  donne  un  nouveau  coup 
d'éperon  à  l'opinion  publique:  il  explique  à  la  Chambre  que  cette  accé- 
lération subite  des  préparatifs  de  guerre  lui  est  imposée  par  l'attitude 
de  l'Allemagne.  L'Amirauté  allemande,  affirme-t-il,  a  relancé  son  propre 
programme  et  sera  en  mesure,  dès  mars  1912,  d'opposer  à  l'Angleterre 
un  nombre  de  dreadnoughts  et  de  superdreadnoughts  qui  suffira  à  rom- 
pre la  proportion  que  l'Amirauté  anglaise  a  toujours  jugée  nécessaire 
pour  maintenir  la  suprématie  de  la  flotte  britannique.  Le  premier  mi- 
nistre, M.  ASQUITH,  confirme  ces  assertions.  Le  leader  de  l'Opposition, 
M.  BALFOUR,  jette  le  cri  d'alarme  et  reproche  au  ministère  de  ne  pas 
demander  au  parlement  et  aux  contribuables  du  Royaume-Uni  des  sa- 
crifices plus  considérables  encore  pour  parer  à  ce  danger  imminent. 
C'est  le  signal  de  la  panique,  du  "péril  allemand". 

(1)  Ancien  ministre  des  Finances,  aujourd'hui  ministre  du  Commerce  dans  le  cabi- 
net Borden. 

(2)  C'est  la  version  française,  légèrement  modifiée,  inscrite  aux  Procèa  Verbaux  de 
In  Chambre,  le  21  janvier  1909,  page  25.  On  trouvera  le  texte  anglais  à  la  Pièce  justifi- 
cative 69. 


—  187  — 

La  guerre  effroyable  qui  ravage  l'Europe  a  tellement  troublé  les 
intelligences  et  perverti  les  mémoires,  au  Canada,  qu'il  est  bon  de  rap- 
peler ici  un  fait  essentiel:  le  seul  "péril  allemand"  qu'ont  invoqué  les 
protagonistes  de  la  loi  navale  et  de  la  contribution  dite  "d'urgence", 
c'est  celui  de  la  supériorité  prochaine  et  certaine  de  la  flotte  allemande 
sur  la  flotte  anglaise;  c'est  aussi  le  seul  que  les  nationalistes  ont  con- 
testé. Cette  observation  n'a  pas  pour  objet  d'établir  que  les  nationalistes 
voyaient  plus  clair  que  les  impérialistes.  Ces  débats  rétrospectifs  sont 
puérils.  Personne  ne  peut  prétendre  au  don  de  prophétie.  Les  prévi- 
sions des  plus  habiles  diplomates  sont  souvent  déroutées.  A  cette 
heure,  du  reste,  il  était  permis  de  se  tromper.  Le  premier  Lord 
de  l'Amirauté,  responsable  de  la  sécurité  maritime  de  l'Empire,  était 
censé  posséder  une  connaissance  parfaite  de  la  situation  et  des 
forces  navales  des  deux  pays.  Les  gouvernants  et  les  hommes  publics 
du  Canada,  totalement  exclus  du  gouvernement  de  l'Empire,  n'avaient 
aucun  moyen  de  contrôler  l'exactitude  des  affirmations  de  M.  McKenna. 
Leur  premier  mouvement  d'alarme  était  donc  tout  naturel.  Leur  culpa- 
bilité, c'est  d'avoir  persisté  à  affirmer  l'existence  du  péril,  quand  il  fut 
démontré,  nous  le  verrons  dans  un  instant,  qu'il  n'existait  pas.  Leur 
mauvaise  foi,  c'est  de  prétendre  aujourd'hui  que  le  "péril  allemand" 
dorot  les  nationalistes,  sur  la  foi  des  autorités  les  plus  compétentes  d'An- 
gleterre, ont  niié  l'existence,  c'était  la  menace  générale  et  constante  d'une 
guerre  européenne,  et  non  pas  le  danger  particulier  annoncé  par  les 
impérialistes  anglais:  la  menace  à  la  suprématie  maritime  de  l'Angle- 
terre. 

D'ailleurs,  ce  n'est  pas  sur  ce  terrain  que  la  lutte  s'est  portée.  C'est 
aoi  nom  des  libertés  garanties  par  la  Constitution,  par  la  tradition  na- 
tionale et  par  les  accords  conclus  avec  la  métropole,  que  les  nationalistes 
ont  combattu  la  loi  navale,  la  contribution  d'urgence,  et  la  participation 
obligée  du  Canada  à  la  guerre  actuelle.  Le  "péril  allemand"  n'a  été  que 
le  prétexte  invoqué  par  les  politiciens  des  deux  partis  pour  excuser  leur 
capitulation  devant  les  exigences  des  impérialistes  anglais.  Il  est  resté 
un  simple  incident  du  conflit;  et  il  n'est  jamais  sorti  des  limites  que 
lui  avaient  tracées  les  lanceurs  de  la  panique  de  1909:  la  défaite  possi- 
ble, probable  même,  disaient-ils,  de  la  flotte  anglaise,  si  les  "nations- 
soeurs"  ne  viennent  pas  au  secours  de  la  mère  patrie.  Qui  osera  pré- 
tendre que  la  guerre  et  ce  qu'elle  a  révélé  de  l'étonnante  puissance  de 
l'Allemagne  dans  tous  les  autres  domaines  justifient  les  pronostics  des 
politiciens  qui  ont  voulu  imposer  au  Canada  la  construction  d'une  flotte 
ou  la  dépense  inutile  de  $35,000,000  pour  "accroître  les  forces  navales 
de  l'Empire"? 

Quoi  qu'il  en  soit,  les  organisateurs  de  la  panique  de  1909  —  nous 
verrons  plus  loin  à  quel  mobile  secret  ils  obéissaient  —  obtinrent  un 
plein  succès:  le  budget  naval  de  M.  McKenna  fut  voté  d'emblée;  et,  ce 
qui  nous  intéresse  davantage,  le  gouvernement  et  le  parlement  du  Ca- 
nada se  jetèrent  tête  baissée  dans  le  piège  qu'ils  avaient  évité  en  1902 
et  en  1907. 


—  188  — 

Voeu  du  29  mars  1909  —  Accord  des  deux  partis 

M.  POSTER,  qui  avait  laissé  dormir  son  "avis  de  motion."  phis  de 
deux  mois  durant  sous  l'amoncellement  des  procédures  et  des  paperasses 
de  la  session,  l'exhibe  tout  à  coup,  à  la  séance  du  29  mars  —  juste  assez 
près  et  assez  loin  des  déclarations  sensationnelles  de  M.  McKenna  pour 
avoir  donné  Je  temps  à  5a  presse  jingoe,  pistonnée  par  lord  Grey,  de 
fouetter  l'opinion  publique  et  d'apeurer  les  bons  Canadiens  avec  la  pers- 
pective toute  prochaine  de  l'apparition  d'une  flotte  allemande  dans  le 
golfe  Saint-tLaurent.  Avant  de  proposer  son  voeu,  M.  Foster  prononce 
un  long  discours,  en  partie  double.  La  première  partie  correspond  par- 
faitement au  texte  et  à  l'esprit  de  sa  proposition:  elle  se  borne  à  démon- 
trer brièvement  la  nécessité  de  protéger  les  ports  et  les  frontières  mari- 
times du  Canada.  La  seconde  partie,  qui  est  presque  tout  îe  discours, 
est  tout  entière  consacrée  au  développement  de  l'idée  impérialiste:  le 
devoir  du  Canada  de  soutenir  la  Grande-Bretagne;  la  valeur  intrinsè- 
que de  la  protection  britannique;  la  disparité  choquante  entre  le  bud- 
get naval  du  Royaume-Uni  et  celui  du  Canada;  le  désintéressement  de 
l'Angleterre  et  son  amour  pour  les  peuples  multiples  qu'edle  a  "adoptés". 
(Les  impérialistes  anglais  ont  de  ces  trouvailles  uniques  pour  déguiser 
sous  des  mots  doux  les  pires  actes  de  spoliation,  de  conquête  et  de  ty- 
rannie). Tout  ce  que  Macdonald,  Cartier,  Campbell,  Tupper  et  tant 
d'autres  ont  dépeint  comme  la  contribution  la  plus  utile  que  îe  Canada 
peut  donner  à  l'Empire:  —  le  développement  rapide  de  son  territoire  et 
de  ses  voies  de  communications,  —  l'orateur  le  représente  comme  une 
addition  nouvelle  au  fardeau  de  la  mère  patrie.  En  vérité,  toute  la  subs- 
tance de  son  discours  est  la  contre-partie  de  celui  que  sir  Charles  Tupper 
a  prononcé  à  Winnipeg,  en  1893.  M.  Foster  va  même  jusqu'à  dire  que 
l'Angleterre  a  protégé  Se  Canada  contre  les  attaques  des  Féniens  et  les 
deux  rébellions  des  Métis  du  Nord-Ouest.  Il  suffit  de  comparer  cet  ex- 
posé fantaisiste  aux  déclarations  et  aux  dépêches  des  hommes  d'Etat 
contemporains  et  acteurs  de  ces  événements  pour  juger  à  quel  point  les 
apôtres  de  l'impérialisme  font  fi  de  la  vérité  et  des  faits.  Il  en  conclut 
que  c'est  le  devoir  du  Canada  —  devoir  de  reconnaissance  et  devoir 
d'intérêt  —  d'aider  l'Angleterre  à  porter  le  poids  de  la  défense  navale 
de  l'Empire.  Afin  de  rassurer  les  Canadiens  peu  enclins  à  la  guerre,  il 
a  l'audace  d'affirmer  à  deux  reprises  que,  depuis  plus  de  cinquante  ains, 
l'Angleterre  n'a  pas  fait  une  seule  guerre  d'agression  et  de  "conquête 
injuste"  et  qu'elle  "n'en  fera  point  non  plus  dans  l'avenir".  Du  reste, 
il  le  confesse  avec  une  cynique  franchise,  elle  "a  plus  de  territoires 
qu'il  ne  lui  en  faut,  et  son  embarras  aujourd'hui  est  d'administrer  les 
pays  étendus  qu'elle  possède"  (1). 

Deux  modes,  à  son  avis,  se  présentent  naturellement  à  l'attention  du 
gouvernement  pour  apporter  à  l'Angleterre  l'aide  qu'elle  a  le  droit  d'at- 
tendre du  Canada:  la  contribution  au  budget  de  la  flotte  britannique, 
ou  l'organisation   d'une   flotte   canadienne.     Il   se  prononce   nettement 

(1)  Version  française  des  Débat*  de  la  Chambre  des  Communes.  29  mars  1909,  cul. 
3696.  Tout  le  discours  couvre  les  colonnes  3685  à  3707.  Les  chiffres  indiqués  par  la  suite 
entre  parenthèses  sont  ceux  des  colonnes  du  même  volume.  Le  texte  anglais  des  propo- 
sitions est  reproduit  en  appendice    :  pièce  JusUficaUvc  69. 


—  189  — 

pour  le  second  de  ces  modes.  Si  l'on  se  rappelle  dès  maintenant  qu'il 
votera  l'année  suivante  contre  le  projet  de  Soi  navale  et  pour  le  principe 
de  la  contribution,  on  ne  peut  guère  se  défendre  de  conclure  que  les  ini- 
périalisites  exaltés  ne  sont  ni  plus  logiques  ni  plus  constants  que  les  faux 
nationalistes.  Du  reste,  il  veut  évidemment  se  garder  une  porte  ouverte 
sur  toutes  les  issues:  il  termine  son  discours  en  déclarant  que  si  le  mi- 
nistère décide  d'offrir  un  drcadnought  à  la  Grande-Bretagne,  l'opposi- 
tion conservatrice  l'appuiera. 

Cette  conclusion  était  une  invite  directe  au  ministère  de  formuler 
une  proposition  concrète.  Sir  Wilfrid  LAURIER  ne  manque  pas  de 
répondre  à  l'appel.  Il  y  met  toute  l'habileté  sinueuse  qui  lui  est  propre. 
Il  commence  par  nier  que  le  Canada  a  failli  jusqu'ici  "  à  son  devoir  en- 
vers l'Empire";  mais  il  tombe  "d'accord  avec"  M.  Foster  pour  affir- 
mer "  que  cette  question  doit  être  abordée,  non  pas  au  seuil  point  de  vue 
"  du  Canada,  mais  iau  point  de  vue  de  l'ensemble  de  l'Empire  britanni- 
"  que  "  (3708).  C'est  Sa  contre-partie  exacte  du  sentiment  qu'expri- 
maient M.  Pope  en  1863  et  M.  Sanborn  en  1868  (1).  Il  jette  un  doute  sur 
les  causes  premières  de  la  panique:  "elle  peut  avoir  pour  objectif  de  la 
"  pairt  de  quelques-uns  de  nous  engager  à  renoncer  à  notre  programme 
"et  à  contribuer  sur-le-champ  aux  frais  du  maintien  de  la  marine  an- 
"  glaise  "  (3709).  Il  s'empresse  de  démontrer  qu'il  a  toujours  été  prêt  à 
se  laisser  entraîner  dans  cette  voie.  Il  cite  une  partie  du  mémoire  qu'il 
a  présenté  à  la  Conférence  de  1902,  en  opposition  au  projet  de  lord  Sel- 
borne:  celle  où  les  ministres  canadiens  se  déclarent  "prêts  à  étudier 
l'aspeat  naval  de  la  défense  "  —  "  prepared  to  consider  the  naval  side 
of  defence  as  well"  (2). 

Il  cite  également  le  plaidoyer  que  lord  Tweedmouth  a  fait  -à  La  Con- 
férence de  1907,  en  faveur  des  sous-marins  et  des  torpilleurs  (3712-13). 
Naturellement,  il  jette  un  voile  opaque  sur  le  refus  péremptoire  qu'il  a 
opposé  aux  suggestions  de  lord  Tweedmouth,  de  M.  Haldane  et  du  Dr 
Smartt.  Après  avoir  ainsi  nagé  entre  toutes  les  eaux,  il  "  n'hésite  pas  à 
"affirmer  que  si  l'on  venait  à  disputer  un  jour  à  l'Angleterre  la  supré- 
"  matie  sur  les  mers,  le  devoir  incomberait  à  toutes  les  colonies  d'entou- 
"  rer  la  mère  patrie  et  de  constituer  autour  d'elle  un  rempart  contre 
"lequel  toute  attaque  serait  vaine"  (3715).  En  conclusion,  il  suggère 
de  substituer  au  voeu  nationaliste  de  M.  Foster  une  proposition  alambi- 
quée  et  verbeuse.  Les  trois  premiers  paragraphes  peuvent  satisfaire 
tout  le  monde.    Il  y  ajoute  cette  rallonge  tout  impérialiste: 

"La  Chambre  approuvera  cordialement  toute  dépense  nécessaire 
"  destinée  à  favoriser  l'organisation  d'un  service  naval  canadien  en  co- 
"  opération  et  relation  intimes  avec  la  marine  impériale,  dans  le  sens 
"indiqué  par  l'Amirauté  lors  de  la  dernière  Conférence  Impériale,  et  en 
"  complet  accord  avec  l'aide   [l'idée]    que  la  suprématie  navale  de  la 

(1)  Pièces  jusUficatives  30  et  39. 

(2)  Le  texte  français  de  la  citation  porte:  "le  gouvernement  canadien  est  disposé  à 
faire  des  frais  également  en  vue  de  l'organisation  d'une  marine".  C'était  un  faux  patent. 
M.  Laurier  ne  dédaignera  pas  de  l'utiliser,  dans  la  province  de  Québec,  au  cours  de  la 
campagne  sur  la  loi  navale,  afin  de  prouver  qu'il  s'était  engagé,  dés  1902,  A  faire  cons- 
truire une  flotte  de  guerre  —  ce  qu'il  avait  refusé  en  1902  et  en  1907. 


—  190  — 

"  Grande-Bretagne  est  essentielle  à  la  protection  effective  du  commerce, 
"  :m  salut  de  l'Empire  et  au  maintien  de  la  paix  universelle. 

"  La  Chambre  est  fermement  convaincue  que  chaque  fois  que  le 
"  besoin  s'en  fera  sentir,  le  peuple  canadien  se  montrera  prêt  et  disposé 
"à  faire  tous  les  sacrifices  nécessaires  pour  prêter  aux  autorités  impé- 
"  riales  son  concours  le  plus  loyal  et  le  p5us  cordial  en  toute  mesure 
"tendant  au  maintien  de  l'intégrité  et  de  l'honneur  de  l'Empire"  (3716) 
(1). 

C'est  tout  le  programme  impérialiste;  c'est  l'abandon  complet  des 
résistances  de  1902  et  de  1907. 

Cette  proposition  est  déposée  au  moment  de  l'ajournement  de  la 
Chambre,  à  six  heures.  Les  augures  se  rencontrent  dans  les  coulisses. 
A  la  reprise  de  la  séance,  5e  leader  de  l'Opposition,  M.  BORDEN,  prend 
la  parole.  Il  s'etmpresse  de  nouer  l'accord  déjà  esquissé  entre  son  col- 
lègue et  le  premier  ministre.  Il  est,  comme  eux,  "fermement  convaincu 
que  ce  qu'il  convient  de  faire,  c'est  de  créer  des  forces  navales  cana- 
diennes" (3720).  Comme  le  premier  ministre,  il  est  d'avis  "que  le 
"  parlement  canadien  doit  conserver  la  libre  disposition  des  sommes 
"  d'argent  destinées  à  des  fins  militaires,  et  qu'en  nous  chargeant  de  !a 
"  défense  de  nos  côtes,  de  concert  avec  les  forces  impériales,  nous  nous 
"  rendrions  vraiment  utiles  à  la  défense  de  l'Empire  et  nous  accompli- 
"  rions  notre  devoir  à  son  égard,  ainsi  qu'à  l'égard  du  Canada"  (3721). 

Ces  déclarations  sont  catégoriques  ;  mais  M.  Borden  pense  sans 
doute,  comme  M.  Poster,  qu'il  est  utile  d'avoir  plus  d'une  corde  à  son 
arc:  il  suggère  au  premier  ministre  d'éliminer  de  sa  proposition  la  con- 
damnation absolue  du  principe  de  la  contribution  (3722-23).  Il  con- 
seille quelques  autres  modifications  de  détail,  dont  la  principale  est 
d'indiquer  la  détermination  du  gouvernement  d'agir  sans  délai   (3724). 

Le  premier  ministre  fait  bon  accueil  aux  suggestions  du  leader  de 
la  gauche.  Il  modifie  sa  proposition  dans  le  sens  indiqué  (1)  et  il  em- 
porte le  vote  unanime  de  la  Chambre,  après  quelques  vaines  et  timides 
réserves  d'inspiration  nationaliste,  dont  la  plus  intéressante  est  formu- 
lée par  M.  CONGDON,  député  du  Yukon,  et  la  plus  catégorique  par  M. 
TURCOTTE,  député  de  Nicolet. 

La  comédie  a  duré  tout  juste  cinq  heures.  Mais  elle  a  été  préparée 
de  longue  main,  les  rôles  savamment  distribués,  soigneusement  appris; 
et  le  souffleur  n'est  pas  loin.  Le  souffleur,  c'est  lord  Grey.  En  moins  de 
deux  années  d'efforts  patients,  il  a  fait  le  siège  et  la  conquête  du  'cham- 
pion de  l'autonomie  canadienne':  c'est  le  titre  que  les  partisans  de  M. 
Laurier  lui  ont  décerné  à  son  retour  de  la  Conférence  de  1907;  c'est  le 
'  panache  blanc  '  qui  a  rallié  ses  troupes,  aux  élections  de  1908.  Il  le 
troque  prestement  contre  le  plumet  impérialiste.  Les  bons  gogos  ne  s'a- 
perçoivent de  rien  et  continuent  de  se  battre  à  mort  pour  le  '  défenseur 
de  nos  droits  et  de  nos  libertés  '.  On  ne  saurait  vraiment  faire  un  repro- 
che à  M.  Laurier  de  n'avoir  jamais  déguisé  le  mépris  doux  et  bienveil- 
lant que  lui  inspirent  ses  "chers  compatriotes". 

Dès  le  lendemain,  lord  GREY  s'empresse  de  transmettre  au  ministre 
des  Colonies,  lord  Crewe,  la  première  édition,  non  revisée,  des  débat* 

(1)     Pièce  justificative  69. 


—  191  — 

de  la  séance  (1).  Il  est  tellement  glorieux  de  son  triomphe  —  et  il  y  a 
de  quoi  —  qu'il  n'attend  pas  une  délibération  officielle  de  son  conseil, 
ni  même  la  revise  des  discours  des  marionnettes  qu'il  a  si  bien  fait  dan- 
ser et  parler  à  sa  guise. 

La  panique  en  Australie 

iLa  panique  n'a  pas  moins  bien  marché  aux  antipodes.  Dès  le  22 
mars,  le  gouverneur  de  la  Nouvelle-Zélande,  lord  PLUNKET,  transmet 
au  ministère  des  Colonies  la  proposition  de  son  premier  ministre,  sir 
Joseph  WARD:  le  gouvernement  de  la  Nouvelle-Zélande  offre  de  faire 
construire  et  armer  à  ses  frais  un  dreadnought  qui  restera  la  propriété 
de  l'Angleterre  (2). 

Les  gouvernements  de  Victoria  et  de  la  Nouvelle  Galles  du  Sud  son* 
également  désireux  de  contribuer  leur  quote-part  du  coût  d'un  vaisseau 
de  guerre;  mais  ils  considèrent  que  la  contribution  devrait  être  offerte 
par  le  parlement  du  CommonweaSth  (p.  3).  Après  quelques  jours  de 
délibérations,  le  gouverneur  général  d'Australie,  lord  DUDLEY,  trans- 
met au  ministre  des  Colonies  l'énumération  détaillée  des  mesures  que 
son  gouvernement  suggère  pour  attribuer  à  toutes  les  possessions  auto- 
nomes (Dominions)  de  l'Empire  une  part  proportionnelle  du  "  maintien 
de  la  suprématie  navale  permanente  de  l'Empire"  (p.  3,  4  et  5). 

Ces  Australiens  n'y  vont  pas  de  main  morte.  Ils  veulent,  non  seule- 
ment assumer  du  coup  un  fardeau  égal  à  eelui  du  Royaume-Uni;  mais 
ils  décident  que  l'Empire  britannique  devra  toujours  dominer  les  mers, 
c'est-à-dire  le  monde.  Cette  arrogante  prétention  des  Anglo-Saxons 
est  la  cause  principale  et  permanente  des  armements  formidables 
qui  ont  écrasé  l'Europe  depuis  un  demi^siècle  et  l'ont  conduite  à  l'abîme 
effroyable  où  elle  se  débat  aujourd'hui.  En  quoi  cette  prétention  dif- 
fère-t-elle  des  ambitions  germaniques? 

Fidèles  à  leur  pratique  séculaire,  les  ministres  britanniques  n'accep- 
tent pas  d'emblée  les  propositions  du  Canada,  de  la  Nouvelle-Zélande  et 
de  l'Australie.  Ils  se  bornent  à  remercier  avec  effusion  les  généreux 
coloniaux;  puis  il  les  convoquent  en  réunion  plénière  à  Londres  (p.  5, 
6  et  7).  Ils  aiment  mieux  les  avoir  sous  la  main,  afin  de  les  assouplir  à 
leur  guise  et  de  coordonner  leurs  efforts  en  les  dirigeant  vers  l'objet  le 
plus  propre  à  répondre  aux  besoins  et  aux  intérêts  de  l'Angleterre.  L'ac- 
ceptation des  offres  n'aurait  abouti  qu'à  ajouter  quelques  unités  à  la 
toute-puissante  flotte  britannique.  Ce  que  les  autorités  impériales  veu- 
lent, c'est  de  profiter  de  la  panique  causée  par  les  affirmations  erronées 
de  M.  McKenna  pour  compléter  l'oeuvre  entamée  à  la  Conférence  de 
1907  et  poursuivie  durant  toute  l'année  suivante:  —  la  réorganisation 
des  troupes  coloniales  en  vue  d'une  grande  guerre  impériale,  et  l'adhé- 
sion formelle  et  définitive  des  gouvernements  coloniaux  au  principe  de 
la  concentration  de  toutes  les  forces  de  l'Empire  dans  toute  guerre  que 
l'Angleterre  décidera  de  soutenir  ou  de  provoquer. 

(1)  Sessional  Papers  1909,  No  170  (not  printed).  Cette  dépêche  est  reproduite  à  la 
pièce  justificative  69. 

(2)  Cette  dépêche  est  la  première  des  pièces  qui  précèdent  le  rapport  de  la  Confé- 
rence militaire  de  1909  (Cd  4948).  Toutes  les  citations  qui  suivent  sont  tirées  de  ce 
rapport.    La  page  est  indiquée  après  chaque  citation. 


—  192  — 

La  fausseté  du  prétexte  est  démontrée  avant  même  que  la  Confé- 
rence ne  se  réunisse. 

Les  lanceurs  du  "péril  allemand** 

En  avril,  le  Nineteenth  Century  publie  une  remarquable  étude  de 
sir  William  WHITE,  ancien  directeur  des  constructions  navales  du  gou- 
vernement britannique,  sur  "la  situation  maritime"  de  la  Grande-Bre- 
tagne. En  quelques  pages,  à  l'aide  de  faits  et  de  chiffres  précis,  il  dé- 
molit de  fond  en  comble  l'argumentation  de  M.  McKenna,  de  M.  Asquith 
et  de  M.  Balfour,  qu'il  n'hésite  pas  à  traiter  de  "politiciens  innocents  de 
toute  connaissance  technique".  Il  se  moque  de  leurs  prédictions  sinis- 
tres. Il  démontre  la  supériorité  écrasante  de  la  flotte  anglaise  sur  la 
flotte  allemande  et  l'impossibilité  absolue  pour  l'Allemagne  de  s'écarter 
de  son  programme  naval,  soit  en  augmentant  le  nombre  des  navires  mis 
en  chantier,  soit  en  avançant  la  date  de  leur  lancement.  Il  formule  de 
graves  doutes  sur  l'efficacité  absolue  des  dreadnoughts  et  fait  entendre 
clairement  que  l'unique  mobile  des  protagonistes  de  ce  type  de  vaisseau 
de  guerre,  c'est  l'énorme  profit  qui  en  résulte  pour  les  détenteurs  des 
brevets  qui  couvrent  la  fabrication  des  pièces  de  blindage  et  d'artillerie 
dont  les  dreadnoughts  exigent  une  porportion  beaucoup  plus  considé- 
rable que  tous  les  autres  vaisseaux.  Le  monopole  de  ces  brevets  appar- 
tient à  la  puissante  maison  Krupp,  d'Allemagne,  qui  en  partage  les  pro- 
fits avec  les  trois  ou  quatre  principales  compagnies  anglaises  de  cons- 
truction maritime.  Nous  verrons  plus  tard  que  les  constructeurs  fran- 
çais et  italiens  sont  également  associés  à  ce  trust  monstrueux. 

Ce  plaidoyer  de  réfutation,  froid  comme  l'acier  des  canons  blindés, 
produit  une  sensation  profonde  en  Angleterre.  Quelques  politiciens 
jingos,  aussi  "  innocents  de  toute  connaissance  technique  "  que  M.  As- 
quith et  M.  McKenna,  tentent  de  le  réfuter  et  d'entretenir  la  panique.  Ils 
obtiennent  facilement  la  collaboration  de  certains  officiers  de  marine  et 
fonctionnaires  de  l'Amirauté,  moins  "innocents",  mais  pécuniairement 
intéressés  dans  la  construction  des  navires  de  guerre  et,  par  conséquent, 
dans  le  maintien  de  la  panique  à  l'état  aigu. 

La  vérité  ne  tarde  pas  néanmoins  à  prendre  le  dessus. . .  en  Angle- 
terre. M.  McKenna  doit  confesser  qu'il  a  trompé  le  parlement  et  l'Em- 
pire tout  entier. 

Il  est  démontré  que  M.  Balfour,  pour  relancer  les  ministres  et  ré- 
clamer un  plus  grand  nombre  de  dreadnoughts,  s'est  servi  des  rensei- 
gnements et  des  chiffres  qui  lui  ont  été  fournis  par  M.  MULLINER,  di- 
recteur de  la  Coventry  Ordnance  Company,  dont  les  sept-huitièmes  du 
capital-actions  appartiennent  à  deux  des  plus  grandes  compagnies  de 
construction  maritime:  John  Brown  &  Co.  et  Cammell  Laird  &  Co.  Le 
même  Mulliner  a  avisé  le  premier  Lord  de  l'Amirauté.  Il  a  conféré  se- 
crètement avec  le  Conseil  des  ministres  —  tout  comme  un  premier  mi- 
nistre colonial.  C'est  lui  qui  a  fourni  les  fausses  données  sur  le  program- 
me allemand,  cause  première  de  la  panique  (1). 

(1)  L'amiral  Von  Tirpitz,  ministre  allemand  de  la  Marine,  avait  immédiatement 
donné  le  démenti  aux  statistiques  fantaisistes  présentées  à  la  Chambre  par  M.  McKenna 
et  M.  Balfour.    lorsque  arriva  la  "période  de  danger",  en  1912,  il  fut  démontré  que  lt 


—  193  — 

Mais  aux  colonies,  comme  le  faisait  observer,  un  jour,  un  vieux 
professeur  d'Oxford,  le  télégraphe  ne  semble  marcher  qu'au  gré  des  po- 
liticiens et  des  financiers.  Quand  le  parlement  se  prorogea,  lé  19  mai, 
la  panique  avait  presque  cessé  en  Angleterre;  au  Canada,  eUe  battait 
encore  son  plein.  Lord  Grey  remercia  les  honorables  sénateurs  et  les 
non  moins  honorables  députés  d'avoir  consacré  le  principe  de  "  la  re- 
connaissance des  devoirs  du  Canada  "  envers  l'Empire  ;  mais  il  se  garda 
bien  de  leur  dire  que  le  gouvernement  impérial  s'était  payé  leur  tête. . . . 
impérialement. 

Conférence  militaire  de  1909  —  Les  Impérialistes  anglais 
démasquent  leurs  batteries 

iLa  Conférence  se  réunit  à  Londres  le  28  juillet,  sous  !a  présidence 
alternative  du  premier  ministre,  M.  Asquith,  et  du  ministre  des  Colonies, 
le  comte  de  Grewe.  Le  Canada  y  est  représenté  par  sir  Frederick  BOR- 
DEN,  ministre  de  la  Milice  et  de  la  Défense,  et  M.  BRODEUR,  ministre 
de  la  Marine  et  des  Pêcheries.  Le  seul  mandat  qu'ils  ont,  c'est  "  de 
discuter  avec  l'Amirauté  le  meilleur  moyen  de  mettre  à  exécution  la 
résolution"  du  29  mars  (1).  Ce  qui  ne  îes  empêche  pas  de  conclure 
avec  le  War  Office  des  arrangements  précis  et  définitifs  au  sujet  de  l'or- 
ganisation de  l'état-major  impérial,  en  vue  de  la  coopération  des  trour 
pes  canadiennes  dans  les  guerres  de  l'Empire. 

Cette  fois,  les  délibérations  restent  secrètes.  On  ne  rend  publics 
qu'un  résumé  succinct  des  décisions  prises  ainsi  que  les  rapports  et  les 
pièces  techniques  qui  leur  ont  servi  de  base. 

La  Conférence,  apparemment  convoquée  pour  parer  au  péril  naval 
annoncé  par  M.  McKenna,  commence  par  s'occuper  des  armées  de  terre. 
Ce  seul  fait  suffit  à  dénoncer  le  mobile  secret  des  ministres  britanni- 
ques. La  première  séance  de  travail  se  tient  au  War  Office,  le  29  juillet, 
pour  étudier  un  mémoire  du  ministre  de  la  Guerre,  intitulé:  "Projet 
d'organisation  des  forces  militaires  de  l'Empire  en  vue  d'assurer  leur  co- 
opération en  cas  de  guerre"  (p.  28). 

Ce  projet,  préparé  et  rédigé  par  le  général  Nicholson,  chef  de  l'Etat- 
major  impérial,  est  précédé  d'une  note  de  M.  HALDANE,  ministre  de 
la  Guerre.  Celui-ci  résume  en  quelques  mots  l'objet  que  poursuivent  les 
autorités  militaires  de  5a  Grande-Bretagne:  "Le  fait  d'organiser  les 
"  forces  locales  de  telle  sorte  qu'à  l'heure  du  danger  suprême,  elles  puis- 
ministre  allemand  avait  dit  la  vérité  et  que  le  constructeur  anglais  avait  audacieuse- 
raent  trompé  les  ministres  et  le  leader  de  l'Opposition.  Il  avait,  du  reste,  gagné  son 
point  :  dix  à  douze  millions  de  profits  additionnels  étaient  tombés  dans  la  caisse  des 
compagnies  de  construction  maritime.  C'est  de  la  même  manière  que  les  fabricants  de 
canons  allemands  obtinrent  un  c  mtrat  plantureux  quelques  années  plus  tard  :  ils 
ava'ent  payé  des  journaux  français  pour  lancer  la  fausse  nouvelle  d'un  accroissement 
subit  des  effectifs  de  l'artillerie  française.  Ces  deux  incidents,  entre  des  centaines 
d'autres,  dépeignent  à  m  rveille  les  méthodes  des  vampires  qui  s'engraissent  de  la  subs- 
tance des  peuples.  Inutile  d'ajouter  qu'à  même  leurs  énormes  profits,  ils  font  la  part 
large  aux  politiciens  et  aux  journalistes  "patriotes". 


(1)  Dépêche  du  5  mai  1909  de  lord  GREY  à  lord  CREWE:  "Correspondence  and 
Papers  relating  to  a  Conférence  with  Représentatives  of  the  Self-Governing-  Dominions  on 
the  Naval  and  Military  Defence  of  the  Empire",  1909 — Cd  4948,  p.  8.  Les  citations  qui 
suivent  sont  extraites  et  traduites  de  ce  document.  Le  chiffre  de  la  page  est  indiqué 
après  chaque  citation.  Le  même  document  a  été  réimprimé  au  Canada  :  "Sesstonal  Paper" 
No  29a,  1910. 


—  194  — 

"sent  se  concentrer  et  agir  ensemble  comme  une  seule  armée  dans  toute 
"  partie  de  l'Empire,  me  diminue  pas  mais  au  contraire  tend  à  accroître 
"  l'efficacité  de  ces  forces  pour  la  défense  locale  de  leurs  patries  res- 
"pectives"  (p.  32).  C'est  le  renversement  du  principe  et  de  la  pratique 
observés  avant  la  guerre  d'Afrique.  Jusque4à,  la  défense  de  chaque 
pays  de  l'Empire  par  les  forces  locales  est  l'objectif  principal.  La  sécu- 
rité du  tout  dépend  de  la  protection  efficace  de  chacune  des  parties. 
L'Angleterre,  unique  maîtresse  de  la  politique  impériale,  reste  seule  res- 
ponsable de  la  défense  de  toutes  ses  possessions  non  autonomes.  C'est 
sur  cette  base  que  les  ententes  de  1854  et  de  1865  se  sont  conclues  et 
que  la  Confédération  canadienne  s'est  faite.  La  nouvelle  tactique,  c'est 
d'assurer  tout  d'abord  la  protection  de  l'ensemble:  la  sécurité  de  cha- 
cun des  pays  d'empire  devient  la  considération  secondaire.  Le  motif 
de  cette  révolution  saute  aux  yeux.  En  1865,  les  colonies  autonomes  et 
l'Empire  des  Indes  forment  la  majeure  partie  de  l'Empire  britannique. 
L'Angleterre  a  tout  à  gagner  à  induire  chacun  de  ces  pays  à  s'occu- 
per tout  d'abord  de  sa  propre  défense  et  à  diminuer  d'autant  le  fardeau 
du  Royaume-Uni.  En  1909,  l'Angleterre  a  triplé  son  empire  propre, 
celui  qu'elle  gouverne  de  Londres,  pour  son  seul  bénéfice.  Elle  a  donc 
tout  intérêt  à  développer  chez  les  "nations-soeurs"  un  sentiment  de  soli- 
darité impériale  qui  leur  fera  assumer  une  part  du  fardeau  qu'impose 
la  protection  de  cet  empire  —  d'autant  plus  que  tous  les  profits  lui  res- 
tent et  qu'elle  n'assume  aucune  obligation  nouveWe  pour  la  défense  des 
colonies  autonomes. 

C'est  sur  ce  terrain  que  le  général  NICHOLSON  se  place  carrément 
pour  indiquer  les  mesures  a  prendre  afin  d'atteindre  l'objet  désiré. 

"  1. — L'Empire  britannique,  dit-il,  couvre  plus  d'un  cinquième 
"  de  la  surface  de  la  terre;  le  nombre  total  des  sujets  du  Roi  représente 
■  plus  d'un  cinquième  des  habitants  du  globe. 

"  L'ensemble  des  forces  militaires  de  l'Empire,  comprenant  l'armée 
"  des  Indes,  les  troupes  des  Dominions  d'outremer  et  des  garnisons  co- 
"  loniales  dans  le  monde  entier,  s'élève  à  environ  1,200,000   soldats    et 

"officiers L'armée  des  Indes  est  dans  une  large  mesure  localisée 

"par  des  considérations  politiques  et  militaires;  l'armée  territoriale  an- 
"  glaise  et  les  forces  des  possessions  d'outremer  ne  sont  tenues  de  servir 
"  que  dans  leurs  pays  respectifs,  bien  que,  si  elles  offrent  volontairement 
"  de  servir  à  l'étranger  en  temps  de  guerre,  Sa  Majesté  peut  accepter 
"  leur  offre."  Les  forces  militaires  de  l'Empire  sont  donc  "  presque  in- 
"  signifiantes  lorsqu'on  les  compare  aux  vastes  armées  des  puissances 
"  continentales  [d'Europe]  et  du  Japon. 

"2. —  ....Pour  produire  une  armée  capable  de  concentrer  promp- 
"  tement  toutes  ses  forces  sur  le  point  décisif,  il  faut,  autant  que  possi- 
"ble,  mettre  chacun  des  corps  qui  la  composent  en  état  de  servir,  en 
"temps  de  guerre,  sur  tous  les  terrains  d'opération  où  leurs  services 
"  pourraient  être  requis.  Une  portion  minime  des  forces  militaires  de 
"l'Empire  répond  aujourd'hui  à  ces  conditions"  (p.  32). 

L'objet  du  War  Office  est  précisément  d'établir  ces  conditions. 

'Le  chef  de  l'état-major  divise  son  mémoire  en  trois  parties.  La 
première  n'est  que  la  répétition  du  mémoire  présenté  à  la  Conférence 


—  195  — 

ce  1907;  elle  définit  les  principes  géniaux  qui  doivent  présider  à  la 
défense  de  l'Empire:  le  maintien  de  la  suprématie  maritime,  la  défense 
de  chaque  pays  d'empire  par  les  forces  locales,  "  la  création  d'une  force 
d'expédition  prête  à  se  porter  sur  tout  point  menacé  de  l'Empire  " 
(p.  33). 

Que  l'on  compare  cette  rédaction  à  celé  du  général  LYTTELTON, 
du  14  mars  1907;  que  l'on  rapproche  ces  deux  textes  des  déclarations 
de  M.  CHAMBERLAIN,  en  1897  (1);  et  l'on  constatera  que  c'est  la  même 
pensée  qui  s'affirme  et  se  précise. 

Le  chef  de  l'état-major  reconnaît  que,  depuis  la  Conférence  de  1907, 
les  colonies  autonomes  ont  fait  quelque  progrès  dans  l'organisation  de 
"leurs  forces  militaires  pour  la  défense  locale";  mais  elles  n'ont  en- 
core rien  tenté  "  pour  porter  assistance  aux  autres  pays  de  l'Empire  en 
"  cas  de  danger.  Le  temps  est  arrivé,  semble-t-il,  d'étudier  cette  impor- 
tante question"  (p.  34).  Il  n'est  pas  question  d'imposer  une  "obliga- 
tion définie"  à  aucune  colonie;  mais  "Jes  armées  des  Dominions  pour- 
"  traient  être  organisées  de  telle  manière  que  leurs  gouvernements  fus- 
"  sent  prêts,  en  cas  de  nécessité,  à  coopérer  entre  eux  et  avec  la  mère 
"  patrie  au  degré  qui  leur  paraîtrait  utile,  non  pas  en  improvisant  des 
"secours  hâtifs,  mais  avec  rapidité  et  certitude"  (p.  35). 

"  9. — Sous  l'autorité  des  lois  actuelles  de  la  Milice  et  de  la  Défense 
"  des  divers  Dominions,  les  gouvernements  n'ont  pas  le  pouvoir  d'em- 
"  ployer  de  forces  militaires  en  dehors  de  leurs  territoires  pour  soutenir 
"  des  intérêts  impériaux." 

Cette  déclaration  jette  un  jour  décisif  sur  les  prétentions  des  impé- 
rialistes "Canadiens  et  des  théologiens  à  leur  service.  N'est-ce  pas  la 
justification  éclatante  de  l'opposition  des  nationalistes  a  l'expédition 
d'Afrique  et  à  la  fausse  interprétation  donuée  à  la  participation  du  Ca- 
nada, comme  colonie  britannique,  à  la  guerre  actuelle? 

Les  milices  coloniales,  ajoute  le  général,  "  sont  organisées  en  vue  de 
"  pourvoir  avec  économie  à  la  défense  locale  de  jeunes  nations  dont  le 
"  développement  serait  entravé  par  la  dépense  plus  considérable  qu'exi- 
"  ge  le  maintien  d'une  armée  régulière."  Les  vrais  soldats  ont  de  ces 
éclairs  de  franchise  qui  font  contraste  avec  les  duperies  des  politiciens. 
Mais  le  chef  de  l'état-major  impérial  pense  tout  d'abord,  naturellement, 
aux  intérêts  de  l'Empire;  aussi  s'empresse-t-îl  d'exprimer  l'espoir  "que 
"  les  colonies  autonomes  pourront  organiser  leurs  forces  de  manière,  non 
"seulement  à  pourvoir  à  la  défense  locale,  mais  aussi  à  prendre  part, 
"  dans  la  mesure  de  leurs  ressources  et  de  leur  volonté,  à  la  défense  de 
"l'Empire  tout  entier"  (p.  35). 

Il  indique  les  tâches  particulières  qui  peuvent  être  assumées  par 
chaque  colonie.  L'Australie  et  la  Nouvelle-Zélande  pourraient  envoyer 
des  troupes  aux  Indes  et  dans  les  diverses  garnisons  d'Asie.  "  Le  Ca- 
nada est  mieux  situé,  peut-être,  pour  accorder  un  prompt  secours  en 
"  cas  de  guerre  européenne  (nearer  home)  ou  pour  prêter  main  forte  à 
"l'Australie"  (p.  35). 

En  résumé,  l'objet  de  la  Conférence  doit  être  de  jeter  la  "base  d'un 
"  système  pratique  qui  nous  permettra,  en  cas  de    nécessité,    d'utiliser 

(1)     Voir  pages  110  et  169-170. 


—  196  — 

"  toute  la  puissance  militaire  potentielle  de  l'Empire  pour  un  commun 
"objet  impérial"  (p.  36). 

La  deuxième  partie  est  consacrée  aux  détails  de  l'organisation  qui 
devrait  être  inaugurée  par  chacun  des  pays  de  l'Empire.  Tout  le  plan 
se  rattache  à  une  base  commune  et  dépend  de  la  réponse  que  les  délé- 
gués des  colonies  donneront  à  cette  question  que  leur  pose  nettement  le 
chef  de  l'état- major:  "Chacun  des  pays  de  l'Empire  consent-il  à  faire 
"  ses  préparatifs  [militaires]  d'après  une  méthode  qui  lui  permettra,  s'il 
"  le  désire,  de  prendre  sa  part  de  la  défense  générale  de  l'Empire?  " 
(p.  38). 

La  troisième  partie  traite  du  développement  de  l'état-major  impé- 
rial. Le  général  Nirholson  fait  mention  de  la  correspondance  échangée 
en  décembre  1908  —  et  janvier  1909  —  entre  le  gouvernement  impérial 
et  les  autorités  des  colonies.  "Les  propositions  [du  gouvernement  bri- 
"  tannique]  sont  maintenant  acceptées  en  principe"  (p.  39).  11  ne  tient 
aucun  compte  des  réserves  fuyantes  de  sir  Frederick  Borden  et  du  gou- 
vernement canadien  (1).  Le  reste  de  son  travail  est  consacré  à  l'énu- 
mération  des  mesures  que  les  colonies  doivent  prendre  pour  compléter 
l'organisation  de  l'état-major  et  rendre  son  travail  efficace. 

Capitulation  des  Coloniaux  —  Triomphe  de»  Impérialistes 

A  la  séance  plénière  du  29  juillet,  les  délégués  des  colonies,  y  com- 
pris ceux  du  Canada,  s'empressent  d'exprimer  "  leur  acquiescement  gé- 
néral "  à  la  question  de  fond  posée  par  le  chef  de  l'état-major:  "  Chacun 
"  des  pays  de  l'Empire  consentM  à  faire  ses  préparatifs  [militaires] 
"  d'après  une  méthode  qui  lui  permettra,  s'il  le  désire,  de  prendre  sa 
"part  de  la  défense  générale  de  l'Empire?  "  (p.  28).  Le  point  principal 
gagné,  l'étude  immédiate  et  la  préparation  du  rapport  final  sont  confiées 
à  un  comité  composé  d'officiers  de  chacun  des  pays  représentés  à  la 
Conférence.  Ce  comité  tient  trois  séances  secrètes  sous  La  présidence 
du  général  Nicholson  qui  en  rédige  le  rapport,  en  date  du  10  août.  Tou- 
tes ses  conclusions  sont  mises  à  l'abri  du  consentement  donné  par  les 
représentants  des  colonies  au  principe  général  qu'il  a  posé  précédem- 
ment.   De  ces  conclusions,  il  suffit  de  citer  les  suivantes: 

"  1. — L'établissement  de  guerre  (War  establishment)  de  l'armée  ré- 
"  gulière  anglaise  doit  être  accepté  autant  que  possible  comme  la  base 
"  de  l'organisation  des  forces  coloniales. 

"5. — Les  officiers  qui  feront  partie  des  divers  états-majors  de  l'Em- 
"  pire  seront,  quelle  que  soit  l'armée  à  laquelle  ils  appartiennent,  et  tout 
"  en  restant  soumis  à  l'autorité  de  leurs  gouvernements  respectifs,  mem- 
"  bres  d'un  seul  corps:    l'état-major  impérial. 

"  12. — De  l'avis  du  comité,  les  recommandations  ci-dessus,  tout  en 
"  permettant  aux  Dominions  de  participer  à  la  défense  de  l'Empire,  con- 
"  tribueront  également  à  la  sécurité  territoriale  des  colonies  et  à  l'effi- 
"eacké  de  leurs  forces  pour  la  défense  locale"  (p.  29-30). 

Les  ministres  anglais  ne  se  contentent  pas  de  "  l'acquiescement  gé- 
néral "  et  collectif  des  délégués.  Ils  font  rédiger  par  les  représentants 
de  chacune  des  colonies  un  résumé  de  leurs  opinions  particulières    et 

(1)     Dans  l'arrêté  ministériel  du  9  février  1909,  voir  page  185. 


—  197  — 

des  mesures  qu'ils  promettent  ou  se  proposent  d'adopter  pour  donner 
suite  aux  délibérations  de  la  Conférence. 

Les  représentants  du  Canada,  coimtne  ceux  des  autres  colonies, 
"  acceptent  les  principes  énoncés  dans  le  mémoire  de  l'étot-major  impé- 
rial". Cette  fois,  il  n'est  plus  question  des  réserves  formulées  dans  le 
rapport  de  sir  Frederick  Borden,  du  9  février  1909.  Les  dernières 
traces  des  résistances  de  1902  et  de  1907  sont  disparues.  Le  reste  du 
document  es*  généralement  conforme  au  rapport  du  9  février.  L'enga- 
gement du  gouvernement  canadien  de  coopérer  à  l'oeuvre  de  l'état-major 
impérial,  d'envoyer  ses  candidats  à  cet  état-major  compléter  leurs  études 
à  Camberley,  et  de  partager  les  dépenses  de  cet  enseignement,  est  renou- 
velé (p.  42). 

La  question  navale  est  réglée  non  moins  prestement.  La  discussion 
s'est  faite  sur  un  mémoire  de  l'Amirauté  en  date  du  20  juillet.  M.  Mc- 
Kenna  rappelle  très  brièvement  les  déclarations  qu'il  a  faites  à  la  Cham- 
bre le  16  mars.  Naturellement,  il  ne  souffle  pas  mot  des  réfutations  de 
sir  William  White  et  des  autres  experts  qui  ont  prouvé  la  fausseté  de 
ses  affirmations.  Il  relate  les  offres  des  colonies.  Il  réitère  Je  principe 
posé  par  lord  Goschen  dès  1897:  la  nécessité  d'une  seule  flotte  et  d'un 
commandement  unique.  Il  tient  encore  compte  des  divergences  de 
situation  et  d'intérêt  qui  séparent  les  pays  d'empire.  "Le  devoir  prin- 
"  cipal  de  la  Conférence,  à  l'égard  de  la  défense  navale,  es*  donc  de  dé- 
"  terminer  le  mode  par  lequel  les  gouvernements  des  Dominions  pour- 
"  ront  le  mieux  participer  au  soutien  du  fardeau  qu'impose  la  défense 
"  de  l'Empire,  en  tenant  compte  des  diverses  conditions  politiques  et 
"géographiques"   (p.  21). 

C'est  la  reprise  accentuée  du  projet  de  Cardwell,  rejeté  par  Cartier 
en  1870. 

Il  reprend  le  thème  de  lord  Tweedmouth:  l'établissement  de  flot- 
tilles locales  de  torpilleurs  et  de  sous-marins;  mais  au  lieu  de  voir 
dans  ces  flotilles  des  moyens  de  défense  pour  les  colonies,  il  en  fait  le 
noyau  et  le  point  de  départ  d'escadres  coloniales  complètes  destinées  à 
faire  partie  intégrante  de  la  flotte  impériale, — comme  le  War  Office  veut 
transformer  les  milices  coloniales  en  autant  de  corps  de  l'armée  impé- 
riale. "  Les  gouvernements  coloniaux  ont  reconnu  ",  dit-il  en  termi- 
nant, "  qu'en  temps  de  guerre  les  forces  navales  locales  devront  être 
"  soumises  à  l'autorité  générale  de  F  Amirauté  "  (p.  23).  Les  délégués  du 
Canada  acquiescent  tacitement  à  cette  proposition  qu'ils  avaient  repous- 
sée  avec  tant  d'éclat  en  1902  et  en  1907. 

Comme  pour  les  armées  de  terre,  la  question  navale  fait  l'objet  de 
trois  délibérations  secrètes  et  d'un  rapport  particulier  des  représentants 
de  chacune  des  colonies.  Les  Canadiens  objectent  que  la  double  fron- 
tière océanique  du  Canada  interdit  ou  rend  futile  l'organisation  d'une 
escadre  complète,  telle  que  suggérée  par  M.  McKenna.  Ils  proposent 
de  s'en  tenir  pour  l'instant  à  l'achat  ou  à  la  construction  de  croiseurs 
et  de  destroyers  qui  seront  partagés  entre  les  côtes  de  l'Atlantique  et 
celles  du  Pacifique  (p.  23-24).  C'est  la  base  de  la  loi  navale  qui  sera 
présentée  à  la  prochaine  session.  Nous  verrons  qu'en  décembre  1912,  sir 


—  198  — 

Wilfrid  LAURIER  relancera  les  suggestions  de  M.  iMcKenna,  infiniment 
plus  onéreuses  pourtant  que  celles  de  lord  Tweedmouth  qu'il  avait  re- 
jetées en  1907,  et  proposera  l'organisation  de  deux  escadres  complètes. 

Sur  tout  !e  reste  des  délibérations,  le  voile  du  secret  reste  étendu» 
H  n'a  jamais  été  levé.  Ce  qui  a  transpiré  des  décisions  prises  permet  d'af- 
firmer que  la  Conférence  de  1909  marque  une  étape  décisive  dans  l'évo- 
lution rapide  que  l'Empire  britannique  a  subie  depuis  la  guerre  d'Afrique. 
Le  principe  de  l'asservissement  des  colonies  y  est  posé  définitivement, 
avec  l'acquiescement  sans  réserve  des  représentants  de  toutes  les  colonies 
autonomes.  Dix  années  ont  suffi  aux  maîtres  de  l'Empire  pour  user  la 
résistance  des  Canadiens  et  détruire  l'oeuvre  séculaire  qui  avait  trouvé 
son  couronnement  dans  l'accord  de  1865,  base  de  la  Confédération  cana- 
dienne. N'est-ce  pas  une  sanglante  ironie  que  l'anéantissement  de  l'oeu- 
vre nationale  de  Cartier  et  de  Macdonald  soit  consommée  par  les  chefs 
du  parti  libéral,  héritiers  politiques  des  hommes  qui  reprochaient  à  Car- 
tier et  à  Macdonald  de  subordonner  les  intérêts  du  Canada  à  ceux  de 
l'Empire?  Et  l'oeuvre  de  destruction  s'achève  sous  l'égide  de  celui-là 
même  qui  s'écriait  à  Boston,  en  1891:  Jamais  le  Canada  ne  consentira 
à  faire  partie  d'une  Fédération  Impériale,  même  purement  commerciale, 
parce  que  ce  régime  nous  entraînerait  dans  la  participation  aux  guerres 
de  l'Angleterre;  de  l'homme  qui  clamait  en  1902:  "  Ce  serait  un  vérita- 
"  ble  suicide  pour  le  pays  que  de  se  lancer  dans  le  gouffre  des  dépenses 
"  où  les  nations  européennes,  y  compris  l'Angleterre,  ont  été  entraînées 
"par  les  besoins  d'armements  formidables;  ....ce  serait  un  crime  de 
"  détourner  une  partie  des  deniers  nécessaires  à  l'accomplissement  des 
"  travaux  utiles  au  pays  pour  acheter  des  canons,  des  fusils  et  des  rou- 
"  mitions  de  guerre." 

L'importance  de  la  Conférence  de  1909  est  non  moins  décisive  si 
l'on  tient  compte  des  événements  qui  se  sont  déroulés  depuis  le  déchaî- 
nement de  la  guerre  européenne.  C'est  à  ce  congrès  qu'ont  été  arrêtées 
toutes  les  mesures  préparatoires  à  la  participation  du  Canada  à  cette 
guerre.  C'est  à  sa  suite  et  en  conformité  de  ses  décisions  que  le  général 
FRENCH  est  venu  faire  l'inspection  de  la  milice  canadienne,  en  1910,  et 
préparer  les  cadres  des  corps  d'expédition  du  Canada  dans  la  pro- 
chaine guerre  européenne. 

La  question  navale  a  tellement  passionné  les  esprits  que  l'on  a  perdu 
de  vue  le  travail  qui  s'était  fait  à  Londres  en  vue  de  la  coopération  des 
armées  de  terre  de  l'Empire.  Pendant  que  partis  et  factions  se  dispu- 
taient autour  de  la  loi  navale  et  de  la  contribution  d'urgence,  les  auto- 
rités impériales  et  leurs  complices  canadiens  préparaient  dans  l'ombre 
l'organisation  d'où  a  résulté,  pour  le  Canada,  une  dépense  qui  va  dépas- 
ser quinze  ou  vingt  fois  le  chiffre  de  la  "  contribution  d'urgence  "  et 
retarder  d'un  quart  de  siècle  le  progrès  du  pays.  Ces  compromissions, 
ces  engagements,  qui  ont  précipité  le  Canada  dans  "  le  gouffre  des  ar- 
mements de  l'Europe  ",  M.  Laurier  et  ses  collègues  les  ont  consentis 
sans  même  réclamer  les  avantages  politiques  ou  économiques  que 
Chamberlain  leur  avait  offerts  dès  1897  et  qu'il  considérait  comme  la 
seule  compensation  adéquate  de  la  participation  des  colonies  aux  guerres 
de  l'Empire. 


i 


111 

LE  TRIBUT  À  L'EMPIRE 


Lorsque  j'ai  entrepris  ce  travail,  je  voulais  démontrer  la  vérité  de 
quelques  propositions  essentielles,  trop  oubliées  de  nos  jours^  Ces  pro- 
positions, les  voici  en  raccourci  : 

lo. — Depuis  la  conquête  du  Canada  jusqu'à  la  guerre  d'Afrique, 
toute  la  pensée,  tout  l'effort  de  nos  hommes  d'Etat  s'est  porté  vers  un  but 
unique:  assurer  à  la  colonie,  en  matière  de  défense  et  d'organisation 
militaire,  la  même  mesure  d'autonomie  qu'elle  avait  conquise  dans  l'ordre 
politique. 

2o. — Les  autorités  impériales  étaient  pleinement  entrées  dans  ces 
vues  et  n'avaient  jamais,  jusqu'aux  jours  de  Chamberlain,  exigé  ou  at- 
tendu des  colonies  autonomes  d'autre  contribution  militaire  que  la  dé- 
fense de  leurs  territoires  respectifs. 

3o. — A  partir  de  la  guerre  d'Afrique,  les  impérialistes  anglais  ont 
poursuivi  un  objet  constant:  celui  de  substituer  à  l'ordre  de  choses 
établi  le  principe  nouveau  et  révolutionnaire  de  la  participation  des 
colonies  autonomes  à  toutes  les  guerres  de  l'Angleterre  et  à  la  défense 
générale  de  l'Empire. 

4o. — Après  de  brèves  résistances  rapidement  défaillantes,  les  gou- 
vernants des  colonies,  ceux  du  Canada  surtout,  ont  lâché  pied  et  livré 
toutes  leurs  positions  aux  impérialistes  anglais. 

'Le  lecteur  intelligent,  loyal  et  averti,  à  quelque  école  ou  parti  qu'il 
appartienne,  admettra,  je  pense,  que  cette  démonstration  est  faite. 

Dès  1909,  la  révolution  impérialiste  avait  complété  son  cycle.  Les 
autorités  impériales  s'étaient  assuré  le  concours  actif  des  colonies  dans 
la  prochaine  guerre  mondiale  où  l'Angleterre  déciderait  de  s'engager. 
Le  principe  de  cette  coopération  était  posé  définitivement  et  accepté 
par  ceux  des  hommes  d'Etat  coloniaux  qui  l'avaient  combattu  le  plus 
longtemps  et  avec  le  plus  d'énergie;  toutes  les  mesures  étaient  prises 
pour  en  assurer  l'exécution  dès  que  la  guerre  éclaterait.  Tout  ce  qui  est 
survenu  depuis  :  —  la  Loi  navale,  les  arrangements  conclus  à  Londres  en 
1911,  la  contribution  "d'urgence",  et  surtout  la  participation  des  colo- 
nies à  la  guerre  actuelle,  ne  sont  qu'autant  de  formes  diverses  de  l'ap- 
plication concrète  des  principes  acceptés  par  les  représentants  des  colo- 
nies à  la  Conférence  de  1909. 

J'aurais  donc  pu,  à  la  rigueur,  terminer  cette  étude  à  la  fin  du  cha- 
pitre précédent  ;  mais  les  phases  successives  et  rapides  du  dénoue- 
ment impérialiste  ont  donné  lieu  à  des  interprétations  si  contra- 
dictoires, à  des  disputes  si  aigres  et  si  violentes,  qu'il  est  utile  d'en  refaire 
à  grands  traits  l'analyse  synthétique  et  de  mettre  à  nu  la  trame  serrée 


—  300  — 

qui  les  rattache  à  l'unique  objet  des  maîtres  de  l'Empire  :    la  participa- 
tion des  "  nations-soeurs  "  aux  guerres  de  la  Grande-Bretagne. 
Reprenons  le  récit  à  la  clôture  de  la  session  de  1909. 

Pèlerinage  de  M,  Borden  à  Londres — Son  discours  à  Halifax 

Les  ministres  britanniques  comprenaient  que,  pour  atteindre  leur 
but,  il  ne  leur  suffisait  pas  de  s'assurer  le  concours  des  politiciens  et  des 
partis  qui  détenaient  le  pouvoir  au  moment  du  triomphe  de  l'idée  impé- 
rialiste. Pour  que  le  plan  impérialiste  aboutît  à  un  triomphe  complet  et 
permanent,  il  fallait  l'adhésion  de  tous  les  partis,  de  tous  les  chefs  d'opi- 
nion, de  toutes  les  autorités  sociales  ou  morales.  C'est  l'idée  qu'expri- 
mait le  duc  de  Newcastle,  en  1862,  lorsqu'il  voulait  soustraire  le  budget 
de  la  milice  et  l'organisation  de  la  défense  du  Canada  à  "l'action  per- 
turbatrice des  luttes  politiques  ordinaires"  (1). 

C'est  à  cette  tâche  que  lord  GREY  a  consacré  sa  dévorante  activité 
et  ses  remarquables  moyens  de  séduction.  Pour  compléter  son  oeuvre, 
il  se  fit  accorder  une  prolongation  de  pouvoir.  Où  le  duc  de  New- 
castle avait  échoué,  il  obtint  un  plein  succès.  Après  avoir  fait  le  siège 
et  la  conquête  de  ses  ministres  et  opéré  l'accord  des  deux  partis  afin 
d'assurer  l'adoption  du  voeu  fatal  et  décisif  du  29  mars  1909,  il  ne  né- 
gligea aucune  occasion  de  stimuler  l'ardeur  impérialiste  du  parti  con- 
servateur. C'était  le  moyen  le  plus  sûr  de  tenir  M.  Laurier  et  ses  collè- 
gues fermes  dans  leurs  étriers. 

La  session  de  1909  terminée,  le  leader  de  l'opposition  alla  se  faire 
confirmer  en  grâce  à  Londres.  Au  retour  de  ce  pèlerinage  à  la  Mecque 
de  l'Empire,  M.  BORDEN  prononça  à  Halifax  un  discours  symptôma- 
tique. 

Avec  une  ampleur  dont  les  politiciens  canadiens,  y  compris  M.  Bor- 
den lui-même,  ont  trop  perdu  l'habitude,  il  donne  à  la  question  navale 
sa  véritable  signification  et  son  entière  portée: 

"Quelle  sera  notre  situation  future  dans  l'Empire?  Formerons-nous 
*  partie  de  la  grande  République  américaine?  C'est  ce  que  M.  Goldwin 
"Smith  désire  et  prédit. 

"  Répondrons-nous  aux  aspirations  de  sir  Wilfrid  Laurier,  qui  es- 
"père  et  croit  que  le  Canada  se  détachera  de  l'Empire  britannique 
"  comme  un  fruit  mûr  qui  tombe  de  l'arbre?"  —  Il  y  a  beau  temps  que 
le  leader  libéral  a  rentré  en  poche  le  drapeau  de  l'indépendance  pour 
arborer  les  couleurs  de  l'impérialisme  louvoyant;  mais  cette  évocation 
du  passé  sert  bien  la  thèse  de  M.  Borden,  néophyte  de  l'impérialisme 
intégral.  —  "Ou  répondrons-nous  à  l'idéal  de  sir  John  Macdonald,  qui 
"  a  entrevu  et  prédit  une  alliance  cordiale  et  salutaire  avec  la  mère 
"patrie,  —  alliance  qui  ferait  du  Canada  une  nation  puissante,  sou- 
"  mise  à  l'autorité  du  souverain  et  du  drapeau  britanniques  en  conser- 
"  vant  l'avantage  d'être  liée  au  plus  grand  Empire  du  monde? 

(1)     Voir  page  29  et  pièce  justificative  25. 


—  201  — 

"  C'est  assurément  cet  idéal  qui  se  réalise  aujourd'hui.  Puisse 
u  notre  peuple  priser  de  plus  en  plus  les  avantages  de  la  nationalité  bri- 
"  tannique!  "  (1) 

M.  Borden  oublie  ou  feint  d'oublier  que,  dans  la  pensée  nettement 
exprimée  de  Macdonald,  cette  alliance  comportait  pour  le  Canada  une 
situation  politique  en  tout  égale  à  celle  de  la  Grande-Bretagne  et  jnême 
le  droit  de  contracter  librement  des  alliances  étrangères.  Il  oublie 
également  qu'en  1876,  Macdonald,  Tupper  et  tout  le  parti  conservateur, 
accusés  de  sacrifier  les  intérêts  britanniques  aux  exigences  de  la  Poli- 
tique Nationale,  se  sont  bornés  à  riposter:  "  Tant  pis  pour  les  intérêts 
britanniques!  " 

Il  rappelle  le  voeu  acclamé  à  la  Chambre  des  Communes,  le  29 
mars.  Cette  résolution  "  n'a  peut-être  pas  répondu  aux  aspirations  de 
"  tous  les  conservateurs  ;  mais  nous  avons,  à  mon  avis,  l'impérieux 
"  devoir  de  soustraire,  si  possible,  aux  querelles  de  parti  une  question 
"  si  vitale  et  d'une  portée  si  considérable,  et  d'adopter  à  cet  égard  la 
"règle  de  conduite  (standard),  qui  depuis  nombre  d'années,  gouverne 
"  les  deux  partis  en  Angleterre,  au  sujet  des  relations  étrangères." 
M.  Borden  a  bien  appris  sa  leçon  à  Londres.  Il  méconnaît  toutefois 
deux  faits  primordiaux:  la  politique  navale  du  Canada  est  avant  tout 
une  question  de  régie  interne  ;  de  l'aveu  de  M.  Borden  lui-même, 
elle  pose  à  nouveau  tout  le  problème  de  la  constitution  de  l'Empire; 
et  puis,  nombre  d'Anglais  très  avertis  considèrent  que  la  virtuelle  com- 
plicité des  chefs  de  parti,  en  Angleterre,  dans  tous  les  actes  de 
politique  étrangère,  offre  de  graves  inconvénients  et  des  dangers  très 
sérieux. 

"  Quelle  sanction  pratique  le  ministère  va-t-il  donner  à  la  poli- 
"  tique  énoncée  dans  la  résolution  dont  je  viens  de  parler?  C'est  ce  qui 
"  nous  reste  à  connaître.  En  tout  cas,  un  principe  directeur  doit  do- 
"  miner  tout  le  problème  de  l'organisation  de  notre  défense  navale.  Il 
"  faut,  dans  toute  la  mesure  raisonnable  du  possible,  utiliser  nos  pro- 
"  près  ressources,  notre  propre  travail  et  la  compétence  technique  de 
"  notre  population.  Ne  pouvons-nous  pas  espérer  qu'il  en  résultera, 
"  pour  l'industrie  de  la  construction  maritime,  un  stimulant  et  un  en- 
"  couragement  qui  lui  ont  manqué  depuis  si  longtemps?  "  C'est  une 
invite  formelle  et  directe  à  l'organisation  d'une  flotte  de  guerre,  cons- 
truite et  équipée  au  Canada. 

Cette  démarche  décisive  du  leader  de  l'opposition  ne  laissa  pas 
que  d'étonner  ses  collaborateurs  les  plus  intimes.  Au  moment  de  la 
prorogation  de  la  session  de  1909,  il  avait  été  convenu  entre  les  chefs 
du  parti  conservateur  qu'aucun  d'eux  ne  se  commettrait  sur  cette  ques- 
tion avant  que  le  ministère  n'eût  annoncé  son  programme.  Une  con- 
férence préalable  des  chefs  devait  précéder  et  déterminer  l'attitude 
du  parti.  M.  Monk,  leader  reconnu  du  groupe  conservateur  du  Québec, 
déjà  fort  ennuyé  de  l'adoption  du  voeu  du  29  mars,  avait  exigé  et  ob- 
tenu cette  garantie. 

(1)     Traduit  du   compte  rendu   du  Halifax   Herald,  15  octobre   1909. 


—  202  — 

Banquet  de  Lachine       Retentissant  discours  de  M.  Monk 

M.  Borden,  par  son  discours  de  Halifax,  avait  rompu  l'entente. 
Délivré  de  ses  liens,  M.  MONK  répondit  par  son  magistral  discours  de 
Laehine,  l'un  des  plus  forts  de  sa  carrière  si  honorable  et  si  remplie. 
Dégageant  la  question  de  toutes  les  mesquines  entraves  de  parti,  il  la 
traita  à  fond.  Il  en  inarqua  l'origine,  la  nature  et  les  multiples  consé- 
quences. Il  apporta  à  cette  étude  ses  lumières  de  professeur  de  droit 
constitutionnel,  sa  profonde  connaissance  de  l'histoire  et  les  fortes 
convictions  nées  de  sa  double  origine  anglaise  et  française.  Tout  ce 
discours  est  à  relire.  Il  ne  reste  pas  seulement  comme  le  plaidoyer  le 
plus  fort  contre  la  politique  navale  du  cabinet  Laurier:  il  s'applique 
avec  une  égale  force  à  toute  forme  de  participation  des  colonies  auto- 
nomes aux  guerres  de  l'Empire.  Il  est  nourri  de  doctrine,  d'histoire 
et  de  faits  précis.  Je  me  borne  à  en  indiquer  la  substance  et  les  gran- 
des lignes  (1). 

Comme  M.  Borden,  à  Halifax,  mais  avec  infiniment  plus  de  force 
et  de  précision,  M.  Monk  démontre  que  le  problème  de  la  défense  na- 
vale et  l'exécution  du  voeu  du  29  mars  posent  toute  la  question  des 
relations  constitutionnelles  de  l'Angleterre  avec  ses  possessions  auto- 
nomes. 

"  Le  projet  du  gouvernement  pour  la  construction  d'une  marine 
"  de  guerre  et  notre  participation  active  à  la  défense  de  l'Empire  consti- 
"  tuent,  de  l'avis  de  tous,  une  orientation  toute  nouvelle  dans  la  politique 
"du  Canada;"...  "J'estime,  du  reste,  que  cette  question  pour  nous  est 
"  une  question  canadienne;  il  nous  faut  d'abord  l'envisager  au  point 
"de  vue  canadien:  changer  ou  modifier  ce  point  de  vue,  c'est  oublier 
"  le  devoir  qu'il  faut  rendre  à  sa  patrie." 

Il  rappelle  l'attitude  du  premier  ministre  et  de  ses  collègues  à  la 
Conférence  de  1907.  Ce  que  M.  Laurier  "veut  aujourd'hui,  c'est  que 
"  le  pays  adopte  intégralement  ce  qu'alors  il  trouvait,  en  tous  points, 
"inacceptable  et  contraire  à  nos  intérêts..."  Ceux  "qui  ont  alors 
"applaudi  et  porté  aux  nues  l'attitude  de  nos  représentants...  se  mor- 
"  fondent  aujourd'hui  pour  étayer  et  soutenir  de  toutes  leurs  forces  le 
"  projet  qu'en  ce  temps-là  ils  chargeaient  d'anathèmes. 

"L'attitude  prise...  à  la  Conférence  de  1907  n'a  pas  été  critiquée 
"  ici  depuis.  Ni  au  parlement,  pendant  la  longue  session  qui  a  suivi 
"  la  Conférence,  ni  dans  le  pays  que  je  sache,  ni  aux  élections  géné- 
rales de  1908,  ai-je  entendu...  de  reproches  ou  de  récriminations  sur 
"  ce  point.  Le  pays  semblait  donc  acquiescer  aux  faits  accomplis  par 
"  ses  délégués." 

(1)  Le  texte  de  ce  discours,  prononcé  le  8  novembre  1909,  parut  intégralement  le 
lendemain  dans  la  Gazette  et  la  Patrie,  de  Montréal,  et  dans  l'Evénement,  de  Québec. 
(Le  Devoir  n'existait  pas  encore.)  Espérons  qu'il  sera  bientôt  reproduit  en  brochure, 
avec  le  discours  que  M.  Monk  prononça  à  la  Chambre,  le  3  février  1910,  avant  la  deu- 
xième lecture  du  projet  de  Loi  navale.  La  participation  du  Canada  à  la  guerre  euro- 
péenne donne  un  regain  d'actualité  à  ces  deux  manifestes  nationalistes,  également  re- 
marquables. Plusieurs  des  arguments  qu'ils  renferment  ont  pris  une  importance  sin- 
gulière depuis  que  les  événements  ont  justifié  les  clairvoyantes  appréhensions  de  l'an- 
cien lieutenant  de  M.  Borden. 


.      _  203  — 

C'était  rappeler  à  M.  Borden  que  tout  le  parti  conservateur  avait 
tacitement  approuvé  la  résistance  de  M.  Laurier  aux  entreprises  des 
impérialistes  anglais. 

"L'impérialisme,  ou  la  doctrine  de  ceux  qui  veulent,  à  tout  prix, 
"changer  ou  modifier  la  situation  interne  de  l'Empire  britannique, 
"  resserrer  les  liens  qui  en  unissent  les  parties,  rendre  ces  parties  soli- 
"  daires  du  tout  et  tout  subordonner  à  une  direction  unique,  ne  man- 
"  que  pas  de  défenseurs  actifs  et  puissants;  ils  sont  sans  cesse  à  l'oeuvre 
"et  disposent  de  moyens  effectifs."  L'allusion  à  lord  Grey  est  trans- 
parente. "Ses  apôtres  sont  nombreux,  beaucoup  sont  sincères,...  un 
"  grand  nombre  en  font  à  tort  une  question  de  loyalisme  et  ne  veulent 
"  pas  tolérer  qu'on  puisse  différer  d'opinion  avec  eux  et  rester  sujet 
"fidèle  au  Trône  et  à  la  Couronne;  il  y  en  a  enfin  qui  ne  poursuivent 
"  dans  cette  campagne  que  des  avantages  et  surtout  des  honneurs  per- 
"  sonnels." 

Impossible  de  mieux  faire  le  classement  des  chefs  de  l'impéria- 
lisme et  de  leurs  comparses. 

D'un  trait  rapide,  il  marque  la  conséquence  inévitable  de  la  révo- 
lution qui  se  poursuit: 

"  La  gloire  impérissable  de  l'Angleterre,  c'est  d'avoir  fondé  de 
"jeunes  et  vigoureuses  nations,  et  de  les  avoir  dotées  d'institutions  dé- 
"  mocratiques.  Le  jour  où  ces  peuples,  nourris  dans  la  liberté  et  l'idée 
"  de  la  représentation,  devront  assumer  des  responsabilités  impériales, 
"  ils  demanderont  infailliblement  leur  part  du  contrôle;  et  la  réparti- 
"  tion  de  ce  contrôle  semble  une  difficulté  insoluble." 

Il  fait  ensuite  l'histoire  de  la  question  navale.  Il  rappelle  que 
l'avis  de  motion  de  M.  Foster,  déposé  dès  l'ouverture  de  la  session,  le 
21  janvier  1909,  est  resté  en  suspens  jusqu'au  29  .mars,  alors  que  la  pa- 
nique, créée  par  les  fallacieuses  déclarations  de  M.  McKenna,  a  fait 
perdre  la  tête  à  la  plupart  des  parlementaires  et  arraché  à  la  Chambre 
son  adhésion  unanime  à  la  proposition  considérablement  élargie  du 
premier  ministre.  "  On  conviendra,  je  pense,  que  le  moment  eût  été 
"  mal  choisi  pour  discuter  le  mérite  de  l'impérialisme." 

Il  reproche  au  ministère  de  n'avoir  pas  fait  connaître  davantage 
la  nature  et  la  portée  des  résolutions  prises  à  la  Conférence  tenue  à 
Londres  après  la  session.  Puis  il  aborde  et  discute,  point  par  point, 
les  divers  aspects  de  la  question  concrète  qui  se  pose. 

Pas  de  marine  de  guerre 

"  1. — Sommes-nous  en  état,  à  l'heure  actuelle,  de  construire  une 
"  marine  de  guerre?  " 

La  dette  nationale  dépasse  $472,000,000.  "Il  nous  faut  $200,000,- 
"  000  pour  terminer  le  Transcontinental,  qui  devait  nous  coûter  $13,- 

"000,000  ou  $15,000,000."    "Tout  le  monde  admet  la  nécessité 

"immédiate  de  la  construction  du  canal  de  la  Baie  Géorgienne le 

"coût  estimatif  est  de  $100,000,000."  Si  te  Canada  veut  rester  maître 
de  son  commerce  maritime,  il  doit  améliorer  et  outiller  ses  grands 
ports  nationaux:  Montréal,  Québec,  Halifax,  Saint-Jean  et  deux  ports 
sur  l'Océan  Pacifique.     Des    travaux    énormes    s'imposent     également 


—  204  — 

dans  les  ports  des  Grands  Lacs,  afin  de  mettre  le  commerce  canadien  en 
état  de  résister  à  la  concurrence  envahissante  des  ports  américains.  Ces 
entreprises  urgentes  exigeront  un  débours  d'au  moins  §100,000,000. 

"  J'en  conclus,  déclare  l'orateur,  qu'au  point  de  vue  financier,  sans 
"  en  envisager  d'autres,  le  Canada  est  dans  l'impossibilité  aujourd'hui 
"  d'entreprendre  la  construction  d'une  marine  de  guerre. 

"  2. — Quel  sera  le  coût  de  la  marine? 

"  Il  ne  faudrait  pas  se  faire  d'illusion  sur  le  coût  d'une  .marine  de 
"guerre  ni  croire  qu'en  cette  matière,....  on  peut  commencer  par  la 
"  fin.  Avant  d'avoir  des  vaisseaux,  le  pays  doit  se  pourvoir  de  bases 
"navales,....  de  cales-sèches  et  flottantes,  d'un  outillage  moderne  de 
"toutes  pièces...  Sans  ces  bases,  point  de  vaisseaux  de  guerre.  Or, 
"le  Canada  a  deux  océans.  Il  lui  faudrait  deux  flottes  et  il  aurait  be- 
"  soin  de  deux  bases...  De  plus,  pas  de  marine  de  guerre  sans  marins. 
"  Le  personnel  d'une  marine  de  guerre  demande  une  longue  et  dispen- 
"  dieuse  période  de  formation.  Il  faut  des  écoles  et  un  enseignement 
"  technique  des  plus  variés."  Si  l'on  commence  par  acheter  ou  cons- 
truire les  vaisseaux ,  ils  seront  démodés  et  hors  d'usage  avant  de 
pouvoir  servir. 

"  Je  place  sans  crainte  de  me  tromper  au  chiffre  de  $150,000,000 
"  le  coût  d'une  marine  de  guerre  de  modestes  dimensions,  avec  les  ac- 
"  cessoires  qui  en  sont  le  complément  essentiel.  Quant  à  l'entretien,. . . 
"  je  crois  que  le  chiffre  de  $20,000,000  par  an  n'est  pas  trop  élevé." 

En  effet,  ces  chiffres,  comparés  au  budget  naval  des  autres  pays, 
en  tenant  compte  de  la  différence  des  conditions  économiques,  étaient 
extrêmement  modérés. 

"  3. — Le  Canada  a-t-il  besoin  d'une  marine  de  guerre?" 

Il   répond  hardiment:    Non! 

"  Les  Etats-Unis  sont  la  seule  puissance  avec  laquelle  nous  pour- 
"  rions  avoir  des  démêlés,  des  difficultés."  En  ce  cas,  "  c'est  une 
"  armée,  non  une  marine,  qui  pourrait  nous  être  utile." 

C'est  la  réitération  de  l'avis  exprimé  à  maintes  reprises  par  les 
autorités  les  plus  compétentes  de  la  Grande-Bretagne. 

"  4. — Le  nouveau  projet  serait-il  de  quelque  secours  à  la  mère 
jmtric  pour  le  maintien  de  sa  suprématie  navale? 

"Assurément  non...  On  dit  couramment  qu'il  faut  vingt  ans  pour 
"  faire  une  armée  et  le  double  de  ce  temps  pour  une  marine.  Dans 
"  quarante  ans,  ou  plutôt  longtemps  avant  cette  période,  le  conflit 
"  qu'on  dit  être  imminent  sera  assurément  vidé." 

Cette  note  brève  et  juste,  qui  s'applique  à  la  future  politique  de 
M.  IJorden  autant  qu'à  celle  du  cabinet  Laurier,  donne  la  mesure  exacte 
de  l'attitude  invariable  des  nationalistes  sur  le  "  péril  allemand  ". 
Prétendra-t-on  que  cette  manière  d'envisager  la  situation  était  moins 
clairvoyante  et  moins  sûre  que  celle  des  sauveurs  d'Empire  des  deux 
partis? 

"La  logique  comme  le  bon  sens  nous  disent  que  pour  aider  l'An- 
"  gleterre,  ce  projet  est  d'une  faiblesse  qui  crève  les  yeux.  Il  n'a  pu 
"  être  accueilli,  assurément,  par  les  autorités  si  compétentes  de  l'Ami- 


—  205  — 

"  rauté,  qu'à  titre  de  simple  reconnaissance  d'une  obligation  qui  nous 
"  incombe." 

"  5. — Cette  obligation  existe-t-elle? 

Pas  d'obligation   coloniale 

M.  Monk  aborde  l'aspect  historique  et  constitutionnel  de  la  question. 
Il  s'étonne  de  l'ignorance  singulière  manifestée  par  les  protagonistes 
de  l'impérialisme.  Il  rappelle  à  grands  traits  l'évolution  opérée  dans 
le  gouvernement  des  colonies  autonomes  :  "  C'est  la  progression  cons- 
"  tante  vers  l'émancipation  la  plus  entière  possible  des  dépendances, 
"jusqu'au  point  de  ne  laisser  enfin  que  le  Trône,  la  Couronne  seule, 
'•  comme  trait  d'union   avec  l'Angleterre." 

Il  cite  les  paroles  que  CHAMBERLAIN  prononçait  à  Birmingham, 
le  21  juin  1897:  "  The  throne  is  the  only  constitutional  Connecting  link 
between  the  colonies  and  ourselves.  In  ail  else  thèse  great  self-gov- 
erning  communities  are  as  independent  as  we  are." 

Il  cite  également  plusieurs  passages  décisifs  de  VHistoire  consti- 
tutionnelle de  l'Angleterre,  d'Erskine  MAY.  Cet  auteur,  si  justement 
renommé,  après  avoir  relaté  l'établissement  du  gouvernement  respon- 
sable aux  colonies,  ajoute: 

"  The  récognition  of  this  doctrine  in  England  has  practically 
"  transferred  the  suprême  authority  of  the  state  from  the  Crown  to 
"  Parliament  and  the  people;  SO  IX  THE  COLONIES  HAS  IT  WREST- 
"ED  FEOM  THE  GOVERNOR  AND  FROM  THE  PARENT  STATE  THE 
"DIRECTION  OF  COLONIAL  AFFAIRS. 

"  Thus,  by  rapid  strides,  hâve  the  most  considérable  dependen- 
"  cies  of  the  British  Crown  advanced  through  successive  stages  of  poli- 
"  tical  liberty,  untii  AN  ANCIENT  MONARCHY  HAS  BECOME  THE 
"PARENT  OF  DEMOCRATIC  REPUBLICS  IN  ALL  PARTS  OF  THE 
"GLOBE.... 

"  England  ventured  to  tax  her  colonies  and  lost  them  ;  she  en- 
"  deavoured  to  rule  them  from  Downing  Street,  and  provoked  disaf- 
"  fection  and  revolt.  At  last,  she  gave  freedom,  and  found  national 
"  sympathy  and  contentment.  But  in  the  meantime,  her  colonial  de- 
"  pendencies  hâve  grown  into  AFFILIATED  STATES.     The  tie  which 

"  binds  them  to  her  is  one  of  sentiment  rather  than  authority In 

"short,  THEIR  DEPENDENCE  HAS  BECOME  LITTLE  MORE  THAN 
"  NOMINAL,  except  for  purposes  of  military  defence." 

Que  les  impérialistes  ne  se  réjouissent  pas  trop  vite:  ces  paroles, 
May  les  écrivait  en  1861,  au  moment  même  où  la  Commission  du  par- 
lement impérial,  dont  j'ai  analysé  le  Rapport  (1),  jetait  les  bases  de 
l'autonomie  militaire  des  colonies.  Prévoyant  le  succès  de  cette  poli- 
tique, conséquence  naturelle  de  l'établissement  du  self-government, 
May  ajoutait: 

"  Parliament  has  recently  pronounced  it  to  be  just  that  the  colonies 
"  which  enjoy  self-government,  should  undertake  the  responsibility  and 
"  cost  of  their  own  military  defence.     To  carry  this  policy  into  effect 

(1)     Pages  16  à  20  et  pièces  justificatives  18,  19  et  20. 


—  206  — 

"  must  be  the  ivork  of  time.  But  whenever  it  may  be  effected,  the  last 
"  material  bond  of  connection  with  the  colonies  will  hâve  been  severed; 
"and  COLONIAL  STATES,  ACKNOWLEDGING  THE  HONORARY 
"  SOVEREIGNTY  OF  ENGLAND,  AND  FULLY  ARMED  FOR  SELF- 
"DEFENCE,  AS  WELL  AGAINST  HERSELF  AS  OTHERS,  WILL 
"HAVE  GROWN  OUT  OF  THE  DEPENDENCIES  OF  THE  BRITISH 
"EMPIRE"    (1). 

Les  prévisions  de  May  se  sont  réalisées  à  la  lettre.  Le  traité  de 
1865  s'est  conclu  sur  les  bases  qu'il  entrevoyait.  Les  auteurs  de  la 
Constitution  de  1867  se  sont  inspirés  des  principes  qu'il  dégageait,  dès 
1861,  de  la  nouvelle  orientation  donnée  à  la  politique  impériale.  Il  est 
donc  rigoureusement  exact  de  dire,  avec  lui,  que  par  ce  traité  et  cette 
constitution,  le  Canada  "  n'est  plus  une  dépendance  de  l'Empire  ".  Et 
M.  Monk  avait  également  raison  d'ajouter  que  les  colonies  autonomes 
sont,  en  droit  sinon  en  fait,  "  des  mitions  distinctes  sur  lesquelles  le  Roi 
exerce  une  souveraineté  honoraire  ". 

Ces  principes  posés,  M.  Monk  relate  et  analyse  quelques-uns  des 
documents  qui  m'ont  guidé  dans  cette  étude.  De  cette  revue  rétros- 
pective, il  conclut  en  toute  justesse: 

"A  venir  jusqu'à  la  dernière  décade  du  XIXe  siècle,  notre  obliga- 
"  tion  nationale  résultant  de  notre  autonomie  ou  self-government,  de 
"  l'aveu  commun  et  comme  en  vertu  d'une  entente  réciproque,  se  rèdui- 
"  sait  à  notre  propre  défense.  Le  devoir  de  défendre  les  autres  parties 
"  de  l'Empire,  sans  aucun  droit  de  participer  à  leurs  actes,  faits,  traités, 
"  négociations,  est  donc  nouveau.     Sur  quoi  est-il  fondé?  " 

Il  écarte  en  quelques  mots  les  divers  arguments  qu'on  a  fait  valoir 
et  qu'on  invoque  encore  aujourd'hui  à  l'appui  du  faux  principe  de  la 
participation  des  colonies  autonomes  à  la  défense  générale  de  l'Em- 
pire: protection  de  notre  commerce,  reconnaissance  envers  l'Angle- 
terre, sécurité  du  Canada.  Il  démontre  que  tous  ces  arguments  falla- 
cieux ne  tendent  qu'à  un  but:    entraîner  le  Canada  "dans  le  congrès 

(1))  M.  MONK  avait  emprunté  ces  extraits  et  plusieurs  autres  à  la  dixième  édition 
de  l'ouvrage  classique  de  May.  Je  les  ai  vérifiés  d'après  la  nouvelle  édition,  publiée  en 
1912,  par  M.  Francis  HOLLAND:  Londres,  Longmans,  Green  A  Co.,  Vol.  II,  pages  373-4-5. 
Le  troisième  volume,  presque  tout  entier  de  la  composition  de  M.  Holland,  renferme  un 
chapitre  sur  "Les  Colonies  autonomes  après  1860".  M.  Holland  résume  en  ces  termes 
l'état  politique  des  colonies,  après  l'accomplissement  de  l'évolution  entrevue  par  May: 
"The  colonies  were  no  longer  regarded  as  dependencies  belonging  to  England,  but  as  do- 
minions"— dans  le  sens  adopté  par  Cartier  et  MacDonald — "owning,  in  common  with 
England,   allegiance  to   the   queen"    (p.   310). 

L'un  des  plus  savants  jurisconsultes  de  l'Empire,  sir  Frederick  POLLOCK,  (cité  par 
M.  Fwart,  dans  son  Paper  no  1,  p.  13)),  a  écrit: 

"  Leave  the  conventions  alone  and  look  at  the  facts,  and  we  find  that  THE  SELF- 
"  GOVERNING  COLONIES  ARE,  IN  FACT,  SEPARATE  KINGDOMS  .having  the  same  King 
"  as  the  parent  group,  bat  CHOOSING  to  abrogate  that  part  of  their  fnll  autonomy  which 

"relates  to  foreign  afiTairs "     I^es  col  on1  es  ont  donc  le  droit  de  régler  elles-mêmes 

leurs  relations  étrangères— "THE  SOVEREIGNTY  f britannique]  IS  A  PIGMENT.  THE 
"STATE8  OF  THE  EMPIRE  STAND  ON  AN  EQUAL  FOOTING " 

In  1911,  M.  BALFOUR,  ancien  premier  ministre  et  leader  du  parti  unioniste,  décla- 
rait : 

"  I  believe,  from  a  légal  point  of  view,  the  British  Parliament  is  suprême  over  the 
"  Parlementa  of  Canada  or  Australia,  or  the  Cape  or  South  Africa.     BUT,  IN  FACT,  THET 

"ARE    INDEPENDENT    PARLIAMENTS.    ABSOLUTELY    INDEPENDENT "    (Times 

1er  février  1911— cité  par  J.  S    Ewart,  Kingdom  Papers,  no  6,  p.  161). 

Les  théoriciens  ignares  qui  ont  entrepris  de  forger  pour  les  Canadiens  de  nouvelles 
chaînes  et  des  obligations  imaginaires,  auraient  dû  commencer  par  consulter  les  autorités 
compétentes.  Ils  auraient  peut-être  a'nsi  évité  de  fausser  l'histoire,  la  tradition  et  le 
droit  naturel  pour  les  adapter  au  gré  des  impérialistes  et  des  politiciens  du  jour. 


—  207  — 

"  des  nations  européennes  qui  succombent  et  s'étiolent  sous  le  fardeau 
"  du  militarisme." 

"Au  lieu  de  songer  à  nous  unir  plus  étroitement  à  l'état  troublé 
"et  troublant  du  vieux  continent,  il  nous  convient  plutôt  de  nous  asso- 
"  cier  à  la  pensée  qu'exprimait,  l'autre  jour,  Gabriel  Hanotaux."  Et  il 
cite  une  parole  de  l'homme  d'Etat  français  convoquant  les  peuples  à 
une  action  commune  dont  l'objet  serait  d'arrêter  leur  course  effroyable 
vers  l'abîme  de  la  guerre  où  ils  sont  plongés  aujourd'hui. 

Il  termine  par  un  bref  appel  au  patriotisme  et  à  l'opinion  éclairée 
de  tous  les  Canadiens:  "C'est  une  question  nationale  dans  toute  la 
"  force  du  mot.  Elle  vous  regarde,  cette  question,  dans  une  même  me- 
"  sure,  que  vous  habitiez  la  province  de  Québec  ou  les  versants  des 
"Montagnes  Rocheuses.  Il  me  semble  du  devoir  de  tout  citoyen,  de 
"  tout  homme  public  surtout,  de  l'étudier  à  fond  et  d'exprimer  une 
"  opinion  franche,  sincère  et  patriotique,  sans  égard  aux  consjdéra- 
"tions  que  la  politique  peut  lui  suggérer." 

Ce  manifeste  retentissant  reçut  l'approbation  chaleureuse  et  una- 
nime des  autres  orateurs  qui  portèrent  la  parole  en  même  temps  que 
M.  Monk  :  M.  LANDRY,  aujourd'hui  président  du  Sénat  ;  M.  Bruno 
NANTEL,  futur  collègue  de  M.  Monk  dans  le  cabinet  Borden;  M.  Pbj- 
lémon  COUSINEAU,  aujourd'hui  leader  de  l'opposition  conservatrice 
à  Québec;  M.  J.-A.  DESCARRIES,  qui  a  recueilli  le  mandat  parlemen- 
taire de  M.  Monk  —  tout  en  oubliant  ses  principes  ;  —  et  M.  Charles-P. 
BEAUBIEN,  Tous  les  auditeurs  acclamèrent  cette  profession  de  foi 
nationaliste.     Combien  y  sont  restés  fidèles? 

M.  Laurier  et  la  Loi  navale — "Quand  l'Angleterre  est  en 
guerre,  le  Canada  est  en  guerre" 

La  session  s'ouvrit  le  11  novembre  1909.  Le  discours  du  Trône 
contenait  ce  paragraphe: 

"Deux  membres  de  mon  gouvernement  ont  pris  part  à  la  Confé- 
"  renée  Impériale  convoquée  par  le  gouvernement  de  Sa  Majesté  pour 
"  s'occuper  de  la  question  de  la  défense.  Après  consultation  avec 
"  l'Amirauté,  un  plan  a  été  adopté  relativement  à  l'organisation  d'une 
"marine  canadienne,  sur  les  bases  de  la  résolution  votée  par  la  Cham- 
"  bre  des  Communes  le  29  mars  dernier.  Les  documents  se  rapportant 
"à  ce  projet  vous  seront  soumis  immédiatement,  et  un  projet  de  loi 
"relatif  à  cette  affaire  sera  présenté"   (1). 

Dans  le  débat  sur  l'Adresse,  le  leader  de  l'opposition,  M.  BORDEN, 
fut  très  réticent  à  ce  sujet.  Il  avait  été  convenu  de  nouveau  entre  M. 
Monk  et  lui  qu'aucun  des  chefs  du  parti  conservateur  n'exprimerait 
d'opinion  avant  que  le  projet  de  loi  n'eût  été  déposé.  Par  contre,  le 
premier  ministre  consacra  à  cette  question  la  majeure  partie  de  son 
discours.  Il  s'appliqua  principalement  à  répondre  au  manifeste  de 
Lachine.     C'était  s'écarter  notablement    des    usages     parlementaires    ; 

(1)  Débats  de  la  Chambre  des  Communes.  1909-10  (version  française),  col.  4.  Tou- 
tes les  citations  qui  suivent  sont  également  extraites  de  In  version  française  de  ces  Dé- 
bats.    Le  chiffre  de   la  colonne  est  indiqué  après   chaque  citation. 


—  208  — 

mais  M.  Laurier,  avec  son  sens  profond  des  situations  politiques,  avait 
saisi  toute  la  force  de  ce  formidable  réquisitoire.  Il  n'était  pas  homme 
à  laisser  se  répandre  l'impression  profonde  créée  par  la  solide  argu- 
mentation du  député  de  Jacques-Cartier.  Aussi  s'efforça-t-il  de  pré- 
senter le  projet  du  ministère  sous  sa  forme  la  plus  anodine  et  de  ca- 
cher soigneusement  le  pied  de  bouc  impérialiste. 

M.  LAURIER  ,rappelle  en  peu  de  mots  l'adoption  du  voeu  du  29 
mars  et  la  mission  de  ses  collègues,  M.  Brodeur  et  sir  Frederick  Bor- 

den,  à  Londres.    "  Nous  n'avons  pas  de  secret,  dit-il, aucune  dé- 

'"  cision  ne  peut  être  prise  avant  que  tous  les  documents  se  rapportant 
"à  la  Conférence  soient  communiqués  à  la  Chambre"  (41-42).  N'em- 
pêche que  le  projet  de  loi  sera  déposé  et  voté  sans  qu'aucun  autre  do- 
cument que  le  rapport,  très  incomplet,  de  la  Conférence  soit  commu- 
niqué à  la  Chambre.  Les  documents  promis  par  M.  Laurier  n'ont  ja- 
mais été  livrés  au  public. 

Comme  à  la  session  précédente,  le  premier  ministre  cherche  à 
rattacher  la  mesure  projetée  à  son  attitude  de  1902  (43-44)  et  passe 
sons  silence  son  éclatante  protestation  de  1907. 

Puis,  il  fonce  sur  le  député  de  Jacques-Cartier.  Il  lui  reproche 
d'avoir  voulu  "soulever  les  préjugés  de  ses  auditeurs",  en  prétendant 
que  le  cotkt  de  l'entretien  dé  la  flotte  s'élèverait  à  $20,000,000  par 
année  (47-48).  L'exécution  de  ce  projet  n'entamera  en  rien  l'autono- 
mie du  Canada:  "Si  nous  avons  une  marine,  elle  ne  prendra  part  à  la 
"  guerre  que  si  les  membres  du  parlement  canadien,  y  compris  l'hono- 

"  rable  député,  le  jugent  à  propos Si  nous  devons  maintenant  or- 

"  ganiser  des  moyens  de  défense  sur  mer,  c'est  parce  que  nous  prenons 
"  rang  parmi  les  nations,  que  c'est  là  un  fardeau  que  nous  devons  assu- 
"  mer  à  notre  titre  de  nation"  (48).  Aux  arguments  solides  de  M. 
Monk,  il  se  contente  d'opposer  quelques  phrases  grandiloquentes  sur 
la  protection  que  la  puissance  de  l'Angleterre  offre  à  tous  les  sujets 
britanniques. 

Ce  discours  était  manifestement  destiné  à  la  province  de  Québec, 
d'où  l'opposition,  M.  Laurier  le  savait  et  le  sentait  bien,  devait  venir. 

Le  12  janvier  1910,  M.  Laurier  dépose  le  projet  de  loi  (bill  No  95). 
Cette  fois,  il  donne  un  demi-tour  à  gauche:  il  s'agit  d'amadouer  l'opi- 
nion impérialiste  qui  a  commencé  à  s'alarmer  des  tendances  "sépara- 
tistes" de  la  législation  ministérielle. 

"  Bien  que  la  marine  de  guerre  doive  être  soumise  à  la  direction 
"  du  gouvernement  canadien  et  plus  particulièrement  à  celle  du  mi- 
"  nistère  de  la  Marine,  cependant,  dans  une  circonstance  critique,  le 
"  gouverneur  en  conseil  peut  mettre  sous  les  ordres  de  Sa  Majesté,  pour 
"  servir  de  concert  avec  la  Marine  Royale,  l'organisation  navale  (the 
"  naval  service)  du  Canada  ou  une  partie  de  celle-ci,  et  les  bâtiments 
"  ou  vaisseaux  de  notre  marine  de  guerre,  et  tous  les  officiers  ou  mem- 
"  bres  de  l'équipage  à  bord  de  ces  derniers,  ainsi  que  les  fonctionnai- 
"  res  et  commis  de  notre  organisation  navale"  (1831)  -  (1). 

(1)     C'était  l'article  18  du   Bill  devenu  l'article  23  de  la   Loi: 

"23.     In  case  of  an  emergency  the  Governor  in  Conncil   may  place  at  the  disposai  of 

"  B-br   Msjeety,   for  gênerai   service  in  the  Royal  Navy,  the  Naval  Service    or  any  part 

"  thereof .    any    ships    or    vessels    of   the   Naval    Service,      and    the     officers    and      seamen 


—  209  — 

Il  lit  ensuite  l'article  19  (art.  24  de  la  Loi)  qui  prescrit  la  convo- 
cation du  parlement  dans  les  dix  jours  qui  suivront  la  décision  du 
ministère.     Puis  il  ajoute: 

"  La  marine  de  guerre  sera  soumise  aux  ordres  de  Sa  Majesté  en 
"  cas  d'hostilité. 

"  L'honorable  M.  FOSTER  : — A  ce  propos,  le  très  honorable  pre- 
"  mier  ministre  veut-il  nous  citer  l'article  qui  définit  l'expression 
"  "circonstance   critique"  ? 

"Sir  Wilfrid  LAURIER -.—C'est  l'article  emprunté  à  la  Loi  de  la 
"Milice  : 

"L'expre«t3ion  "circonstance  critique"  signifie  guerre,  invasion,  émeute  on  insurrec- 
"  tion,  réelles  ou   appréhendées." 

"  Je  le  répète,  dans  une  circonstance  critique,  le  gouverneur  en 
"  conseil  est  autorisé  à  mettre  nos  forces  navales  sous  les  ordres  de  Sa 
"  Majesté,  à  la  seule  condition  de  convoquer  immédiatement  les  Cham- 
"  bres. 

"M.  SPROULE: — Par  "guerre",  doit-on  entendre  une  guerre  dans 
"  une  partie  quelconque  de  l'Empire  ou  au  Canada  seulement? 

"Sir  Wilfrid  LAURIER: — N'importe   où.    Lorsque   la  Grande-Bre- 

"  tagne  est  en  état  de  guerre,  le  Canada  l'est  également;   il  n'y  a  pas  de 

"  différence.    Si  un  conflit  éclate  entre  elle  et  une  autre  nation,  le  Ca- 

"  nada  est  exposé  à  une  invasion  et,  par  conséquent,  en  état  de  guerre  " 

(1831-2)  -  (1). 

Il  donne  ensuite  quelques  détails  sur  l'organisation  de  la  flotte 
projetée.  Il  en  porte  le  coût  total  à  $11,000,000  (1834)  et  l'entretien 
annuel  à  $3,000,000  (1833). 

Au  moment  où  le  premier  ministre  reprend  son  siège,  M.  MONK 
lui  pose  cette  question: 

"  Ce  Bill  a-t-il  pour  objet  de  mettre  à  exécution  une  entente  ou 
"  marché  intervenu  à  la  conférence  des  délégués  de  l'année  dernière, 
"  ou  y  a-t-il  quelque  partie  de  ce  projet  de  loi  qui  change  ou  tende  à 
"changer  d'une  façon  quelconque  les  conditions  arrêtées  à  la  Confé- 
"  rence? 

"Sir  Wilfrid  LAURIER:— Il  n'y  a  pas  eu  d'entente  définitive 
"  (agreement)  à  la  Conférence,  mais  la  politique  proposée  par  la  Con- 
"férence  est  celle  que  nous  entendons  mettre  à  exécution"   (1835). 

Or,  ne  l'oublions  pas,  le  premier  lord  de  l'Amirauté,  M.  McKENNA, 
a  déclaré  positivement,  avec  l'assentiment  tacite  de  M.  Brodeur  et  de 
M.  Frederick  Borden   :     "  Les   gouvernements    coloniaux    ont    reconnu 

"  serving  in  such  ships  or  vessels,  or  any  officers  or  seamen  belonging  to  the  Naval  Ser- 
"  vice." 

"23. En   temps   critique   le   Gouverneur   en   conseil    peut   mettre     la    Marne,    ou   en 

"mettre  toute  partie  que  ce  soit  à  la  disposition  de  Sa  Majesté,  pour  service  général 
"  dans  la  Marine  Royale,  ainsi  que  tous  vaisseaux  ou  .navires  de  la  Marine  et  tous  ma- 
"  rins  servant  sur  ces  vaisseaux  ou  navires  ou  tous  officiers  ou  marins  appartenant  à 
"  la  Marine." 

(1)  Voici  le  texte  original,  beaucoup  plus  fort  :  "Wir  everywhere.  When  Britain 
"  is  at  war,  Canada  is  at  war;  there  is  no  distinction.  If  Great  Britain,  to  which  we  are 
"  subject,  is  at  war  with  any  nation,  Canada  becomes  liable  to  invasion,  and  ao  Canada 
"  is  at  war. — "Debates  House  of  Commons",  1909-10,  col.  1735. 


—  210  — 

"  qu'en  temps  de  guerre  les  forces  navales  locales  devront  être  soumises 
"à  l'autorité  de  l'Amirauté"   (1). 

M.  Borden,  ultra-impérialiste 

Le  leader  de  l'opposition,  M.  BORDEN,  prend  immédiatement  la 
parole.  Rompant  une  seconde  fois  l'entente  conclue  avec  M.  Monk,  il 
traite  la  question  à  fond  et  détermine  l'attitude  de  son  parti  avant  d'en 
avoir  conféré  avec  ses  collègues. 

Il  félicite  le  premier  ministre  d'avoir  abandonné  sa  position  du 
15  novembre  et  de  s'être  décidé  à  reconnaître  qu'en  temps  de  guerre 
la  flotte  canadienne  sera  à  la  disposition  de  la  mère  patrie  (1836).  Il 
exalte  l'importance  des  services  que  la  flotte  anglaise  sera  appelée  à 
rendre  au  Canada: 

"  Supposons  qu'un  navire  d'une  grande  puissance  navale  com- 
"  mette  un  acte  d'agression  sur  nos  côtes  ou  attaque  un  seul  de  nos 
"  navires. . . .  toute  la  puissance  de  la  marine  anglaise  serait  au  service 
"du  Canada  pour  venger  cette  insulte  ou  redresser  ce  tort"  (1837). 

Evidemment,  M.  Borden  n'avait  pas  lu  ce  passage  secret  du  mé- 
moire du  Colonial  Defence  Committee,  de  1896,  où  les  autorités  im- 
périales déclarent  positivement  que  l'objet  de  la  flotte  anglaise  n'est 
pas  de  protéger  les  côtes  et  les  ports  des  colonies,  mais  ceux  de  la 
mère  patrie  et  le  commerce  britannique  (2).  Et  pourtant,  ce  pro- 
gramme de  charité  bien  ordonnée,  l'un  des  pontifes  de  l'impérialisme, 
le  duc  de  DEVONSHIRE,  l'avait  proclamé,  le  3  décembre  1896,  à  une 
réunion  plénière  de  la  British  Empire  League  ;  et  il  avait  ajouté  : 
"Nous  avons  officiellement  communiqué  ce  plan  aux  colonies  afin 
"  qu'elles  puissent  agir  en  conséquence." 

Les  disciples  de  l'impérialisme  n'ont  pas  la  brutale  franchise  de 
leurs  maîtres.  Cette  puérile  obstination  des  coloniaux  à  déguiser 
l'objet  et  la  portée  véritables  des  plans  impérialistes  finira  par  entraî- 
ner des  mécomptes  et  des  désaccords  sérieux. 

M.  Borden  se  défend  d'avance  contre  l'accusation  de  militarisme. 
La  participation  directe  du  Canada  à  la  défense  de  l'Empire  n'entraî- 
nera pas  de  charges  exagérées  (1837-38).  Il  esquisse  déjà  son  attitude 
au  sujet  de  la  représentation  des  colonies  dans  le  gouvernement  de 
l'Empire: 

"  Tout  d'abord,  je  ne  crois  pas  qu'à  l'avenir  la  Grande-Bretagne 
"  entreprenne  une  guerre  importante,  —  à  moins  d'y  être  engagée  de 
"  vive  force  par  ses  rivaux  —  sans  consulter  au  préalable  les  grandes 
"provinces  de  l'Empire...  Ma  conviction,  c'est  que,  dorénavant,  les 
"  nations  autonomes  auront  leur  mot  à  dire  à  l'occasion  de  toute 
"guerre"    (1840). 

Il  prévoit  l'établissement  d'un  corps  représentatif  pour  tout  l'Em- 
pire, lequel  sera  chargé  des  problèmes  de  la  défense  impériale.  "  Une 
"  fois  cette  commission  ou  cette  conférence  constituée,  il  n'est  pas  pro- 
bable  que   la  Grande-Bretagne   voudrait   dorénavant    s'engager    dans 

(1)  Voir  page  197. 

(2)  Voir  note  au  bas  de  la  page  80. 


—  211  — 

"  une  guerre  importante  sans  être  assurée  d'avance  de  l'appui  et  du  con- 
"  cours  de  toutes  les  grandes  nations  autonomes  constituant  l'Empire. 
"Celles-ci  dès  lors  seraient  consultées  à  l'égard  de  toute  guerre,  car  je 
"  reconnais  bien  que  si  nous  devons  contribuer  en  permanence  à  la  dé- 
"  fense  de  ce  grand  Empire,  il  n'est  que  juste  que  nous  soyons  consultés 
"dans  le  règlement  de  ces  questions"  (1841). 

Il  reprend  la  fastidieuse  discussion  du  "péril  allemand"  qui  a  motivé 
l'adoption  du  voeu  du  29  mars.  Il  refait  toute  la  thèse  des  lanceurs  de 
panique.  Il  rappelle  que  le  premier  ministre  a  consenti,  à  sa  demande, 
à  modifier  le  paragraphe  de  la  résolution  qui  excluait  toute  possibilité 
d'une  contribution  "d'urgence".  Il  affirme  que  "  la  plus  haute  autorité 
"  navale  de  l'Angleterre  a  déclaré  que  les  navires  du  type  dreadnought 
"  seront  les  seuls  qui  compteront  dans  un  avenir  très  rapproché  "  (1855). 

C'était  bien  là  l'opinion  de  M.  McKenna  et  des  autres  "politiciens 
innocents  de  toute  connaissance  technique";  mais  cette  opinion,  on  l'a 
vu,  était  contredite  par  les  experts.  J'en  donnerai  de  nouvelles  preuves 
dans  un  instant. 

Il  taquine  le  premier  ministre  sur  ses  variations  d'attitude  depuis 
1896  (1845).  Il  feint  de  s'effrayer  du  déloyalisme  de  certains  Cana- 
diens: "Le  seul  fait  qu'il  y  a  des  Canadiens  qui  se  croient  tenus  en 
"  conscience  de  s'opposer  à  la  coopération  du  Canada  à  la  défense  de 
"  l'Empire,  est  alarmant " 

"  Je  ne  puis  comprendre  qu'un  homme  qui  reçoit  et  accepte  la  pro- 
"  tection  du  drapeau  anglais,  les  avantages  attachés  au  titre  de  citoyen 
"  anglais,  la  défense  de  notre  littoral,  la  sécurité  de  nos  rives,  les  bien- 
"  faits  et  avantages  du  service  diplomatique  et  consulaire  anglais,  dans 
"le  monde  entier,  puisse  concilier  tout  cela  avec  le  respect  de  notre 
"  propre  dignité,  s'il  prétend  laisser  tout  le  fardeau  peser  sur  les  épaules 
"  déjà  surchargées  des  contribuables  d'Angleterre.  Il  est  en  notre  pou- 
"  voir  de  prendre  cette  position,  si  nous  le  désirons,  car  les  libertés  que 
"  nous  possédons,  [de]  droit  ou  à  titre  de  faveur,  sont  absolues  sous  ce 
"  rapport;  mais  tout  en  respectant  les  opinions  consciencieuses  d'au- 
"  trui,  je  considère  qu'une  telle  attitude  ne  serait  ni  digne  ni  honorable  " 
(1859). 

Telle  pourtant  avait  été  l'attitude  constante  de  Macdonald,  de  Car- 
tier, de  Tupper,  de  tous  les  conservateurs  les  plus  éminents  et  même  de 
tous  les  Canadiens,  jusqu'aux  jours  de  Chamberlain.  Les  Pères  de  la 
Confédération  et  leurs  contemporains  étaient-ils  moins  "dignes"  ou 
moins  "honorables"  que  les  politiciens  d'aujourd'hui? 

M.  Borden  termine  son  discours  en  suggérant  au  gouvernement  de 
".mettre  à  la  disposition  de  l'Amirauté  l'équivalent  en  deniers  sonnants" 
du  coût  d'un  dreadnought  (1860). 

Première  dissidence  de  M.  Monk — Assemblée  du 
Monument  National 

iM.  MONK,  justement  surpris  de  l'attitude  du  leader  de  l'opposition, 
proteste,  avec  sa  discrétion  coutumière,  contre  la  "  tournure  que  le  débat 
a  prise. . .  J'avais  raison,  dit-il,  de  ne  pas  m'y  attendre."  C'est  une  allu- 
sion à  l'entente  conclue  précédemment,  entre  M.  Borden  et  lui,  pour  ne 


—  212  — 

pas  aborder  le  mérite  de  la  question  avant  la  deuxième  lecture  du  bill.  Il 
relève  avec  une  dignité  un  peu  dédaigneuse  l'accusation  de  manque 
"  d'honneur  et  d'amour-propre  "  portée  contre  ceux  qui  n'approuvent  pas 
le  principe  de  la  politique  nouvelle  (18G8-9).  Il  explique  dans  quelles 
conditions  le  voeu  du  29  mars  a  été  voté.  **  Viendra-t-on  nous  dire  aujour- 
"  d'hui  que,  dans  ces  circonstances,  après  les  discussions  interminables 
"  qui  eurent  lieu  lorsque  cette  panique  —  plus  voulue  qu'on  ne  le  croit 
"  généralement —  fut  causée  parmi  nous,. . .  il  n'y  a  plus  lieu  de  discuter, 
"  que  l'incident  du  29  mars  dernier  nous  lie,  et  que  nous  n'avons  pas  à 
"  examiner  la  ligne  de  conduite  que  le  bill  nous  trace,  mais  que  nous 
"  devons  l'approuver  si  nous  sommes  des  hommes  d'honneur?  Je  nie 
"  cette  assertion  et  je  déclare  que  le  sujet  sera  discuté  à  fond,  au  moins 
"par  moi"  (1871-72). 

Pour  l'instant,  il  se  borne  à  faire  pressentir  l'attitude  qu'il  prendra 
avant  la  deuxième  lecture  du  projet  de  loi.  A  la  prétention  que  cette 
mesure  "  est  absolument  nécessaire  et  inévitable",  il  oppose  une  dénéga- 
tion formelle  (1873).  "Si  nous  adoptons  cette  politique,  nous  devien- 
"  drons  responsables  conjointement  et  [solidairement]  (1)  avec  les  Iles 
"  Britanniques  de  toute  la  politique  étrangère  de  l'Empire  ;  et,  remar- 
"  quons-le  bien,  sans  avoir  aucune  voix  dêlibérative  dans  l'orientation 
"  de  cette  politique"  (1873).  C'est  contraire  à  toute  la  tradition  britan- 
nique. On  veut  réduire  les  Canadiens  au  rôle  des  barbares  "  que  l'on 
"  amenait  de  la  Gaule,  de  la  Germanie  et  de  la  Dacie  pour  les  faire  entrer 
"  dans  les  armées  romaines  et  dans  l'arène  à  Rome,  mais  qui  n'étaient 
"aucunement  représentés  dans  les  conseils  de  la  République  romaine" 
(1875). 

Malgré  les  efforts  de  la  presse  servile  des  deux  partis,  dans  la  pro- 
vince de  Québec  surtout,  pour  aveugler  l'opinion  publique  sur  la  portée 
véritable  de  la  mesure,  le  discours  de  M.  Monk  à  Lachine  et  les  prélimi- 
naires de  la  discussion  parlementaire  avaient  suffi  à  éveiller  l'attention. 
Le  Devoir  venait  de  commencer  à  paraître  (2).  Il  donna  une  large  pu- 
blicité au  discours  du  député  de  Jacques-Cartier  et  entama  une  lutte 
vigoureuse  et  soutenue  contre  le  projet  de  loi. 

Un  groupe  de  nationalistes  convoqua  une  grande  réunion  populaire 
au  Monument  National,  le  20  janvier,  et  m'invita  à  traiter  la  question. 
Je  m'appliquai  à  développer  et  à  compléter  l'excellent  plaidoyer  de  M. 
Monk  à  Lachine  (3). 

Je  me  borne  ici  à  reproduire  le  texte  du  voeu  soumis  à  l'assemblée, 
qui  l'adopta  à  l'unanimité: 

"Cette  assemblée  déclare  que  le  parlement  n'a  pas  le  droit  d'enga- 
"  ger  le  Canada  dans  une  politique  navale  entièrement  nouvelle  sans 
"  avoir  au  préalable  obtenu  le  consentement  du  peuple. 

"  En  conséquence,  cette  assemblée  demande  à  la  Chambre  des  Com- 
"jnunes  et  au  Sénat  de  différer  l'adoption  du  projet  de  loi  déposé  le  12 

(1)  Le  texte  anglais  porte  "jointly  and    severally"  que  le  traducteur  a  faussement 
rendu   par   "conjointement   et   iéparément." 

(2)  Le  premier   numéro  est   du  10  janvier   1910, 

(3)  Ce  discours  a  été  public  en  brochure  sous  le  titre  "Le  Projet  de  Loi  Navale". 

Imprimerie  du  Devoir,  Montréal,  1910. 


—  213  — 

"janvier  1910  jusqu'à  ce  que  le  peuple  ait  manifesté  sa  volonté  par  un 
"  plébiscite. 

"  Le  président  est  prié  de  transmettre  ce  voeu  à  Son  Excellence  le 
"  Gouverneur-Général,  au  Premier  Ministre,  au  leader  de  l'opposition  et 
"  à  M.  Monk,  député  de  Jacques-Cartier." 

M.  Laurier  et  le  "péril  allemand" 

Le  3  février,  le  premier  ministre  propose  la  deuxième  lecture  du 
projet  de  loi.  Inquiet  de  la  résistance  qui  se  manifeste  dans  le  Québec, 
il  pivote  de  nouveau  dans  le  sens  nationaliste.  Fidèle  à  sa  tactique  ha- 
bituelle, il  se  pose  comme  l'homme  du  juste  milieu.  Il  partage  les  oppo- 
sants en  deux  catégories:  "Ceux  qui  ne  veulent  rien  du  tout"  —  tel 
"  l'honorable  député  de  Jacques-Cartier  "  —  et  "  ceux  qui  estiment  que 
la  marine  que  nous  créerons  devrait,  en  cas  de  guerre,  passer  automa- 
tiquement sous  la  direction  de  l'Amirauté"  (3122-3).  C'est  bien  là 
l'>attitude  que  ses  collègues,  sir  Frederick  Borden  et  M.  Brodeur,  ont 
prise  à  Londres  lorsqu'ils  ont  "  reconnu  qu'en  temps  de  guerre  les  forces 
navales  locales  devront  être  soumises  à  l'autorité  générale  de  l'Amirauté." 
C'est  également  l'opinion  que  M.  Fielding  exprimera  au  moment  du  vote 
final.    M.  Laurier,  lui,  nage  entre  deux  eaux. 

Il  se  lance  dans  une  longue  digression  sur  le  développement  du  gou- 
vernement responsable  aux  colonies.  Il  revient  s>ur  sa  parole  du  12  jan- 
vier: "Lorsque  l'Angleterre  est  en  guerre,  le  Canada  est  en  guerre."  II 
tente  de  s'expliquer: 

"Je  n'ai  fait  qu'énoncer  un  principe  de  droit  international...  Il 
"  ne  s'ensuit  pas  cependant  que  lorsque  l'Angleterre  fera  la  guerre  nous 
"devrons  la  faire,  nous  aussi"  (3128-29).  Il  aurait  hésité  "beaucoup 
avant  de  consentir  à  prendre  part  à  une  guerre  "  du  genre  de  celle 
de  Crimée  (3130).  Il  fait  revivre  quelques  faibles  échos  de  ses  protesta- 
tions de  1902  contre  la  participation  du  Canada  aux  armements  de  l'Eu- 
rope.   Il  ne  croit  plus  «au  "péril  allemand": 

"  Quant  à  moi,  je  n'appréhende  aucun  péril  pour  la  Grande-Bretagne 
"à  l'heure  qu'il  est....  Il  est  vrai  que  l'Allemagne  est  en  train  de  se 
"créer  une  marine,  mais  je  ne  vois  pas  la  moindre  raison  de  supposer 
"qu'elle  l'organise  pour  l'attaque..."  Le  leader  de  l'opposition  "a  dit 
"  que  si  la  guerre  se  déclarait  entre  l'Angleterre  et  l'Allemagne,  elle 
"  éclaterait  d'ici  à  trois  ou  quatre  ans. . .  Quelle  raison  avons-nous  de 
"  supposer  que  d'ici  à  trois  ou  quatre  ans  nous  aurons  la  guerre  avec 
"  l'Allemagne? . . .  Nul  ne  sait  exactement  ce  que  pense  le  gouvernement 
"  allemand;  mais  tout  le  monde  sait  qu'entre  l'Angleterre  et  l'Allemagne 
"  il  n'y  a  pas  de  cause  de  guerre.  Aussi  loin  que  l'on  peut  remonter 
"  dans  l'histoire  moderne,  ces  deux  nations  ont  toujours  été  liées  d'ami- 
"tié"  (3137-38)  -  (1). 

(1)  Le  leader  lUiéral,  on  le  voit,  ne  se  bornait  pas,  comme  nous,  à  contester  l'existen- 
ce du  "péril  allemand"  sur  mer.  Il  nia't  jusqu'à  la  possbilité  d'une  guerre  anglo-alle- 
mande.    Cette  confiance  optimiste  n'avait  nullement  diminué,  deux  ans  plus  tard. 

Le  27  août  1912,  au  déjeuner  du  Canadian  Club,  à  Ottawa,  quelqu'un  parla  de  la 
menace  toujours  présente  d'un  conflit  entre  l'Angleterre  et  l'Allemagne.  Le  leader  libéral 
fit  entendre  la  note  ultra-optimiste:  "LE  PERIL  ALLEMAND  N'EXISTE  PAS!",  s'écriait-H. 

Le  31,  je  signalais,  dans  le  Devoir,  ce  débat  contrad'etoire  : 

"  Sir  Wilfrid  Laurier  a  cru  devoir  prendre  la  contre-partie  absolue  et  affirmer  qu'il 


—  214  — 

"  Pourquoi  demandons-nous  au  parlement  de  créer  cette  marine? 
"  Tout  simplement  parce  que  cela  est  devenu  une  nécessité  de  notre  con- 
"  dition  et  du  rang  que  nous  avons  atteint  comme  nation." 

Les  raisons  qu'il  apporte  à  l'appui  de  cette  affirmation  sont  d'une 
faiblesse  inconcevable:  "Le  revenu  du  Canada  est  aujourd'hui  de  $100,- 
000,000  et  sa  population  dépasse  7,000,000  d'habitants."  Ses  villes  du  lit- 
toral grandissent  et  se  multiplient.  On  a  découvert  "  des  mines  d'or  sous 
le  Cercle  arctique"  (3140).  Rien  de  cela  n'explique  pourquoi  M.  Laurier 
juge  nécessaire  en  1910  ce  qu'il  trouvait  inutile  et  condamnable  en  1907. 
Aux  arguments  accumulés  par  M.  Monk,  dans  son  discours  de  Lachine,  et 
par  moi  au  Monument  National,  il  n'apporte  pas  l'ombre  d'une  réfuta- 
tion. 

Quant  au  coût  d'entretien  de  la  flotte,  qu'il  estimait,  le  12  janvier, 
à  $3,000,000  par  année,  il  le  porte  maintenant  à  $4,253,000  (3135).  Il 
s'aventure  dans  cette  galère  avec  le  même  insouci  des  précisions  qui  a 
marqué  sa  mésaventure  du  Transcontinental. 

Rarement,  si  jamais,  chef  d'Etat  s'est  moins  préoccupé  de  justifier, 
par  des  arguments  plausibles  et  des  données  précises,  l'adoption  d'une 
mesure  d'importance  capitale. 

M.  Borden  veut  donner  deux  dreadnoughts  à  l'Angleterre 

Le  leader  de  l'opposition,  M.  RORDEN,  incline  à  l'impérialisme  dans 
l'exacte  mesure  où  le  premier  ministre  a  fléchi  vers  le  nationalisme.  H 
rappelle  à  M.  Laurier  ses  anciennes  fugues  en  faveur  de  l'indépendance 
du  Canada.  Il  s'indigne  à  la  pensée  que  le  Canada  puisse  jamais  rester 
en  paix  pendant  que  le  reste  de  l'Empire  se  battrait.  "  Une  telle  situa- 
tion est  absolument  impossible."  C'est  pourtant  la  seule  situation  que 
le  Canada  a  occupée  depuis  la  Conquête  jusqu'à  la  guerre  d'Afrique,  sauf 
pendant  la  Révolution  américaine  et  la  guerre  de  1812,  alors  que  le  ter- 
ritoire canadien  était  attaqué.    "Tant    que    le   Canada   fera   partie    de 

"  n'existe  aucune  menace  de  guerre.  Il  a  en  tort,  croyons-nous,  de  s'avancer  ai  loin. 

"  Le  danger  d'une  guerre  anglo-allemande  noua  semble  indéniable.  Sa  principale  tour- 
"  ce  n'est  pas,  comme  on  le  prétend,  la  rivalité  économique  de  l'Allemagne  et  de  la 
"  Grande-Bretagne.  C'est  la  campagne  systématique  entreprise  par  les  journaux  Jaunes, 
"  comme  le  "Mail",  de  Londres,  et  le  "Star",  de  Montréal,  complices  volontaires  ou  incons- 
"  cients  des  capitalistes  anglais  et  allemands,  dont  la  cupidité  demande  à  grands  cris  de 
"  l'or  et  du  sang. 

"  C'est  de  cette  manière, — je  le  rappelais  l'autre  jour, — qu'une  bande  de  cormorans 
"  américains  provoqua  la  guerre  contre  l'Espagne,  en  dépit  des  résistances  du  président 
"  MacKinley. 

"  Si  une  vaste  organisation  financière,  dont  les  tentacules  s'étendent  sur  tous  les  ter- 
"  ritoires  de  l'Empire,  peut  provoquer  une  guerre.  Anglais  et  Allemands  seront  aux  prises 
"  avant  longtemps.  Des  milliers  d'êtres  humains  périront  pour  le  profit  et  la  gloire  des 
"êtres  hideux  dont  le  "Star",  la  "Patrie",  le  "News",  et  tous  les  journaux  jingos  du  Ca- 
"  nada  font  ai  bien  l'affaire,  en  ce  moment. 

"  Et  tous  les  badauds,  titrés  ou  non,  qui  reviennent  chaque  semaine  tomber  dans  les 
"  filets  que  leur  tendent  les  interviewistes  du  "Star"  et  des  autres  feuilles  jaunes,  jouent 
"  dans  les  mains  des  sinistres  agioteurs  qui  poussent  i  la  guerre. 

"  Mais  ce  que  nous  nions  et  ce  que  nous  persistons  à  nier,  c'est  que  l'Angleterre  ne 
"  soit  pas  en  état  de  faire  face  à  la  situation  et  de  résister  victorieusement  à  l'Allemagne. 
"  Et  nous  avons,  pour  nous  justifier  contre  les  cris  hystériques  du  "Star"  et  les  faibles 
"hoquets  mal  traduits  de  la  "Patrie",  la  parole  des  hommes  d'Etat  et  des  autorités  nava- 
"  les  les  plus  compétents  de  l'Empire. 

"  Ce  que  nous  affirmons,  ce  que  nous  persistons  à  affirmer  depuis  1899,  c'est  que  le 
"  peuple  anglais,  seul  maître  de  ses  relations  internationales,  de  sa  flotte  et  de  son  armée, 
"  doit  seul  porter  le  poids  des  guerres  qu'il  subit  comme  de  celles  qu'il  provoque  on  laisse 
"provoquer  par  ses  spéculateurs  et  ses  jingos. 

"Ce  que  nous  prétendons,  et  ce  que  M.  Laurier  prétendait  avec  nous,  avant  1909,  c'est 
"  que  le  Canada  doit  éviter  de  te  jeter  dans  le  "GOUFFRE  DU  MILITARISME". 


V 


—  215— 

l'Empire,  il  sera  en  guerre  quand  l'Empire  le  sera"  (3148).  Il  oublie 
le  refus  des  Canadiens  de  prendre  part  aux  multiples  conflits  de  l'An- 
gleterre, avant  1899,  il  oublie  surtout  la  rebuffade  de  sir  John  Macdonald 
au  gouvernement  impérial,  lors  de  la  guerre  du  Soudan. 

Avec  plus  de  vérité,  il  démontre  que  le  principe  appliqué  jusqu'en 
1899  aux  opérations  de  guerre  sur  terre  ne  peut  s'étendre  aux  opérations 
sur  mer  : 

"  Il  y  a  beaucoup  de  continents  sur  la  terre,  mais  il  n'y  a  qu'un  seul 
"  océan.  Cet  océan  forme  une  immense  route.  Cette  route  est  celle  du 
"commerce  britannique.  C'est  la  route  du  commerce  du  Canada,  parce 
"  que  la  plus  grande  partie  de  nos  exportations  sont  destinées  à  la  mer. 
"  C'est  la  route  du  monde  et  particulièrement  de  l'Empire  britannique. 

"La  mer  ne  forme  qu'un  seul  tout,  et  il  serait  absolument  impossi- 
"  blé,  en  temps  de  guerre,  pour  les  différentes  unités  de  l'Empire,  de 
"coopérer  efficacement,  si  elles  ne  sont  pas  sous  un  commandement  et 
"une  direction  uniques"  (3150). 

Il  démontre  sans  peine  qu'à  la  Conférence  de  1909,  l'Amirauté  an- 
glaise a  réclamé  cette  unité  de  direction  et  que  les  délégués  des  colonies, 
y  compris  ceux  du  Canada,  ont  acquiescé  à  ce  désir. 

Qu'on  se  rappelle  le  refus  cassant  que  Cartier  opposait  à  Cardwell, 
en  1870,  lorsque  cet  homme  d'Etat  tentait  d'engager  le  gouvernement 
canadien  à  assumer  une  responsabilité  partielle  dans  la  défense  navale 
du  Canada;  et  l'on  constatera  sans  peine  à  quel  point  nos  politiciens 
d'aujourd'hui  se  sont  éloignés  des  principes  et  des  traditions  des  fonda- 
teurs de  la  Confédération  (1). 

Les  circonstances  mêmes  que  Cartier  invoquait  pour  refuser  toute 
contribution  du  Canada  à  sa  propre  défense  navale,  M.  Borden  les  allè- 
gue pour  entraîner  le  Canada  dans  toutes  les  guerres  maritimes  de  l'An- 
gleterre. 

Du  reste,  pas  plus  que  le  premier  ministre,  le  leader  conservateur 
ne  tente  de  justifier  cette  politique  nouvelle,  sauf  en  se  cramponnant  au 
"péril  allemand"  et  à  la  panique  déchaînée  par  les  déclarations  falla- 
cieuses de  M.  McKenna.  Il  y  revient  pour  la  troisième  fois  et  demande 
à  ses  partisans  de  voter  contre  le  projet  de  loi.  Il  motive  son  opposition 
dans  une  motion  prolixe  dont  voici  la  traduction  officielle: 

"(Les  propositions  du  Gouvernement  ne  sont  pas  en  harmonie  avec  les 
"  recommandations  de  l'Amirauté,  et,  en  raison  de  ce  qu'elles  confèrent  au 
"Gouvernement  le  pouvoir  d'empêcher  les  forces  navales  du  Canada  d'agir 
"  conjointement  avec  celles  de  l'empire  en  temps  de  guerre,  elles  ne  sont 
"  pas  judicieuses  et  présentent  des  dangers. 

"  Aucun  projet  de  cette  nature  ne  peut  être  accepté  sûrement  à  moins 
"qu'il  n'assure  l'unité  d'organisation  et  d'action  sans  laquelle  il  ne  peut 
"  exister  de  coopération  effective  dans  les  efforts  communs  pour  la  défense 
"de  l'empire. 

"  Tout  en  rendant  nécessaire  une  dépense  considérable  pour  frais 
"  de  construction  et  de  maintien,  ledit  projet  n'apportera  à  l'empire  aucune 

(1)  Voir  pages  60-62  et  pièce  justificative  45,  aussi  le  discours  de  sir  Alevander 
CAMPBELL  à  la  Conférence  de  1887:  pages  71  à  77,  pièce  justificative  54.  On  trouvera 
plus  loin  l'opinion  de  sir  Charles  TUPPER  sur  la  nouvelle  politique  suggérée  par  son  suc- 


—  21G  — 

"  aide  immédiate  ou  efficace  et  ne  produira  aucuns  résultats  adéquats 
"  ou  satisfaisants  pour  le  Canada. 

■  L'on  ne  devrait  se  lier  à  aucune  entreprise  d'un  caractère  per- 
"  manent  et  qui  entraînerait  des  dépenses  fuiures  considérables,  avant 
"qu'elle  ait  été  soumise  au  peuple  et  en  ait  reçu  l'approbation. 

"  Entre  temps,  le  meilleur  moyen  de  satisfaire  au  devoir  immédiat 
"  du  Canada  et  de  venir  en  aide  aux  nécessités  imminentes  de  l'Empire,  est 
"  de  mettre  sans  délai  à  la  disposition  des  autorités  impériales,  à  titre  de 
■  contribution  volontaire  et  loyale  de  la  part  du  peuple  canadien,  une  som- 
"  me  suffisante  pour  acheler  ou  construire  deux  bâtiments  de  guerre  ou 
"  cuirassés  du  type  Dreadnought  le  plus  moderne,  laissant  à  l'Amirauté 
"  la  latitude  complète  de  dépenser  cette  somme  à  tels  moments  et  pour 
"telles  fins  de  défense  navale  qui,  à  son  avis,  pourront  le  mieux  contribuer 
**  à  augmenter  la  force  unie  de  l'Empire,  et  à  en  assurer  ainsi  la  paix  et 
"la  sécurité"  (3156-7)  (1). 

M.  Monk  combat  les  deux  politiques— Le  Canada 
ne  "doit"  rien  à  V Angleterre 

Un  seul  homme  pouvait  aborder  la  question  de  haut  et  la  traiter  à 
fond:  c'était  M.  MONK.  Il  le  fit  avec  une  ampleur  et  une  précision 
dignes  de  son  discours  de  Lachine. 

Déchirant  d'un  geste  la  trame  puérile  des  tactiques  parlementaires  et 
des  hypocrisies  de  parti,  il  établit  sans  peine  que  la  politique  du  ministère 
et  celle  de  l'opposition  émanent  d'un  principe  unique  et  tendent  au  même 
but  :  "  La  création  d'une  marine  locale  ou  le  don  de  navires  et  d'argent 
"ont  exactement  les  mêmes  conséquences  politiques"  (3163). 

Fort  des  révélations  partielles  du  rapport  de  la  Conférence,  il  démontre 
que  l'objet  poursuivi  par  les  autorités  impériales  —  la  concentration  au 
bénéfice  de  l'Angleterre  de  toutes  les  forces  locales  de  l'Empire  —  ne  se 
borne  pas  aux  forces  de  mer  mais  vise  également  les  armées  de  terre.  "  Il 
"  en  résulte  clairement  qu'avant  longtemps,  les  forces  militaires  de  notre 
"  pays  seront  absolument  à  la  disposition  des  autorités  impériales  en  cas 
"  de  guerre  "   (3168). 

On  admettra,  je  pense,  que  le  député  de  Jacques-Cartier  avait  prévu 
assez  clairement  la  situation  actuelle. 

"  Quelles  vont  être les  conséquences  de  l'adoption  de  cette  mesure? 

" Que  va-t-il  arriver  si  nous  assumons  comme  notre  part  légitime  du 

"fardeau  [de  la  défense  impériale]  de  faire  plus  que  défendre  nos  fron- 
"  tières,  devoir  auquel  les  Canadiens  n'ont  jamais  un  seul  jour  cherché  à 
"  se  soustraire,  même  lorsqu'ils  avaient  des  griefs  très  sérieux  contre  la 
"métropole?"  (3171). 

La  réponse,  il  la  formule  par  quelques  affirmations  précises,  appuyées 
de  preuves  décisives  : 

"  1. — 'Nous  serons  plus  étroitement  liés  par  la  politique  étrangère  du 
"  gouvernement  anglais,  ses  alliances  offensives  et  défensives,  pour  cette 
"  raison  que  nous  nous  engageons  à  appuyer  par  la  force  l'action  exté- 
"  rieure  de  l'Empire  ". 

(1)    On  trouvera   le  texte  anglais  de  cette  motion  à   la  pièce  justificative  70. 


—  217  — 

"  2. — Si  le  projet  émis  par  le  Congrès  de  la  Défense  Impériale  est 
"  approuvé  par  nous,  nous  serons  tenus  de  prendre  part  comme  belligérants 
"à  tou:es  les  guerres  de  l'Empire. 

"  3. — Nous  devenons  solidaires  de  la  Grande-Bretagne  à  l'égard  de  ses 
"  engagements  envers  les  nations  étrangères  "  (3171-2). 

Il  énumère  ici  les  principaux  traités  et  conventions  par  lesquels  la 
Grande-Bretagne  s'est  liée  envers  les  nations  étrangères  en  garantissant  la 
neutralité  de  la  Belgique,  du  Luxembourg  et  de  la  Suisse;  l'indépendance 
de  la  Norvège,  de  la  Suède,  de  la  Grèce,  d'e  l'Empire  ottoman,  du  Portugal, 
etc.,  etc. 

J'assistais  à  la  séance  de  la  Chambre  lorsque  le  député  de  Jacques-Car- 
tier prononça  son  discours.  Je  me  rappelle  encore  les  commenta'ires  de  cer- 
tains députés  et  journalistes  :  "  Décidément,  disaient-ils,  Monk  dépasse  la 
mesure.  Il  veut  trop  prouver.  Qui  croira  que  le  Canada  peut  se  lier  à 
garantir  par  une  action  militaire  la  neutralité  de  la  Belgique  ou  de  tout 
autre  pays  étranger  ?  "  Qu'auraient-ils  pensé,  si  on  leur  eût  alors  prédit 
qu'avant  cinq  ans,  le  Canada  fournirait  à  l'Angleterre  250  000  soldats  et 
dépenserait  un  demi-milliard,  non-seulement  pour  défendre  la  neutralité 
de  la  Belgique,  mais  pour  faire  respecter,  prétendent  les  gouvernants  bri- 
tanniques, les  conditions  du  traité  de  Bucarest  ? 

•Que  cette  politique  nouvelle  constitue  une  révolution  violente  et  radi- 
cale dans  la  situation  des  colonies  autonomes  et  le  gouvernement  de  l'Em- 
pire, M.  Monk  n'a  pas  de  peine  à  le  démontrer.  Ces  preuves  il  les  trouve 
dans  les  archives  impériales  et  canadiennes.  Il  rappelle  les  déclarations 
de  Cartier  et  de  Macdonald.  Il  cite  la  correspondance  échangée  entre  le 
duc  de  Newcastle  et  le  ministère  Sandfield  McDonald.  Il  emprunte  au  duc 
de  Devonshire  la  définition  des  visées  de  l'école  impérialiste.  Il  prouve 
à  l'évidence  que  la  politique  du  ministère  et  celle  de  l'opposition  ne  sont 
que  deux  formes  différentes  de  la  réalisation  de  ces  projets.  Il  rappelle 
le  plan  rationnel  suggéré  par  lord  Tweedmouth  à  la  Conférence  de  1907  : 
la  créa/ion  de  bases  navales  et  de  flottilles  de  torpilleurs  et  de  sous-marins, 
sous  le  contrôle  et   l'autorité   absolue   des   gouvernements   des   colonies. 

"C'était,  dit-il,  à   mon   avis,  un  projet  raisonnable maïs  aujourd'hui 

"  nous  sommes  en  présence  d'un  projet  tout  à  fait  différent  qui  n'a  jamais 
"  encore  été  discuté  ni  au  sein  de  ce  parlement  ni  devant  le  peuple.  Je  puis 
"  donc  affirmer  sans  crainte  que  c'est  là  une  innovation  ;  c'est  toute  une 
"  évolution  qu'on  a  en  vue.    Et  quels  sont  les  initiateurs  de  ce  changement  ? 

" A  mon  avis,  c'est  d  abord  en  grande  partie  l'oeuvre  de  la  soc'ié.é  de  la 

"  Fédération  Impériale. . ." 

"Ce  projet,  si  on  le  présente  bien  au  peuple,  prouvera  qu'il  porte  dans 
"  ses  flancs  la  ruine  de  notre  droit  au  gouvernement  autonome.  J'affirme 
"  en  premier  lieu,  qu'il  tend  à  nous  priver  de  la  direction  de  nos  forces  mi- 
"  l'italres  et  navales.  Il  nous  lie  aux  conséquences  de  la  politique  extérieure 
"du  gouvernement  de  Downing  S  reet  où  nous  n'avons  pas  voix  au  cha- 

"  pitre Il  nous  laisse  pour  ainsi  dire  avec  de  vastes  pouvoirs  d'ordre 

"  municipal.  Si  vous  enlevez  à  un  pays,  à  une  nation  quelconque,  le  droit 
"  de  diriger,   du  moins  comme  le  font  d'ordinaire  les  nations  libres,  ses 


—  218  — 

"relations  avec  les  autres  pays,  vous  le  privez  d'un  droit  des  plus  pré- 
cieux....»' (3181-2-3). 

Cette  coopération,  le  Canada  la  doit-il  à  l'Angleterre  ?  "  On  nous  a 
"  taxés  d'ingratitude,  nous  qui  professons  les  opinions  que  j'aî  exprimées 
"  ici;  on  nous  a  appelés  des  misérables  n'obéissant  à  d'autre  sentiment  que 
"celui  de  l'égoïsme . . . .  Notre  dette  est-elle  si  grande"  envers  l'Angle- 
terre ?     (3183). 

A  grands  traits,  il  fait  le  récît  des  larges  entailles  que  les  gouvernants 
et  les  diplomates  de  la  Grande-Bretagne  ont  pratiquées  dans  le  territoire 
canadien  afin  de  s'assurer  les  faveurs  des  Américains  ou  de  calmer  leur 
courroux.  Il  rappelle  que,  si  le  Canada  jouit  d'une  somme  considérable 
de  libertés  intérieures,  11  le  doit  aux  efforts  persévérants  de  ses  hommes 
d'Etat  bien  plus  qu'au  bon  vouloir  de  l'Angleterre.  Il  évoque  les  jours 
sombres  de  1837  et  les  actes  de  cruelle  tyrannie  des  fonctionnaires  britan- 
niques (3186-7)  — (1). 

Il  adjure  les  députés  de  la  province  de  Québec  de  secouer  leur  apathie 
et  leur  légèreté  et,  avant  de  voter  le  projet  de  loi,  d'en  peser  sérieusement 
les  conséquences  et  la  portée. 

Enfin,  il  propose  de  substituer  à  la  motion  de  M.  Borden  ce  sous- 
amendement  : 

"  Tout  en  protestant  de  son  inaltérable  dévouement  à  la  Couronne  bri- 
"  tannique,  cette  Chambre  est  d'opinion  que  le  projet  de  loi  qui  lui  est  pré- 
"  sente  change  les  relations  du  Canada  avec  l'Empire  et  devrait  en  consé- 
"  quence,  au  préalable,  être  soumis  au  peuple  canadien  pour  en  obtenir  im- 
"médiatement  son  opinion  par  voix  de  plébiscite"  (3189). 

C'est  la  solution  que  j'avais  proposée  à  l'assemblée  du  Monument 
National.  Je  l'avais  même  suggérée  dès  1900,  lorsque  j'esquissais  les  pre- 
mières lignes  du  plan  de  résistance  à  l'impérialisme  (2). 

(1)  Le  20  novembre  1909,  sir  Charles  TUPPER  avait  écrit  d'Angleterre  à  M.  Borden 
qu'il  approuvait  avec  enthousiasme  la  politique  préconisée  par  le  voeu  du  29  mars,  c'est- 
à-dire  la  construction  d'une  flotte  canadienne.  L'ancien  collègue  de  Macdonald  et  de 
Cartier  avait  profité  de  l'occasion  pour  d'sposer  lestement  du  plaidoyer  de  "gratitude" 
dont  M.  Borden  et  M.  Foster  devaient,  à  quelques  semaines  de  là,  faire  le  fond  de  leur 
argumentation.  Il  rappelait  son  opposition  constante  au  principe  de  la  contribution  des 
colonies  à  la  flotte  britannique,  et  il  ajoutait: 

"  It  was  adm'tted  that  Canada  was  not  only  no  burden  to  the  mother-country,  but 
"  wlthout  her  harbors  and  coal  mines  on  the  Atlantic  and  Pacific  coasts,  Britaln  would 
"  require  a  larger  navy.  Contrast  the  progress  of  Canada,  Australia  and  New  Zealand 
"  under  impérial  management,  and  since  it  was  rclinquished,  and  it  w'H  be  seen  to  whom 

"  their  présent  importance  is  due "      (Cette  lettre  est  reproduite  toute  entière  à  la  fui 

du  Kingdom  Paper  no  11  :  "Contribution  to  the  BritUh  Navy.") 

Nous  verrons  plus  loin  ce  que  le  vieux  leader  conservateur  pensait  du  don  de  dread- 
noughts  à  la  flotte  anglaise. 

Les  coloniaux  à  conscience  timorée,  qui  auraient  besoin  d'être  rassurés  sur  la  nature 
et  l'étendue  de  la  dette  de  "gratitude"  du  Canada  envers  l'Angleterre  devraient  lire  les 
Kinjjdom  Papera  de  M.  EWART,  le  numéro  10  en  particulier:  "Difficulties,  Danger», 
Duty",  p.  323-328.  L'auteur  énumère  succinctement  les  vingt-cinq  ou  trente  principaux 
actes  de  tyrannie  ou  d'injustice  commis  par  l'Angleterre  au  Canada,  depuis  la  Conquête 
jusqu'à  l'abandon  des  frontières  de  l'Alaska.  Avec  sir  Richard  Cartwright  il  conclut  que 
les  Canadiens  ne  doivent  guère  plus  à  la  mère  patrie  que  le  pardon  du  mal  qu'ils  en  ont 
reçu.  Dans  la  Paper  no  12:  "Britlsh  Protection",  M.  Ewart  compare  la  situation  des  colo- 
nies à  celle  d'un  troupeau  d'autruches  qu'un  marchand  prévoyant  entourerait  d'une  haute 
muraille,  afin  de  les  plumer  tout  à  l'aise.  M.  Ewart  ne  juge  pas  que  les  autruches  soient 
tenues  à  une  gratitude  incommensurable  envers  celui  qui  les  protégerait  dans  le  seul  but 
de  s'enrichir  à  leurs  dépens.  (On  trouvera  à  la  pièce  justificative  73  des  extraits  du 
Paper  no  10). 

(2)  Voir  page  132. 


—  219  — 

Le  débat  sur  la  deuxième  lecture  se  prolongea  jusqu'au  9  mars  1910. 
La  motion  de  M.  Monk  reçut  l'appui  de  la  plupart  des  députés  conser- 
vateurs du  Québec  et  de  quelques  députés  des  provinces  anglaises.  Elle 
fut  rejetée  par  les  votes  coalisés  des  deux  partis.  M.  Monk  et  les  dé- 
putés conservateurs  français  votèrent  également  contre  la  motion  de  M. 
Borden  et  la  deuxième  lecture  du  bill  (1). 

M.Fielding  interprète  la  Loi  :  —  "La  flotte,  canadienne  en  temps 
de  paix,  impériale  en  temps  de  guêtre" 

Du  débat  sur  la  troisième  lecture,  il  n'y  a  à  relever  que  les  déclara- 
tions de  M.  FIELDING,  ministre  des  Finances.  Le  premier  ministre, 
évidemment  ennuyé  des  attaques  de  la  presse  jingoe  et  des  accusations 
constantes  de  "déloyalisme"  et  de  "séparatisme",  voulait,  avant  de  clore 
le  débat,  donner  un  nouveau  coup  de  barre  vers  l'impérialisme.  Le 
principal  lieutenant  de  M.  Laurier  s'en  chargea.  Ancien  sécessionniste, 
il  mit  toute  l'ardeur  d'un  néophyte  à  faire  profession  de  foi  impéria- 
liste. 

Le  19  avril,  en  comité  général  de  la  Chambre,  il  s'écrie:  "Je  dé- 
"  clare  que  chaque  fois  que  la  nation  anglaise  sera  en  guerre  avec  une 
"  grande  puissance,  peu  importe  que  cette  guerre  soit  juste  ou  injuste, 
"  tant  que  nous  ferons  partie  de  l'Empire  britannique,  quel  que  soit  le 
"  gouvernement  (2)  qui  sera  au  pouvoir  au  Canada,  i7  sera  de  notre  de- 
"  voir  de  prêter  main-forte  à  la  mère  patrie;  et  je  déclare  que  le  gou- 
"  vernement  au  pouvoir  pendant  une  telle  crise,  qu'il  soit  libéral  ou 
"  tory,  s'il  néglige  d'obéir  à  ce  sentiment,  sera  anéanti  et  méritera  de 
"l'être"   (7862). 

Le  lendemain,  avant  la  troisième  lecture  du  bill,  il  prononce  un 
long  discours  —  j'allais  dire  le  dernier  monologue  de  la  comédie.  —  Il 
s'applique  tout  d'abord  à  démontrer  que  le  projet  de  loi  et  la  politique 
ministérielle  répondent  suffisamment  aux  vues  ultimes  des  autorités 
impériales.  Il  rétorque  à  M.  Borden  ses  déclarations  du  29  mars  (à  la 
Chambre)  et  du  14  octobre  1909  (à  Halifax),  en  faveur  de  la  construc- 
tion d'une  flotte  canadienne,  et  il  ajoute: 

"  Nous  voulons  que  chacun  de  nous  et  chacun  de  nos  électeurs,  lors- 
"  qu'il  ira  à  bord  de  ces  navires  canadiens,  —  canadiens  en  temps  de 
"  paix  et  impériaux  en  temps  de  guerre,  —  puisse  sentir  qu'il  est  un  des 
"  propriétaires ..."   (7947) . 

"  Par  le  Bill  que  nous  proposons,  nous  aurons  une  marine  cana- 
"  dienne,  qui  sera  canadienne  en  temps  de  paix,  mais  qui,  grâce  au 
"  moyen  que  nous  nous  proposons  de  prendre,  deviendra  inévitablement 
"  impériale,  lorsque  l'Empire  aura  besoin  de  l'aide  du  Canada  pour  sa 
"  défense.  J'accepte  la  maxime  que  lorsque  l'Empire  est  en  guerre,  le 
"  Canada  est  en  guerre.  Le  Canada  n'aura  jamais  besoin  de  défense, 
"excepté  lorsque  l'Empire  lui-même  devra  en  avoir  besoin;  c'est  pbur- 
"  quoi  je  dis  que  la  marine  canadienne,  tout  en  étant   en    premier   lieu 

(1)  On  trouvera  à  la  pièce  justificative  70  le  texte  anglais  des  propositions  et  d'assez 
Intéressantes  déclarations  de  M.  DOHERTY  et  de  M.  NANTEL,  futurs  ministres  dans  le 
cabinet  Borden. 

(2)  "Gouvernement"  doit  être  pris  Ici  dans  le  sens  de  "ministère." 


—  220  — 

"  pour  la  défense  de  nos  côtes,  n'est  après  tout  qu'une  succursale  de  la 
"  marine  impériale  en  temps  de  paix,  et  deviendra  partie  intégrante  de 
"  la  Marine  Royale  lorsque  retentira  le  cri  de  guerre"  (7950). 

Il  s'efforce  de  démontrer  que  le  parti  libéral  peut  à  bon  droit  ré- 
clamer le  mérite  de  tous  les  actes  positifs  d'impérialisme,  accomplis  au 
Canada.  Il  rappelle,  pour  le  conspuer,  le  refus  de  sir  John  Macdonald 
de  faire  participer  le  Canada  à  la  guerre  du  Soudan.  Il  tire  gloire,  pour 
le  ministère  et  le  parti  libéral,  de  la  contribution  du  Canada  à  l'infâme 
guerre  d'Afrique  (7953-62). 

Ce  discours  fut  le  dernier  mot  du  ministère.  C'était  aussi  le  plus 
sincère;  il  donnait  la  portée  exacte  de  la  loi;  il  dévoilait  le  fond  de  la 
pensée  de  ceux  qui  l'avaient  conçue  et  imposée  à  M.  Laurier. 

La  session  fut  prorogée  le  4  mai.  Le  discours  du  Trône  contenait 
ce  paragraphe: 

"  La  loi  créant  un  service  maritime  "  —  définition  prudemment 
mitigée  de  la  flotte  de  guerre  —  "  qui  s'est  révélé  une  nécessité  urgente 
"  en  présence  du  développement  extraordinaire  du  Canada,  devenu  du- 
"  rant  ces  dernières  années  une  nation  au  sein  de  l'Empire  britannique, 
"  est  le  couronnement  d'une  politique  que  l'on  a  toujours  eue  en  vue 
"depuis  les  premiers  jours  de  la  Confédération"  (9299). 

Il  était  impossible  d'accumuler  en  si  peu  de  mots  plus  de  faussetés 
historiques  et  constitutionnelles  et  de  dénaturer  plus  audacieusement 
l'origine  et  les  motifs  de  cette  mesure  révolutionnaire.  Il  n'est  guère 
probable  que  lord  Grey  ait  éprouvé  le  moindre  scrupule  à  prendre  la 
responsabilité  officielle  de  cette  duperie:  elle  servait  trop  bien  les 
desseins  des  impérialistes. 

Agitation  contre  la  Loi  navale 

M.  Monk,  déjà  profondément  atteint  par  la  crue'.Ie  maladie  qui  devait 
l'emporter,  avait  quitté  le  parlement  presque  au  lendemain  du  vote  sur  la 
deuxième  lecture  du  projet  de  loi.  D'un  séjour  assez  prolongé  aux  Etats- 
Unis,  il  rapporta,  avec  un  regain  passager  de  forces  physiques,  des  rensei- 
gnements précieux  sur  le  coût  d'une  flotte  de  guerre  et  de  l'établissement 
de  bases  navales  de  ce  côté-ci  de  l'océan.  Les  conservateurs  du  Québec  le 
pressaient  vivement  d'entamer  une  vigoureuse  campagne  de  tribune  contre 
la  politique  navale  du  ministère.  Quelques-uns  étaient  sincères;  la  plu- 
part ne  songeaient  qu'à  exploiter  contre  le  parli  libéral  la  répugnance  ins- 
tinctive des  Canadiens-français  pour  le  militarisme  et  surtout,  pour  toute 
mesure  tendant  à  accroître  les  charges  du  pays  au  bénéfice  de  l'Angleterre. 
M.  Monk  dites  ait  d'instinct  les  luttes  publiques  et  l'agitation  populaire. 
Profondément  dégoûté  de  la  politique,  déjà  frappé  à  mort,  il  hésitait  à  en- 
treprendre cette  lutte  ingrate  et  ardue.  D'autre  part,  ses  profondes  con- 
victions nationalistes,  mûries  par  l'étude  de  l'histoire  et  l'observation  des 
courants  contemporains  de  l'Empire  britannique  et  du  monde,  le  pous- 
saient à  tenter  cet  effort  suprême.  Il  me  fit  l'honneur  de  me  communi- 
quer ses  pensées  et  ses  désirs,  et  aussi  ses  hésitations,  lesquelles  ne  te- 
naient qu'à  son  défaut  d'endurance  physique.  Il  se  sentait  incapable  de 
poursuivre  une  campagne,  si  je  n'en  assumais  la  direction  effective  et  la 
plus  large  part.    Il  avait  cependant  décidé   de   porter   la   parole   à   une 


—  221  — 

grande  assemblée  publique,  convoquée  par  ses  amis  conservateurs,  à 
Saint-Eustache,  le  dimanche  17  juillet.  Il  me  supplia  de  l'accompagner 
et  d'y  prendre  la  parole. 

Ce  fut  à  mon  tour  d'éprouver  de  vives  et  profondes  hésitations  —  pour 
d'autres  motifs  que  ceux  du  dépuié  de  Jacques-Cartier.  Désillusionné  de- 
puis plus  longtemps  que  lui  sur  la  valeur  morale  des  politiciens  de  parti, 
je  n'accorda'is  qu  une  médiocre  confiance  à  la  sincérité  de  >\a  plupart  des 
conservateurs  qui  m'adjuraient  de  me  joindre  à  M.  Monk  pour  mener  la 
lutte  contre  l'impérialisme.  Cependant,  il  me  paraissait  à  la  fois  impoli- 
tique et  injuste  de  refuser  mon  concours  à  un  homme  public  éminemment 
honorable,  au  moment  où  il  se  préparait  à  adhérer  publiquement  et  sans 
réserve  à  une  doctrine  politique  que  j'avais  posée  dix  ans  auparavant  et  à 
laquelle  j'avais  consacré  tant  d'efforts  et  de  luttes.  Ce. te  pensée  l'emporta 
sur  toute  autre  considération.  Je  consentis  à  accompagner  M.  iMonk  à 
Saint-Eustache  et  même  à  poursuivre  avec  lui  une  campagne  d'éducation 
populaire.  J'y  mis  toutefois  une  condition  absolue  :  combattre  avec  une 
égale  vigueur  la  politique  impérialiste  des  deux  partis.  Ce  n'était  pas  seu- 
lement la  loi  navale,  imposée  par  les  'impérialistes  au  ministère  libéral  et 
par  celui-ci  au  pays,  ni  le  projet  de  contribution  suggéré  par  M.  Borden, 
qu'il  fallait  détruire;  c'était  le  principe  commun  de  ces  deux  politiques: 
l'impérialisme  anglais,  c'est-è-dire  la  participation  du  Canada,  sous  une  for- 
me quelconque,  à  la  défense  générale  de  l'Empire  et  aux  guerres  de  la  Gran- 
de-Bretagne, étrangères  au  pays.  Je  représentai  à  M.  Monk  l'importance, 
la  nécessité  même  de  définir  nettement,  dès  le  début,  le  caractère  et  le 
terrain  de  la  lutte.  M.  Monk  tomba  d'accord  avec  moi  sur  tous  ces  points. 
A  sa  demande,  je  rédigeai,  séance  tenante,  la  déclaration  de  principes  qui 
devait  être  soumise  à  la  réunion  de  Sainl-Eustache.  Nous  étions  alors  au 
jeudi.  M.  Monk  emporta  ce  projet  de  résolutions  afin  de  l'étudier  à  loi- 
sir. Il  me  le  remit  le  lendemain,  sans  y  avoir  apporté  aucune  modifica- 
tion de  fond.  Il  me  déclara  qu'il  y  voyait  l'expression  exacte  et  entière 
de  ses  propres  opinions. 

Résolutions  de  Saint-Eustache 

Afin  d'éviter  toute  dispute  et  toute  équivoque,  je  fis  publier  cette  pièce 
intégralement,  dès  le  samedi  soir,  dans  le  Nationaliste  qui  porte  la  date 
du  dimanche,  17  juillet  1910  (1).    En  voici  le  texte  : 

"  Nous,  citoyens  du  Canada,  fidèles  sujets  de  Sa  Majesté  le  Roi  Georges 
"  V,  nous  déclarons  prêts  à  défendre,  au  prix  de  no!re  sang,  le  sol  de  notre 
"  patrie  et  les  droits  de  la  Couronne  britannique  au  Canada,  ainsi  que  nos 
"pères  l'ont  fait  en  1776  contre  les  sujets  Anglais  de  Sa  Majesté,  en  1812, 
"  contre  les  armées  de  la  République  américaine,  et  comme  nous  l'avons  fait 
"en  1885,  contre  nos  propres  concitoyens  en  révolte. 

"  Mais,  confiants  dans  la  grandeur  et  l'efficacité  des  principes  de  décen- 
"  tralisation  et  d'autonomie,  solennellement  proclamés  et  reconnus,  depuis 
"plus  d'un  demi-siècle,  par  les  autorités  de  la' Grande-Bretagne  et  cel!es  du 
"  Canada,  nous  sommes  opposés  à  toute  politique  nouvelle  qui  nous  entraî- 

(1)  Elle  parut  aussi  dans  le  Devoir  du  lundi,  18  juillet.  On  voit  que  le  public  a  été 
loyalement  averti  des  motifs  et  de  l'objet  de  la  campagne  menée  sous  la  direction  de  M. 
Monk. 


—  222  — 

"  nerait  dans  des  guerres  lointaines,  étrangères  au  Canada,  aussi  longtemps 
"  surtout  que  les  colonies  autonomes  de  l'Empire  ne  partageront  pas  avec 
"  la  mère  patrie,  et  sur  un  pied  d'égalité,  l'autorité  souveraine  dont  relèvent 
"  l'armée  et  la  flotte  impériales,  les  Iraités  de  paix  et  d'alliance,  les  relations 
"  étrangères,  le  gouvernement  des  Indes  et  des  possessions  de  la  Couronne. 

"Nous  croyons  sincèrement  que  cette  politique  de  concentration  et 
"  d'apparente  unité  impériale,  dont  la  nouvelle  loi  navale  n'est  qu'un  pre- 
"  mier  jalon,  produira  au  sein  même  de  l'Empire,  des  malentendus,  des  ri- 
"  valités  et  des  conflits  qui  mettront  en  danger  la  paix  et  l'union  des  pays 
"  nombreux  et  des  peuples  de  toutes  races  qui,  aujourd'hui,  sont  fiers 
"  d'obéir  à  la  Couronne  anglaise. 

"  N'ayant  jamais  été  pour  la  Grande-Bretagne  et  pour  l'Empire  la 
"  cause  d'aucun  conflit,  nous  croyons  qu'une  politique  de  paix  et  de  dé- 
"  veloppement  moral  et  matériel  est  nécessaire  au  Canada,  à  sa  crois- 
"  sance  et  à  sa  cohésion,  et,  par  suite,  à  la  gloire  et  à  la  sécurité  de  l'Em- 
"  pire. 

"  Citoyens  libres  d'un  pays  démocratique,  nous  réclamons  le  droit  d'ex- 
"  primer  hautement  notre  opinion  sur  celte  question  comme  sur  toute  autre 
"qui  affecte  le  sort  et  les  intérêts  du  Canada.  Nous  reconnaissons  à  la 
"  majorité  du  peuple  canadien  le  droit  de  déterminer  une  orientation  nou- 
"  velle  dans  nos  relations  avec  les  autres  parties  de  l'Empire,  pourvu  qu'elle 
"  le  fasse  en  toute  connaissance  de  cause. 

"Mais  nous  protestons  contre  toute  tentative  de  soustraire  ce  grave 
"  problème  aux  libres  délibérations  du  peuple  canadien  tout  entier  et  de 
"  chacun  des  groupes  qui  le  composent. 

"  Nous  désavouons  les  déclarations  faites  à  Toronto,  en  décembre  der- 
"  nier,  par  M.  Alexandre  Taschereau,  ministre  provincial  des  Travaux  Pu- 
"  blics,  qui  a  prétendu  faussement  que  le  peuple  de  Québec  est  prêt  à  accep- 
"  ter  aveuglément  toute  politique  de  défense  navale  de  l'Empire  et  nous 
"  blâmons  les  membres  du  gouvernement  et  de  la  législature  de  la  province 
"  qui  ont  ratifié  ces  déclarations  par  leur  vote,  le  2  juin  dernier. 

"Nous  blâmons  le  ministère  fédéral  et  la  majorité  parlementaire  qui 
"  ont  imposé  au  Canada  cette  nouvelle  loi  navale,  lancé  le  pays  dans  le  gouf- 
"fre  du  militarisme,  dénoncé  naguère  avec  tant  d'énergie  par  sir  Wilfrid 
"  Laurier,  mis  en  danger  la  paix  du  Canada  et  détourné  vers  la  construc- 
"  Lion  d'engins  meurtriers  et  la  préparation  de  guerres  sanglantes  des  mil- 
"  lions  destinés  au  développement  de  notre  agriculture  et  de  nos  voies  de 
"  transport. 

"Nous  censurons  également  l'attitude  de  M.  Borden  et  des  députés  de 
"  l'opposition  qui,  à  sa  suite,  ont  réclamé  l'adoption  d'une  politique  non 
"  moins  néfaste. 

"  Nou  affirmons  que  le  parlement  n'avait  aucun  droit  d'engager  ainsi 
"  l'avenir  du  Canada  dans  une  politique  qui  n'a  jamais  été  soumise  au  peu- 
"  pie  appelé  à  payer  l'impôt  du  sang  et  à  porter  le  joug  des  dépenses  militai- 
"  res. 

"Nous  approuvons  sans  réserve  la  conduite  courageuse  et  loyale  de 
"M.  Monk  et  des  rares  députés  fidèles  à  leur  mandat,  qui  ont  démontré  les 
"dangers  de  cette  politique  et  réclamé  pour  le  peuple  du  Canada  le  droit 


—  223  — 

"d'exprimer  sa  volonté,  avant  que  ses  mandataires  ne  lui  imposent  ce 
"lourd  fardeau." 

Dès  le  dimanche  matin,  la  plupart  des  manifestants  avaient  lu  cette 
déclaration  de  principes.  Quelques-uns  se  montrèrent  assez  ennuyés  du 
court  paragraphe  censurant  "l'attitude  de  M.  Borden  et  des  députés  de 
l'opposition  qui,  à  sa  suite,  ont  réclamé  l'adoption  d'une  politique  non 
moins  néfaste  "  que  celle  du  ministère.  Ils  firent  part  de  leur  mécon- 
tentement au  député  de  Jacques-Cartier.  D'un  mot,  M.  Monk  mit  fin  à  la 
dispute  :  "  Je  considère,  dit-il,  qu'en  tout  ceci  nous  devons  agir  avec  la 
plus  entière  franchise."  Cette  parole  est  révélatrice  :  elle  dévoile  à  la 
fois  le  caractère  de  l'homme  qui  la  prononçait  et  les  calculs  de  ceux  qui 
l'avaient  provoquée. 

La  manifestation  obtint  un  succès  considérable.  Les  résolutions 
furent  lues  et  acclamées  par  la  foule,  après  une  demande  réitérée  de 
partage  des  voix. 

L'assemblée  de  Saint-Eustache  fut  suivie  d'une  série  de  réunions 
populaires  dans  toutes  les  parties  de  la  province:  Saint-Henri,  Saint- 
Hyacinthe,  Vaudreuil,  Longue-Pointe,  Saint-Jean,  Saint-Rémi,  Farnham, 
C-rand^ère,  etc.,  etc. 

A  chacune  de  ces  assemblées,  les  résolutions  de  Saint-Eustache  fu- 
rent lues  et  acclamées.  Au  nombre  des  orateurs  qui  nous  accompagnè- 
rent, M.  Monk  et  moi,  et  qui  dénoncèrent  comme  nous,  souvent  avec  plus 
de  violence  que  nous,  la  loi  navale,  "  la  politique  non  moins  néfaste  de 
M.  Borden  "  et  toute  forme  de  participation  à  la  défense  navale  de  l'Em- 
pire, se  trouvaient  MM.  NANTEL,  CODERRE,  BLONDIN,  PATENAUDE, 
—  futurs  membres  du  ministère  conservateur  qui  n'a  pas  fait  abroger  la 
loi  navale  et  qui  a  fait  adopter  la  politique  "non  moins  néfaste"  dénon- 
cée par  ces  messieurs  ;  —  PAQUET,  SEVIGNY,  LESPERANCE,  RAIN- 
VILLE,  MONDOU,  —  futurs  députés  conservateurs  ;  —  COUSINEAU, 
SAUVE,  députés  à  l'Assemblée  législative. 

Élection  de  Drummond-  Arthabaska 

Cette  campagne  aboutit  à  l'élection  de  Drummond-Arthabaska,  dont 
M.  Patenaude,  aujourd'hui  ministre  du  Revenu  de  l'Intérieur,  fut  le  prin- 
cipal organisateur.  C'est  au  cours  de  cette  lutte  électorale  que  M.  Blon- 
din,  futur  vice-président  de  la  Chambre,  puis  secrétaire  d'Etat,  arrangea 
si  bien  —  en  plagiant  Chapleau,  du  reste,  —  le  drapeau  britannique 
"troué  par  les  balles  des  insurgés  de  1837  afin  d'y  laisser  passer  l'air  de 
la  liberté." 

M.  Armand  Lavergne  fit  la  lutte  avec  la  belle  vaillance  et  la  loyale 
franchise  qui  ont  marqué  toutes  ses  attitudes. 

L'élection  se  termina  par  le  triomphe  du  candidat  "autonomiste". 
C'est  la  désignation  que  les  conservateurs  dissidents  avaient  adoptée, 
afin  de  marquer  leur  séparation  du  parti  tory,  sans  se  compromettre 
définitivement  avec  les  nationalistes  (1). 

(1)  Contrairement  à  ce  que  l'on  a  dit  et  parfois  pensé,  je  n'avais  nullement  tenté 
d'imposer  l'étiquette  nationaliste  aux  conservateurs  dissidents.  J'ai  toujours  cru  et  je 
crois  encore  que  le  nationalisme  est,  comme  l'impérialisme,  une  doctrine  d'ordre  général 
qui  ne  doit  pas  être  rétrécie  à  la  mesure  d'un  parti  ou  d'une  faction.    Elle  doit  rester 


—  224  — 

Cette  victoire,  remportée  dans  une  circonscription  foncièrement 
libérale,  où  le  prestige  et  l'influence  personnelle  du  premier  ministre 
étaient  plus  marqués  que  partout  ailleurs,  fut  un  coup  de  foudre  révé- 
lateur pour  tout  le  monde.  Elle  démontrait  que  l'opinion  publique  était 
nettement  opposée  aux  tendances  impérialistes  des  deux  partis.  Nous 
jugeâmes  oportun  d'en  marquer  le  caractère  et  la  portée  décisive.  A 
une  réunion  monstre  convoquée  à  Montréal  pour  célébrer  le  triomphe 
du  nationalisme  sur  l'impérialisme,  nous  fîmes  ratifier  ce  voeu: 

"  Cette  assemblée  acclame  le  résultat  de  l'élection  de  Drummond  et 
"  Arthabaska  comme  le  triomphe  du  principe  de  l'autonomie  du  Canada. 
"Cette  victoire  justifie  avec  éclat  l'attitude  de  M.  Monk,  député  de  Jac- 
"  ques-'Cartier,  sur  la  loi  de  la  marine  et  celle  des  députés  qui  l'ont 
"  appuyé. 

"  Elle  indique  que  le  peuple  veut  être  consulté  avant  d'être  entraîné 
"  dans  une  politique  nouvelle  de  militarisme  impérial. 

"Cette  assemblée  approuve  et  ratifie  le  verdict  rendu  par  la  cir- 
"  conscription  électorale  de  Drummond  et  Arthabaska,  réitère  la  volonté 
"  du  peuple  canadien  de  défendre  les  droits  de  la  Couronne  britannique 
"  au  Canada,  se  déclare  prête  à  approuver  toutes  les  mesures  nécessaires 
"  et  efficaces  pour  assurer  la  défense  du  territoire  canadien,  mais  con- 
"  sidère  comme  contraire  au  principe  de  l'autonomie  du  Canada  et  à  la 
"  réelle  unité  de  l'Empire,  toute  politique  tendant  à  imposer  au  Canada, 
"  qui  n'a  aucune  voix  dans  le  gouvernement  de  l'Empire,  une  part  quel- 
"  conque  de  ses  charges  extérieures  et  de  sa  défense  militaire  en  dehors 
"  du  territoire  canadien  —  la  seule  partie  de  l'Empire  sur  laquelle  le 
"  peuple  canadien  puisse  exercer  une  action  politique  et  constitution- 
"nelle"  (Longs  applaudissements)   (1). 

M.  Borden  emboîte  le  pas  à  M.  Monk 

A  quelques  jours  de  là,  le  parlement  se  réunissait  de  nouveau.  M. 
MONK  eut  toute  occasion  d'allonger  la  série  de  ses  expériences  sur  la  bas- 
sesse et  la  versatilité  des  politiciens  de  parti.  Six  mois  auparavant,  les 
pontifes  du  torysme  l'avaient  à  peu  près  excommunié.  Vainqueur  du  mi- 
nistre, il  fut  accueilli  à  bras  ouverts  par  les  plus  impérialistes  d'entre  les 
torys.  Au  cours  du  débat  sur  l'Adresse,  il  proposa  Y  amendement  sui- 
vant : 

"  Cette  Chambre  regrette  que  le  discours  du  Trône  n'Indique  en  aucune 
"manière  que  le  gouvernement  ait  l'intention  de  consulter  le  peuple  au 
"  sujet  de  sa  politique  navale  et  de  la  question  générale  de  la  contribution 
"  du  Canada  aux  armements  de  l'empire  "(2). 

accessible  aux  honnêtes  gens  de  tous  les  partis.  Et  puis,  je  n'avais  pas  une  foi  aveugle 
dans  la  sincérité  ou  la  constance  de  plusieurs  "autonomistes"  d'occasion:  je  ne  tenais 
nullement  à  les  voir  arborer  notre  drapeau  jusqu'au  jour  où  ils  trouvera'ent  commode 
ou  avantageux  de  le  remettre  en  poche.  La  suite  des  événements  a  prouvé  que  cette  mé- 
fiance n'était  pas  exagérée. 


(1)  Devoir  du  10  novembre  1910. 

(2)  Débat*  de  la  Chambre  des  Communes.  1910-11  (version  française)  col.  141.  On 
trouvera  le  texte  anglais  de  cette  motion  et  de  celle  de  M.  Borden  à  la  pièce  justificative 
70.      Les  deux  citations  qui  suivent  sont  également  empruntées  à  la  version  française. 


—  225  — 

Le  leader  de  l'opposition,  M.  BORDEN,  proposa  en  sous-amende- 
ment: 

"Nous  prions  Voire  Excellence  de  croire  à  l'attachement  inaltérable 
"et  au  parfait  dévouement  du  peuple  du  Canada  pour  la  Couronne  britan- 
"  nique  comme  aussi  de  [à]  son  désir  et  de  [à]  sa  volonté  de  satisfaire 
"à  toutes  les  justes  responsabilités  qui  incombent  à  ce  pays  comme  na- 
**  tion  entre  celles  qui  composent  l'Empire.  Nous  désirons  cependant 
M  exprimer  notre  regret  de  ce  que  le  gracieux  discours  de  Votre  Excel- 
"  lence  ne  donne  aucune  indication  quelconque  d'une  intention  de  ses 
"  conseillers  de  consulter  le  peuple  sur  la  politique  navale  du  Cana- 
"da"  (238). 

Lorsque  cette  motion  eut  été  rejetée  par  la  majorité  libérale  accrue  des 
votes  de  M.  Monk  et  de  ses  partisans  autonomistes,  tous  les  députés  con- 
servateurs, à  l'exceplion  de  MM.  Fosler  et  Hughes,  emboîtèrent  le  pas  à  M. 
Monk  et  votèrent  sa  proposition.  C'était  prendre  l'engagement  implicite 
de  soumettre  au  peuple  toute  politique  de  contribution  à  la  défense  de 
l'Empire.  M.  BORDEN,  en  motivant  son  adhésion  conditionnelle  à  la  mo- 
tion de  M.  Monk,  le  24  novembre  1910,  s'y  était  formellement  obligé  : 

"  On  pourra,  avec  raison,  nous  demander  ce  que  nous  ferions  de  cette 
"  grave  question  si  nous  étions  au  pouvoir  aujourd'hui.  Il  me  semble  que 
"  notre  devoir  est  tout  tracé  :. . .  l'administration  se  rendra  compte  et  saura 
"  si  les  circonstances  dans  lesquelles  se  trouve  en  ce  moment  l'empire  sont 
"  graves  ou  non  en  ce  qui  a  trait  à  la  défense  navale.  Si  nous  étions 
"  au  pouvoir,  nous  nous  efforcerions  d'obtenir  sur  cette  question  une  ré- 
ponse simple  et  claire,  et  si  celte  réponse,  basée  sur  l'assurance  du  gou- 
"  vernement  de  la  mère  patrie  et  sur  le  rapport  des  experts  de  l'Amirauté, 
"  comportait,  comme  je  le  pense,  la  nécessité  d'une  action  prompte  et  effec- 
"  tive  de  la  part  de  ce  pays,  je  demanderais  au  Parlement  de  voter  l'aide 
"  que  les  circonstances  commanderaient  et,  faute  par  le  Parlement  d'y 
"  consentir,  j'en  appellerais  du  Parlement  au  peuple.  Quant  à  savoir  si 
"  le  peuple  a  le  droit  d'être  consulté  dès  qu'il  s'agit  d'une  politique  en- 
"  gageant  l'avenir,  cela,  pour  moi,  ne  fait  pas  de  doute. 

" En  supposant  que  le  Canada  décide  de  contribuer  à  la  défense 

"  de  l'empire  dans  son  ensemble,  doit-il  le  faire  sans  que  nous  ayons  voix 
"dans  les  conseils  impériaux  touchant  les  décisions  à  prendre  pour  la  paix 
"ou  la  guerre  dans  les  diverses  parties  de  l'Empire?  Cela  ne  me  paraî- 
"  trait  guère  juste  et  je  ne  pense  pas  que  le  peuple  canadien  y  consentirait 

"volontiers Voilà  des  questions  qu'il  serait  bon  d'étudier  sérieuse- 

"  ment  avant  de  formuler  une  politique  permanente.  Cette  politique  une 
"  fois  bien  conçue  et  clairement  expliquée  au  peuple,  le  gouverne- 
"  ment  (1),  quel  qu'il  soit,  devrait  appeler  la  population  à  se  prononcer 
"  pour  approuver  ou  désapprouver  le  projet  et  obéir  à  ses  volontés  " 
(237-8). 

Comme  l'année  précédente,  on  le  constate,  M.  Borden  affirme  de  nou- 
veau que  les  colonies  ont  le  droit  d'être  représentées  dans  le  gouverne- 
ment de  l'Empire  avant  de  participer  à  sa  défense  générale.    Il  se  rallie 

(1)  "Gouvernement"  est  évidemment  employé  ici  dans  le  sens  de  "ministère."  Le  texte 
anglais  de  cette  citation  est  contenu  à  la  pièce  justificative  70.  Il  est  plus  précis  et  plus 
formel   que  la  version  française 


—  226  — 

nettement  à  l'opinion  de  M.  Monk  que  le  peuple  a  le  droit  d'être  consulté 
avant  d'être  lié  à  un  mode  quelconque  de  contribution.  Ses  dernières 
paroles  indiquent  même  que  cette  consultation  doit  prendïe  la  forme  plé- 
biscitaire. En  effet,  comment  un  ministère  pourrait-il  "  obéir  aux 
volontés  "  du  peuple  si  sa  politique  était  condamnée  dans  une  élection 
générale?  Il  ne  lui  resterait  alors  d'autre  alternative  que  la  démission, 
qui  exclue  nécessairement  l'exécution  par  le  ministère  défait  du  verdict 
populaire. 

Ces  paroles  et  ce  vote  constituent  la  dernière  attitude  de  M.  Borden 
au  parlement,  sur  cette  question,  avant  la  dissolution  des  Chambres. 

Le  débat  dura  plus  d'une  semaine.  Il  ne  contient  aucune  expression 
d'opinion  remarquable  ou  nouvelle  sur  les  divers  aspects  du  problème  im- 
périaliste. Il  est  surtout  rempli  de  récriminations  aigres  ou  violentes  au 
sujet  de  l'élection  de  Drummond-Arthabaska. 

iL'atïention  (fut  bientôt  détournée  de  la  question  navale  par  la  divulga- 
tion des  termes  du  traité  de  réciprocité  conclu  avec  les  Etats-Unis.  Tout 
indique  que  le  premier  ministre  s'était  laissé  entraîner  dans  ce  guêpier 
afin  d'apporter  un  dérivatif  à  l'attention  publique.  Il  espérait  conserver 
ses  positions  dans  le  Québec  et  gagner  assez  de  sièges  dans  les  provinces 
de  l'Est  et  de  l'Ouest  pour  compenser  ses  pertes  probables  dans  l'Ontario. 
Mais  cette  question  et  les  débats  violents  et  prolongés  qu'elle  suscita  au 
parlement  et  dans  tout  le  pays  n'entrent  pas  dans  le  cadre  de  cette  étude. 

Conférence  Impériale  de  1911 

Le  19  mai,  la  session  fut  ajournée  au  1S  juillet,  afin  de  permettre  au 
premier  ministre  de  prendre  part  aux  délibérations  de  la  Conférence  Impé- 
riale. Ce  seul  fait  marque  à  quel  point  les  préoccupations  impérialistes  ont 
déplacé  en  peu  d'années,  dans  l'esprit  des  politiciens  du  Canada,  le  souci 
des  intérêts  nationaux.  Le  parlement  canadien  était  alors  saisi  de  deux 
questions  urgentes  et  d'importance  capitale.  Et  cependant,  il  en  suspend 
l'étude  et  en  ajourne  la  solution  à  deux  mois  afin  de  permettre  au  chef 
de  l'Elat  d'aller  à  Londres  traiter  de  questions  dont  la  solution  n'affecte 
qu'indirectement  les  intérêts  nationaux.  Cartier  et  Macdonald  n'auraient 
jamais  oublié  à  ce  point  leur  rôle  de  chefs  de  la  nation  canadienne.  M. 
Laurier  et  M.  Borden  eux-mêmes  n'y  auraient  pas  songé  dix  ans  plus  tôt  (1). 

Le  premier  ministre  était  accompagné  du  ministre  de  la  Milice,  sir 
Frederick  BOBL>EN,  et  du  ministre  de  la  Marine,  M.  BBODEUB.  C'était 
la  première  réunion  plénière..  depuis  la  réorganisation  décrétée  en  1907. 
Le  premier  ministre  du  Canada  en  était  le  doyen  :  de  tous  les  délégués 
britanniques  ou  coloniaux,  il  était  le  seul  qui  eût  pris  part  aux  délibérations 

(1)  Dès  la  séance  d'ouverture  de  la  Conférence,  sir  Wilfrid  Laurier  souligne  l'impor- 
tance et  la  rapidité  de  cette  évolution:  "Le  plus  important  des  résultats  obtenus  a  été  de 
"  substituer  au  genre  de  Conférences  coloniales  éphémères  qui  s'étaient  réunies  précé- 
"  demmcnt,  un  véritable  régime  impérial  de  conférences  périodiques  entre  le  gouverne- 
"  ment  de  Sa  Majesté  dans  le  Royaume-Uni  et  les  gouvernements  de  Sa  Majesté  dans  les 
"  possessions  d'outremer,  pour  la  discussion  des  intérêts  communs."  Impérial  Conférence 
1911,  Cd  5745,  p.  24. 


—  227  — 

des  trois  Conférences  précédentes  :  1897,  1902  et  1907  (1).  Comme  en 
1907,  il  avait  refusé  de  se  lier  par  un  programme  quelconque.  II  avait 
même,  cette  fois,  dans  sa  réponse  à  llnvifatlon  du  ministre  des  Colonies, 
poussé  la  prudence  jusqu'à  n'exprimer  aucune  opinion  sur  le  programme 
des  autres  gouvernements.  Il  s'était  borné  à  faire  écrire  par  lord  Grey  à 
M.  Harcourt  (2)  que  le  gouvernement  canadien  "  accueillerait  avec  plaisir 
"  toute  propostion  tendant  à  uniformiser,  autant  que  possible,  les  lois  de 
"  naturalisation  des  diverses  possessions  de  Sa  Majesté  "  (3). 

Cette  discrétion  faisait  contraste  avec  la  longue  liste  des  multiples 
mesures  suggérées  par  les  gouvernements  de  l'Australie  et  de  la  Nouvelle 
Zélande.  Elle  était  du  reste  conforme  au  tempérament  et  à  la  tactique 
usuelle  de  M.  Laurier,  qui  a  fait  de  l'opportunisme  l'inspiration  cons- 
tante et  le  seul  fond  de  toute  sa  carrière.  Il  voulait,  comme  toujours,  rester 
libre  d'évoluer  en  tous  sens,  au  gré  des  courants  populaires  et  des  exi- 
gences du  moment. 

La  Conférence  s'ouvrit  le  23  mai,  sous  la  présidence  de  droit  du  pre- 
mier ministre  du  Royaume  Uni,  M.  ASQUITH.  L'éminent  homme  d'Etat 
accueillit  les  délégués  des  colonies  par  quelques  paroles  dans  sa  manière 
habituelle.  Sous  l'imprécision  voulue  des  termes  et  le  voile  modeste  d'un 
langage  sans  apprêts,  il  insinue  habilement  la  pensée  des  maîtres  de  l'Em- 
pire. L'union  impériale  doit  reposer  sur  la  reconnaissance  entière  de  l'au- 
tonomie de  chacun  des  pays  d'Empire.  "This  is,  hère  at  home  and 
throughout  the  Dominions,  the  life-blood  of  our  polity.  It  is  the  articu- 
lus  stantis  aut  cadentis  Imperii  "  (4). 

Il  écarte  d'avance,  comme  sans  y  prendre  garde,  les  projets  ambitieux 
des  coloniaux  sur  la  réorganisation  politique  de  l'Empire.  Il  concentre 
l'attention  sur  le  problème  de  la  défense  impériale.  Afin  de  mettre  les 
représentants  des  Colonies  à  l'aise,  il  leur  annonce  que  cette  question  sera 
discutée  en  secret,  derrière  la  porte  soigneusement  close  de  l'Impérial 
Defence  Committee.  C'est  là  que  les  ministres  de  la  Guerre,  de  la  Ma- 
rine et  des  Affaires  Etrangères  dévoileront  tous  leurs  secrets  aux  délé- 
gués des  Colonies  (p.  23). 

Cette  tactique  était  habile.  Elle  atteignait  les  coloniaux  à  deux 
endroits  fort  sensibles.  La  condescendance  des  dieux  de  l'Empire  flattait 
leur  vanité  de  parvenus.  La  promesse  du  secret  apaisait  leur  crainte  de 
voir  l'opinion  nationale  éveillée  par  la  discussion  publique  des  questions 
de  guerre  et  d'organisation  militaire. 

(1)  La  réunion  de  1909  n'était  qu'une  conférence  "subsidiaire":  c'est  l'expression 
employée  en  1907  pour  désigner  les  réunions  convoquées  pour  un  objet  particulier,  d'exé- 
cution immédiate.  Comme  dans  tous  les  corps  délibérants,  ces  conférences  "subsidiai- 
res," qu'on  pourrait  appeler  les  commissions  executives  de  la  Conférence  Impériale,  font 
plus  de  besogne,  quoique  avec  moins  d'éclat,  que  les  assemblées  plénières. 

(2)  Successeur  au  ministère  des  Colonies  de  Lord  Crewe,  permuté  au  département 
des  Indes. 

(3)  Correspondence  relatin?  to  the  Impérial  Conférence,  1911 — Cd  5513,  p.  13  et  14. 

(4)  Minâtes  of  Proceedingrs  of  the  Impérial  Conférence,  1911 — Cd  5745 — p.  22.  Toutes 
les  autres  citations  qui  suivent  sont  extraites  ou  traduites  de  ce  rapport.  Le  chiffre  de 
la  page  est  indiqué  après  chaque  citation.  Les  pièces  soumises  à  la  Conférence  forment 
un  autre  volume — Cd  5740-1.  Le  compte  rendu  des  arrangements  conclus  avec  l'Ami- 
rauté et  le  War  Office  a  été  publié  à  part: — Cd  5746-2.  Tous  ces  documents  ont  été  réim- 
primés au  Canada:  Sessional  Papers  208c  et  208d.  1911. 


—  228  — 

Au  premier  de  ces  mobiles,  sir  Wilfrtd  LAURIER  était  probablement 
moins  accessible  que  tout  autre  ;  mais  le  second  le  hanlait.  Il  se  sentait 
surveillé,  au  Canada,  de  plus  près  qu'il  ne  l'avait  jamais  été,  et  par  les 
nationalistes,  et  par  les  impérialistes.  Aussi  fut-il  le  premier  à  intervenir 
pour  faire  écraser  dans  l'oeuf  la  proposition  des  délégués  de  la  Nouvelle 
Zélande  d'ouvrir  au  public  les  portes  de  la  salle  des  délibérations.  Les 
premiers  ministres  de  l'Australie,  de  l'Afrique  Sud  et  de  Terreneuve  s'uni- 
rent à  luî;  et  la  proposition  fut  écartée  d'emblée,  au  grand  contentement 
de  M.  Asquith  (p.  29-32). 

Conseil  de  l'Empire — M.  Laurier,  mi- nationaliste, 
mi-  impérialiste 

La  Conférence  se  met  ensuite  à  l'étude  dti  programme  suggéré  par  la 
Nouvelle  Zélande.  Le  premier  article  est  le  projet  de  constitution  d'un 
"  Conseil  d'Etat  impérial  ",  chargé  "  d'aviser  le  gouvernement  impérial 
sur  toutes  les  questions  affectant  les  intérêts  des  possessions  d'outre- 
mer" (p.  46). 

A  l'appui  de  cette  proposition,  le  premier  ministre  de  la  Nouvelle 
Zélande,  sir  Joseph  "WARD,  prononce  un  interminable  discours  qui  occu- 
pe presque  deux  séances  tout  entières.  D'un  pot-pourri  d'idées  disparates, 
de  suggestions  biscornues  et  de  projets  mal  conçus,  il  surnage  quelques  ob- 
servations justes  : 

"  Si  toutes  les  possessions  d'outremer  se  mettent  en  situation  de  payer 
"  tribut  au  trésor  impérial  pour  la  création  et  l'entretien  d'une  flotte  im- 
"  périale,  elles  ont  assurément  droit  à  une  voix  délibérative  quelconque 
" —  proportionnée  peut-être  à  leur  importance  et  au  chiffre  de  leur  con- 
"  tribution  —  sur  cette  question  vitale  :    la  paix  ou  la  guerre  "  (p.  47). 

C'est  exactement,  l'on  s'en  souvient,  l'attitude  prise  en  1910  par  M. 
Borden  et  M.  Doherty. 

"  Le  moment  est  arrivé  de  former  une  association  (partnership) 
"  pour  la  gouverne  des  affaires  véritablement  impériales.  La  question 
"qui  se  pose  est  celle-ci:  sur  quelle  base  placer  cette  association?  Elle 
"  ne  peut  certainement  pas  demeurer  sur  la  base  des  relations  actuelles. 
"Une  association  ne  mériie  pas  ce  nom  si  elle  ne  donne  pas  aux  associés 
"  une  voix  délibérative  quelconque  sur  l'objet  le  plus  vital  de  l'associa- 
tion" (p.  48). 

M.  Asquith,  dans  son  discours  d'ouverture,  avait  insisté  sur  les  avan- 
tages de  l'élasticité  imprécise  qui  caractérise  les  institutions  britanniques. 
"Je  reconnais  comme  lui  ",  dit  M.  Ward,  "  la  pleine  justesse  de  cette  obser- 
"  vation.  Une  constitution  rigide  ne  répond  pas  au  génie  de  notre  peuple  ; 
"mais  une  constitution  rigide  est  une  chose  et  l'entière  absence  de  tout 
"  régime  impérial  défini  en  est  une  autre  "  (p.  49). 

"  Ce  que  je  veux  faire  comprendre,  c'est  que  si  les  habitants  de  la 
"  Nouvelle  Zélande  doivent  assumer  une  responsabilité  dans  les  matières 

"  qui  touchent  à  la  défense  navale  de  l'Empire  tout  entier ils  ont  le 

"  droit  d'être  représentés  dans  un  corps  quelconque  qui  aura  le  pouvoir 
"de  décider  quand  la  Nouvelle  Zélande  fera  la  guerre..."  (p.. 61). 


—  229  — 

La  justesse  de  ces  principes  et  de  ces  propositions  est  indéniable.  M. 
Ward  se  donne  l'extrême  tort  de  les  appuyer  d'un  projet  mal  digéré  et 
fort  maladroitement  présenté.  Le  texte  de  sa  motion  suggère  la  création» 
d'un  Conseil  d'Etat  purement  consultatif  (advisory).  Dans  son  plai- 
doyer, il  réclame  et  justifie  l'établissement  d'un  véritable  parlement  de 
l'Empire.  Il  en  restreint  la  juridiction,  il  est  vrai,  aux  seuls  pouvoirs  de 
direction  liés  à  la  défense  navale  de  l'Empire  ;  mais  au  cours  de  la  discus- 
sion, il  est  forcé  d'admettre  que,  pour  atteindre  son  objet,  ce  "  parlement 
de  la  défense  navale  "  devra  déterminer  la  politique  étrangère  et  prélever 
des  impôts  sur  tous  les  pays  autonomes  de  l'Empire  (p.  61-62). 

Il  ne  pouvait  mieux  prêter  le  flanc  aux  bottes  redoutables  des  deux 
plus  habiles  tacticiens  de  la  Conférence.  M.  LAURIER  saute  sur  la  ques- 
tion des  impôts.  En  quelques  paroles,  il  démontre  que  le  corps  délibérant 
suggéré  par  M.  Ward  se  substituerait  aux  parlements  actuels,  des  colonies 
dans  l'exercice  de  la  plus  précieuse  et  de  la  plus  antique  prérogative  des 
communautés  britanniques:  celle  de  voter  les  impôts  et  d'en  déterminer 
l'emploi  (p.  67-68).  Cette  attitude  convenait  à  merveille  à  M.  Laurier  : 
elle  lui  permettait  de  se  placer  sur  le  terrain  de  l'autonomie  coloniale 
pour  mieux  servir  les  desseins  des  impérialistes  anglais.  C'était  faire 
coup  double. 

Domination  impériale  :—  "That  authority  cannot  be  shared" 

M.  ASQUITH  s'attache,  lui,  à  la  question  des  affaires  étrangères.  L'or- 
gueil britaninque  lui  fait  même  oublier  sa  prudence  habituelle  et  les  pré- 
cautions sinueuses  de  sa  dialectique  d'avocat.  D'un  mot  brutal  et  hautain, 
il  écrase  toutes  les  prétentions  coloniales  passées,  présentes  et  futures. 
Cette  parole  a  été  maintes  fois  cilée  ;  elle  vaut  d'être  rappelée  et  gardée 
en  mémoire,  dans  toute  la  force  et  la  saveur  du  texte  original  : 

"  What  does  Sir  Joseph  Ward's  proposai  corne  to?  I  might  describe 
"  the  effect  of  it  without  going  into  détails  in  a  couple  of  sentences.  It 
"  would  impair  if  not  altogether  destrou  the  authority  of  the  Govern- 
"  ment  of  the  United  Kingdom  in  such  grave  matters  as  the  conduct  of 
"  foreign  policy,  the  conclusion  of  treaties,  the  déclaration  and  main- 
"  tenance  of  peace,  or  the  déclaration  of  war  and,  indeed,  ail  those  re- 
"  lotions  with  Foreign  Powers,  necessarily  of  the  most  délicate  character, 
"  which  are  now  in  the  hands  of  the  Impérial  Government,  subject  to  its 
"  responsibility  to  the  Impérial  Parliament.  THAT  AUTHORITY  CAN- 
"  NOT  BE  SHARED,  and  the  co-existence  side  by  side  with  the  Cabinet 
"  of  the  United  Kingdom  of  this  proposed  body  —  if  does  not  matter  by 
"  what  name  you  call  it  for  the  moment  —  clothed  with  the  functions 
"  and  the  jurisdiction  which  Sir  Joseph  Ward  proposed  to  invest  it  with, 
"  would,  in  our  judgment,  be  absolutely  fatal  to  our  présent  system  of 
"  responsible  government"  (p.  71). 

Cette  fois,  il  n'y  a  pas  à  s'y  méprendre.  C'est  bien  l'antique  concep- 
tion romaine  :  la  race  impériale  gouverne  l'Empire,  les  barbares  des 
provinces  lui  fournissent  ses  légions.  Cetie  parole  décisive  révèle  toute 
la  pensée  anglaise.  C'est  la  vraie  réponse,  la  seule  sincère  et  complète, 
aux  aspirations  des  impérialistes  coloniaux,  telles  que  M.  Borden  les  avait 


—  230  — 

exprimées  l'année  précédente.    Nous  verrons  que  cette  équivoque  se  mani- 
festera de  nouveau  en  1912  et  qu'elle  subsiste  aujourd'hui. 

Les  prétentions  coloniales  écartées,  il  ne  reste  plus  qu'à  faire  accep- 
ter aux  délégués  des  "  nations  soeurs  "  les  mesures  propres  à  accroître 
les  charges  impériales  qu'ils  avaient  assumées  en  1909.  On  pourrait 
croire  que  la  dure  rebuffade  de  M.  Asquith  a  indisposé  les  premiers  minis- 
tres des  colonies.  Tout  au  contraire,  ils  n'ont  jamais  eu  l'échiné  aussi 
souple.  Chacune  des  délibérations  marque  un  triomphe  pour  les  ministres 
britanniques.  Ils  font  écarter  toutes  celles  des  propositions  des  colonies 
qui  pourraient  les  gêner.  Ils  font  accepter  toutes  leurs  suggestions.  Je 
n'en  mentionne  qu'une. 

Déclaration  de  Londres  —  Triomphe  de  sir  Edward  Grey 

En  1909,  le  gouvernement  britannique  a  apposé  sa  signature  à  la 
convention  internationale  désignée  sous  le  nom  de  Déclaration  de  Londres. 
Les  Ausiraliens  s'en  montrent  fort  indignés.  A  tort  ou  à  raison,  ils 
croient  que  les  règles  nouvelles  de  droit  international,  touchant  la  guerre 
navale  et  le  commerce  maritime,  menacent  particulièrement  leur  situa- 
tion et  leurs  intérêts.  Ils  ont  fait  inscrire  au  programme  de  la  Conférence 
un  projet  de  résolution  qui  comporte  une  véritable  censure  du  gouverne- 
ment britannique.  Au  moment  même  où  la  Conférence  se  réunit,  l'adhé- 
sion de  la  Grande-Bretagne  à  la  Déclaration  de  Londres  fait  l'objet  d'une 
dispule  violente  au  parlement  et  dans  tout  le  Royaume  Uni.  Plus  de 
deux  cents  officiers  supérieurs  de  la  flotte  et  la  plupart  des  Chambres  de 
Commerce  ont  pétitionné  au  parlement  contre  la  ratification  du  traité.  A 
quelques  jours  de  là,  Ils  obtiendront  gain  de  cause  à  la  Chambre  des  Lords 
qui  déchirera,  sans  aucun  scrupule,  la  signature  du  représentant  du  Roi  (1). 

Au  moment  où  la  Conférence  Impériale  est  saisie  de  la  question,  le 
parlement  britannique  n'a  pas  encore  rendu  sa  décision.  Il  est  donc  de  la 
plus  haute  importance,  pour  les  ministres  anglais,  d'empêcher  les  représen- 
tants des  colonies  de  joindre  leurs  attaques  à  celles  des  dénonciateurs  de 
la  convention  (2).  C'est  sir  Edward  GREY,  ministre  des  Affaires  Etran- 
gères, qui  se  charge  de  parer  le  coup.  Il  le  fait  avec  la  merveilleuse  habi- 
leté qui  a  marqué  toute  sa  carrière  —  habileté  faite  de  franchise  et  de  sang- 
froid  autant  que  de  doigté  et  d'une  profonde  connaissance  des  hommes, 
si  rare  chez  les  Anglo-Saxons.  Il  remporte  un  triomphe  complet.  Non- 
seulement  fait-il  écarter  la  motion  de  censure  des  Australiens  :  il  réussit 
à  faire  voter  à  l'unanimité  une  proposition  nettement  approbative:  "  The 
"  Conférence,  after  full  considération  and  debate,  approues  the  rati- 
"  fication  of  the  Déclaration  of  London"  (p.  15  (3).  Les  délégués  de 
l'Australie  se  font  inscrire  comme  "  abstentionnistes  ".    Mais,  auparavant. 

(1)  Depuis  que  hi  guerre  est  commencée,  le  gouvernement  britannique  a  tantôt  invo- 
qué, tantôt  répudié,  selon  ses  besoins,  les  articles  de  la  Déclaration  de  Londres.  La 
"sainteté  des  traités",  aux  yeux  des  hommes  d'Etat  anglais,  n'est  pas  un  article  de  con- 
sommation nationale.  ' 

(2)  Ce  seul  fait  aide  à  comprendre  l'insistance  que  les  ministres  britanniques  ont 
toujours  mise  à  demander  aux  gouvernements  des  colonies  de  leur  envoyer,  longtemps 
d'avance,  le  programme  qu'!ls  se  proposent  de  soumettre  à  la  Conférence  Impériale.  Ce» 
maîtres  politiques  savent  que  "gouverner  c'est  prévoir." 

(3)  Le  compte  rendu  de  la  discussion  couvre  les  pages  97  à  134. 


—  231  — 

M.  Asquith  prend  soin  de  faire  déclarer  au  premier  ministre  du  Common- 
wealth,  M.  FISHER,  qu'il  n'est  pas  opposé  à  la  motion  de  sir  Edward 
Grey  (p.  134). 

Sir  Wilfrid  LAURIER  s'est  employé  avec  un  zèle  inusité  à  assurer  le 
succès  des  voeux  du  gouvernement  britannique.  C'est  pourlant  au  cours  du 
même  débat  qu'il  se  prononce  nettement  contre  la  consultation  des  colonies 
en  matière  de  politique  étrangère,  de  crainte,  dit-il,  de  les  voir  entraînées 
dans  toutes  les  guerres  de  l'Angleterre  (p.  117).  Du  reste,  après  avoir 
combattu  l'idée,  il  en  vote  l'expression.  Il  appuie  tacitement  une  motion 
formulée  par  sir  Edward  Grey  lui-même  et  comportant  l'engagement  du 
gouvernement  britannique  de  consulter  les  colonies  avant  de  négocier  les 
"conventions  iniernationales  qui  pourraient  affecter  les  Dominions"  (p.  15 
et  132)  —  (1). 

Impérialisme  militaire  —  Portes  closes 

L'attitude  de  la  Conférence  de  1911  sur  les  problèmes  de  guerre  et  de 
défense  est  significative.  Elle  marque  nettement  les  tendances  dangereuses 
de  ce  nouvel  organisme  de  gouvernement.  Tout  ce  qui  touche  à  la  par- 
ticipation des  colonies  à  la  défense  de  l'Empire,  sur  terre  ou  sur  mer,  est 
totalement  éliminé  du  compte  rendu  des  délibérations.  En  conformité  de 
la  décision  prise  par  les  ministres  britanniques  et  acueillie  avec  tant  d'em- 
pressement par  les  délégués  des  colonies,  ce  grave  problème,  le  plus  im- 
portant, de  l'aveu  même  de  M.  Asquith,  n'est  étudié  et  discuté  qu'à  l'abri 
des  portes  closes  de  YImperial  Defence  Committee.  J'analyserai  dans 
un  instant  la  nature  et  la  portée  des  décisions  de  cette  junte  de  l'Empire, 
ou  plutôt,  de  ce  qu'elle  en  a  laissé  transpirer. 

A  la  séance  de  clôture,  le  20  juin,  M.  ASQUITH,  président  de  la 
Conférence  et  premier  ministre  de  l'Empire  —  il  a  bien  gagné  ce  titre 
d'autorité  suprême  —  résume  ainsi  les  délibérations  du  comité  : 

"  This  is  the  first  time  —  and  this  Conférence  will  be  significant  in 
"  memory  in  that  respect  —  when,  in  Mr.  Fisher's  happy  phrase,  the 
"  représentatives  of  the  Dominions  hâve  been  admitted,  as  it  were,  into 
"  the  interior,  into  the  innermost  parts  of  the  Impérial  household  :  what 
"  in  the  old  classical  phrase  were  called  the  arcana  Imperii  hâve  been 
"  laid  bare  to  you  without  any  kind  of  réservation  or  qualification." 

Quelle  place  les  représentants  des  colonies  occupent  dans  la  "  mai- 
son impériale  ",  quel  rôle  passif  et  subordonné  ils  y  jouent,  nous  le 
verrons  lorsque  nous  prendrons  connaissance  de  la  dépêche  de  M.  Har- 
court,  expliquant  la  naiure  et  l'étendue  des  pouvoirs  du  Comité  de  la 
Défense  (2). 

(1)  Tout  ce  qui  a  été  publié  de  ces  intéressantes  délibérations  porte  la  trace  des 
services  rendus  par  le  premier  ministre  du  Canada  aux  représentants  du  gouvernement 
britannique.  M.  Laurier  éprouvait  manifestement  le  besoin  de  s'assurer  le  bon  vouloir 
des  autorités  impériales  afin  de  combattre  les  attaques  dont  le  traité  de  réciprocité  et  la 
loi  navale  étaient  l'objet  de  la  part  des  impérialistes- canadiens. 

Sur  tous  ces  points,  j'ai  donné  quelques  indications  précises  dans  ma  brochure  "La 
Conférence  Impériale  et  le  rôle  de  M.  Laurier",  Montréal,  1911.  J'ai  également  noté  la 
désinvolture  avec  laquelle  M.  BUXTON,  secrétaire  du  Board  of  Trade  (ministre  du  Com- 
merce), se  débarrassa  des  instances  des  coloniaux  qui  tentèrent  en  vain  de  faire  recon- 
naître leur  droit  de  légiférer  sur  le  commerce  en  haute  mer  des  "nations  soeurs". 

(2)  Pièce   justificative    72. 


—  232  — 

"  You  will  mil,  I  am  sure,  remember  our  meeting  in  the  Committee 
"  of  Defence,  when  Sir  Edward  Grey  presented  his  survey  of  the  foreign 
"  policy  of  the  Empire.  That  is  a  thing  ivhich  will  be  stamped  upon  ail 
''  our  recollections,  and  I  do  not  suppose  there  is  one  of  us  —  /  speak 
"  for  myself,  as  I  am  sure  you  will  speak  for  yourselves  —  who  did  not 
"  feel  when  that  exposition  of  our  foreign  relations  had  been  concluded 
"  that  we  realised  in  a  much  more  intimate  and  comprehensive  sensé 
"  than  we  had  ever  done  before  the  international  position  and  its  bear. 
"  ings  upon  the  problems  of  Governement  in  the  différent  parts  of  the 
"  Empire  itself.  So,  again,  our  discussions  conducted  also  and  neces- 
"  sarily  under  the  same  veil  of  confidence  in  regard  to  co-operation  for 
"  naval  and  military  purposes  hâve  resulted,  1  think,  in  a  most  satisfac- 
"  tory  agreement  which,  while  it  recognises  our  common  obligations,  at 
"  the  same  time  aknowledges  with  equal  clearness  that  those  obligations 
"  must  be  performed  in  the  différent  parts  of  the  Empire  in  accordance 
"  with  the  requirements  of  local  opinion  and  local  need  and  local  cir- 
"  cumstances.  Those,  gentlemen,  are  matters  as  to  which  we  cannot 
"  take  the  world  into  our  confidence;  we  cannot  even  take  our  own  fel- 
"  low  subjects  and  our  own  fellow  citizens  into  our  confidence  in  the 
"  full  sensé  of  the  term,  but  we,  who  hâve  gone  into  it  with  the  frankness 
"  which  such  confidential  discussions  admit  of,  will  agrée  that,  even  if 
"  the  Conférence  had  done  no  more  than  that,  it  would  hâve  been  a  land 
"  mark  in  the  development  of  what  I  may  call  our  Impérial  constitu- 
"  tional  history  "  (p.  440). 

M.  Laurier  se  dérobe  à  la  discussion — Dissolution  du  parlement 

M.  Laurier  et  ses  collègues  reviennent  immédiatement  au  Canada.  Le 
parlement  reprend  ses  séances  le  18  juillet.  Dès  le  lendemain,  M.  MONK 
interpelle  le  ministère  et  demande  la  production  du  Rapport  de  la  Confé- 
rence. Sir  Wilfrid  LAURIER  réplique  qu'il  est  sous  presse  (1).  A  quel- 
ques minutes  de  là,  M.  RORDEN  exhibe  un  exemplaire  du  "précis"  des 
délibérations  de  la  Conférence  et  prouve  au  premier  ministre  que  ce  docu- 
ment a  été  produit  au  parlement  britannique  entre  le  20  et  le  30  juin.  M. 
Laurier  se  tire  d'affaire  en  disant  que  "  ce  n'est  pas  un  compte  rendu  com- 
plet des  délibérations"  (10131).  Le  lendemain,  20  juillet,  M.  MONK  re- 
vient à  la  charge  et  demande  au  ministère  "quand  aura  lieu  le  dépôt"  du 
"précis  "  ou  du  rapport  complet.  M.  Laurier  réplique  que  le  compte  rendu 
sommaire  ne  "  satisferait  pas  complètement  "  le  député  de  Jacques-Cartier. 
Il  produira  bientôt  le  rapport  complet  (10224).  Le  25  juillet,  M.  Monk,  ne 
voyant  rien  venir  —  ni  rapport  sommaire  ni  compte  rendu  complet  — 
se  décide  à  saisir  la  Chambre  de  la  question.  Il  commente  brièvement 
les  déclarations  de  M.  Asqulth,  relatives  aux  délibérations  du  Comité  de 
la  Défense  Impériale,  telles  que  résumées  dans  le  Précis.  Il  cite  les 
commentaires  de  quelques  journaux  ministériels  sur  ce  qui  a  transpiré  des 
arrangements  conclus  au  sujet  de  la  défense  navale  de  l'Empire.  Il  propose 
une  motion  de  censure  : 

(1)     Débats  de  la  Chambre  des  Communes.  1910-11  (version  française)  Col.  10128-9. 


—  233  — 

"  Cette  Chambre  croit  qu'on  aurait  déjà  dû  soumettre  au  parlement 
"  un  compte  rendu  complet  des  délibérations  de  la  Conférence  Impériale 
"de  1911"  (10553-10561). 

M.  Laurier  riposte  avec  quelque  vivacité.  Il  est  évidemment  piqué 
du  soupçon  de  dissimulation  qui  plane  sur  lui.  Il  déclare  catégorique- 
ment "que  le  rapport  complet  des  délibérations  de  cette  Conférence  sera 
soumis  à  tous  les  parlements  représentés  à  cette  réunion  ".  H  néglige  de 
dîre  que  ce  rapport  ne  contiendra  rien  des  délibérations  relatives  à  la 
défense  navale  et  militaire.  Il  rejette  sur  les  "  fonctionnaires  du  bureau 
colonial  la  responsabilité  du  retard"  (10562).  M.  Monk  lui  demande  s'il 
a  télégraphié  à  Londres  à  ce  sujet.  Il  avoue  que  non  ;  mais  il  promet 
de  le  faire  (10564). 

M.  MACLEAN  exhibe  un  numéro  du  Times  du  15  juillet,  annonçant 
que  le  compte  rendu  complet  des  délibérations  a  éié  publié  la  veille  (10567). 
Le  premier  ministre  affirme  qu'il  ne  l'a  pas  encore  reçu  (10571)  —  onze 
jours  après  qu'il  a  été  distribué  à  Londres.  Le  27,  le  premier  ministre  se 
décide  enfin  à  déposer  un  exemplaire  du  procès  verbal  des  délibérations. 
Il  annonce  que  "  cinquante  exemplaires  sont  en  route  "  et  il  propose  que, 
sur  l'ordre  de  la  Chambre,  une  réimpression  en  soit  faite  au  Canada.  Il 
communique  aussi  une  courte  correspondance  échangée  avec  le  ministre 
des  Colonies  (1)  afin  d'obtenir  la  permission  de  publier  les  "résolutions 
du  Comité  de  la  Défense  ",  lesquelles  ne  se  trouvent  pas  dans  le  rapport 
(10792-3-4).  Le  28,  à  onze  heures  de  l'avant-onidi,  il  dépose  "les  résolu- 
tions adoptées  par  le  Comité  de  Défense"  (10926).  A  onze  heures  du 
soir,  le  même  jour,  la  Chambre  s'ajourne  au  lendemain,  comme  à  l'ordi- 
naire. Le  lendemain,  le  parlement  est  prorogé  et  dissous,  e)t  le  pays  pré- 
cipité dans  la  tourmente  électorale,  avant  que  les  députés  aient  eu  le  temps 
de  lire  le  compte  rendu  des  délibérations  de  la  Conférence  et  le  bref  rap- 
port des  décisions  prises  au  Comité  de  la  Défense. 

Or,  le  20  juillet,  M.  Laurier  avait  déclaré  :  "  Je  désire  autant  que  toute 
"  autre  personne  que  la  Chambre  discute  ma  conduite  "  à  la  Conférence. . . . 
"Ce  sera  pour  moi  un  véritable  plaisir  d'être  en  posture  de  défendre  ma 
"ligne  de  conduite. . .  C'est  avec  plaisir  que  je  discuterai  cette  question 
"  avec  lui  [M.  Monk]  lorsque  nous  aurons  le  compte  rendu  complet  " 
(10563-4). 

On  voit  de  quelle  manière  M.  Laurier  entendait  prendre  son  plaisir 
et  laisser  "  discuter  sa  ligne  de  conduite  ". 

Zones  navales  —  1  'Bloated  Colonials" 

Que  contenait  le  rapport  des  délibérations  de  Ylmperial  Defence 
Committee?  Fort  peu  de  choses;  ou  plutôt,  une  indication  très  incom- 
plète des  décisions  prises,  sans  aucune  trace  de  la  discussion  (2).  Ce  rap- 
port se  divise  en  deux  parties  :  la  première  détermine  l'a  base  de  l'organi- 

(1)  Sessional  Papers  208a  et  208b,  1911. 

(2)  "Papers  laid  before  the  Impérial  Conférence:  Naval  and  Mititary   Defence" — Cd 

5746-2.